I.A FAIBI.ESSB
La femme, cet être si faible, si délicat, si fragile, pour ainsi dire, qui paraît destinée au repos et aux occupations frivoles, la femme renferme souvent dans son cœur des trésors de force et d'énergie quand sa nature n*est pas altérée par les mille vanités d'une existence factice.
L'homme , au contraire, qui a la prétention de la supériorité et de la toute-puissance, est désarmé et faible devant le malheur. Aussi nous ne serons pas étoimés de retrouver Georges, tout changé, continuant avec son assiduité accoutumée ses occupations journalières, mais ne prenant^ aucun plaisir aux diverses distractions qui lui étaient offertes par la bienveillance incessante de M. et madame Wolff.
L'hiver se passa dans le silence et le recueillement. Quelques messages , quelques souvenirs , venaient charmer les lenteurs de Fabsénce. Cependant Georges n'était pas reconnaissable. Il n'avait plus cette initiative qui était autrefois le fond de son caractère ; il attendait des ordres et les exécutait avec une grande ponctualité, mais sa pensée était ailleurs ; il se représentait Jeanne assise, toute pâle, sur son grand fauteuil, sa sœur veillant près d'elle, et madame Blanchemain lui faisant mille discours pour la consoler.
Jeanne, dans ses lettres , ne laissait voir aucun chagrin ; elle encourageait Georges en montrant une gaieté à laquelle il ne voulait pas croire, sachant que des affaires difficiles troublaient cet intérieur où il avait rêvé de faire régner le calme.
Les douze études pour le Canada étaient depuis longtemps terminées ; elles avaient été trè&-admirées par M. Woltf et approuvées par Redouté, qui était quelquefois le commensal de la maison. De nouveaux travaux furent commandés, et l'activité continuait à régner dans le petit atelier de la maison blanche.
Un des premiers beaux jours de l'année, Geor-
ges reçut un tableau qu'il n'avait pas commandé. La lettre d'envoi disait que c'était un treizième gratis, selon l'usage du commerce. Ce tableau représentait un assemblage heureux de myosotis, d'églantiers, de roses, de coréopsis et d'iris jetés à profusion dans une corbeille de mousse ; une églantine blanche, un peu fatiguée et froissée, était comme expirante en dehors de la corbeille, au bord du cadre, et paraissait représenter la signature de l'artiste.
Jamais œuvre d'art ne fut caressée avec plus d'amour par le pinceau de Blignon, qui a poussé la délicatesse du fini à ses dernières limites, comme on peut le voir dans ses œuvres charmantes conservées au Louvre. Les myosotis se retrouvaient de plusieurs côtés et sortaient encore, à travers la mousse, parle treillage de la corbeille. Les gouttes de rosée, qui pleuraient sur l'iris aux formes bizarres, étaient ,des diamants de la plus belle eau.
Georges poussa un cri d'admiration et se serait mis à genoux devant cette page sans pareille. Il resta longtemps en contemplation devant la corbeille, croyant voir le vent agiter ces fleurs fragiles, croyant voir Jeanne, épuisée de travail, cour-
edbyGoOgk
bant sa taille souple et fatiguée devant cette œuvre de patience.
Il tâcha ensuite de se rendre compte du sens mystique que pouvait avoir cet assemblage de fleurs jetées sans un ordre apparent; et, soit effet du hasard, soit intention, il comprit que ces fleurs, rangées dans l'ordre dans lequel nous les avons énumèrées, en ne prenant que la première lettre de chaque fleur, disaient m-e-r-c-i !
Il ne put douter non plus que la petite églantine, qui se tordait renversée au bord du cadre, avec une goutte de rosée au fond du calice, ne. fût le portrait de Jeanne.
Combien d'heures se passèrent dans ce silencieux tète-à4ête! Il était encoçe à la même place, lorsqu'on lui remit une lettre dont il reconnut aussitôt la tremblante écriture.
« Mon cher monsieur Gerges, disait cette lettre, je vous ai promis de vous dire la vérité, car nos pauvres enfants sont trop braves et trop fîères pour se plaindre ; mais je ne dois pas vous laisser ignorer qu'elles ont eu bien des peines et que la pauvre Jeanne est bien affaiblie. Je ne connais pas
162 hh FAIBLESSE.
leurs affaires, car elles ne veulent rien mè dire ; mais j'ai vu venir ici des hommes de loi. Gardezvous bien de venir, Jeanne ne vous pardonnerait pas de manquer de courage. Je vous préviens seulement pour que vous trouviez moyen, par quelque ami discret, de veiller sur ce qui se passe ici ; je ne saurais vous dire comment, mais peut-être vous trouverez dans votre cœur quelque bonne inspiration. Adieu et courage !
(t Votre amie dévouée,
« Veuve Blanguemaik. »
Cette situation parut affreuse à Georges. Savoir ses protégées sans défense, aux prises avec des adversaires puissants, se figurer la pauvre Jeanne épuisée par le travail et toute souffrante, résistant par sa seule énergie à des exigences qu'il ne connaissait pas et cachant même à sa plus intime amie, madame Blânchemain, les souffrances qu'elle éprouvait : il ne pouvait plus longtemps endurer un pareil supplice; il se trouvait relevé de sa promesse par le péril même de Jeanne. Il sortait, il partait pour Saint-Germain , quand la douce et
amicalô figure de Borghèse se rencontra sur le geuil de sa porte.
— ^Vous serez donc toujours mon ange gardien, chère Borghèse, lui dit-il en la faisant entrer. Vous seule pouvez me sauver; je suis malheureux, je ne puis avoir une autre confidente que vous , bonne et indulgente amie.
— ^Vous êtes amoureux, Georges, dit froidement Borghèse; il ne faut pas vous regarder longtemps pour le deviner. Mais, si vous vouliez vous calmer un peu et n'avoir pas cette figure renversée, il n*y aurait rien de perdu. Ce tableau, eh bien, qu'estce? C'est un envoi qu'on vous a fait. Et ces lettres éparses! qu'est-ce que tout cela? Je ne vous reconnais pas, vous, Georges, si empressé, si affable, vous devenez silencieux ^ yous cherchez la soUtude; plus de musique, plus de bonnes causeries ; M. Wolff lui-même s'inquiète; je venais pourécoU' ter vos plaintes et pour vous consoler. Je ne pouvais arriver plus à propos, mais cachez au moins un peu ce qui vous agite, puisque vous voulez que je sois votre seule confidente ; si vous n'y prenez garde, votre secret se lira sur votre front.
— Chère Borghèse , merci ; j'écouterai encore
VOS sages conseils; mais, pour aujourd'hui, vous qui m'avez donné assez de marques d'amitié pour que je dispose de vous, je vous en supplie, partez à rinstant ; voici l'adresse de celle qui souffre et que je ne puis secourir, tâchez de savoir la cause de ses peines, et donnez-moi les moyens d'y porter remède.
Et il écrivit, sur la lettre même que Jeanne avait jointe à l'envoi du tableau, ce peu de mots :
« Chère Jeanne,
({ Ayez toute confiance en l'amie dévouée qui vous présentera cette lettre; elle vient à votre secours.
u Georges. »
11 donna ce mot de passe à Borghèse , qui lui promit de partir à l'instant et d'être bientôt de retour.
Deux heures après, Borghèse, accompagnée d'une femme de chambre , était à Saint-Germain. La petite maison blanche lui était bien indiquée, et elle la trouva facilement. Elle fut bientôt en présence de Jeanne, qui, tout occupée de sa peinture
zedbyGoOgk
et absorbée dans ses pensées, la vil à peine entrer.
— Mademoiselle Jeanne, ditBorghèse, qui resta comme étonnée , croyant retrouver des traits qui ne lui étaient pas inconnus, vous connaissez cette écriture?
Et elle lui présenta sa lettre avec les quelques mots^ajoutés par Georges.
Jeanne remercia avec effusion et dit qu'elle regrettait beaucoup le dérangement et la peine que cette dame avait bien voulu prendre, mais qu'elle n'avait besoin d'aucun secours.
— Oh! mademoiselle Jeanne, à d'autres on peut conter cela, mais non à une amie comme moi :
j'aime trop à faire mes commissions en conscience pour me contenter d'une telle réponse. Je me nomme Borghése, je suis une ancienne amie de M. Wolff; nous sommes tous affligés de voir le changement qui s'est opéré depuis quelque temps dans les traits , dans la santé et dans le caractère de Georges, que nous aimons tous ^t qui est un si honnête et estimable garçon. Or toute sa peine vient des inquiétudes qu'il a sur votre compte, et, comme j'ai eu le bonheur de lui rendre quelques services, comme il sait qu'il peut compter .sur
mon dévouement et ma discrétion, c'est moi qu'il a chargée de le représenter ici, et je l'en remercie, car je n'ai pas de peine à voir tout l'intérêt que vous méritez. Donc, si vous portez quelque amitié à ce pauvre Georges , auquel il semble qu'il soit défendu de paraître ici, je ne sais pourquoi, il faut au moins que vous lui disiez vos peines. Si jous pouviez le voir, le pauvre enfant, il vous ferait pitié. Si vous le tenez en exil , c'est peut-être une fâcherie, une épreuve, je n'en sais rien ; mais donnez4ui au moins le moyen de s'occuper de vous.
Et elle lui tendit la main en signe de sincérité.
^--Madame, dit Anna, nous sommes feconnaiâ- Batttes de vos soins ; cependant comment pour* rions-nous, dés une première entrevue, racdnlerâ une personne qui nous honore sans doute par aa présence , mais enfin qui ne nous est pas connue^ le secret de nos peine6?H'est*ce pas nous exposer, sans résultat, à un froissementenôoreplus pénible?
-^ C'est très-vraii nlademoiselle ; je n'ëi auclin droit à voà confidences ; aussi je rie les implore que pour venir en aide à ce pauvre Georges, que vous estimez sans doute, et auquel j'àibien le droit de m'intéresser. Et puis, ces peines qui vous acca-
blent, ou bien c'est une affaire d'argent, et alors avec des amis il y a toujours de la ressource ; ou bien, d'après quelques mots que Georges m'a laissé entendre dans son trouble , ce sont des inimitiés ; mais on peut les combattre. Je vous en supplie, mademoiselle Jeanne, vous qui paraissez déjà si souffrante, ne vous laissez pas accabler par ce si- Jence qui tient à une fierté bien honorable, mais qui fera le^ malheur de tout le monde, si vous n'y prenez garde.—Ai-jel'aird'une personne curieuse qui s'introduit dans votre maison pour troubler votre repos? Si mes sentiments sont exprimés sur mon front, vous y devez lire tout mon désir dô vous servir et de sauver Georges, qui né peut pluô vivre dans cette anxiété;.
— Eh bien, madame, dit Jeanne, convaincue par l'air de franchise et de boiité de Borghèse, je ne veux faire souffrir personne ; et^ si le récit de notre malheur est absolument ce qu'il vous faut savoir pour que votre mission soit remplie, je me soumets encore à cette nécessité.
Elle essuya son front couvert de rougeur, et, faisant un effort, elle continua en hésitant :
— Nous avons perdu noire mère, dit-elle en
168 LA FAICLËSSE.
prenant la main de sa sœur, et avec elle nous avons tout perdu ! — Elle devait une somme de dix mille francs à un parent, chez lequel elle a déposé, plus tard, une somme de trente mille francs, recueillie dans la succession de notre père. Cette somme couvrait son ancienne dette et laissait à notre disposition chez ce parent éloigné une somme de vingt mille francs, qui était tout notre héritage. La quittance était gardée précieusement par nptre mère, qui nous en parlait encore pendant sa maladie et nous disait : « Mes enfants, je vous dirai, quand le moment sera venu, où vous la trouverez, car j'ai peur de quelque surprise. » Cependant nous avons perdu cette pauvre mère, et trop de peines nous occupaient pour songer à cette malheureuse quittance. Nous ne l'avons jamais retrouvée. Peu de temps après, ce parent est mort, et les héritiers intraitables sont venus nous présenter la quittance de dix mille francs que devait autrefois notre mère. Pour tout dire, nous avons répondu de cette somme, car nous avons voulu garder intact l'honneur et le nom de notre mère ; mais, par nos économies, nous n'avons encore amassé qu'une faible partie de la somme. En vain nousprétendons que
LA FAl.BLESSE. 169
la succession nous doit trente mille francs et qu'il nous en revient vingt mille ; nous n en pouvons produire aucune autre preuve que notre parole, et, au moyen du titre dont nous avons accepté la responsabilité, on veut nous contraindre...
— Mais c'est une indignité! Et vous n'avez pris personne pour confident, pour conseil? Or il faut d'abord vous dire, mes pauvres enfants, que le titre que vous avez accepté et signé est comme nul, car vousn étiez pas majeures quand vous avez perdu votre mère ; il y a là-dessous quelque perfidie et quelque ténébreuse machination. 11 faut me donner le nom des héritiers qui vous tourmentent; nous en aurons raison, croyez-moi; mais surtout ne signe% rien,
Borghèse avait un tel air de franchise, tant d'énergie et de conviction éclatait dans toutes ses paroles, qu'elle commandait la confiance. Anna regarda Jeanne comme pour chercher conseil dans ses yeux, et écrivit quelques adresses, qu'elle donna à Borghèse avec d'autres renseignements et quelques pièces timbrées.
— Vous le voulez, madame, dit-elle, nous cédons à tant d'empressement, et nous nous recom-
i7o La faiblesse.
mandons à votre discrétion, car personne ne sait
encore notre secret.
— Cela va sans dire, dit Borghèse. Mais maintenapt parlons de ce pauvre Georges. Le tiendrezvous encore bien longtemps en pénitence? Avezvous au moins quelque consolation^ quelque chose à me donner pour lui, que J'aie reçue de votre main, mademoiselle Jeanne, et que je dépose dans la sienne? Il est si malheureux!
Jeanne chercha et hésita,
— Si j'osais, madame, je vous demanderais de Vous charger d'un petit tableau : c'est le portrait de notre mère, que Georges désirait depuis longtemps copier pour lui. 11 me semble quô cette occu* pation lui plairait et lui set*ait Utile en ce moment*
Et elle décrocha le portrait, qu'elle bàisa aVec piété.
— Donnez, dit Borghèse, c'est une bonne pen»
— Mais nous allons embarrasser madame, dit Anna.
— J'ai ma femme de chambre, reprit Borghèse; mais soyez bien tranquilles, je réponds de ce précieux portrait, auquel vous devez ^^r |Çomme à
LA FAIBLESSE, i7t
un trésor. Adieu et merci, chères enfants, de m'avoir permis de remplir ma mission. Bon courage, vous aurez peut-être bientôt de nos nouvelles, et, surtout, s'il est temps encore, ne donnez aucune signature.
Borghèse, avant de prendre congé, visita avec intérêt et curiosité l'appartement modeste des deux sœurs; elle aitra chez madame Blanchemain pour la remercier de la part de Georges et lui faire ses recommandations. Puis, avec une attention toute particulière, elle donna un dernier regarda la façade de la petite maison blanche, presque cachée sous les rameaux de rosiers, dont elle aimait la gracieuse et pittoresque apparence.
MANTES liA JOLIE
Enfin voilà un élément pour Factivitè de Georges, qui dépérissait dans sa sblitude et son impuissance ! 11 toucha respectueusement de ses lèvres le portrait que Borghèse mit dans ses mains. Peutêtre Borghèse lui avait-elle dit que Jeanne avait fait de même ; il remercia cette excellente amie de ravoir si bien servi, mais il avait tout autre chose à faire que de se mettre à dessiner.
La haute position qu'il avait acquise dans la maison Wolff lui laissait, pour les cas d'urgence, toute sa liberté; il parcourut les pièces qui lui étaient remises.
— Tout n'est pas perdu ! dit-il.
Et il partit aussitôt pour Mantes, pays des intraitables héritiers qui étaient cause de tant de malheur. ' r- * i
Mantes, qu*on appelle la Jolie, et (jui, de Tavis de tout le monde, est digne de ce nom, lui parut le plus détestable pays. Georges voulut agir avec prudence, et se fit annoncer chez M. Doucet, qui poursuivait si cruellement les orphelines; il se présenta comme chargé d'offrir une transaction dans Faffaire des demoiselles Du val.
II trouva un homme déjà mûr, de l'extérieur le plus rond, le plus affable et un peu jovial. Tout, dans sa maison, annonçait l'aisance et le confortable.
— Monsieur, lui dit-il, votre bon accueil et votre air de bienveillance me font espérer que vous m'aiderez à tirer mes clientes d'une position bien pénible.
— Vous avez raison, monsieur, répondit le gros homme; les honnêtes gens se reconnaissent tout de suite entre eux; c'est comme une sorte de francmaçonnerie. Je suis persuadé que nous pourrons nous entendre. Je connais toute l'honorabilité de ces personnes, qui sont, ma foi, charmantes, et, bien que je sois momentanément leur adversaire, eh ! eh! je ne puis m'empêcher de leur en faire quelquefois compliment. o, ze^^yGoogle
— Monsieur, dit Georges, je suppose que nous sommes ici pour parler de choses sérieuses.
— Parfaitement, monsieur, parfaitement. — Gomme héritier de mon excellent oncle Doucet, que je regretterai toujours, et comme administrateur de la succession de ce digne parent, je me trouve dans la nécessité de réclamer des demoiselles Duval, filles majeures, la restitution de dix mille francs que madame leur mère devait à ce bon oncle Doucet, avec les intérêts à partir de la date de la quittance. Mais rassurez-vous, je suis homme à mettre toute Faménitè possible dans l'exécution démon mandat, et les dames....
— Mais, monsieur, vous savez bien que ces enfants ne possèdent rien au monde et ont beaucoup de peine à se suffire parleur travail.
— Sans doute, mais elles ont des amis, dit en riant M. Doucet, elles ont des amis, car tout le monde s'intéresse à ces charmantes personnes, et elles le méritent bien.
— Et alors pourquoi les rendez-vous responsables des engagements de leur mère, qui ne leur a laissé aucun héritage? car elles n étaient pas majeures lorsqu'elles sont devenues orphelines,
et VOUS savez très-bien qu'elles ne doivent rien.
— Ah! mon cher monsieur, reprit M. Doucet d'un air pénétré, que vous connaissez peu les personnes dont vous parlez ! C'est un cœur, une abnégation! Savez- vous bien qu'elles ont fait un trait rare, et qu'il leur en sera tenu compte dans. . . dans un monde meilleur.
— Et qu'ont-elles fait de si extraordinaire?
— La piété filiale, monsieur, la piété! Elles ont reconnu et confirmé spontanément la dette de leur mère quand leur majorité leur a permis de s'engager personnellement. 11 n'a fallu que quelques menaces, peu de chose ; nous devions saisir le mobilier, des portraits de famille, presque rien : tout cela ne valait pas mille francs ; eh bien, elles ont reconnu devoir dix mille francs. — C'est admirable, monsieur!
— Et vous n'avez pas sans doute l'intention, dit Georges indigné, de vous prévaloir d'une pièce si irrégulière? car enfin le motif de la dette ne peut y être indiqué.
— La pièce est parfaitement en règle, dit M. Doucet d'un air bénin. Mais, permettez, il y
avait toutes sortes de manières de fair€ de l'accommodement; elles ne l'ont pas voulu.
D'abord, si elles avaient consenti à être un peu aimables, eh bien, on verrait; on est tout disposé à avoir des égards lorsqu'on est traité soi-même d'une certaine façon, et il était peut-être de leur intérêt.... mais elles sont très-flères ; Irès-fières elles sont : elles portent leur pauvreté comme un diadème, monsieur, comme un diadème, je répète le mot. Mon Dieu! c'est superbe! mais alors je dis : n Mes belles demoiselles, rendez-moi mon argent ou laissez-moi saisir, » —comme dans l'opéra... vous savez?...
Et il se mit à rire bruyanmient.
— Monsieur, dit Georges en se levant, cette affaire pourrait vous mener plus loin que vous ne pensez...
— Oh! le droit existe : je peux saisir demain. Hais je suis un bon homme; ce n'est pas pour rien que je m*appelleDoucet, eh! eh!... Excusezmoi; même dans les affaires, j'aime une pointe de gaieté.
— Vos démarches seront suivies de près, dit Georges ; et si jamais...
— Eh! mon cher monsieur, en affaires, il ne faut jamais se fâcher ; j'ai le droit ou je ne l'ai pas ; c'est simple comme bonjour : et, en le prenant sur ce ton, vous oubliez peut-être les vrais intérêts de vos aimables clientes. Mais, bien mieux, vous me trouvez dur, intraitable ?. . . Vous ne connaissez pas M. Doucet ! Demandez dans le pays ce qu'on pense de M. Doucet : toute la ville de Mantes la Jolie vous dira que je suis le plus affable des hommes ; je suis membre du bureau de bienfaisance, et j'ai été marguillier; je le serais encore sans des contrariétés qui... Mais ceci nous mènerait trop loin ; enfin je ne ferais pas du mal aune mouche. Et, pour en revenir à vos demoiselles, ne leur avons-nous pas offert le moyen de se tirer d'affaire sans bourse délier? on ne peut être plus arrangeant. L'autre jour encore nous étions sur le point de terminer; mais la petite... Comment l'appelez-vous?
— Mademoiselle Jeanne, dit Georges, eh bien?
— Eh bien, elle a une fermeté, cette petite femme-là. Ah ! si jamais elle se marie... Après ça, elle n'est pas mal, et...
— Passez, monsieur, dit Georges irrité. Quelles sont ces propositions concilianles? q^ j^
— Eh ! VOUS savez cette prétention étrange de tenir en réserve une quittance de trente mille francs, que madame Duval aurait, soi-disant, versés à l'oncle Doucet, et dont nous ne trouvons, vrai Dieu! aucune trace dans s^ écritures, qui étaient pourtant bien tenues : car il était serré, le bonhomme ! Concevez-vous une pareille raison pour se dispenser de payer ses dettes? — Et où est-elle, votre quittance de trente mille francs? Qu'est-elle devenue?
— Âh! nous ne savons pas. Elle est là quelque part. . . (et il imitait une voix de femme)* — Eh ! ce n'est pas là faire des affaires. . . Nous disons : « Vous êtes des personnes intéressanttîs; vous vous occupez de beaux-arts... » J'aime beaucoup les beauxarts, monsieur; J'ai toujours regretté que Mantes la Jolie ne possédât pas un musée. Oui, monsieur, les arts, la littérature, la poésie, tout cela agit sur mon imagination : c'est une faiblesse... eh bien, nous disons à l'aimable Jeanne, qui est une fleur au milieu des fleurs. . . eh! eh ! je lelui disais l'autre ^ jour encore : « Ne parlons plus de tout cela , nous ne pourrons nous entendre ; allons-nous-en chacun de notre côté ; reconnaissez seulement que vous
avez reçu les trente mille francs que vous réclamez sans raison, sans titre, sans la moindre preuve ; et nous, nous renonçons bénévolement à réclamer les dix mille francs pour lesquels nous avons un titre dûment en règle, avec vos deux signatures, et nous déchirons votre quittance et nous vous donnons les morceaux! » Moi, monsieur, j'appelle cela de la rondeur, de la libéralité, du cœur. — Eh bien, vous commencez à avoir meilleure idée de ce pauvre M. Doucet, dont on a dit tant de mal? Si vous êtes un homme* de bon conseil, vous pouvez arranger cette affaire : c'est un simple malentendu.
— En effet, je m'en charge, dit sérieusement Georges. Je sais ce que je voulais savoir; et vous me trouverez encore sur votre chemin avant d'avoir consommé cette iniquité. Adieu, monsieur.
— Comme il vous plaira, monsieur, reprit Doucet en le reconduisant. Mais, en affaires, il ne faut jamais se fâcher, lui cria-t-il encore par FescaUer. — Je vous salue avec aménité.
180 LE PORTHAIT.
Georges sortit furieux. Il se hâta de retourner à Paris, et consulta un avocat éclairé, qui promit de prendre connaissance de l'affaire. Il était cependant un peu rassuré, en ce que Borghèse avait bien recommandé aux deux amies de ne rien signer ni rien promettre.
Un jour, il était dans sa chambre, tristement assis devant le gage précieux qu'on lui avait apporté de Saint-Germain. « Pauvre mère, dit-il, que vous seriez malheureuse si vous voyiez ainsi torturer de pauvres enfants que vous avez gardées et protégées, et qui sont maintenant sans défense ! Mais je vous promets, chère mère, de vous remplacer. » Et, ouvrant son secrétaire, il reconnut qu'il avait, dans tous les cas, des ressources suffisantes pour
arracher la terrible quittance des mains de l'indigne Doucet, si son avocat ne lui fournissait immédiatement le moyen de se débarasser de ses adversaires.
Comme il admirait la douceur angélique de ce pastel, d'un charmant travail, il remarqua une ligne étrange, un peu penchée, qui passait sur les yeux et donnait comme un ton différent à une partie de la figure. Ayant observé plus attentivement, il supposa qu'un papier pouvait avoir glissé derrière ; et, comme l'effet de la couleur lui paraissait altéré par ce contraste, il entreprit de remédier à cet inconvénient. C'était chose facile : six petits clous, à la tête penchée, retenaient le carton derrière le cadre.
Il fit tourner les clous avec précaution pour ne pas froisser la poussière fragile du pastel ; un double papier glissa en effet à ses pieds.
11 le ramassa avec indifférence ; mais bientôt il aperçut sur l'enveloppe un mot écrit d'une main tremblante. Ce mot, qui fil sur Georges toute l'impression que le lecteur peut supposer, était celuici : Testament.
Sa figure devint toute pâle, son^cœur^^l^mj^vec
m LE PORTKAIT.
violence : c'était donc là la dernière parole d'une mère adorée; c'était à lui qu'il était réservé de transmettre ses dernières volontés.
Il essaya de déplier le papier, qui ne portait aucun cachet; mais le courage lui manqua ; laissant tout en désordre, il courut chez son excellente amie Borghèse, et, lui serrant la main avec vivacité :
— Lisez, lui dit-il.
— Qu'est-ce encore? dit Borghèse : comme vous voilà troublé ! Vous voulez donc vous rendre malade? Est-ce ainsi que vous garderez la force qui vous est nécessaire pour défendre vos amies? Eh bien, c'est quelque papier timbré qui vous arrive encore de Saint-Germain. On n'en meurt pas.
Et elle tenait en effet un pli timbré qui s'était détaché de l'enveloppe.
Elle y jeta les yeux^ parut surprise : sa figure mobile s'illumina d une satisfaction évidente.
— Georges, lui dit*-elle, asseyez-vous là, remettez-vous ; tenez-vous prêt à entendre les bonnes ou les mauvaises nouvelles avec la fermeté qui convient à un homme grave. Comment voulez- vous répondre de l'avenir des autres-, si vous n'êtes pas maître de vous-même? Voyons, je Vous fais grâce
du reste du sermon ; je le reprendrai plus lard , tenez-vous bien, et écoutez la lecture de ce petit papier que la Providence vous envoie... Mais, j'y pense, comment cette pièce précieuse se trouvet-elle en vos mains?
— Derrière le portrait de... notre mère, dit-il.
— Je comprends tout : la pauvre femme I elle a cherché la place la plus sûre, la plus protégée. « Mes enfants^ s'est-elle dit, pourront tout perdre ; jamais elles ne se sépareront du portrait de leur mère. » Et la maladie, la faiblesse, est venue, et le temps lui a manqué peut-être pour montrer la place où était caché son trésor.
— Son trésor ! dit Georges* Que dites* Vous?
— Écoutez-moî bien» et toute marque d'approbation est défendue.
Et elle lut î
f Je soussigné HérCule Doucét, demeurant à « Mantes la Jolie, tue des Près, ri** 15, reconnais « avoir reçu de hiàdahie veuve Duval la somme de « trente mille francs en espèces, laquelle somnlë « est destinée : primo, à me payer l'avance de dix « mille francs que je lui ai faite, et, deuxièmement^
i84 LE PORTRAIT.
« à former unfonds de réserve de vingt mille francs, « que je lui rembourserai sur sa demande, après u avoir été prévenu par écrit trois mois à T avance ; « ladite somme se trouvant du reste exigible sans « autre avis en cas de décès de ladite dame Duval, « avec les intérêts à cinq pour cent, à dater du jour « de la présente.
.« Fait à Mantes la Jolie, le 15 décembre 18...
« Signé : Hercule Doucet. »
— Eh bien, Georges, mon enfant, c est Dieu qui nous mène par la main ; que dites-vous de cela ? Nous les tenons, Georges, et votre Doucet me le payera cher !
Comment dire la joie et le bonheur de Georges? Il voyait le repos et la sécurité rentrer tout à coup dans la petite maison blanche ; il ne pouvait maîtriser son émotion.
--- Partons, dit-il, chère Borghèse, ne perdons pas un instant, allons leur porter cette grande nouvelle.
— Et ce testament, dit Borghèse, ne faut-il pas voir ce qu'il contient? Il n'est pas même fermé.
— Par pitié, ne touchons pas à cette chose sainte ; c*est un secret dont Dieu seul doit être témoin.
— Vous avez raison, Georges ; vous devenez sage. Allez vite prévenir votre avocat et demandezlui conseil. Dès demain je pars pour Saint-Germain, car il ne vous est pas encore permis d'y paraître, et il faut garder votre vœu. Mais patience; vos affaires prennent une bonne tournure.
m LE COMPLOT.
XXYI
liK C^MPI^OT
M, Wolff se préoccupait du changement qui s'était opéré dans le caractère de Georges. Il était toujours charmé de sa capacité et de ses efforts, mais il le croyait malheureux. Il avait tâché quelquefois de rinterroger; Georges avait toujours éludé ses questions, en disant qu'il serait bien ingrat s'il ne trouvait pas le bonheur dans une telle hospitalité. M. Wolff avait même écrit à la mère de Georges, et, malgré toute la réserve de la réponse, il avait deviïiè qu'il pouvait y avoir là quelque affaire de cœur.
En homme expérimenté, il avait mis les dames en campagne, supposant que, par leur entremise, on peut faire plus de découvertes dans ce pays du Tendre.
LE COS^PLOT. m
Borgbèse sut bientôt lire dans ce cœur sans dé* fiance, et alors une conspiration fut ourdie pour préparer le dénoûment. M. Wolff avait appris que la préférée de Georges était digne de toute estime, que sa figure intéressante ressemblait à s'y méprendr eà une tête du Corrége qui était la perle 4e son musée.
Enfin, il avait eu en exhibition dans sa galerie le charmant tableau de la corbeille symbolique, qui avait été admirée de tous les visiteurs.
M. Wolff voulait même acquérir à tout prix cette peinture; mais Georges, qui ne s'en serait séparé pour aucun prix, en avait déjà disposé, et il Favait envoyée à sa mère, qui avait souhaité à sa fiancée un talent comme délassement dans la prospérité et comme ressource dans l'infortune ; il espérait ainsi la préparer davantage à approuver ses projets.
Madame Wolff fut des plus empressées à seconder son mari dans les surprises qu'on ménageait à Georges, qui était devenu comme l'enfant de la maison ; et le secret, chose rare, fut bien gardé.
— Elle est donc bien cruelle, cette demoiselle Jeanne, disait M. Wolff, de tenir ainsi son amoureux en exil pendant une année?