D'OU NOUS VENONS
d'éclat ; son front était large, découvert, blanc, pur comme celui d'une jeune fille ; aucune mauvaise pensée n'avait encore terni la pureté de la créature de Dieu ; une chevelure noire, riche et abondante, accompagnait l'ovale d'une figure qui exprimait la simplicité, le calme et une certaine assurance. Une légère moustache ombrageait des lèvres un peu fortes, et une barbe naissante errait sur ce menton de vingt ans. Sa taille était élancée et bien prise, son costume un peu négligé, il faut le dire, sa contenance naturelle et sans embarras. Très-encouragé par l'aimable accueil du baron, il continua la conversation en anglais, voyant tout le plaisir que son nouveau patron avait à s'entretenir en cette langue, qui est, en Europe, la langue des affaires, comme le français est la langue universelle de la littérature et du bien-dire. — Je me nomme Georges, j'ai vingt-deux ans, j'appartiens à une famille d'artistes ; mon père a succombé à l'excès de travail ; ma mère, restée veuve avec plusieurs enfants, habite en province : elle a pourvu avec courage, et sans autre ressource que ce courage, à notre éducation. Elle m'a détourné, avec raison, de la carrière difficile des arts, et j'aspire au moment où je pourrai lui être utile et soutenir à mon tour ma famille. Après avoir terminé mes études, j'ai appris les langues étrangères et le commerce chez un de nos parents en Allemagne ; depuis mon retour, j'ai cherché inutilement à employer ma bonne volonté ; toutes les portes m'étaient fermées faute de recommandation, et, sans cette épingle que je veux garder toujours comme un précieux talisman, je...
18 d'où nous venons.
Le banquier l'avait écouté avec la plus grande attention, observant avec une pénétration qui aurait pu embarrasser une nature moins candide l'expression charmante de cette physionomie. C'est si beau, une nature choisie, telle qu'elle est sortie' de la main de Dieu, alors que la flamme de la vie n'est ni voilée *ni éteinte par les mauvaises passions ! M. Wolff, après avoir feuilleté d'un coup d'œil rapide le travail qui lui était soumis, prenait plaisir à relever les yeux sur Georges et à calculer, comme disent les Américains, tout ce que ce bon regard promettait de franchise et de probité.
— Very well, dit-il, je ne vous demande pas d'autres répondants que vous-même ; vous serez chef du service du Canada, vous ferez la correspondance ; votre écriture me plaît, et j'y tiens expressément. Les étrangers doivent mesurer le soin que nous prenons de leurs affaires sur la précision et la clarté que nous apportons dans nos rapports. J'ai perdu un de nos meilleurs correspondants parce que votre prédécesseur n'avait pas une écriture assez tondue, et renversait ses d comme des saules pleureurs. Parlez peu, écoutez beaucoup, ne répondez que sur ce que vous savez d'une manière précise, gardezvous des mauvaises relations, ne formez ici amitié avec personne sans me prévenir, pensez souvent à votre mère : cette idée vous soutiendra dans vos rudes travaux, car la vie ici est un enfer, et nous sommes infatigables. Comme vous êtes ici sans parents, vous aurez votre chambre dans l'hôtel et deux mille francs ; nous verrons plus tard. Allez, cher enfant.
Tout cela fut dit en anglais, du ton bref et précis qui
était dans les habitudes de M. "Wolff. Mais il n'avait pas dit tout ce qu'il pensait de la manière heureuse dont Georges avait su se tirer, en si peu de temps, du travail effrayant qui lui était confié.
— C'est l'homme qu'il me faut, se dit-il : de l'ardeur et du calme, de l'instruction et de la modestie, de la simplicité et de l'assurance ; combien en voyons-nous passer avant de trouver une telle nature ! Ce garçon fera son chemin.
M. "Wolff l'avait bien dit : la maison était un enfer pour le travail. Cet homme charmant, qui recevait beaucoup, qui allait tous les jours dans le monde, qui s'occupait avec amour des beaux arts, avec zèle des affaires publiques, avec cœur des devoirs de la charité, par un problème qu'on ne pouvait résoudre, était toujours là, toujours. Bien avant le jour, il avait écrit plusieurs lettres, avait fait le tour de ses bureaux, donnant un coup d'œil à chaque department de sa maison, jugeant les absents par la disposition de leurs papiers et l'état de leur plume, ne pouvant supporter une irrégularité, encore moins une minute de retard.
Dans une de ses tournées matinales, M. Wolff trouva
Georges à son bureau, éclairé par une lampe dont la lumière paraissait épuisée. Georges était tellement absorbé par son travail, qu'il n'entendit même pas celui qui entrait.
— Voilà une maison bien gardée! dit le banquier; comment êtes-vous entré ici, puisque je viens d'ouvrir le double tour de la serrure de sûreté ?
— Je vous prie de m'excuser, dit Georges ; mais une affaire très-grave avec Montréal devait être à jour pour ce matin, et je n'ai pas trouvé d'autre moyen d'être en mesure. Grâce au ciel, ce travail est terminé, et je crois qu'en écrivant ce matin au Havre vos intérêts seront à couvert.
Et il présenta au banquier le dossier d'une créance importante, avec toutes les pièces nécessaires pour en obtenir en temps utile le recouvrement.
— Georges, je devrais vous gronder, dit M. Wolff ; ce que vous avez fait est d'un mauvais exemple, et votre responsabilité est compromise. Vous êtes donc le maître ici? Encore fallait-il me consulter! Comme vos yeux sont fatigués ! Allez vous reposer quelques heures, et ne péchez plus.
Puis, le rappelant avec bonté, après avoir examiné rapidement le dossier :
— Georges, lui dit-il, vous êtes un brave enfant ; votre mère est heureuse d'avoir un tel fils. Conservez-vous pour elle. Je tenais beaucoup à terminer cette affaire avec Montréal, car ces débiteurs sont inquiétants, et l'affaire est grave : je venais voir précisément où vous
en étiez, et tout retard eût été funeste. Vous avez donc très-bien fait pour moi, et peut-être pour vous.
Malgré ces recommandations, il arriva encore quelquefois à Georges de se faire gronder pour son travail à des heures indues, et toujours il s'excusait sur l'urgence et demandait grâce si simplement, que M. Wolff était chaque jour plus charmé de la capacité et de la modestie de son jeune collaborateur.
M. Wolff remarquait que Georges était toujours \êtu avec la même simplicité et quelquefois avec négligence.
— Georges, lui dit-il un jour, un homme soigneux comme vous doit prendre souci de ses deniers ; auriezvous quelque objection à me communiquer votre livre de recettes et dépenses? Ne vous formalisez pas, c'est dans votre intérêt que je vous fais cette demande. Je crains que vos appointements ne vous paraissent insuffisants.
— Bien au contraire, cher monsieur, dit Georges ; je puis, grâce à votre libéralité, faire des économies.
— Et il présenta à M. Wolff un carnet relié en toile. M. Wolff le parcourut en s'excusant et le rendit sans rien dire, car il ne voulait pas laisser paraître l'émotion qui le dominait.
Georges avait envoyé à sa pauvre mère plus de la moitié de ses appointements et avait disposé de quelques écus en libéralités et secours.
Le lendemain, M. Wolff dit à Georges :
— Il faut que vous fassiez honneur à ma maison ; je reçois souvent des Américains qui ne savent pas le français ; votre secours peut nous être utile au salon : nous vous attendons pour dîner ; mais les frais de représentation sont a ma charge, vous toucherez trois mille francs d'appointements, et le premier trimestre est échu.
Ce 'fut sans le moindre embarras que le pauvre Georges se trouva, à sept heures, assis à une table somptueuse, entourée .de gens du grand monde dont la position de fortune différait tellement de l'état de gêne dans lequel il avait vécu. Il n'appartient certes pas à un si jeune homme de prendre la parole dans un cercle. Un jeune homme doit être comice la harpe sonore, qui ne donne des sons harmonieux que lorsqu'elle est interrogée par des doigts habiles.
Je pus être témoin de son succès ; car, par une attention à laquelle je fus bien sensible, Georges n'avait pas oublié sa fidèle compagne ; il avait pris soin de me détacher de son habit de travail et de m'attacher solidement sur la manche de l'habit neuf qui, dans sa simplicité de bon goût, relevait l'élégance de sa taille et les agréments de sa personne.
M. Wolff, le travailleur austère et impassible dans son cabinet, devenait, à table, un charmant convive, et, au salon, un brillant causeur. Il avait surtout ce mérite si rare, de faire jaillir l'esprit ou les connaissances de
ses interlocuteurs comme la verge de Moïse tirait l'eau du rocher, comme la chaîne électrique produit au loin l'étincelle. Dans les discussions relatives aux courses de chevaux, aux représentations à la mode, aux élégances du jour, Georges sut garder le silence qui convenait, et parut écouter avec intérêt. Mais il fut interrogé bientôt sur des particularités de son voyage en Allemagne ; il avait beaucoup observé : les arts, les monuments et les antiquités lui étaient connus, et il put soutenir ses opinions avec une fermeté modeste qui resta sans contradiction.
Madame "Wolff était une personne élégante, trèsgracieuse et très-frivole ; elle regardait comme une curiosité ce grave personnage de vingt ans qui discutait en toute conscience des questions d'archéologie tudesque, et qui laissait dans son verre le vin doré des bords du Rhin, que n'oubliaient pas les autres convives.
— Dites-nous donc, monsieur Georges, lui dit-elle d'une voix élevée et traînante, comme l'affectent quelques dames à la mode, dites-nous donc l'histoire de cette épingle merveilleuse dont on nous a tant parlé et que vous portez, je crois, encore sur votre manche. C'est donc un talisman bien précieux ?
L'attention de tout le monde se porta sur le pauvre jeune homme et sur ma petite tête, qui brillait en effet sur le parement neuf.
Georges, qui était plein d'assurance quand il s'agissait de ses études, de ses devoirs et de ses affaires, devenait fort timide quand il était question de sa personne, et surtout quand une jeune femme, qu'il ne pouvait s'em-
pêcher de trouver charmante, l'interpellait ainsi devant une assemblée.
— Madame, lui dit-il d'une voix douce et émue, qu'il me soit permis de regarder comme un talisman cette petite épingle qui m'a fait sortir d'une position bien inquiétante pour les êtres qui me sont chers, et qui, grâce à la bienveillance de M. "Wolff, m'a donné accès dans votre maison. Je sais les obligations que m'impose une telle faveur. Je veux garder toujours cette précieuse épingle pour qu'elle m'en fasse souvenir si jamais il m' arrivait de l'oublier.
Un murmure d'approbation suivit cette réponse mesurée. L'histoire de l'épingle fut alors racontée et commentée par un comité de femmes curieuses, qui regardaient, en parlant à demi-voix, le héros de l'aventure. Georges, pour se soustraire à cet examen, continua avec ses voisins une conversation sur l'école de peinture de Dusseldorff, dont il avait connu les principaux maîtres.
On passa au salon ; une dame se mit au piano ; c'était un de ces talents sympathiques qui s'emparent aussitôt de l'attention et qui touchent les cœurs. Il n'y avait pas là de ces difficultés vaincues qui font ressembler la musique a une bataille, et l'exécutant à saint Georges combattant le dragon. C'étaient des flots d'harmonie, des rêveries si douces et si vagues, que l'âme se sentait entraînée et charmée.
— Encore ! encore ! dit l'assemblée.
— Et ce délicieux nocturne de Schubert, dit M. Wolff, avec lequel vous nous avez presque fait pleurer, ne l'aurons-nous pas ce soir?
— Je n'ai pas quatre mains, dit la dame ; voulez-vous m'aider ?
Il se fit un silence.
— Quel malheur! dit madame Wolff; n'avons-nous personne ici pour vous seconder ?
— Si j'osais, madame, dit Georges, je vous proposerais de vous accompagner : j'ai entendu souvent cette mélodie aimée des Allemands, et je crois m'en souvenir.
On applaudit l'homme de bonne volonté, et ce morceau admirable fit une sensation profonde. On redemanda la dernière partie, qui fut exécutée avec un sentiment encore plus expressif, et la dame parut bien étonnée de trouver une méthode si sûre dans l'exécution de son jeune accompagnateur. M. Wolff, qui était un dilettante passionné, était aux anges.
— Vous savez donc faire autre chose que des chiffres, monsieur le sournois ? lui dit-il en lui prenant familièrement l'oreille.
— Est-ce aussi votre épingle, lui dit madame Wolff, qui vous a appris à nous charmer tous ? Vous me la prêterez, au moins.
Georges salua, rempli d'une confusion qui le rendait plus intéressant, et s'eiîaça dans un groupe de causeurs.