VIII
Georges se trouvait dans le cabinet de M. Wolff, après une longue et grave conversation commerciale.
— Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit le banquier. Dites-moi, Georges ; je vous écoutais l'autre jour au salon : vous avez la prétention, de vous connaître en peinture.
— Pas la moindre prétention, dit Georges ; mais j'ai vu beaucoup de tableaux, et les belles choses me font plaisir. Que de fois, avec mon excellent père, nous avons passé d'heureuses journées dans les galeries du Louvre ! Nous jouissions en gourmets ; nous formions quelquefois la résolution de ne regarder que trois tableaux, mais alors de les si bien voir ! Dans ce cas, nous nous avancions prudemment, baissant la tête et suivant les longues lignes du parquet brillant, comptant les travées par les piédestaux des coMmes. "Nous y sommes," disait mon père. Et alors nous levions les yeux devant un Corrége, un Raphaël, un Léonard de Vinci. Notre attention toute neuve se portait sur les mérites de ces incomparables chefs-d'œuvre. J'étais assis dans ce palais, sur un large divan, près d'un être chéri, en contemplation devant ces œuvres excellentes. Mon père
m'expliquait en artiste, en connaisseur et en érudit, les différences qui caractérisent les écoles, les anecdotes curieuses qui se rattachent aux peintres célèbres, dont la vie est devenue, comme la vie des saints, une légende dorée. L'heureux temps ! Ces beaux jours ne reviendront plus !...
— Et pourquoi ?
— Parce que, dit Georges, le temps du plaisir est passée ; le malheur, qui doit venir toujours, est venu de bonne heure pour moi. J'ai dû faire le sacrifice de mes goûts, et je vous assure que je trouve encore un plaisir dans ce sacrifice ; car le travail près de vous, monsieur, qui avez accueilli un inconnu avec une bonté si paternelle, le travail m'est bien doux et bien salutaire.
— p]h bien, aujourd'hui dit M. Woiff puisque vous êtes si soumis à mes volontés, monsieur le philosophe, il me plait qu'au lieu de faire de la correspondes ce vous fassiez aussi de l'art. Le jour est magnifique ; suivez-moi, et regardez, si vous voulez, les lignes du parquet brillant, puisque c'est votre manière de mieux voir les musées.
Il lui fit alors traverser quelques salons, et, ouvrant avec une certaine emphase une porte à double battant et la lourde tenture qui était derrière :
— Que dites- vous de ceci, monsieur le connaisseur?
Il faut dire que la collection du baron Wolff était célèbre et connue de tous les amateurs de l'Europe. Georges se trouvait dans une longue galerie d'un style sévère et excellent, éclairée par une lumière douce et bien ménagée qui descendait des voûtes de l'édifice. Là, rien de médiocre, rien de douteux, rien de superflu ;
des spécimens de chaque école représentée par les maîtres, et de chaque maître un seul tableau, un chefd'œuvre. Les tableaux ne se touchaient pas, ne s'écrasaient pas, comme des voyageurs marchant de côté dans un omnibus trop complet; un large intervalle était ménagé entre chaque peinture, qui se détachait sur un fond vert, et dans ces intervalles régnaient des statues de marbre, les unes rapportées d'Italie, d'autres dues à notre charmante et féconde école française. Georges fut d'abord ébloui. L'authenticité de chaque peinture était aussi évidente que si le peintre était encore là pour la signer. Il n'est pas besoin de dire que l'école italienne régnait en souveraine clans ce palais : l'école romaine y brillait par l'idéal, l'école de Florence par la pureté, l'école de Venise parla couleur enflammée. Un Murillo, que les souverains du monde se seraient disputé avec fureur au feu des enchères, et un Velasquez de grand goût, représentaient l'Espagne. Téniers, Rubens et Van Dyck transportaient le spectateur au plus beau temps de l'école flamande. Quant aux Hollandais, quel choix irréprochable de ces maîtres si amusants et si variés qu'on ne peut se lasser d'admirer ! Un Intérieur de Gérard Dow, un Paysage de Ruysdaël, un Bouquet de fleurs de Van Huysum ; rien n'y manquait.
Pour l'école française, l'heureux possesseur de cette galerie ne s'était pas fait faute d'y introduire les maîtres les plus aimés ; c'est dire que Claude Lorrain, Greuze, Prudhon, resplendissaient entourés des satellites de cette lumineuse et féconde constellation qui s'apelle l'école française.
Georges était distrait et rêveur. Il avait remarqué dans un angle un petit tableau qui l'avait vivement frappé ; mais il ne voulait pas laisser voir son émotion.
— Vous ne dites rien ! lui dit M. Wolff ; cette collection ne vous parait-elle donc pas digne d'intéresser un amateur ?
-'-Tout y est sublime, dit Georges ; je ne vois rien à y changer ; on ne peut faire un meilleur choix. Je dirais le nom de chaque peintre en faisant le tour de cette galerie ; ils sont vrais. On passerait sa vie dans ce paradis, à admirer cette nature poétisée par l'art, à implorer la bénédiction de ces vierges saintes ! La belle chose que la fortune, qui permet de posséder à soi seul de tels trésors ! Je voudrais devenir riche !
— Voilà, dit M. Wolff, mon philosophe déjà en défaut. Ne voyez-vous pas, monsieur l'envieux, qu'il manque un diamant à cette couronne ? Cherchez donc ici le grand maître de Parme, le régénérateur de l'art. Il me faut un Corrége.
— Vous en aurez un ; mais je ne sais si c'est d'avoir contemplé à la fois tant de belles choses, moi qui ne sais en voir que trois, dit Georges en riant, j'éprouve une grande fatigue, et je puis à peine voir et parler ; je suis indigne de demeurer ici plus longtemps ; pourtant je serais bien heureux s'il m'était permis d'y revenir.
M. Wolff était charmé d'avoir sous la main un connaisseur.
— Non-seulement vous y reviendrez, lui dit-il, mais ce sera votre devoir d'y venir et d'y travailler. J'ai cherché ce moyen de vous détourner de vos autres oà.
cupations, auxquelles vous vous livrez avec trop d'ardeur. Voulez-vous être le conservateur de mon musée ? Si vous savez jouir des choses sans les posséder ; si, pour un artiste comme vous, voir c'est avoir, ces tableaux seront à nous deux. Monsieur le conservateur, Vous avez deux mille francs d'appointments. Vous serez en relation avec les artistes, les marchands de tableaux, les amateurs ; le premier travail que je vous demande, c'est un catalogue raisonné de ma collection. Je le désire depuis longtemps, et le temps me manque. Je vous donne carte blanche.
Quelle bonne aubaine pour notre Georges ! C'était une nature d'artiste ; tous ses instincts le poussaient dans cette voie ; la raison et la nécessité l'avaient ramené à des occupations plus positives. Il en avait souffert, et il s'était résigné ; mais c'étaient là ses plus agréables souvenirs ; il avait beaucoup dessiné, et avec succès : rien n'était plus de son goût qu'une telle proposition.
Il entra aussitôt en fonctions, et apporta dans ce nouveau travail l'esprit d'ordre et de méthode qu'il s'était accoutumé à mettre en toutes choses. Les tableaux étaient disposés presque au hasard dans cette galerie, ou plutôt comme la dimension ou l'effet de chaque toile l'exigeait. Il les classa dans son travail par écoles, en donna les dimensions précises, écrivit une courte notice sur chaque peintre, et une description exacte du tableau, se gardant des expressions exagérées qui ont cours dans les catalogues des experts, mais appuyant sur les particularités qui attestaient l'authenticité de l'œuvre. Quand son travail fut terminé, revu
avec an soin minutieux et recopié avec cette précision qui était du goût de M. Wolff, il le déposa sur le bureau de son cabinet.
M. Wolff parcourut le cahier avec curiosité et donna des signes d'approbation. Toutefois il ajouta :
— Monsieur l'homme universel, je vous prends en défaut : "Allegri, dit le Corrége, le Malheur, tête de femme." Vous avez mal lu la signature ; l'erreur vous était permise ; c'est une charmante étude à'Allori; la ressemblance des noms vous aura trompé. Je croyais bien cependant vous avoir dit que le Corrége était dans mes plus regrettables desiderata,
— Je crois aussi vous avoir répondu, dit Georges, que vous auriez un Corrége.
— Comment l'entendez- vous, monsieur? Croyez- vous que je me prête à ces interprétations? Sachez, mon jeune ami, que tout ce qui est dans ce sanctuaire de l'art est pur comme l'or le plus pur, et que la fraude n'y pénétrera jamais.
— Loin de moi toute idée de fraude ! dit Georges. Je n'ai pas je l'avoue, examiné attentivement la signature ; mais j'ose affirmer que c'est un délicieux Corrége. Ayez la bonté de lire les quelques lignes qui suivent la désignation du tableau.
— Voyons donc, dit M. Wolff.
Et il lut : "Antonio Allegki, dit le Corrége ; le Malheur, tête de femme."
— Le croyez-vous sincèrement, Georges?
— Lisez, dit celui-ci.
"Une jeune fille, dans l'attitude de la méditation,
ramène sur sa poitrine découverte une légère draperie noire ; une pâle étoile brille sur son front. L'expression idéale de la tête, l'exécution irrépochable des mains, font reconnaître le maître. Le ton harmonieux de la draperie sombre fait valoir cette blanche épaule, sur laquelle de légères veines bleuâtres font deviner et circuler la vie. Une bonne copie de cette peinture est conservée au musée de Munich. Le précieux original dont nous donnons la description faisaient partie de la célèbre galerie de DusseldorfT, et y était admiré sous le titre du Malheur, que nous lui avons conservé en souvenir des infortunes du maître."
— Est-ce bien possible ? dit M. Wolff, mon fils ! mais il faut le prouver. Venez, venez !
Et il entraîna Georges dans la galerie, avec une vivacité passionnée.
Par opposition, la belle figure poétique du Malheur montrait ce calme divin, cette inspiration du génie qui survit aux siècles. La main qui avait créé cette œuvre charmante s'était glacée et était devenue une poussière que le vent avait dispersée ; la pensée survivait. M. Wolff décrocha le tableau avec précaution.
— Allegri ! s'écria-t-il en déchiffrant le nom, à demi effacé.
Georges regardait de l'autre côté du tableau, peint sur un vieux panneau de bois, cherchant encore quelque indice à l'appui de son assertion.
Il lut, presque sous la bordure : Parma, 1525.
— Allegri! Parma! s'écria M. Wolff: Georges, je suis trop heureux ; embrassez-moi, mon fils !
l'apparition. 33
Et il se jeta dans les bras de Georges dès qu'il eut replacé le tableau avec le plus grand soin.
—Un vieux juif de Francfort me l'a vendu, il y a vingt ans, cinq cents florins, pour un Allori. Je ne l'ai pas marchandé, trouvant le tableau délicieux. Je ne le donnerais pas aujourd'hui pour dix fois cette somme. Mais quelle humiliation ! j'ai possédé si longtemps un tel trésor sans en savoir tout le prix, et il faut qu'un enfant vienne m'ouvrir les yeux ! Il y a là quelque sorcellerie. Georges, je finirai par croire à votre talisman.
— C'est l'histoire la plus simple du monde, dit Georges : vous avez remarqué mon émotion en entrant dans votre galerie. Cette jolie tête m'était bien connue, et j'ai été tout surpris de la retrouver ici encore plus belle. Elle est la compagne de mes jours et de mes nuits.
Et, ouvrant son portefeuille, il montra au banquier confondu un dessin très-finement touché de cette peinture. On lissait au-dessous : D'après Corrêge, Munich, mai 18...
l'apparition.
Il ne fut question dans le salon que de la découverte
de M. Georges, et du bonheur de M. "Wolff" de posséder
le Malheur du Corrége. Il n'y avait plus à en clouter ;
les preuves étaient certaines. Georges raconta corn â
34 l'apparition.
ment son oncle, négociant en Allemagne, l'avait fait voyager pour les affaires de son commerce, comment son goût pour les beaux-arts l'attirait toujours dans les musées, où il recueillait des notes intéressantes, à Dresde, à Vienne, à Munich. Dans cette ville, la cité des arts, il reçut la nouvelle de la mort de son père. Il tomba dans une affliction profonde et dans un découragement qu'il ne pouvait vaincre. Le sentiment du devoir et le souvenir de la tâche qui lui restait à remplir envers sa famille le soutinrent cependant, et il essaya de reprendre des études qui étaient sa seule distraction.
Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'il s'était assis un jour dans une des salles splendides du musée de Munich. Mais il ne pouvait encore rien voir; sa pensée se reportait vers ce bon père qui lui avait témoigné une affection si douce, si égale ; il se reprochait tous les joins passés loin de lui ; encore s'il avait pu entendre ses dernières paroles, recevoir ses adieux suprêmes, sentir cette main vénérée se poser sur sa tête avant de rentrer dans l'éternel repos !
Après avoir été absorbé dans cette méditation, il leva les yeux avec insouciance ; une apparition était devant lui, se perdant dans le demi-jour. C'était une jeune fille dont l'expression était plus belle que la beauté. Une douleur amère avait passé sur son front; mais son front était resté pur, et son regard limpide, pénétrant, défiait la souffrance, comme la vierge martyre entrant dans le cirque défiait César en disant d'une voix vibrante : "Je suis Chrétienne." Cette belle figure, ramenant avec simplicité et pudeur une draperie noire
l'apparition. 35
sur son sein découvert, semblait s'adresser à lui de la voix d'une sœur aimée et lui dire : "Et moi, Georges, n'ai-je pas souffert ? N'ai-je pas perdu ce que j'avais de plus cher? ne suis-je pas sans appui, seule au monde? J'ai confiance pourtant ; je vivrai de mes souvenirs. Mais vous, Georges, vous avez plus que des souvenirs ; vous avez des devoirs. Vous avez une mère qui vous attend pour essuyer ses pleurs, des sœurs dont vous serez le soutient, des amis qui vous consoleront." Elle lui disait tout cela, cette fée bienfaisante, et bien d'autres choses !
Il se leva pour l'entendre encore, mais l'illusion disparut ; il s'était réveillé de ce demi-sommeil, il était devant le Malheur du Corrége.
Il revint bien souvent s'asseoir devant cette confidente de ses peines. Il avait trouvé l'expression qui ressemblait le plus à sa douleur. Toute conversation lui était pénible ; ces entretiens muets avec le Malheur le reposaient. — Il fallut partir. Il obtint la permission de faire un dessin d'après cette peinture, qui n'était qu'une admirable copie exécutée par un peintre allemand du dix-septième siècle. Il emporta ainsi et porta toujours sur son cœur l'image qui répondait à ses plus intimes pensées, et ce fut ainsi qu'il put faire connaître à M. Wolff tout le prix du trésor que celui-ci possédait depuis si longtemps.
Quelques femmes du monde, quelques belles et grandes dames, ne sont-elles pas impitoyables? Le désœuvrement, la lassitude du plaisir, la curiosité, leur donnent des fantaisies étranges. Pour passer ce siècle qui s'écoule entre le dernier essai d'une robe neuve et la première visite, entre le retour du bois et l'heure tardive du dîner, entre le concert et le bal, il faut bien faire des découvertes, improviser des aventures, soutenir des gageures. Ces belles dames ont autour d'elles des assidus, des dandys, des inutiles, des complaisants, des gens à tout faire ; mais elles s'en fatiguent, elles les supportent et les méprisent. C'est cependant bien la cour frivole qui convient à la frivolité ^e la souveraine. Qui peut mieux leur dire les nouvelles du turf, les petits scandales du jour, l'aventure risquée des coulisses ou du bal masqué, et, chose plus grave et plus indispensable, le cours du jour, la cote de la Bourse? Mais la belle chose de captiver les gens qui ne tiennent à rien, qui traînent leur nullité à la remorque d'une jupe ! H faut mieux que cela pour les appétits blasés d'une millionnaire désouvrée.
Et alors, s'il se rencontre un homme grave, bien étranger aux mille fantaisies et inutilités qui remplissent
la vie des privilégiées, c'est celui-là qu'il faut détourner, provoquer, dont il faut à tout prix obtenir l'attention et l'hommage. Il faut le soumettre, le vaincre, sauf ensuite à se railler de l'esclave enchaîné.
Ces réflexions, qui ne s'adressent qu'au petit nombre (Dieu nous préserve de faire de l'exception la règle !) ces réflexions se présentent à l'occasion de la conversation frivole qui avait lieu dans un petit cercle de dames intimes, dans le boudoir de madame Wolff.
— Ma chère, disait une belle visiteuse, c'est un vrai sauvage que votre favori, votre M. Georges ; vous n'en ferez jamais rien : il est ici de sa personne, qui est fort présentable, il faut en convenir; mais son esprit est ailleurs, et son cœur je ne sais où. Avez- vous remarqué avec quelle froideur il nous écoute ? C'est extrêmement poli, mais sous cette politesse irréprochable il y a une fierté indomptable ; et, s'il y a d'un côté du salon une conversation de jolies femmes, et de l'autre de graves discoureurs, il nous a bien vite oubliées pour se tourner du côté des habits noirs. Eh bien, sous une apparence de simplicité, il y a là une teinte de pédantisme qui n'a rien de flatteur pour vous.
— Et que dites vous, dit une autre bonne âme, de cette nrystification de l'épingle magique, de cette prétention d'avoir toujours sur sa manche ce talisman précieux à vingt-cinq pour un sou? Avez-vous remarqué de quel air magistral il nous a exposé, l'autre jour à table, les mérites de son épingle ?
— Eh, my dear, dit une jeune lady, ne savez-vous pas que cette épingle est fée, et qu'elle le conduit vers le
beau et vers le bien aussi sûrement que l'aiguille aimantée vous conduirait vers le pôle ? C'est bien à moi qu'il aurait fallu une telle boussole.
Madame Wolff avait écouté tous ces jugements avec un certain dédain. Elle était étendue sur un divan dans tout le laisser-aller de l'intimité, et elle dit d'une voix dolente, avec un demi-sourire :
— Georges fera ici comme tout le monde. Il fera ce que je voudrai, et, quand je voudrai, il me donnera cette épingle, et il l'attachera de sa main au ruban que voici.
— Cependant cette épingle est toute sa fortune, dit l'Anglaise crédule. En Ecosse, nous avons aussi beaucoup de talismans qui font des prodiges. . Croyez-vous donc que sans le secours de cette seconde vue M. Georges aurait découvert dans votre galerie une peinture du Corrége, qui se payerait mille guinées en Angleterre ? Je vous défie bien de lui enlever son gagne-pain !
— Eh bien, dit madame Wolff, si je veux m'en mêler, je l'aurai ce soir ; et ce sera si bien cette épingle, que vous ne lui en verrez plus jamais une autre sur sa manche de maître d'écriture.
On trouva cette moquerie fort plaisante et de bon goût.
— Que voulez-vous gager qu'il n'aura plus son épingle ce soir?
— Dix louis que vous ne l'aurez pas ! dit l'Anglaise.
— Vingt louis que je l'aurai ! dit madame Wolff en se levant avec vivacité.
— Je voudrais bien savoir, dit en se retournant une
jeune dame dont les doigts erraient sur le piano, ce que vous a fait ce pauvre jeune homme. Ou il ne tient pas à son épingle, et alors la belle conquête ! ou bien il veut la conserver comme un souvenir, et dans ce cas c'est bien mal de conspirer pour la lui enlever. Vous vous plaignez que ce garçon raisonne juste et ne parle qu'à son tour ; n'avons-nous pas assez d'étourdis qui ne raisonnent pas, qui ne savent rien et qui parlent à tout propos ? Je vous avertis que je le prends sous ma protection.
— Vous pouvez l'abriter sous votre aile blanche d'ange gardien, dit madame Wolff; mais alors faites bonne garde, car la partie est engagée, et je tâcherai de la gagner.
L'aimable personne qui avait pris la défense de l'opprimé était, on l'a peut-être deviné, cette même dame qui avait trouvé en lui un partenaire si obligeant au piano. Elle était d'origine italienne et se nommait mademoiselle Borghèse ; elle était très-bonne, moins frivole que son entourage, parce qu'elle savait s'occuper ; elle aimait de passion la musique, et elle y excellait ; elle était donc très-recherchée et très-fêtée chez le baron Wolff, et, dans l'intimité, on l'appelait Borghèse. Elle n'avait du reste nulle prétention à la beauté ; l'indépendance de son caractère d'artiste l'avait éloignée du mariage. Elle avait le ton et les manières que, dans le monde, on est convenu d'appeler bon enfant, et la fortune dont elle disposait lui donnait un peu son franc parler
On se sépara, et on se donna rendez-vous pour le soir, afin de savoir le dénoûment de l'aventure.
l'antiope.
Borghèse, si nous pouvons nous permettre de lui donner ce nom familier, passait une partie de sa vie dans cette maison brillante et hospitalière. Elle y avait un appartement et en connaissait les êtres et les habitudes.
Elle savait parfaitement, par exemple, qu'après avoir passé la matinée avec M. Wolff, Georges se rendait à midi dans la galerie de tableaux pour continuer un travail dont il était chargé.
Un jardin d'hiver communiquait avec cette galerie par deux arcades, et c'était merveille de voir ainsi réunies et accouplées les merveilles de l'art et celles de la nature. Ce beau jardin couvert descendait, par une pente douce et par mille sinuosités et ondulations de terrain, de la galerie de tableaux, qui régnait au premier, jusqu'au grand jardin de l'hôtel. Les plantes les plus riches y étaient conservées ; des berceaux d'oranger, de myrte, de grenadier, des buissons de camellia et de rhododendron y cachaient le filet d'argent d'un ruisseau rapide qui se précipitait en riant dans un bassin de marbre rose, et éclaboussait sa mousse blanche sur ces belles fleurs d'arum qui ressemblaient à des vases d'argent mat remplis de Champagne pétillant.
C'était un délicieux séjour, où la vie était douce, où
l'antiope. 41
tout invitait au repos et à la rêverie. Borghèse savait bien que ce n'était pas à une autre heure ni dans un autre heu que la châtelaine pouvait trouver sa victime. Aussi s'empressa-t-elle de se rendre par une porte de service dans le jardin d'hiver. Elle s'installa avec un livre dans un épais buisson de magnolia, sous lequel des sièges étaient disposés, et elle attendit.
Georges était déjà dans la galerie, donnant des ordres à quelques ouvriers, qui se retirèrent.
La perfide baronne se fit plus longtemps attendre, car elle avait à se préparer pour le combat. Elle entra bientôt par une porte basse, effeuillant les roses sur son passage, suivant les sentiers sinueux qui conduisaient à la porte ouverte de la galerie, passa bien près de Borghèse sans la voir, et parut, après quelque hésitation, sur le seuil de la galerie.
— Pauvre Georges ! toi si naïf et si simple, devant tant de ruse et de malice, te laisseras-tu prendre au filet ? Si je pouvais te prévenir ! je ne suis qu'une petite épingle ; mais, si tu ne sais pas me garder, malheur à toi!
La sirène avait bien choisi le costume le plus en harmonie avec le cadre dans lequel elle devait poser : ses cheveux, de la belle nuance aimée des maîtres vénitiens, étaient relevés en épais bandeaux et formaient un nœud abondant derrière sa tête ; elle avait un peignoir blanc d'une grand simplicité, et sur la poitrine un nœud de rubans, dont les extrémités inégales tombaient avec grâce. Et la fille d'Eve recommença dans son paradis de carton la scène éternelle de la tentation.
42 l'antiope.
Elle toussa légèrement pour appeler l'attention de Georges, qui se leva, salua avec respect et parut disposé à se remettre au travail.
— Oh ! pardon, monsieur Georges, lui dit-elle, je me citais seule. Dites-moi donc, si ce n'est pas trop vous déranger, quel est le nom de cette plante singulière qui frémit quand je la touche et qui semble avoir peur de moi? N'est-ce pas étrange? Je ne lui fais pourtant pas de mal.
— Madame, autant que je puis m'en souvenir, c'est une variété de l'acacia qui a les propriétés de la sensitive.
— Et à quoi attribuez-vous, monsieur le savant, cette sensibilité d'un petit rameau, tandis que bien des gens toucheraient ma main sans la moindre émotion ?
— Je crois, madame, dit sérieusement Georges que les poètes ont prêté gratuitement le sentiment à cet innocent arbuste. Je crois avoir entendu dire que la chaleur de la main agit sur les vaisseaux très-délicats qui contiennent Ja sève, et alors...
— Alors, voilà bien nos érudits ; ils nous dépoétisent tout. Pourquoi ne pas nous laisser croire que Clytie se tourne du côté du soleil, que le narcisse se mire dans l'eau pour y voir son image ? Est-ce que tout dans la nature n'a pas une voix et une pensée ?
— Vous serez assez bonne pour m'excuser, madame ; je crois que la poésie est dans notre âme : c'est un sentiment élevé des choses qui éveille notre imagination ; et cette poésie, ces sentiments, nous les attribuons aux objets inanimés qui nous entourent. Ainsi le saule pleure sur les tombeaux, parce que son beau feuillage
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qui se balance ressemble à la chevelure dénouée d'une mère qui pleure agenouillée et penchée sur un berceau.
— Savez-vous que ce n'est pas trés-gai, ce que vous me dites là? Ne pourriez-vous me trouver quelque comparaison un peu moins lugubre ? dit la dame d'un air dolent, en s'etendant sur un divan de repos.
Elle éleva alors ses bras arrondis au-dessus de sa tête dans la pose charmante que les peintres ont donnée à Erigone, et elle détacha d'un rameau qui se penchait vers son front une belle fleur de grenadier, dont elle mit négligemment la tige entre ses lèvres, qui brillaient du même éclat, et elle attacha ensuite cette fleur à sa ceinture avec quelque affectation.
— Pour moi, j'aime mieux croire que la source qui murmure appelle de sa douce voix et avertit l'oiseau altéré ; que la brise me caresse, et que l'écho est une voix amie qui répond à ma voix. ,
Mais vous-même, monsieur Georges, qui faites avec moi l'esprit fort pour me tourmenter, vous avez aussi vos faiblesses, et cette éternelle épingle que vous portez comme un caporal porte ses galons est la preuve de votre crédulité.
— Excusez donc cette faiblesse, madame ; je me livre à vos moqueries, mais, je vous l'ai dit, j'ai trouvé ici une famille, des amis, une hospitalité généreuse ; c'est un vœu puéril, sans doute, mais sincère, de conserver ce gage auquel je dois tous ces biens, et si quelque sacrifice...
— C'est bien beau, dit la dame d'un ton quelque peu moqueur et d'une voix un peu endormie. Eh bien, je
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vous demanderais le moindre sacrifice de vos goûts, de vos fantaisies les plus puériles, le sage, le philosophe Georges, si reconnaissant tout à l'heure, ne m' étendrait pas.
— Madame, pouvez-vous croire à tant d'ingratitude ?
— Donnez-moi cette épingle, dit-elle d'une voix éteinte en fermant ses beaux yeux.
Georges commençait à être fort embarrassé.
— Le sommeil me gagne, ajouta-t-elle ; ces fleurs d'oranger qui nous entourent m'enivrent de leur parfum. Georges, vous êtes exigeant, vous ne donnez rien pour rien. Je veux faire un échange avec vous. Tenez, cette fleur, je ne la donnerais pas à tout le monde ; elle est à vous si vous attachez votre épingle à ce ruban rose... Je le veux.
Elle paraissait vraiment dormir, la conversation était interrompue, la position n'était plus tenable.
La belle personne était renversée sur le divan. Georges l'observait en artiste : loin de son cœur pur toute autre pensée.
— C'est l'Antiope de Corrége, se disait-il ; quel admirable tableau !
Et il regardait la belle fleur de granade qui éclatait sur ce sein endormi, et il me regardait aussi, moi pauvre petite épingle, et il n'osait plus ni fane un pas ni dire une parole...
C'est alors qu'il vit surgir derrière le divan une apparition heureuse et inattendue. Avez-vous vu, dans un célèbre portait d'Ingres, une Muse, placée dans le fond du tableau, étendant son bras sur la tête pensive d'un
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grand compositeur ? Ainsi la taille élancée de Borghése s'élevait au-dessus-du divan où dormait l'Antiope ; elle fit un signe d'intelligence à Georges, qui disparut doucement à traverse les buissons, heureux de ce dénoûment, et tirant, pour ainsi dire, son épingle du jeu.
Borghése le suivit des yeux en souriant, attacha légèrement une épingle au ruban rose, détacha la fleur avec précaution, puis, appliquant doucement un baiser sur la joue tendue de la belle endormie, elle disparut d'un autre côté du jardin.
Antiope dormait-elle? était-elle seulement assoupie? On ne le sait pas. Toutefois une rougeur aussi vive que celle de la grenade convrit aussitôt son front et ses deux joues. Elle ouvrit les yeux, chercha autour d'elle, et ne trouva personne.
— L'impertinent ! s'écria-t-elle.
Et regardant à sa ceinture, elle ne trouva plus la fleur ; et regardant au ruban, elle trouva l'épingle... et elle porta sa main sur ses yeux.
Pleurez, noble dame, pleurez, puisque, malgré vos folies, il vous reste encore le sentiment de l'honneur et du devoir. C'est donc l'indolence, l'ennui, l'égoïsme, qui vous entraînent à tout prix vers l'inconnu? Ne voyez-vous pas autour de vous assez de misères à secourir, assez de larmes à essuyer, assez de bien à répandre, vous qui n'avez que votre main à ouvrir pour faire des heureux?
A travers les murs épais de votre hôtel splendide, sous les doubles tentures de vos salons, n'entendez-vous
4g l'axtiope.
pas encore la voix plaintive qui s'élève vers vons? Ces gémissements n'ont-ils pas un écho dans votre cœur? Vous oubliez le seul, le vrai, le pur bonheur, et vous cherchez le danger pour passer le temps.
Mais ce n'est rien, dites-vous, c'est une épingle, c'est une fleur, une main quelquefois qui touche une main.- Et n'est-ce rien d'altérer par vos maléfices la pureté de l'enfant que vous devez protéger; de troubler par vos enchantements le calme d'une conscience irréprochable, et vous-même, où voulez-vous en venir? Croyez-vous qu'on s'arrête sur cette pente?
La voix cachée qui parlait ainsi, c'était la voix tardive delà conscience. Madame Wolflf aimait et respectait son mari, qui la rendait heureuse et qui était pour elle comme le plus tendre des pères. Malgré toute les inconséquences auxquelles son origine créole, son inexpérience, sa jeunesse et son caractère inconsidéré et entreprenant l'engageaient quelquefois, elle était véritablement nne très-honnête et très-fidèle épouse. Elle se trouva donc dans une grande confusion d'avoir été traitée avec si peu de respect; elle comprenait qu'un secret allait exister entre elle et Georges, contre lequel elle ressentait nne vive indignation. Elle rentra pensive dans ses appartements, incertaine sur la conduite qu'elle devait tenir. ,