XXVI
M. "Wolff se préoccupait du changement qui s'était opéré dans le caractère de Georges. Il était toujours charmé de sa capacité et de ses efforts, mais il le croyait malheureux. Il avait tâché quelquefois de l'interroger ; Georges avait toujours éludé ses questions, en disant qu'il serait bien ingrat s'il ne trouvait pas le bonheur dans une telle hospitalité. M. Wolff avait même écrit à la mère de Georges, et, malgré toute la réserve de la réponse, il avait deviné qu'il pouvait y avoir là quelque affaire de cœur.
En homme expérimenté, il avait mis les dames en campagne, supposant que, par leur entremise, on peut faire plus de découvertes dans ce pays du Tendre.
Borghèse sut bientôt lire dans ce cœur sans défiance, et alors une conspiration fut ourdie pour préparer le dénoûment, M. "Wolff avait appris que la préférée de Georges était digne de toute estime, que sa figure intéressante ressemblait à s'y méprendre à une tête du Corrége qui était la perle de son musée.
Enfin, il avait eu en exhibition dans sa galerie le charmant tableau de la corbeille symbolique, qui avait été admirée de tous les visiteurs.
M. Wolff voulait même acquérir à tout prix cette peinture ; mais Georges, qui ne s'en séparé pour aucun prix, en avait déjà disposé, et il l'avait envoyée à sa mère, qui avait souhaité à sa fiancée un talent comme délassement dans la prospérité et comme ressource dans l'infortune ; il espérait ainsi la préparer davantage à approuver ses projets.
Madame "Wolff fut des plus empressées à seconder son mari dans les surprises qu'on ménageait à Georges, qui était devenu comme l'enfant de la maison ; et le secret, chose rare, fut bien gardé.
— Elle est donc bien cruelle, cette demoiselle Jeanne, disait M. Wolff, de tenir ainsi son amoureux en exil pendant une année ?
— C'est une épreuve, avait répondu Borghèse, elle ne veut pas croire aux entraînements d'un jour et elle ne prendra confiance que dans une amitié durable.
— Eh bien, reprit M. Wolff, elle se croit bien prudente la pauvre enfant, et cependant elle a fait tout juste ce qu'il fallait pour le rendre fou, celui qu'elle veut guérir de son impatience. Mais il est temps de mettre fin à cette épreuve, et, pour punir mademoiselle Jeanne de sa rigueur, je saurai l'obliger à venir ici même relever Georges de ses vœux. Qui* de vous, mesdames, veut s'associer à cette bonne pensée ?
Cette proposition fut acceptée avec vivacité.
— Voici quel serait mon projet, dit M. Wolff. Georges nous a rendu assez de services pour que nous tâchions d'être un peu ingénieux en nous occupant de son avenir. Il n'aime pas le luxe, la représentation ; toute affectation
en ce genre lui déplairait, il faut chercher autre chose. Borghèse, vous m'avez raconté en artiste cette pittoresque petite maison blanche qui vous a tant charmée, et vers laquelle se portent toutes les pensées de notre cher et bien-aimé Georges, il faut transporter ici cette maison et celle qui y règne.
— Et voulez- vous nous en donner le moyen? dit Borghèse.
— Quoi de plus facile? D'après la description poétique que vous m'avez faite de cette villa en miniature, n'est-ce pas quelque chose comme le pavillon qui se trouve au fond de notre jardin? Faites-nous un dessin exact de la maison, puisque vous y avez eu vos entrées ? vous devez vous souvenir des dispositions intérieuses et de l'ameublement'; nous nous chargeons du reste.
La belle saison était revenue, le projet fut bien vite et bien discrètement exécuté. Défense absolue d'entrer au jardin. Les ouvriers avaient le mot et sortaient par une petite porte. Tout fut imité à s'y méprendre. Les treillages verts, les beaux rosiers grimpants tout en fleurs, transportés comme par enchantement, s'élançaient jusqu'au faîte du petit édifice. Des meubles couverts d'un frais coutil semé de roses garnissaient les chambres du premier étage, qui reproduisaient fidèlement l'appartement de Jeanne et de sa sœur.
Madame Wolff se complaisait dans les mille détails qui pouvaient rendre cet intérieur commode et confortable, et elle exécutait ponctuellement tout ce qui lui était recommandé par Borghèse, qui était comme l'architecte en chef.
Tout s'improvise à Paris : l'ingénieuse bonté de M. Wohï ne négligeait aucuns détails ; en quelques jours la maison blanche fut toute prête.
Les armoires furent garnies d'un trousseau complet : les vaisselles, les cristaux, l'argenterie (tout cela, comme on pense, tout simple et de bon goût) , furent apportés en cachette et déposés dans des buffets bien fermés.
Le vélin, les couleurs, les crayons, étaient sur la table ; on tâcha de ne rien oublier ; il ne manquait que les fleurs, qu'on devait apporter quand le moment serait venu ; et les conspirateurs, très-contents d'eux et fiers de leur ouvrage, se promirent le secret sur cet innocent complot.
Par une triste journée de pluie battante, les deux sœurs, épuisées par des luttes incessantes, étaient assises l'une près de l'autre dans leur chambre de la maison blanche.
Le vent du nord fouettait ses rafales dans les vitrages avec un bruit sinistre et disposait à la mélancolie. Les blanches fleurs des rosiers se détachaient et tombaient comme la neige sur le bord de la fenêtre.
— C'est encore une mauvaise journée, dit Anna ; j'ai
remarqué souvent que ce vilain temps nous amène de nouveaux ennuis.
— C'est-à-dire, pauvre sœur, reprit Jeanne, que tu souffres, et que tu attribues au temps l'agitation que tu éprouves. Mais tu oublies que le beau temps va revenir, et peut-être notre bon temps reviendra aussi ; il ne faut donc pas perdre courage : n'avons-nous pas des amis qui s'occupent de nous ?
— Et comment peux-tu croire, pauvre Jeanne, que toute cette bonne volonté nous tire d'embarras ? n'avonsnous pas un engagement à remplir et des créanciers intraitables ?
— Nous avons déjà passé des temps bien difficiles, dit Jeanne ; tu avais aussi désespéré d'avoir des travaux, et tu vois maintenant que nous en avons plus que nous n'en pouvons faire ; il ne faut donc jamais perdre notre bonne confiance. Tout passe, tout s'oublie, excepté les fautes, et Dieu, qui veille sur nous...
On entendit une voiture s'arrêter devant la porte, ce qui était un événement bien rare et donna aux deux sœurs de tristes pressentiments. Jeanne elle-même eut peine à cacher sa crainte.
— Eh bien, dit-elle, pourquoi te troubler ? je me charge bien de répondre.
On ouvrit la portière, et la voiture, comme la gueule d'un monstre venimeux, vomit devant la porte quatre personnages à figure suspecte.
Pauvre petite maison blanche, le repos, le calme, l'amitié, allaient si bien à ton honnête apparence, faut-il que tu sois souillée par les suppôts de la chicane ? car
ce mot hideux paraît écrit sur le front de ces sinistres visiteurs.
Ils montèrent lourdement l'escalier. Chacun de leurs pas frappait comme un marteau de fer sur le cœur des pauvres enfants, qui ne se sentaient plus de force pour résister à tant de monde.
Le premier qui se présenta fut un gros homme qui tâchait de se donner un air grave pour en imposer aux victimes qu'il voulait fasciner par cet appareil judiciaire ; mais son air jovial paraissait malgré lui sur sa large figure. Le lecteur n'aura pas manqué de reconnaître eA lui Bénigne Doucet, qui se hâtait de se mettre en règle.
Celui qui suivait était un cohéritier aussi mince et aussi long que le premier était gros et court. Il avait du reste une apparence patibulaire qu'aucune hilarité ne venait dérider.
Le troisième portait la cravate blanche et le costume noir des hommes de loi, à la ville : c'était un de ces hommes d'affaires qui se chargent d'envenimer les procès, de pressurer les familles, de tirer d'une succession tout ce qu'elle peut produire en papier timbré, sans s'inquiéter de ce qui restera en numéraire. Il était grand et fluet ; une couronne de petits cheveux noirs semblable à la tonsure d'un moine entourait une crâne entièrement nu et luisant, et cependant il paraissait encore jeune. Un nez recourbé comme le bec d'un vantour menaçait son menton. Ses yeux étaient absolument cachés par des lunettes vertes de couleur très-foncée. Sa bouche était petite, serrée et entièrement dénuée de lèvres ; son air
était glacial, compassé et cérémonieux. H se nommait M. Corbin.
Le, quatrième, qui portait un grand portefeuille et ce qu'il faut pour écrire, était M. Séraphin, huissier. Il était couvert de cet horrible vêtement de toile cirée qui fait ressembler les hommes à des colis emballés pour l'exportation. Sa figure vulgaire dénotait toute l'indifférence que l'habitude peut donner pour les scènes les plus pénibles.
Ces quatre personnages se mirent sur un seul rang et saluèrent en même temps : M. Doucet avec aménité, le cohéritier avec insolence, M. Corbin, l'homme d'affaire, avec une cérémonie glaciale, et l'huissier avec gaucherie.
— Messieurs, dit Jeanne, je voudrais savoir combien de vous ont le droit d'entrer ici et de forcer notre porte, et si demain il ne vous plaira pas d'amener un renfort de six personnes dans cette petite chambre.
— Mesdemoiselles, dit M. Doucet en souriant, il n'y a ici personne de trop, je n'ai amené que les gens indispensables pour verbaliser; et ne craignez rien pour demain, car il faut que cette affaire soit terminée aujourd'hui même.
Et il fit signe aux trois personnes de s'asseoir. L'huissier, comme un acteur qui sait bien son rôle, alla se placer à la table de travail et étala son affreux grimoire. Anna s'empressa de retirer les peintures qui garnissaient la table et repoussa avec dégoût le portefeuille qui avait dû porter dans ses flancs tant de contraintes, de poursuites, de misères, de désespoir.
— Mais je suppose, messieurs, dit Anna, que, si vous
venez ici pour verbaliser comme vous le dites, il nous sera bien permis d'avoir quelqu'un pour nous représenter, car nous ne savons pas quels sont nos droits.
— Vous êtes libres de vous faire représenter, mesdames, dit M. Corbin en s'inclinant ; mais notre action ne peut en être même momentanément entravée. Et, se renversant dans son fauteuil :
— Huissier, dit-il, écrivez.
M. Doucet se leva et se mit à regarder en connaisseur les études de fleurs qui garnissaient les murailles ; et il donnait de grandes marques d'approbation... il aimait les beaux-arts.
M. Corbin commença à psalmodier d'un air magistral : " A la requête de M. Bénigne Doucet, propriétaire à Mantes, et y demeurant, je, soussigné, Aimé Séraphin, huissier, etc., etc.
"Attendu que les demoiselles Duval ont reconnu devoir audit sieur Doucet une somme de dix mille francs, dont elles ont signé et reconnu la créance après leur majorité ; attendu que le sieur Doucet, se reposant sur cette promesse, a laissé aux demoiselles Duval l'usage provisoire du mobilier qui est l'héritage de leur mère, mais, attendu que, des objets duclit mobilier qui forme le gage du sieur Doucet pouvant disparaître..."
— Comment, dit Anna, nous serait-il interdit de disposer de ce qui nous appartient ?
— C'est mon dire, reprit lentement l'homme sans yeux et sans lèvres, vous répondrez au bas de l'exploit si c'est à votre convenance.
Et, quand la voix nasillarde se taisait, la plume
de fer continuait à grincer ses malédictions sur l'exploit timbré...
— Mais, en effet, reprit M. Doucet, moi qui adore les bonnes peintures, j'avais remarqué ici, l'autre jour, un portrait de femme qui doit être du célèbre Latour. Latour ! la gloire de Saint-Quentin, le charmant, l'inimitable peintre de pastel ! On ne fait plus comme cela ! Latour a emporté son secret dans la tombe ! Ah ! c'est une chose charmante que l'art... Mais, après tout, ce portrait doit se retrouver. Monsieur Corbin, il faut sommer ces jeunes personnes de déclarer ce qu'est devenu ce Latour : elles ne connaissent pas la gravité de leur action.
Le verbiage monotone d'une assignation, d'une sommation, de je ne sais quelle procédure ténébreuse, tombait comme une pluie battante et glacée sur la tête et sur le cœur des pauvres sœurs. Elles s'embrassaient et pleuraient dans un coin de la chambre en songeant au portrait de leur tendre mère, réclamé par ces oiseaux de proie ; et, au milieu de sa peine, Jeanne sentait un secret plaisir à savoir ce gage en sûreté.
— Eh bien, mes enfants, dit M. Doucet en s' approchant d'elles, nous ne serons donc jamais raisonnables ? Vous oubliez que d'un seul mot tout cela peut ce terminer, à votre satisfaction. Signez simplement cette déclaration ; et nous allons vous débarrasser de ce détestable huissier qui vous brise la tête, car vous devez bien souffrir, et il m'est pénible, véritablement pénible, car je suis un homme bon et humain, toute la ville de
Mantes la Jolie, vous le dira, il m'est douloureux d'en venir à cette extrémité.
Et il présentait un papier timbré aux deux sœurs.
— Et si nous signons, dit Anna après y avoir jeté un coup d'œil, vous nous rendrez le titre que vous avez dans les mains ? et vous sortirez d'ici, tous et à l'instant même, pour n'y plus revenir ?
— -Mais certainement, dit M. Doucet ; nous sommes d'accord là-dessus, bien que ce soit peu flatteur pour nous, ce que vous dites là, mademoiselle ; car nous y mettons toutes les formes possibles, dit-il en prenant à témoin le cohéritier.
— Donnez-donc, dit Anna, on ne saurait payer trop cher le droit de se débarrasser de cet odieux complot.
— Arrête, reprit Jeanne, on nous l'a défendu.
— Mais, pauvre petite sœur, dit Anna, puis-je te laisser plus longtemps exposée à ces indignités ? Que nous fait l'avenir ? Dieu nous aidera.
Et elle prit une plume.
On entendait comme des pas de chevaux qui paraissaient s'arrêter et piaffer à la porte, et, pendant que les deux sœurs discutaient sur ce qu'elles avaient à faire, Jeanne retenant encore faiblement la plume que tenait Anna, une apparition inattendue vint compliquer cette scène, qui avait suspendu la clôture du procès-verbal.
Deux jeunes femmes, vêtues en amazones, entraient dans la chambre où tout ce monde était rassemblé.
Une pluie d'été est bientôt passée ; le soleil, perçant les nuages, commençait à porter la lumière sur cette scène ténébreuse. La plus grande des deux dames, que
nous reconnaissons pour Borghèse, était accompagnée de madame Wolff. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur les personnages, et, s'élançant vers Anna :
—Ne signez pas ! s'écria-t-elle, — l'affaire est arrangée.
Tous les spectateurs restèrent dans une grande stupéfaction.—Anna et Jeanne serraient la main de Borghèse, qui leur présentait son amie comme une protectrice de leur Georges.
— Et d'abord, dit Borghèse en se retournant vers la compagnie, à qui avons-nous affaire ici ? car il ne faut pas se brouiller avec la justice. — Vous, monsieur, qui tenez la plume, dit-elle à l'homme habillé de toile cirée, — veuillez me dire vos noms et qualités, s'il vous plaît.
— Je me nomme Séraphin, huissier assermenté, je suis ici dans l'exercice de mes fonctions, dit le scribe tant soit peu intimidé.
— Monsieur, je comprends que vous accomplissiez ici votre devoir ; mais vos fonctions sont inutiles, puisque nous voilà d'accord; daignez accepter le prix de la vacation, car il ne faut pas qu'on vous ait dérangé pour rien.
Et elle déposa une pièce d'or sur le papier timbré.
L'huissier, après avoir jeté un regard étonné sur ses compagnons, sortit en saluant respectueusement.
— A votre tour, monsieur l'homme de loi, quels sont vos titres, pour que mon allocution soit en rapport avec la considération qui vous est due ?
— Monsieur est mon homme d'affaires, dit Doucet, s'interposant ; il tient un cabinet d'affaires ; c'est un
homme très-expérimenté dans le contentieux et bien connu à Mantes la Jolie.
— Un homme d'affaires? ditBorghèse en mesurant clés yeux le patient. Mais est-il un peu notaire, avocat, procureur, quelque chose enfin d'officiel et de respectable ?
— Je suis praticien, madame, et je suis ici dans mon droit, comme mandataire de M. Doucet.
— Mais, mon cher monsieur, on n'est pas le mandataire d'un homme qui est là. Je ne suis pas légiste, mais cela me paraît élémentaire pour un praticien. Il faut bien que l'un de vous deux quitte la place, et il est de toute justice que ce ne soit pas M. Doucet, puisque nous avons besoin de lui pour lui compter son argent.
Et des yeux elle semblait indiquer le chemin à l'homme aux lunettes vertes.
— Je proteste contre la violence qui m'est faite ! dit en se levant M. Corbin.
— C'est votre dire, reprit timidement Anna en lui ouvrant la porte.
— Enfin dit Borghèse, voilà' le champ de bataille qui s'éclaircit. Et où donc est notre troisième adversaire?
— C'est mon cousin et mon cohéritier, dit M. Doucet. Ne cherchez pas : il est là derrière moi.
Et il fit lever la longue figure du cousin, qui ne demandait qu'à s'en aller. Celui-ci vivait d'une vie paisible à la campagne ; et cette scène agitante, cette amazone énergique qui parlait haut et paraissait si sûre de son fait, tout cela l'étourdissait, lui donnait des inquiétudes et n'était pas de son goût.
— Eh bien, cher monsieur Doucet, voilà donc une affaire qui va s'arranger entre nous, à l'aimable, sans huissier, sans praticien, sans le moindre procureur. Ce que c'est que de s'entendre ! Allons au fait : que demandez-vous !
— Madame, dit Doucet, tâchant de reprendre de l'assurance, et tirant une quittance de son portefeuille, je ne demande pas, j'exige à l'instant le payment de cette dette, faisant toute réserve, en cas de non-payement, à l'égard des entraves que vous avez apportées à l'exercice de mes droits.
— Passons, dit Borghèse ; il n'y a pas d'entraves, nous voilà d'accord. C'est dix mille francs, dites- vous? et c'est pour si peu de chose que vous faites tout ce bruit ?
Elle chercha elle-même dans son portefeuille, d'un air négligé.
— Avez-vous à me rendre ? dit-elle.
— Sur combien ? dit M. Doucet d'un air étonné.
— Sur trente mille francs, reprit Borghèse en touchant légèrement la table du pommeau de sa badine.
Et elle présentait à Doucet un papier ouvert qu'elle tenait avec précaution.
M. Doucet sentit que ses jambes n'étaient plus de force à le porter, et il tomba sur une chaise.
— Si vous n'avez pas d'argent, dit Borghèse, il faut en aller chercher, ou plutôt nous enverrons recevoir la différence.
Le cohéritier avait déjà disparu. Borghèse reconduisait M. Doucet avec une parfaite politesse ; et elle lui
disait encore en fermant la porte :
— En affaires, il ne faut jamais se fâcher. Je vous salue avec aménité.
Elle rentra, et trouva madame Wolff assise entre les £eux sœurs, qui ne savaient comment exprimer leur reconnaissance.
— Dites-moi, Jeanne, n'ai-je pas été digne de votre homonyme Jeanne d'Arc au camp des Anglais ? Ils ont tous mordu la poussière !
— Et qui nous envoie ce secours inespéré ? dit Jeanne.
— Votre mère, répondit Borghèse, et, quand vous serez moins troublées, chères enfants, vous lirez les dernières volontés de cette tendre mère, qui veille encore sur vous. C'est Georges qui a fait cette belle découverte en cherchant derrière le portrait que vous lui avez prêté. Mais ne pleurez plus, dit-elle en les embrassant avec effusion, il s'agit de bien autre chose ! Voulez-vous entrer dans notre conspiratian pour le bonheur de Georges ?
— Faites de nous ce que vous voudrez, dit Jeanne, épuisée par tant d'émotions.
— Eh bien, dit Borghèse, Georges n'aura pas manqué à son vœu ; mais c'est vous, Jeanne, qui viendrez l'en relever. Vos jours d'épreuve sont finis. Sa mère veut vous marier aussi vite que possible. Votre appartement, que vous trouverez tout semblable à celui-ci, est prêt dans un corps de logis séparé : vous serez chez vous. Nous sommes venues à cheval, mais nous avons aussi une voiture. Vous allez y faire déposer les objets qui vous sont indispensables pour les premiers jours, et surtout vos dessins et vos peintures ; vous trouverez, du
reste, tout disposé pour vous recevoir. Et priez madame Blanchemain, votre bonne voisine, de venir avec vous : vous serez plus rassurées par sa présence jusqu'au grand jour dont nous nous occupons. Mais, surtout, soyons prudentes. Georges ne sait rien, et M. Wolff veut qu'il ait tout le plaisir de cette surprise.
— Anna, dit Jeanne en embrassant sa sœur, crois-tu encore aux pressentiments des jours d'orage ?
Elle passa devant le chapelet qui ornait la coupe de cristal et en baisa la petite croix.
— Nous sommes à vous, dit-elle avec gaieté... Allons, Anna, prends-moi ces études et ces couleurs ; je cours chez madame Blanchemain.
Une heure après, les deux jeunes dames et leur bonne voisine étaient en voiture ; les deux amazones galopaient à côté.
— Louise, dit Borghèse à son amie, ne vous sentezvous pas plus heureuse de vous occuper du bonheur des autres? N'est-ce pas vivre, cela?
— Je n'ai jamais passé une meilleure journée, répondit madame Wolff, et vous avez été sublime.
Et elles se réjouissaient de tout l'effet qu'allait produire leur innocent stratagème.
Madame Blanchemain, dans la voiture rapide, croyait faire un beau rêve et faisait mille discours : les deux sœurs se tenaient la main, pensant à leur' mère et à Georges, au passé et à l'avenir.
enfin!
Ce fut vers le soir que l'équipage entra dans l'hôtel par une porte de service. Le dîner était prêt dans l'appartement de Jeanne, lequel, sauf quelques additions indispensables, reproduisait fidèlement les chambres de la maison blanche. Borghèse et madame Wolff restèrent à dîner, et pourvurent à l'installation la plus favorable des nouvelles arrivées.
— Mais ne pouvons-nous, dès ce soir, voir le pauvre exilé ? dit Jeanne. Le savoir si près de nous, et encore si malheureux !
— Il serait trop tard, dit Borghèse, et c'est assez d'émotions pour un jour : vous avez grand besoin de repos. Du reste, rassurez-vous, je vais lui porter de bonnes nouvelles, et lui dire que vos peines sont finies. Dormez, chères enfants, comme dans votre petite maison blanche ; vos amis veillent sur vous.
Jeanne et Anna n'essayèrent pas de remercier: un regard, un sourire, une main pressée, exprimèrent toute leur pensée.
Restées seules, elles se mirent à genoux et remercièrent Dieu de ces heureux événements. Elles trouvèrent
sur un prie-Dieu la petite croix de diamants attachée au testament de leur bonne mère. Ce testament ne contenait aucunes dispositions financières. Jeanne lut d'une voix tremblante ces quelques paroles, écrites d'une main défaillante :
"Chères enfants, aimez-vous en mémoire de moi, et ne vous quittez jamais. Tant que vous serez réunies, je serai au milieu de vous."
Combien elles furent heureuses d'avoir trouvé dans leur cœur et dans celui de Georges l'accomplissement de cette volonté respectée !
La nuit fut sans sommeil et leur parut éternelle. Elles repassaient dans leur esprit les incidents divers et précipités qui avaient apporté un tel changement dans leur destinée.
Elles étaient debout dès le petit jour ; leur ménage était fait avec autant de soin que dans la petite maison blanche quand Borghèse entra et demanda si M. Wolff pouvait être introduit.
M. Wolff resta confondu devant cette calme figure de Jeanne, qui lui rappelait trait pour trait l'idéal de son Corrège préféré. Il remercia ces dames de s'être prêtées à ses projets de surprise. Il dit toute l'affection qu'il portait au digne Georges et tout ce qu'il voulait faire afin de se l'attacher pour toujours.
— Mais, mademoiselle, ajouta-t-il, votre éloignement nous enlevait la moitié de son cœur, et nous ne pouvions plus nous passer de vous.
On convint que ces dames resteraient dans leur appartement jusqu'à la première entrevue ; et M. Wolff,
s'amusant beaucoup de l'effet qu'il voulait produire, se retira pour préparer le denoûment, très-facile à prévoir.
Deux heures après, M. Wolff se promenait avec Georges dans le grand jardin anglais de l'hôtel.
— Mon cher Georges, disait-il, voilà plusieurs années que nous travaillons ensemble : j'ai pu apprécier tout votre attachement, tout votre savoir et surtout votre dévouement.
Vous vous êtes occupé de ma fortune, il est temps que je songe à la vôtre, puisque vous paraissez l'oublier.
Je sais que vous avez quelques économies, je veux les doubler pour vous mettre en position de prendre une part d'associé dans la maison "Wolff et compagnie ; cela vous convient-il?
— Cher monsieur, dit Georges, mon dévouement vous était acquis, et je n'avais rien à désirer. Je serais donc trop heureux de cette nouvelle marque de votre estime et de votre confiance.
— Eh bien, dit M. "Wolff, nous allons en causer sérieusement ; asseyez-vous là ; je vais chercher un projet de traité que j'ai ébauché, et nous ne serons pas mal ici pour le parcourir.
Georges resta sur un banc du jardin, sous un buisson épais d'acacias et de coudriers adossé au pavillon qui répétait et reproduisait la maison blanche.
Sa rêverie se portait vers ses protégées ; il les savait maintenant hors de peine, et il se voyait de plus en plus en mesure d'assurer leur avenir. Son cœur se dilatait dans ces pensées riantes, lorsqu'il crut entendre à travers le feuillage le son d'un orgue d'appartement.
Écoutant avec plus d'attention, il ne tarda pas à reconnaître cette même mélodie plaintive qu'Anna aimait à exécuter et qui lui avait fait tant d'impression, un soir d'été le soir des adieux, à la maison blanche.
Il se leva, cherchant son chemin dans les buissons épais, et il ne pouvait en croire ses yeux, en trouvant devant lui un pavillon avec la salle basse, les rosiers blancs qui tapissaient le rez-de-chaussée et couraient embrasser les fenêtres du premier étage, enfin l'imitation parfaite du lieu que sa pensée lui représentait sans cesse.
La fenêtre de la salle basse s'ouvrit.
— Eh bien, dit une voix connue, comme vous passez fier, monsieur Georges ! vous ne voulez donc pas déjeuner avec nous ?
— Vous ici, chère madame Blanchemain ! suis-je devenu insensé ? parlez encore. Je rêve sans doute, et je crains le réveil.
— Si vous rêvez tout éveillé, ce n'est pas ma faute, dit madame Blanchemain en ouvrant la porte, nous avons déménagé, voilà toute l'affaire.
Georges entra, les yeux fixes : "Prenez garde, dit-il, c'est dangereux, ce que vous faites là ; la joie me fait peur." Et il regardait cette salle à manger, si pareille à celle où il avait passé d'heureux instants, et il regardait madame Blanchemain, qui lui demandait la permission de continuer le ménage de ses serins.
— Mais oui, dit-elle, il paraît que vous ne vouliez plus venir nous voir ; et alors nous avons pris un logement par ici.
— Nous? dit Georges ; elle est donc avec vous?
— Eh ! que n'y allez-vous voir ? dit madame Blanchemain, n'entendez-vous pas sa sœur au piano ?
— De grâce, montez avec moi, chère madame Blanchemain, je puis à peine me soutenir.
— Venez, enfant, dit madame Blanchemain, et apprenez à supporter la joie comme il vous faudra peutêtre un jour supporter le malheur.
Ils montèrent le petit escalier, frappèrent à la porte.
— Entrez, dit une voix joyeuse.
Jeanne, entourée de ses études, était assise à sa table à ouvrage ; un splendide bouquet était devant elle.
— Enfin! dit Jeanne en se levant et en allant audevant de Georges.
Qui oserait décrire ces instants d'épanchement et d'effusion pendant lesquels deux âmes pures se confondent dans un même sentiment, et oublient leurs souffrances dans un sourire ?
Madame Blanchemain les laissa dans cette muette contemplation.
— Vous avez trop souffert ! dit Georges.
— Vous aussi, dit Jeanne ; mais, chacun de notre côté, nous avons suivi la voie du devoir, et Dieu a eu pitié de nous.
On les laissa quelque temps échanger ces douces paroles ; puis Anna, puis leur amie Borghèse, madame Wolff, M. Wolff, les entourèrent. On vint avertir que le déjeuner était servi chez madame Blanchemain.
— Comment, Georges, dit M. Wolff, je vous donne rendez-vous pour parler d'affaires, et je vous trouve en
conversation avec des voisines ! Enfin nous y reviendrons : à demain les affaires sérieuses !
Puis il lui remit une lettre de sa mère, qui l'informait qu'elle viendrait dans quelques jours pour assister à son mariage.
Georges se jeta en pleurant dans les bras de M. Wolff ; il n'avait pas assez de mains pour répondre aux témoignages d'amitié de tout le monde, et c'est ainsi que, pour les fiançailles, on pendit la crémaillère dans la nouvelle maison blanche.
C'est dans la petite église de Saint-Germain que Jeanne et Georges voulurent être unis sans aucune cérémonie. Ils avaient à peine fait quelques invitations, mais bien des amis inconnus s'intéressaient au denoûment de leur simple histoire.
Quand ils passèrent sous le péristyle, Georges prit l'eau bénite, et, l'offrant à Jeanne :
— Vous souvenez-vous ? lui dit-il.
Elle répondit par un regard.
Ce fut devant la chapelle de la Vierge qu'ils voulurent s'agenouiller. C'était là que Georges était venu prier, le premier jour, pour le succès de son entreprise.
Jeanne n'avait pas l'air emprunté et timide que se donnent quelques vierges conduites à l'autel ; elle n'avait pas non plus Pair enjoué et sans façon que prennent quelquefois les jeunes dames pour cacher leur embarras ; sa charmante figure avait le calme et la sérénité du devoir accompli.
Sa taille, flexible comme un brin d'herbe, ne laissait voir, même en ce jour solennel, la trace d'aucune contrainte.
Sa toilette de mariée était des plus simples, et n'avait de remarquable qu'une admirable couronne de roses des bois qui paraissaient vivantes. Dans le bouquet symbolique qui tremblait à sa ceinture, l'œil était attiré par une églantine penchée ; elle laissait voir, au fond de son calice légèrement teinté, une belle larme de rosée qui n'était autre qu'une perle fine ; c'était un cadeau de madame Wolff. La croix de diamants, souvenir de famille, était suspendue au cou de Jeanne par un ruban de velours noir, et, — pour tout dire, la pauvre épingle, n'avait pas été oubliée : elle reposait tout heureuse sur le sein de la mariée.
On regardait beaucoup Jeanne, et elle supportait trèsbien tous les regards, répondant par un signe amical aux personnes qu'elle reconnaissait.
— Elle n'a rien, disait une mère à sa fille.
— Il prend donc les deux sœurs ? dit une autre dame.
— C'est bien ce qu'il avait de mieux à faire, reprit une voisine, car l'une ne saurait vivre sans l'autre.
— Le bon Dieu les bénira, disaient de pauvres gens que Georges n'avait pas oubliés. . .
Une musique harmonieuse vint imposer silence à ces menus propos qui sont l'appoint accoutumé de ces cérémonies. Il ne fut pas difficile à Georges de reconnaître que l'habile Borghèse avait voulu élever vers le ciel ces chants pieux pendant que le prêtre bénissait leur union.
Tout le monde s'inclinait dans le recueillement, sous l'influence de ces accents si purs qui répondaient aux sentiments des fidèles réunis dans la petite église : chacun prenait sa petite part de ce bonheur.
Le bon abbé R..., confident des intimes pensées de Jeanne, adressa à l'assemblée une allocution touchante et ingénieuse. Il avait pris pour texte ces paroles évangéliques : Cherchez et vous trouverez ; et, bien que le prêtre restât dans les généralités morales et s'abstînt avec convenance de toute allusion aux aventures des jeunes mariés, l'auditoire attentif se souvenait de tout ce que Georges avait su trouver par son esprit d'étude et d'observation, depuis une épingle jusqu'à la digne femme qu'il était venu demander à Dieu à cette même place, et qu'il ramenait aujourd'hui devant l'autel de la Vierge.
Les voitures attendaient ; on repartit pour Paris après avoir échangé les plus tendres adieux avec quelques amis qu'on se promettait de revoir.
M. Wolif, qui avait voulu conduire Jeanne à l'église, présidait au festin qui fut donné dans son hôtel. Il avait à sa droite la mariée, et à sa gauche la bonne mère de Georges, tout heureuse du bonheur de son fils bien-aimé.
Georges était placé entre mesdames WolfF et Borghèse,
les deux fées bienfaisantes qui avaient préparé cette mise en scène ; la bonne madame Blanchemain était rayonnante.
Lorsque Georges se trouva dans la petite chambre de Jeanne, elle se pencha sur son épaule. "Reprenez cette épingle, lui dit-elle à voix basse, elle est bien à vous." Et la nuit enveloppa de ses voiles les souvenirs de cette heureuse journée.
C'est ainsi que moi, la pauvre petite épingle, je rentrai au pouvoir de mon cher et ancien maître.
L'accroissement de sa fortune lui. aurait permis une plus riche résidence d'été, mais il acheta de la bonne madame Blanchemain et il voulut conserver intacte la petite maison de Saint-Germain.
Si on demande comment j'ai pu raconter tant de circonstances auxquelles je n'ai pas assisté, il faut admettre, pour ma justification, que tous les événements de cette simple histoire ont été souvent répétés et commentés devant moi dans le jeune ménage.
Et aujourd'hui voulez-vous savoir encore où je repose ? Reportez-vous à la petite chambre dont la vue s'étend sur l'horizon lointain, dont la fenêtre est couronnée de roses.
Un berceau est au milieu de la chambre, et autour du berceau chacun regarde en silence un bel enfant qui dort. Georges tient la main de Jeanne ; Anna, la seconde mère du petit ange, s'occupe des mille détails de la maison. "Ce sera- tout le portrait de Jeanne," dit madame Blanchemain en savourant une prise avec satisfaction.
Et moi, pauvre petite épingle, j'attache le maillot bien blanc de l'enfant qui dort.
Mais ne me demandez rien de plus ! Nous quittons nos amis à l'apogée du bonheur que le sage peut rêver. Ces délicieux instants sont de courte durée ; il faut prévoir que le malheur, hôte inévitable, garde tous ses droits, et l'épingle qui entend les battements de ce petit cœur, gage de l'avenir, la pauvre épingle — attachera peut-être un jour un triste linceul !
Cependant, dans toute fable, il y a une moralité ; cherchons donc celle qu'on pourrait tirer de cette véridique histoire.
Si Georges n'avait pas aimé et respecté son père, il n'aurait pas tenu à suivre, en mémoire de lui, ses prescriptions les plus insignifiantes, et il ne se serait pas baissé pour ramasser une épingle.
S'il n'avait pas recueilli cette épingle sur sa manche, il n'aurait pas intéressé M. Wolff.
S'il n'avait pas eu le goût du beau et du bon, il n'aurait pas rencontré dans un musée de Munich l'image de celle que l'avenir lui réservait.
S'il n'avait pas acquis de l'expérience dans les œuvres d'art, il n'aurait pas été envoyé au Jardin des Plantes,
il n'aurait pas trouvé sur son chemin celle-là même dont l'image et le souvenir occupaient déjà sa pensée.
S'il n'avait pas été un honnête et aimable garçon, il ne se serait pas concilié l'amitié toute fraternelle de cette Borghèse si dévouée qui le conduisit comme par la main.
S'il avait cédé son épingle à la fantaisie d'une belle dame, il n'aurait pu la prêter à sa charmante inconnue, ni former ce premier lien fragile qui commença à attacher ces deux destinées.
S'il avait cherché son plaisir, et s'il ne s'était appliqué à étudier une langue étrangère, il n'aurait peut-être pas été en Amérique, et il n'aurait pas trouvé à l'autre bout du monde le moyen d'être utile à ses protégées.
S'il avait exigé la pauvre épingle, alors qu'il fallut, pour obéir à Jeanne, se soumettre à ce pénible exil, il eût été moins digne d'elle.
S'il n'avait passé dans l'église en entrant à Saint-Germain, peut-être il n'eût pas trouvé celle que son cœur cherchait, ou du moins il ne serait pas entré chez elle avec une si pieuse pensée.
Et à quoi a tenu tout cela ?
DICTIONART.