XXV
Georges sortit furieux. Il se hâta de retourner à Paris, et consulta un avocat éclairé, qui promit de prendre connaissance de l'affaire. Il était cependant un peu rassuré, en ce que Borghèse avait bien recommandé aux deux amies de ne rien signer ni rien promettre.
Un jour, il était dans sa chambre, tristement assis devant le gage précieux qu'on lui avait apporté de Saint- Germain. "Pauvre mère, dit-il, que vous seriez malheureuse si vous voyiez ainsi torturer de pauvres enfants que vous avez gardées et protégées, et qui sont maintenant sans défense ! Mais je vous promets, chère mère, de vous remplacer." Et, ouvrant son secrétaire, il reconnut qu'il avait, dans tous les cas, des ressources suffisantes pour arracher la terrible quittance des mains de l'indigne Doucet, si son avocat ne lui fournissait immédiatement le moyen de se débarasser de ses adversaires.
Comme il admirait la douceur angelique de ce pastel,
d'un charmant travail, il remarqua une ligne étrange, un
peu penchée, qui passait sur les yeux et donnait comme
un ton différent à une partie de la figure. Ayant observé plus attentivement, il supposa qu'un papier pouvait avoir glissé derrière ; et, comme l'effet de la couleur lui paraissait altéré par ce contraste, il entreprit de remédier à cet inconvénient. C'était chose facile : six petits clous, à la tête penchée, retenaient le carton derrière le cadre.
Il fit tourner les clous avec précaution pour ne pas froisser la poussière fragile du pastel ; un double papier glissa en effet à ses pieds.
Il le ramassa avec indifférence ; mais bientôt il aperçut sur l'enveloppe un mot écrit d'un main tremblante. Ce mot, qui fit sur Georges toute l'impression que le lecteur peut supposer, était celui-ci : Testament.
Sa figure devint toute pâle, son cœur battait avec violence : c'était donc là la dernière parole d'une mère adorée ; c'était à lui qu'il était réservé de transmettre ses dernières volontées.
H essaya de déplier le papier, qui ne portait aucun cachet ; mais le courage lui manqua ; laissant tout en désordre, il courut chez son excellente amie Borghèse, et, lui serrant la main avec vivacité :
—Lisez, lui dit-il.
— Qu'est-ce encore ? dit Borghèse : comme vous voilà troublé ! Vous voulez donc vous rendre malade ? Estce ainsi que vous garderez la force qui vous est nécessaire pour défendre vos amies ? Eh bien, c'est quelque papier timbré qui vous arrive encore de Saint-Germain. On n'en meurt pas.
Et elle tenait en effet un pli timbré qui s'était détaché de l'enveloppe.
Elle y jeta les yeux, parut surprise ; sa figure mobile s'illumina d'une satisfaction évidente.
— Georges, lui dit-elle, asseyez-vous là, remettez-vous ; tenez-vous prêt à entendre les bonnes ou les mauvaises nouvelles avec la fermeté qui convient à un homme grave. Comment voulez-vous répondre de l'avenir des autres, si vous n'êtes pas maître de vous-même ? Voyons, je vous fais grâce du reste du sermon ; je le reprendrai plus tard, tenez-vous bien, et écoutez la lecture de ce petit papier que la Providence vous envoie... Mais, j'y pense, comment cette pièce précieuse se trouve-t-elle en vos mains ?
— Derrière le portrait de... notre mère, dit-il.
— Je comprends tout : la pauvre femme ! elle a cherché la place la plus sure, la plus protégée. "Mes enfants, s'est-elle dit, pourront tout perdre ; jamais elles ne se sépareront du portrait de leur mère." Et la maladie, la faiblesse, est venue, et le temps lui a manqué peut-être pour montrer la place où était caché son trésor.
— Son trésor ! dit Georges. Que dites-vous?
• — Écoutez-moi bien, et toute marque d'approbation est défendue.
Et elle lu :
"Je soussigné Hercule Doucet, demeurant à Mantes la Jolie, rue des Prés, n° 13, reconnais avoir reçu de madame veuve Duval la somme de trente mille francs en espèces, laquelle somme est destinée : primo, à me
payer l'avance de dix mille francs que je lui ai faite, et, deuxièmement, à former un fonds de réserve de vin^t mille francs, que je lui rembourserai sur sa demande, après avoir été prévenu par écrit trois mois à l'avance ; ladite somme se trouvant du reste exigible sans autre avis en cas de décès de ladite dame Durai, avec les intérêts à cinq pour cent, à dater du jour de la présente. " Fait à Mantes la Jolie, le 15 décembre 18...
" Signé: Hercule Doucet."
— Eh bien, Georges, mon enfant, c'est Dieu qui nous mène par la main ; que dites-vous de cela ? Nous les tenons, Georges, et votre Doucet me le payera cher !
Comment dire la joie et le bonheur de Georges ? Il voyait le repos et la sécurité rentrer tout à coup dans la petite maison blanche ; il ne pouvait maîtriser son émotion.
-•-Partons, dit-il, chère Borghèse, ne perdons pas un instant, allons leur porter cette grande nouvelle.
— Et ce testament, dit Borghèse, ne faut-il pas voir ce qu'il contient ? Il n'est pas même fermé.
— Par pitié, ne touchons pas à cette chose sainte ; c'est un secret dont Dieu seul doit être témoin.
— Vous avez raison, Georges ; vous devenez sage. Allez vite prévenir votre avocat et demandez-lui conseil. Dés demain je pars pour Saint-Germain, car il ne vous est pas encore permis d'y paraître, et il faut garder votre vœu. Mais patience ; vos affaires prennent une bonne tournure.