‹ Pour une épingle. LégendeChapitre 6 sur 14 · XII · texte numérisé non relu

XII

Georges, de son côté, n'était pas content de sa journée ; il lui sembla qu'il avait manqué à son devoir en écoutant cette conversation frivole. Il se souvint qu'il lui restait à peine le temps d'arriver à un rendez-vous chez un artiste célèbre.

H s'y trouva en effet trop tard ; l'artiste était allé au Jardin des Plantes, où il professait.

Les jardins publics, à Paris, sont de certains préaux où les civilisés vont aux heures de récréation respirer la poussière et ne pas prendre le frais. Le Jardin des Plantes fait une heureuse exception, et on l'a trop souvent décrit pour que nous ayons à rappeler le mystère de ses labyrinthes, la grâce des chalets rustiques ou reposent les animaux, la ferme où se prélassent les volatiles, la richesse des parterres où l'on moissonne les fleurs, les serres majestueuses où se développe la luxuriante végétation des tropiques.

Suivons Georges, qui traversa .rapidement toutes ces merveilles pour arriver à l'édifice clans lequel avait lieu le cours du célèbre professeur. Quel curieux et étrange spectacle î quelle scène digne dès fantaisies d'une nuit d'été ! Une vaste salle est éclairée par un grand nombre de hautes fenêtres. Les murs sont garnis de bocaux, dans lesquels les êtres les plus difformes, les serpents

monstrueux, les hideux crapauds, les pulpes visqueuses, les salamandres, les dragons fantastiques, nagent comme des fruits confits.

Si les yeux se lèvent au plafond, des créations plus étranges, plus enrayantes, vous menacent : ce sont des crocodiles aux longues mâchoires ouvertes, des alligators, des serpents boas aux anneaux en spirales, de grands poissons armés d'une scie ou d'un espadon, des raies colossales dont la grande bouche semble rire d'un air bête, des poissons sphériques qui ressemblent à un gros ballon hérissé de mille pointes ; que sais-je encore ? des êtres qu'on ne voit pas ailleurs.

Si on peut dominer la terreur ou l'horreur qu'inspirent tant de créatures disgracieuses et mal conservées, et si on baisse les yeux sur le personnel de cette salle d'étude, quel contraste amusant et charmant !

A chaque table, en face d'un beau jour, est assise une jeune femme dans le négligé et le laisser-aller de l'étude. Devant elle est un rameau de fleurs ou un modèle élégant. L'attention est générale et soutenue, une conversation à demi-voix s'engage avec de demi-sourires. Un conseil se donne avec bienveillance, un bonjour est échangé. Ces femmes, ces jeunes filles, ces rameaux verts, ces fleurs parfumées, ces fruits, ce travail intelligent et gracieux, quel délicieux spectacle pour un observateur !

Georges entra timidement dans ce sanctuaire, et allait s'adresser à un gardien, lorsqu'il vit sortir de la pièce voisine un petit et gros homme dont la physionomie aurait paru des plus vulgaires, si son front et ses yeux

n'avaient dénoté beaucoup d'intelligence et de vivacité. "Il était grand prêtre de Flore^ il Vêtait de Pomoiie encore." Il avait les deux bras remplis de grosses bottes des fleurs les plus rares et les plus fraîches ; il pouvait, certes, les faire porter par le gardien, qui le suivait les mains vides, mais il les portait avec amour, comme un père prend un enfant chéri des bras de la nourrice, pour le porter et le caresser lui-même. Il était souriant et fier de sa riche moisson ; il fit le tour de la salle, distribuant les fleurs selon l'intelligence et le talent des élèves. Celle-ci n'avait qu'un rameau de pervenches, celle-là un bouquet de camellias ; toutes étaient contentes.

L'heureux professeur qui régnait dans ce charmant royaume était le célèbre Redouté, dont l'inimitable et facile talent a fait époque en simplifiant les procédés de l'art, en épurant le goût, en apprenant à bien voir la nature, en propageant une étude attrayante et en laissant à ses élèves préférées le secret de son pinceau magique.* Je dis l'heureux professeur, car il comptait parmi ses plus beaux jours ceux qu'il passait au milieu de ses élèves, entouré des choses, des trois choses qu'il aimait par-dessus tout : l'art, les fleurs, et, s'il faut le dire, les belles personnes qui venaient d'elles-mêmes se grouper autour de ses fleurs.

Aussi, quand Redouté eut donné une courte audience à Georges et se fut entendu avec lui au sujet d'un

* Parmi les plus habiles peintres de fleurs, on peut citer mesdames Chantereine, Delaporte-Bessin, d'Esmenard, qui, dans leurs limpides aquarelles, ont conservé la pure tradition de Redouté, leur maître et leur ami.

tableau que M. le baron Wolff désirait absolument avoir, il voulut lui faire faire le tour de la salle, car il avait reconnu en Georges un connaisseur, et il aimait à faire les honneurs de cette classe sans pareille.

— Quel contraste providentiel ! disait-il avec une cer- ; taine emphase qui lui était toute naturelle quand il parlait de son sujet favori.

Il montrait un vase étroit et élégant dans lequel s'élevait majestueusement un lis splendide, au milieu de son épi de longues feuilles lancéolées ; un rameau de clématite, sortant du vase, s'élançait jusqu'au pur calice pour l'embrasser ; puis, se tordant comme enivré de cette beauté et de ces parfums, retombait languissant, épuisé, et s'enroulait en spirales gracieuses jusqu'au pied, où il restait étendu. Redouté demeurait en contemplation devant ce jeu de la nature, dans lequel chaque figurant déployait, l'un sa majestueuse beauté, l'autre sa grâce légère.

— Que c'est beau ! dit-il.

Il donnait quelques conseils à la dame qui avait entrepris de reproduire ce groupe heureux, et il passait.

Il trouvait sur une autre table une petite urne contenant un camellia, une rose et un pétunia, tout cela était d'un blanc pur que faisait valoir encore la feuille sombre du camellia. Il regardait toujours les fleurs avant toute autre chose.

— Ce n'est pas facile, dit-il.

Et, se penchant vers la jeune fille qui travaillait :

— Savez-vous la différence qui existe entre le velours, la soie et la gaze ?

— Mais je crois bien, monsieur : voici de la soie, et elle montrait un pli de sa robe ; et voici du velours, elle montrait un ruban.

—Eh bien, vous avez fait vos trois fleurs en papier ; or le camellia est du velours, la rose est de la soie, le pétunia est de la gaze.

Et il était déjà loin.

Il s'asseyait à une autre table, et alors on se levait de tous côtés pour découvrir son secret.

— Vous avez des doigts de roses, disait-il, et mes gros doigts ressemblent à ceux d'un paysan du Danube, et pourtant vous allez voir !

Il prenait le pinceau, le plongeait dans une eau limpide, touchait à peine la palette, étendait le pinceau sur le blanc vélin, et alors... on \0j2at naître et se développer comme par miracle une large mauve éclatante avec son calice de velours noir. C'était un cri d'admiration.

— Ce n'est pas plus difficile que cela, dit-il.

Et il passait.

Avant d'arriver à la table suivante, qui était un peu à l'écart, il s'arrêta et retint Georges par le bras ; il lui montra sur la table une double branche de convolvulus qui suivait en liberté les caprices de sa nature, et faisait admirer ses larges calices bleus, roses et blancs. Les feuilles sagittées, les vrilles en spirales, se groupaient de la façon la plus heureuse.

Il lui fit voir ensuite que la peinture commencée prenait la meilleure tournure et avait toute la fraîcheur du modèle. Et, enfin, il lui montrait, avec un signe d'intelligence, la jeune fille qui était absorbée dans son

œuvre ; il avait trouvé réunis l'art, les fleurs, la beauté ; il restait en conteniplation.

La personne qui peignait était penchée sur son vélin, trop occupée de son modèle et de son travail pour voir ou entendre quelque chose.

— Voilà de la bonne peinture, dit Redouté en se plaçant devant elle avec Georges.

La jeune fille leva la tête, et elle s'aperçut alors que, dans l'empressement, l'animation et l'amour de son œuvre, un certain désordre s'était produit dans sa simple toilette. Une légère écharpe noire, qui était sur son cou, s'était détachée, ce qu'elle n'avait pas remarqué d'abord, car il faisait une chaleur excessive ; ses épaules et une partie de sa poitrine se trouvaient ainsi découvertes ; une vive rougeur illumina aussitôt son visage jusque-là très-pâle ; ells se trouva dans une véritable confusion, elle ramenait cette écharpe rebelle et paraissait chercher.

— Prenez donc garde, vous allez me gâter votre peinture ! s'écria le maître ; vous cherchez une épingle ; eh ! tenez, voici justement un monsieur qui en porte une sur sa manche.

Et il en détacha l'épingle. Georges la reprit vivement, et, la donnant à la jeune fille, en la retenant quelques instants encore entre ses doigts :

— Prenez garde de me la perdre ! lui dit-il.

La jeune fille le regarda d'un air étonné et prit l'épingle en souriant.

Si la jeune artiste n'eût été que jolie, Georges ne l'eût peut-être pas remarquée, grâce à son caractère distrait

et sérieux. Mais un de ces hasards qu'on ne trouve guère que dans les romans vint captiver toute son attention.

La splendeur du front, la hardiesse des sourcils, la douceur des yeux de velours ombragés d'un panache de cils noirs, la franchise de la physionomie, la mélancolie de l'expression, tout lui rappelait une image aimée, celle qui l'avait consolé et soutenu dans ses heures de découragement. L'imagination avait sans doute ajouté son prestige à cette ressemblance fortuite, mais c'était, pour lui, l'original vivant et animé du Malheur du Corrége, qui rougissait et respirait devant lui.,

Rien ne manquait au tableau, ni la pâle étoile au front, figurée par une églantine en fleur qu'une amie avait glissée dans ses cheveux par surprise, ni l'écharpe noire flottant sur ses épaules blanches, ni le bouquet de larges scabieuses, que Redouté, par une analogie touchante, avait jeté sur sa table dans sa distribution de fleurs.

Sa chevelure, plus noire que l'ébène, était relevée avec une certaine négligence en une torsade abondante, d'où s'échappaient des boucles vigoureuses qui retombaient en spirales sur son cou gracieux. Et là encore une singularité attirait le regard et fixait la pensée : un filet de cheveux blancs, semblable à un mince filet de vifargent ruisselant sur des flots d'encre, était comme le cachet de la souffrance imprimé sur le front de la jeune fille.

Le malheur ! quel mirage attrayant, quel trésor inexplicable à rencontrer pour l'homme au cœur pur !

A d'autres les calculs pour multiplier une fortune par

une fortune, et pour tout donner à celles qui ne manquent de rien : à d'autres les joies, les vanités, les prétentions, l'ambition de paraître !

A lui, à lui seul, l'ambition de se cacher, d'aimer, de consoler, de servir, de souffrir !

Redouté entraîna Georges, qui restait comme anéanti dans cette contemplation. Et, après avoir complimenté et encouragé son élève, il reconduisit Georges, qui se retournait encore en sortant, et il lui promit d'aller bientôt voir le tableau de Van Huysum, auquel il devait faire un pendant pour la galerie de M. Wolff.

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