III
Quel luxe et quel faste ! en traversant cette cour d'honneur ; en examinant l'éclat de ces peintures, de cet or, de ces riches tentures qui décorent l'hôtel, la splendeur de ces salons, de ce mobilier de prince, je me souviens de ces cent misérables artisans qui ont réuni leurs efforts et leurs veilles pour que je fasse cette entrée triomphale, sur le sein d'une chambrière, dans les salons dorés.
— Vite, Julie ! cria une voix perçante du fond d'un boudoir tendu de soie. Et ce ruban, vous' l'avez donc fait faire ?
— Le voici madame ; si vous saviez combien on a de peine à rassortir.
— Taisez-vous, mademoiselle, et donnez-moi une épingle.
Julie, en toute hâte, me détache de son fichu et me passe à sa maitresse, tournée vers la glace avec la plus grande application.
Je fus placée avec art pour- soutenir le plus gracieux nœud de rubans, sur le cou de ma belle maîtresse. Elle partait à l'instant ; la voiture attendait. Quelle charmante destinée pour une nouvelle débarquée ! que de
choses curieuses j'allais voir et entendre ! Le valet de pied ouvre la portière, et nous partons.
Mais, au milieu de la cour, ma maîtresse se penche pour donner un ordre, et me voilà tombée, oui, tombée entre deux pavés de la vaste cour. Il y avait là un grand mouvement d'allants et venants, et, autant que je pus le deviner, de vastes bureaux où travaillaient de nombreux commis recevant et payant de l'argent, car tous ceux qui entraient portaient de grands sacs d'écus ou des portefeuilles qui paraissaient bien garnis.
Ma tête était restée sur le bord du pavé et je pus voir et observer un jeune homme au maintien modeste, à l'air doux et grave, qui venait d'entrer dans la cour, puis parut réfléchir, puis fit quelques pas en arrière, puis enfin reprît son courage et s'avança résolument, mais tristement, du côte d'une grande porte vitrée qui portait l'inscription : Bureaux et caisse. Sa contenance m'intéressait, j'aurais voulu être plus près de lui et le mieux connaître, car j'avais remarqué que je possédais ce don étrange de deviner par le contact l'esprit et le caractère de ceux qui me portaient. "S'il pouvait me ramasser, me disais-je, j'aimerais à m' attacher à lui ; " mais sa pensée était ailleurs, l'ingrat ne m'aperçut pas.
Je le vis bientôt sortir de cette porte vitrée, et la personne qui le reconduisait exprimait par ses gestes qu'on ne pouvait lui accorder ce qu'il paraissait si vivement désirer. Cependant, sur de nouvelles instances, le chef du ï/ureau lui montra les fenêtres de l'appartement principal d'où je venais de descendre en si brillante compagnie, et consentit même à lui donner un garçon de
bureau pour le conduire vers le maître de la maison. Je les vis bientôt tous deux en très-brève conversation, derrière les glaces de la fenêtre du milieu.
— Essayez, paraissait dire le jeune homme, avec une contenance modeste et convaincue.
— Je ne le puis véritablement pas, semblait répondre par des gestes non moins expressifs le souverain du logis ; et il s'inclinait lentement du ton d'un homme occupé qui donne congé à son interlocuteur.
Je vis le jeune homme porter son mouchoir sur ses yeux et s'éloigner en saluant avec un triste sourire.
Ce fut bien lentement qu'il descendit les trois marches de marbre du péristyle ; ce fat bien lentement qu'il traversa la vaste cour, les yeux fixés sur le sol. Un rayon de soleil vint éclairer ma petite tête au moment où il passait. Ses yeux s'arrêtèrent sur moi, et je n'avais pas encore éprouvé un tel plaisir. Je le vis se baisser, me prendre, m'essuyer avec soin et me placer sur la manche de son habit un peu étroit et déjà assez usé.
A cet instant même, nous entendîmes ouvrir la grande fenêtre du premier, et une voix forte cria :
— Baptiste ! dites à ce jeune homme de monter tout de suite me parler.
Un suisse en livrée vint nous prier poliment de remonter à ce premier étage d'où nous venions de descendre, lui si triste, moi si joyeuse.
Le maître avait une figure fine et intelligente, le front haut et découvert, les sourcils et la barbe noirs, les cheveux déjà gris, les yeux pénétrants et vifs ; il regarda
en silence le nouvel arrivant et lui dit d'une voix brève et précise :
— Monsieur, vous vous êtes arrêté dans cette cour, vous vous êtes baissé, vous avez paru trouver un objet précieux, vous l'avez, je crois, ramassé ; pourriez-vous me dire quelle était l'importance de cet objet qui a fixé vos regards?
Le pauvre jeune homme était interdit. Il ne se souvenait peut-être plus de moi, ou bien n'osait-il dire qu'un motif si futile l'avait arrêté ; cependant, ses yeux s'étant baissés sur sa manche, il me vit levant bravement la tête ; et, me détachant, me montrant piteusement au riche banquier :
— Je vous prie, monsieur, d'excuser une habitude bien puérile, lui dit-il ; mon pauvre père, que j'ai perdu, m'a appris à ramasser une épingle, et je l'ai fait en mémoire de lui, comme une obéissance aux habitudes d'ordre qu'il voulait me donner.
Et il me remit sur sa manche.
— Mon enfant, dit le banquier, il ne faut pas rougir et il ne faut pas croire que ce soit rien de savoir se baisser pour ramasser une épingle. C'est si bien quelque chose, que moi, qui n'avais pas besoin de vos services, comme j'avais le regret de vous le dire tout à l'heure, à présent je veux les mettre à l'épreuve.
Il écrivit quelques mots, sonna un garçon de bureau :
Conduisez monsieur au chef de la correspondent.
Et il congédia le nouvel initié d'un salut de la main.
Le banquier se nommait M. le baron WohT ; c'était un homme que son intelligence avait placé au premier rang
des affaires de finances ; il avait des relations innombrables dans les deux mondes, une probité irréprochable, une grande prétention à connaître les hommes et à distinguer leurs aptitudes. Une bonne partie de son immense fortune servait à encourager les arts et les entreprises utiles, à secourir les malheureux. La belle chose que la fortune, la belle puissance que l'or, quand il tombe en des mains si libérales et si pures ! Aussi le baron, en suivant des yeux jusqu'à la porte son jeune protégé, fit-il des vœux pour que l'horoscope, qui ne reposait encore que sur ma tête d'épingle, fût justifié par la première épreuve.
l'épreuve
Nous ouvrons de nouveau la grande porte vitrée qui donne entrée aux bureaux. On nous conduit au chef de la correspondence, qui lit les ordres du maître, regarde avec surprise le nouvel arrivant, comme si la tâche qu'on voulait lui faire essayer était évidemment audessus de ses forces. Il le conduit lui-même dans la grande salle des bureaux. Des compartiments en grillage partageaient cette vaste pièce, comme une carte géographique partage le monde en divers États. On passa devant l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, les
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Indes-Orientales ; on arriva à un bureau spécial qui portait cette inscription : Canada.
Le chef du bureau présenta un fauteuil au candidat et dit à un commis :
Apportez à monsieur le courrier du Canada. Vous avez deux heures, monsieur, pour en faire le dépouillement, en extraire tous les ordres, et vous les porterez à une heure précise à M. Wolff.
Je ressentais, par le contact, les impressions de mon digne jeune homme. Je fus contente de lui. Il prit place avec simplicité et assurance, en faisant un remercîment. Son premier regard fut pour la pauvre petite épingle qui lui avait servi de laisser-passer. Son souvenir se porta ensuite vers son père et vers les sages conseils qu'il en avait reçus, puis vers sa mère, encore si inquiète de son avenir ; puis sa pensée s'éleva vers la Providence, qui lui offrait peut-être l'occasion d'être utile à ceux qui avaient grand besoin de son secours. Après s'être recueilli et réconforté dans ces reflexions salutaires, il ouvrit bravement le dossier du Canada.
Le Canada, comme je l'ai appris d'une épingle de ce pays-là est un pays plein de vie et de sève, où la civilisation se propage avec une grande rapidité, où tous les yeux se portent vers la France, l'aïeule respectée et aimée ; un pays où les plus riches produits de la nature abondent. Là des villes se forment, se développent sur l'ancien territoire des Iroquois, avant même que la géographie de notre pays ait le temps de leur donner acte de naissance. On m'a cité le doyen d'âge d'une ville de quarante mille âmes ; ce vénérable est âgé de
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seize ans et demi. Une telle activité suppose de grand besoin, un appel sans cesse renouvelé aux créations d'une civilisation plus avancée, un échange des produits naturels du sol contre les produits de l'industrie raffinée du vieux monde ; de là un immense commerce, une correspondance multipliée et fébrile. On est si pressé de vivre ! on est si pressé de jouir ! Les ordres doivent être remplis aussi vite que le vent qui souffle sur les voiles, que la vapeur qui entraîne le paquebot à toute vitesse.
Le nouveau commis en sut quelque chose quand il ouvrit l'immense dossier de la correspondance du jour. Il tâcha d'apporter beaucoup d'ordre dans le classement de ces lettres si diverses. Il mit d'un côté les traites et valeurs, d'un autre le contentieux, d'un autre les ordres et commandes, car la maison Wolff joignait aux affaires de banque une maison de commission et d'expédition qui employait un nombreux personnel. Il fit un résumé de tous les ordres, une analyse du contentieux, un bordereau des valeurs, et se hâta de se présenter chez M. Wolff. *
— Déjà? dit le banquier en souriant.
Et il jeta un rapide coup d'œil sur la magnifique écriture du débutant et sur ses chiffres alignés.
— You speak English f \
Et la conversation continua en anglais.
Bien que le Canada ait appartenu autrefois à la France, et que les habitudes françaises' se conservent encore dans le bas Canada, l'anglais est la langue du pays, la correspondance se fait en anglais, et la con-
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naissance de cette langue était indispensable pour se tirer avec honneur de cette besogne.
— Vous avez été en Angleterre? dit M. Wolff, étonné de le pureté de l'accent de son jeune commis.
— JVo sir; mais ma mère, fort instruite et parlant anglais avec perfection, nous a transmis les premiers éléments ; j'ai recherché les occasions de parler anglais, et je n'ai pas cru manquer aux devoirs d'un bon catholique en allant, après la messe, au prêche anglais, où j'avais le plaisir d'entendre une excellente prononciation et une bonne morale.
— Shàke hands ! dit vivement le banquier vous êtes des nôtres. — Maintenant, mon cher enfant, dites-moi comment vous vous appelez, et d'où me vient un si aimable garçon, qu'il n'a tenu qu'à une épingle que je laisse échapper, malgré ma prétention de ne pas me tromper sur les physionomies.
Le jeune homme avait, comme nous l'avons dit, une tournure avenante et un aspect qui prévenait en sa faveur. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans. Ses yeux étaient grands et veloutés ; de longs cils et de beaux sourcils leur donnaient autant de douceur que