‹ Pour une épingle. LégendeChapitre 8 sur 14 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Georges n'avait rien à se reprocher, il était calme et rempli d'assurance. Un voyage en Amérique, pour lui qui savait si bien voir, c'était une bonne fortune. L'éloignement ne lui faisait aucune impression, la traversée était si rapide ! L'idée du danger ne se présentait même pas ; son désir d'être utile et de répondre à une confiance honorable lui donnait tant de force !

Georges était, le lendemain, au Havre, embarqué sur un magnifique steamer. La traversée fut heureuse 'et rapide. Georges ne se laissa pas aller au far niente qui gagne souvent les passagers et qui double la longueur du temps.

Il tenait un journal, consignait une multitude d'observations, admirait les transformations que l'état de l'atmosphère faisait subir à la mer, tantôt verte, sombre, tantôt lumineuse, dorée, phosphorescente ; il suivait des yeux le sillage du navire, se rendait compte de la force et de la puissance des machines, qui, par un temps calme, traçaient sur la vague une ligne aussi droite, aussi sûre qu'un chemin de fer. Il s'entretenait avec les mécaniciens et les officiers ; remontait admirer

un coucher de soleil radieux ou une belle nuit étoilée ; se laissait aller à ses rêveries, dans lesquelles se présentait quelquefois l'image de celle qu*i portait au front une fleur blanche pour étoile, et qu'il n'avait pas oubliée. A New- York, il prit chez des amis quelques lettres de recommandation, écrivit en Europe et s'avança dans l'intérieur. Il était alors préoccupé du succès de son entreprise, et il arriva à Québec assez indifférent à la nature du pays qu'il traversait.

Le lendemain de son arrivée, Georges se présenta de bonne heure dans les bureaux de la maison Jackson et Cie. Il s'était assuré le concours d'un légiste auquel il était recommandé.

— Messieurs, dit-il en pur anglais, je me présente sous les auspices d'amis communs de New-York, dont voici les lettres. (En terme de commerce, des correspondents s'appellent des amis.) J'ai reçu d'Angleterre de fortes acquisitions, et j'aurais besoin, sur Liverpool ou Manchester, de traites dont je fournirai ici la valeur.

Les associés échangèrent un coup d'œil.

— La valeur au comptant ? Parfaitement, monsieur ; et quelle est l'importance de ces traites ?

— Mais peut-être quarante à cinquante mille dollars.

Après s'être consultés, les associés répondirent :

— Nous pouvons fournir cinquante mille dollars à huit jours de vue sur Davidson, la première maison de Manchester, qui nous doit plus que cette somme.

Fort bien, messieurs, reprit Georges, veuillez préparer cette valeur à mon ordre, en plusieurs coupons, je vais me munir du solde à votre convenance.

Il régla ensuite les conditions de cette négociation et sortit.

H remonta bientôt avec l'avocat, qui l'attendait, et s'exprima ainsi :

— Messieurs, vous venez de me déclarer que la maison Davidson vous devait cinquante mille dollars que vous mettiez à ma disposition contre pareille somme versée ici en vos mains.

— C'est convenu, monsieur.

— Et vous n'avez connaissance d'aucune opposition qui frappe cette somme, et qui rende nulles en mes mains les traites que vous auriez à me remettre ?

— Que voulez-vous dire, monsieur, supposez-vous...

— Je ne suppose rien, messieurs ; mais voici une opposition de la maison Wolff, de Paris, qui vous a été dûment signifiée et qui interdit à Davidson tout payement pour votre compte. Voici, d'autre part, les comptes détaillés de la maison Wolff, à laquelle vous devez de longue date quarante-neuf mille sept cent soixantequinze dollars, plus les frais de retard. Monsieur, que voici, vous dira les graves inconvénients qu'il pourrait y avoir pour vous, après avoir déclaré que la somme

était disponible à Manchester, à ne pas accepter la quittance de M. Wolff, en échange des traites sur Davidson.

L'avocat expliqua avec calme que ce serait pour les messieurs Jackson et Cie une affaire fort grave, d'autant qu'elle pouvait être certifiée par témoins. Les traites étaient préparées à l'ordre de Georges. L'opposition qui leur avait été signifiée rendait ces traites de nulle valeur pour toute autre que la maison Wolff, qui seule pouvait donner main levée de l'opposition, et en conséquence ces valeurs étaient frauduleuses ; le délit était flagrant.

Les associés Jackson essayèrent de discuter ; cependant, prenant bientôt leur parti avec toute la décision du caractère américain, et craignant un éclat qui hâterait leur ruine, ils acceptèrent la quittance de M. Wolff en échange des traites par première et seconde à l'ordre de la maison Wolff sur Davidson, de Manchester.

Georges sortit avec l'acolyte dont la présence lui avait été d'un si utile secours. Il était dès lors entièrement rassuré sur le plein succès de sa négociation difficile. Davidson était un ancien commis de M. Wolff, qui était devenu son ami. Etabli à Manchester, il avait donné avis à M. Wolff de l'état désespéré des affaires de la maison Jackson de Québec, et du seul moyen qui lui restait de se faire payer.

Georges envoya aussitôt les 'premières de ces traites à M. Wolff, très-assuré qu'elles seraient payées à vue, puisque les fonds étaient disponibles, et il garda par devers lui les secondes des mêmes traites pour éviter toutes mauvaises chances. Tout se passa comme il l'avait prévu, et Georges, qui, malgré sa simplicité, était

déjà un négociant expérimenté, put se donner le plaisir très-légitime et très-permis à un cœur honnête de tromper un trompeur.

Quelques jours plus tard la faillite était déclarée, et, sans la promptitude d'exécution de Georges, tout était perdu.

Après les affaires, le plaisir. Georges avait encore une excursion à faire dans le pays, pour visiter ses correspondents à Montréal, Kingston, Toronto et autres villes qui surgissent comme par enchantement sur ce sol vigoureux. Dans le bas Canada, il se trouvait dans une contrée qui avait gardé le souvenir de son origine française, la religion et les mœurs de la France. Les campagnes fécondes, couvertes des plus riches moissons, ombragées de longues files de pommiers, lui rappelaient les plus beaux sites de la Normandie. Dans chaque village, les clochers pointus des églises catholiques et le son pieux des cloches ajoutaient à l'illusion, et le touchaient profondément. Il entrait quelquefois dans ces temples rustiques, pour consacrer une prière à sa mère, et peut-être à une amie inconnue. H traversa les grands lacs sur ces villes flottantes qui sont les paquebots d'Amérique, se laissa glisser sur les rapides avec l'intrépidité des Américains, qui comptent le danger pour rien et le temps pour tout.

Il avait lu Chateaubriand qui a décrit ces contrées avec le prestige de son talent, mais avec quelque emphase ; il trouva le pays bien changé, grâce à une civilisation si impatiente.

Là où Chateaubriand voyait des huttes de sauvages et

des femmes demi-nues berçant leur enfant dans un hamac de lianes, il voyait s'élever une ville somptueuse, traversée par les chemins de fer, ornée de tout le confortable de l'Europe, avec ses modes, ses journaux, ses pianos et ses travers.

A Montréal, les belles dames fout venir les modes et les fantaisies de Paris. Dans ce pays si neuf, où les arts sont encore dans l'enfance, car ils viennent après tout le reste, il fut bien étonné d'être présenté chez un marchand de tableaux. Hélas ! ce qu'il y vit en exhibition était bien fait pour désoler un amateur. Des lithographies enluminées de couleurs criardes lui crevaient les yeux ; et les échantillons de pacotille que l'Europe avait exportés dans ces parages n'étaient pas faits pour donner aux Canadiens une haute idée de nos artistes.

Il remarqua cependant avec intérêt les études consciencieuses de quelques jeunes peintres du pays, et il put entrevoir que l'art se développerait à son tour et étendrait ses nobles rameaux sur cette terre féconde que l'industrie avait déjà transformée.

Le marchand expliqua à Georges que plusieurs dames qui avaient visité la France avaient mis à la mode la peinture des fleurs, et qu'il lui était impossible de leur procurer des modèles convenables ; il n'avait qu'un recueil de vieilles gravures de la rue Saint-Jaques. Georges fit avec lui un marché pour l'exécution et le prompt envoi d'une douzaine de bouquets de fleurs d'après nature, et il ne put s'empêcher de penser que ce hasard servirait peut-être quelque artiste qui trouverait

moins facilement en France un emploi si désiré de son talent.

Sa mission était terminée ; il se hâta de regagner New- York, d'où les communications sont si faciles ; et, après avoir encore utilisé son temps pour les meilleurs intérêts de M. Wolff, il prit passage sur le premier paquebot en partance pour le Havre. Quinze jours après il descendait un matin à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.

— Succès complet ! lui cria M. Wolff en l'apercevant ; l'argent est ici, et voici votre part bien acquise.

Et, lui remettant un portefeuille qui ne contenait pas moins de vingt-cinq billets de banque, il l'embrassa cordialement.

— Vous êtes un habile négociateur, lui dit-il, et il était temps : huit jours plus tard, ces fonds à disposition chez Davidson appartenait à la faillite, et il n'était plus permis à cet ami de les réserver pour nous. Maintenant il faut vous reposer, vous avez besoin de quelques loisirs ; la besogne se serait un peu accumulée en votre absence, mais nous y avons pourvu provisoirement. Je ne veux pas vous voir de huit jours.

— J'irai donc voir ma mère, que j'ai quittée depuis si longtemps, dit Georges.

Et, après avoir fait tous ses remerciments avec effusion, il partit le cœur content.

Qui de vous, lecteurs bénévoles et lectrices judicieuses, ne nous dirait de quel côté une voiture rapide transporta aussitôt notre jeune voyageur ? — Vous avez deviné. Il se trouvait au Jardin des Plantes à l'heure du cours de peinture, et ce ne fut pas sans pâlir qu'il vit d'un premier coup d'œil que la seule place qui l'intéressait était vide. Il reprit quelque assurance pour s'adresser à Redouté, qui aimait la plaisanterie et qui lui dit en riant : "Ce n'est sans doute pas comme mandataire de M. Wolff que vous vous présentez aujourd'hui?" Et il le fit entrer dans son cabinet.

— Pour parler sérieusement, dit Georges en tirant un papier de son portefeuille, voici une commande que j'ai recueillie en voyage ; elle me paraît indigne de votre talent, monsieur, mais elle est peut-être du ressort de vos élèves, et je vous avoue qu'après avoir comparé les travaux que vous avez eu la bonté de me faire passer en revue l'autre jour, la manière franche et hardie de la personne qui est absente aujourd'hui m'a paru plus satisfaisante que tout le reste ; j'ose vous en demander votre avis.

Redouté examina la note et répondit :

— Vous avez fait preuve de goût et de discernement, et j'ajoute que jamais commande ne sera tombée en meilleures mains ; vous verrez deux sœurs dignes de tous vos respects ; elles m'ont été recommandées par

des amis, et je serais heureux si l'avis que vous me demandez pouvait leur être utile.

Il restait à Georges une question à poser, mais le courage lui manquait.

— Vous voudriez peut-être bien savoir où demeurent ces dames ? dit Redouté avec quelque malice. Je sais seulement qu'elles sont de Saint-Germain et se nomment mesdemoiselles Duval. Celle que vous avez vue est la plus jeune, et se nomme, je crois, mademoiselle Jeanne. Tâchez de leur rendre ce service, c'est peut-être la Providence qui vous envoie, car elles n'ont pas été heureuses. Je n'ai pas tf autres recommandations à vous faire.

Georges salua d'un air reconnaissant qui répondait à la pensée de Redouté.

Le lendemain, sans autre indication, Georges partait pour le petit pays où il espérait bien découvrir les demoiselles Duval, qui selon toute apparence, donnaient des leçons de peinture.

Si la France est le plus beau pays du monde, le séjour de Saint-Germain est peut-être le plus ravissant de la France. Un château qui rappelle les plus nobles souvenirs de notre histoire, une terasse élevée qui s'étend à perte de vue, et d'où l'oeil charmé découvre au premier plan des pampres verts descendant par une pente douce jusqu'à des prés qui vont se baigner dans la Seine, puis un grand anneau du fleuve sinueux, couvert d'iles verdoyantes, puis, de l'autre côté de l'eau, encore des prés, encore des bois, des villages parsemés dans la plaine immense, qui s'effacent dans l'ombre ou scintillent à une échappée

de soleil, puis au fond de l'immense diorama, la ville, la grande ville, dont l'arc de triomphe colossal parait dans les beaux jours aux dernières lignes de l'horizon.

A droite, les coteaux arrondis de Luciennes et Marly descendent en amphithéâtre ; à gauche, une immense forêt est comme le parc réservé des heureux habitants de la petite ville privilégiée.

Tout s'embellissait encore aux yeux de Georges par les sentiments et les vagues espérances qui l'agitaient. Le malheur est un élément si pur, quand il n'est pas mérité, que Georges se flattait de rencontrer des êtres tout à fait dignes de l'intérêt que lui avaient déjà inspiré la plrysionomie ouverte de Jeanne et le peu de mots de Redouté.

Ce ne fut pas cependant sans une certaine appréhension qu'il pénétra dans l'église qui se trouve à côté du château, à l'entrée de la ville, pour recommander à Dieu le succès de son honnête et pieuse entreprise.

Si les cathédrales des grandes villes imposent aux jours solennels par la magnificence du luxe, des somptueux ornements, du splendide luminaire et des concerts harmonieux, la petite église de Saint-Germain gagne peut-être à être visitée dans la solitude et le silence par le fidèle qui veut élever à Dieu sa prière. Son demijour inspire la méditation et le recueillement.

L'église était presque déserte. Georges porta à son front l'eau sainte et se plaça près d'une chapelle de la Vierge. Il y était depuis quelque temps, remerciant Dieu de la protection que la providence lui avait accordée, lorsqu'il vit deux jeunes dames passer devant lui et

se diriger lentement vers la porte. Il les devança facilement, et Georges, touchant du doigt le bénitier, présenta la main à Jeanne, qui, avançant aussi la main, leva vers lui un regard profond, et, s'appuyant sur le bras de sa sœur, dit à Georges :

— Je Vai toujours.

Et elle me montrait du doigt, moi, pauvre petite épingle qui attachais l'écharpe noire.

La sœur ne parut rien comprendre à ce commencement de conversation ; on sortit ensemble. La position eût été embarrassante pour bien des gens, mais la simplicité et la droiture rendent tout facile et naturel.

— Mademoiselle, dit Georges en sortant de l'église, permettez-moi de profiter de cette rencontre, que j'ai peut-être demandée à Dieu dans cette église (et il appuya sur ces derniers mots) pour vous faire une proposition relative à vos travaux sur la recommendation de M. Redouté.

— Monsieur, dit Jeanne, si vous vous présentez à cette place (et elle insista sur ces mots) en invoquant le nom de la Providence et le nom très-aimé de notre maître, soyez le bienvenu chez nous.

Les deux sœurs se mirent en route, et Georges marchait respectueusement près d'elles. La grande sœur parlait bas à l'autre et lui disait :

— M'expliquerez-vous, Jeanne, ce que c'est que cette rencontre ? D'où connaissez-vous ce jeune homme ! Où l'avez-vous vu ? Vous avez donc des secrets pour moi ?

— Je t'expliquerai tout, chère sœur, n'aie aucune crainte ; je ne le connais pas, et... je réponds presque de

lui. N'avons-nous pas notre raison et le souvenir de notre mère qui nous guide comme si elle était encore avec nous ? laisse-moi seulement lui parler.

Elles traversèrent la place du château et se trouvèrent bientôt sur le parterre.

— Vous n'êtes jamais venu dans ce pays? dit Jeanne.

— Jamais, mademoiselle. J'ai beaucoup d'occupations et peu de liberté ; mais ce que je vois ici, ces sites magnifiques, cet air si pur, cette belle forêt, tout cela me parait admirable, et on ne peut toucher du pied ces gazons fleuris sans désirer y revenir et peut-être s'y fixer pour toujours.

— C'est en effet ce que nous disent nos amis. Mais, malgré vos travaux, vous vous occupez peut-être de peinture? et vous connaisssez M. Redouté?

— Fort peu, mademoiselle ? je me suis trouvé en rapport avec lui pour la commande d'un tableau, et, ajTant besoin aujourd'hui d'un certain nombre d'études de fleurs, ayant remarqué votre travail lorsque j'eus l'honneur de vous rencontrer une fois, j'ai pensé qu'il vous conviendrait peut-être d'entreprendre cette affaire.

— C'est donc un marchand de tableaux ? dit la grande sœur.

— Je n'en sais rien du tout, dit Jeanne en s'éloignant un peu de Georges ; mais tu vois bien que ce jeune homme est très-sérieux et convenable : il ne peut venir ici dans de mauvais desseins.

Et pour le faire parler encore, espérant apprendre à le connaître un peu par ses réponses et sa physionomie, avant qu'il eût passé le seuil de sa maison:

— Je n'ai pas trop bien compris votre recommandation, lorsque vous m'avez prêté une épingle, mais vous me l'avez un peu reprochée, dit-elle en riant ; du reste, j'ai eu grand soin de la garder, car, pour vous parler tout franchement, j'avais un pressentiment qu'un jour ou l'autre ce dépôt précieux me serait réclamé, et vous voyez que je ne me suis pas trompée.

— Mademoiselle, bien que j'aie des motifs tout particuliers pour tenir à cette pauvre petite épingle, je puis vous faire un plus long crédit, mais c'est de plus grandes affaires que nous avons aujourd'hui à traiter ensemble.

— Vous me connaissez donc? Quelques amis communs vous avaient-ils parlé de nous ?

— Du moins, mademoiselle, vos traits ne m'étaient pas inconnus, et je crois que je vous aurais reconnue entre mille.

— Est-ce donc cette épingle qui vous a fait faire cette grande découverte ? dit-elle en souriant.

— Peut-être, car c'est en vous la présentant que j'ai retrouvé dans vos yeux une image qui me rappelait de tristes souvenirs.

— Je crois, monsieur, que nous ferons mieux de parler peinture. Je vous avertis que je suis très-difficile en affaires... Mais encore un mot, je vous en prie; quelle est donc, monsieur, cette histoire d'une image qui est comme mon signalement, que vous conserviez pour m' arrêter quand je passerais devant vous ? tout cela est inquiétant, et j'aime les gens très-véridiques.

Georges ouvrit silencieusement son portefeuille, et montra la page où se trouvait le dessin de Munich.

—Vous voyez que nous sommes déjà d'anciennes connaissances, lui dit-il à voix basse.

Les deux sœurs restèrent dans un profond étonnement en voyant cette image si fidèle qui portait une date déjà ancienne, comme le papier et la teinte un peu effacée du crayon l'indiquaient aussi.

Elles résolurent cependant d'agir avec prudence, et elles arrivèrent à une petite maison située près du parterre et des premiers arbres de la vaste forêt.

De grands rosiers, montant jusqu'au faîte de la petite maison, donnaient beaucoup de grâce à la modeste façade. Le rez-de-chaussée était occupé par madame Blanchemain, propriétaire de l'immeuble, et qui était pour les deux sœurs une amie et une protectrice. Leur petit appartement était à l'étage supérieur.

— Ma bonne madame Blanchemain, dit Jeanne en entrant la première, voici un monsieur qui désire voir nos peintures ; ayez la bonté de le recevoir ; nous allons lui chercher quelques échantillons pour lui épargner un dérangement.

Et elles sortirent.

— Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, dit la dame Blanchemain. Il fait aujourd'hui un temps magnifique, mais un peu chaud ; je crois bien que nous aurons de l'orage. Mais ça ne peut pas faire de mal ; c'est bon pour la vigne, et on a grand besoin d'une bonne année. J'ai un petit clos du côté de Mareil qui devient superbe, et le vin n'est pas mauvais ; ce n'est pas du vin de qualité, mais ça peut se boire, et avec de

l'eau on peut le boire. C'est du vin qui porte très-bien l'eau. . . Monsieur voudrait-il se refraiehir ?

Georges fit un signe de remer ciment. Elle continua sans interruption :

— Après ça, vous serez satisfait de l'ouvrage de ces dames, si c'est pour le commerce, ou des leçons, ou tout. Ici nous disons toujours ces dames, c'est une habitude, mais c'est ces demoiselles. Ah ! oui, Seigneur Dieu ! et sages et raisonnables, et tout, et toujours contentes, et de quoi? de rien. Après ça, elles ont bien le droit d'être contentes, les pauvres anges ! car elles sont contentes d'elles ; mais il ne faut rien dire, les voilà qui redescendent. Je vous conterai ça... Vous en faut-il beaucoup de leur ouvrage ? car elles en ont bien d'avance ; ça travaille toujours. Mais le commerce ne va pas fort dans cette saison. . . Et de vos côtés, ça va-t-il un peu ?. . . Et des jolies fleurs que fait cette petite Jeanne, qui est adroite de ses mains ! Mais vous allez voir tout ça ; ne dites rien.

Et comment Georges aurait-il pu dire quelque chose, puisque l'a dame Blanchemain parlait toujours ?

Les deux sœurs entrèrent, chargées de portefeuilles, et elles étalèrent leurs marchandises. Madame Blanchemain se tenait assise près dé la fenêtre, Jeanne était debout devant une grande table couverte de ses études, et Georges était assis de l'autre côté comme un acheteur. Mais Jeanne s'était peut-être vantée en se disant si habile en affaires, et il y eut là une scène de commerce assez rare.

— Anna, disait Jeanne à sa sœur d'un air fâché, pour-

quoi as-tu descendu ce carton ? Tu sais que je n'en suis pas contente ; ce n'est pas montrable.

Georges, au contraire, parcourait avec curiosité le portefeuille et trouvait tout charmant.

— Quelle fraicheur de tons ! disait-il. C'est comme si on se promenait dans un riche parterre.

— Ce ne sont que des ébauches, disait Jeanne. Je veux recommencer cette couronne de roses, qui ne tourne pas assez.

— Ne la recommencez pas, dit Georges ; on ne peut mieux faire.

— Mais il me semble que vous changez de rôles, dit Anna. Monsieur est acheteur, c'est lui qui doit trouver quelque chose à redire, et toi, tu dois vanter ta marchandise.

— C'est vrai, dit Jeanne ; recommençons.

Et, retenant un demi-sourire, elle dit avec un grand sérieux :

— Monsieur, voici de très-jolies peintures ; nous en tenons un assortiment bien complet. Monsieur désiret-il en choisir quelques-unes ?

Et, se tournant vers sa sœur :

— Il me semble que c'est ainsi, dit-elle.

— Pas mal, dit Anna.

Georges imita son sérieux et répondit :

— Puisque vous n'avez rien de mieux pour le moment, je choisirai ce bouquet de marguerites et cette gerbe de bluets et de coquelicots, si vous pouvez Raccommoder pour le prix.

—Monsieur, dit Jeanne, la main sur la conscience, je ne pourrais vous les passer à moins de...

Elle se retourna très-embarrassée vers Anna, qui lui dit:

— Va toujours, c'est très-bien ! tu as l'air d'une vraie marchande.

— Eh bien, dit Jeanne, il m'est impossible de vous les passer à moins de vingt-cinq francs la pièce, cinquante francs la paire ; mais il faudra revenir nous voir.

— Comme elle entend les affaires ! disait madame Blanchemain en savourant une prise ; elle les vend aussi bien qu'elle les fait : ça s'entend à tout.

. — Vingt-cinq francs ! dit Georges d'un air fâché ; il m'est bien impossible de payer ce prix-là pour de pareilles peintures.

— Après ça,dit madame Blanchemain, se mêlant à la conversation, ça ne se marchande pas, ces choses-là, quand on s'y connait. Elles l'ont bien gagné, allez, ces pauvres demoiselles ! faut pas leur reprocher leurs pauvres vingt-cinq francs. Si vous saviez seulement à. quelle heure ça se lève pour travailler ; mais vous ne le saurez peut-être jamais ; pourquoi ? parce que vous êtes encore tous couchés dans votre Paris qu'elles ont déjà abattu bien de l'ouvrage. Après ça, quand on ne s'y connaît pas...

Les deux sœurs avaient tâché vainement d'interrompre ce flux de paroles ; enfin Jeanne, prenant doucement la vieille dame par le bras :

— Ma bonne madame Blanchemain, laissez monsieur marchander, il nous donnera ce qui lui fera plaisir.

— Mademoiselle, dit Georges, il m'est impossible de payer des bouquets comme ceux-là moins de cinquante francs la pièce ou cent francs la paire. En vous en commandant une douzaine, vous pourrez peut-être me les laisser à ce prix.

— Mais, monsieur, vous vous trompez, dit Jeanne après un moment de réflexion, vous m'offrez le double de ce que je vous demande.

— C'est le prix fixé par mon commettant, dit Georges, et je n'y peux rien changer ; cette affaire en amènera peut-être quelques autres, ainsi je vous engage à l'accepter.

— En voilà une manière de faire des affaires ! dit encore madame Blanchemain. Après ça, je me raccommode avec monsieur, car ça me faisait assez de peine de le voir comme ça faire des rabais sur la marchandise, mais à présent je vois que c'est un connaisseur ; c'était en manière de plaisanterie ; mais ce n'est pas trop payé ; ça vaut le moins cinquante francs, des peintures comme .ça... Si monsieur voulait se refraîchir... Voyez-vous, monsieur. . .

Elle chercha le nom dans sa mémoire, et, ne le trouvant pas, par une bonne raison, elle continua :

— Ces jeunesses, ça donnerait tout pour rien ; c'est si désintéressé ! A présent que c'est un marché fait, il faut vous dire que ça ne sait pas défendre ses droits, et, s'il n'y avait pas des honnêtes gens comme vous, ça donnerait, vrai Dieu, tout pour rien.

— Monsieur, dit Anna, qui dans le ménage avait adopté un peu le rôle de mère, nous prenons au sérieux

tout ce que vous avez dit à ma sœur, puisque vous vous tecommandez d'un nom si honorable ; mais nous n'avons pas l'honneur de vous connaître...

— Mademoiselle, reprit Georges, prévoyant la question, voici la commande de mon correspondant. J'espère qu'elle sera suivie de quelques autres. Vous voyez que les prix fixés ne me permettent pas de payer moins que ce que je vous ai offert. Si vous le voulez bien, je remettrai à madame le prix des deux sujets qui sont à ma disposition.

Et il compta cinq pièces d'or dans la main de madame Blanchemain, qui les reçut avec grand plaisir. Il eût été peut-être embarrassé de les mettre dans la main de Jeanne.

— Donnez, donnez, dit madame Blanchemain, ça trouvera bien son emploi dans le ménage, pas vrai, mesdemoiselles ? Les bons comptes font les bons amis ; après ça...

Georges l'interrompit, comprenant qu'il n'y avait pas d'autres moyens de prendre la parole.

— Quant aux dix autres sujets, je vous en laisse le choix et la composition, pourvu qu'ils soient de même grandeur et tous d'après nature. Voici, madame, mon nom et l'addresse de la maison de banque qui doit payer les dix sujets, qui sont attendus avec impatience. >

Il remit une note à madame Blanchemain.

— Mais dit Jeanne en regardant sa sœur, ce sera bien long, dix bouquets ; il faut trouver et choisir de belles fleurs. Je ne crois pas pouvoir en faire plus d'un par semaine. Est-ce que monsieur ne voudra pas voir

quelquefois mon travail ? car je pourrais me tromper, et un bon conseil viendrait à propos.

Anna ne répondit rien ; il y eut un silence.

— Si vous le permettez, dit Georges, je viendrai donc quelquefois visiter ce beau pays, et savoir où vous en êtes.

— Monsieur Georges, dit Jeanne, j'aurais bien, pour mon compte, encore quelque chose à vous demander.

Georges s'inclina.

— Je voudrais bien savoir, si ce n'est pas indiscret, d'où vous vient ce dessin qu'on prendrait presque pour mon portrait, si ce n'est que je n'ai pas toujours l'air aussi triste.

— Mais asseyez-vous donc, dit madame Blanchemain, et contez-nous cette histoire là. Après ça, Jeanne est comme cette paysanne de Fourqueux ; vous souvenez-vous, mesdemoiselles?... Figurez -vous, nous étions par là à nous promener ; et ces demoiselles, faut toujours que ça s'occupe ; nous voilà donc installées sous des pommiers ; voilà mademoiselle Anna qui atteint son album et qui se met à dessiner une méchante masure avec un colombier, avec du lierre, vous savez, tout ça qui ne tenait à rien. Voilà une furie qui sort de je ne sais où, et qui nous en dit ! Et puis elle voulait nous faire mettre à l'amende pour avoir copié sa maison, sous prétexte que nous étions des Anglais. Mon Dieu ! avons-nous ri! n'est-ce pas vrai, Anna? Après ça Jeanne ne veut peut-être pas qu'on fasse sa peinture sans sa permission...

Georges crut à propos d'interrompre. La confiance vient vite a cet âge. Il raconta en peu de mots

l'histoire de sa vie, et dit simplement dans quelles circonstances il avait rencontré cette image à Munich. Jeanne paraissait pensive. Anna craignait d'engager sa sœur dans de nouvelles relations. Madame Blanchemain faisait tous les frais de la conversation.

Georges, voyant la tenue réservée des jeunes dames, comprit qu'il était temps de se retirer.

— Mademoiselle, dit-il à Anna, nous avons fait un marché...

Et il lui tendit la main ; Anna avança la sienne avec crainte.

— Ah bien, moi, dit madame Blanchemain, je ne donne pas ma blanche main (c'était une de ses plaisanteries) ; mais il faut que je vous embrasse, car c'est le bon Dieu qui vous envoie par ici ; et il était temps, après ça.

Georges embrassa bravement madame Blanchemain, et salua. Son dernier regard rencontra le regard profond et calme de Jeanne, et chacun se retira avec ses émotions.

La journée était belle. Georges ne se hâta pas de partir. Il voulut s'égarer dans les profondeurs de la forêt pour recueillir ses pensées et se rendre bien compte de cette matinée.

Tout lui parut sage, intéressant, convenable ; la naïve familiarité de la bonne madame Blanchemain ne lui parut pas ridicule, car il avait deviné que cette bonne dame était une amie, une confidente, une tutelle, presque une famille pour ces orphelines. H comprit que Jeanne s'était mise sous la protection de Dieu avant de toucher sa main sous le porche de l'église.

H se rendit compte de la prudence avec laquelle Jeanne l'interrogeait sur le chemin, avant de lui donner accès dans sa maison, et il devina toutes les appréhensions de sa sœur.

Il approuva leur réserve de ne pas l'avoir introduit, dès la première visite, dans leur chambre, mais de s'être mises sous la protection de madame Blanchemain. Il ne lui échappa pas non plus, d'après les indiscrétions de la bonne dame, qu'elles avaient souffert, et que ce secours ne pouvait arriver plus à propos.

Enfin, s'il était satisfait des excellentes études qu'on lui avait montrées, il était encore plus charmé du naturel et de la simplicité de Jeanne, de l'air de bonté de sa sœur, qui veillait sur elle comme la mère la plus tendre. Il était donc heureux de sa journée, et, après avoir erré dans ces bois sombres, réposé sur ces herbes touffues et odorantes, respiré à pleins poumons le parfum enivrant que distille la sève des chênes puissants, il revint à Paris en donnant un dernier regard à l'immense horizon.

Jeanne, Anna, madame Blanchemain, restaient assises dans la petite salle du rez-de-chaussée.

— Eh bien, Jeanne, dit Anna, nous y voilà. Qu'avons nous promis à notre pauvre mère ? Que jamais un inconnu n'entrerait dans notre maison sans nous être recommandé par les amis qu'elle nous a laissés. Et c'est toi qui lui as dit de revenir, je t'ai entendue.

— Ne crains rien, ma bonne sœur, dit Jeanne ; tu vois que j'ai bien su le faire parler ; nous le connaissons, à présent. Et puis je l'avais déjà vu.

— Tu ne me l'avais pas dit ! reprit Anna un peu vivement.

Jeanne rougit légèrement et raconta d'une façon assez insignifiante l'histoire de l'épingle, qu'elle avait promis de garder.

— Mes enfants, dit madame Blanchemain, c'est trèsbien d'être prudentes, et, Dieu merci ! vous n'avez rien à vous reprocher de ce côté-là, ni d'un autre, après ça. Mais, si vous voulez vendre vos peintures, si vous avez dépensé tout votre argent à Paris pour acquérir du talent, vous ne pouvez pourtant pas fermer votre porte aux pratiques ; il faut être raisonnable, ma petite Anna. Estce que je ne suis pas là pour vous garder, puisqu'il faut vous mettre encore en sevrage ? Et puis, il y a une chose que vous oubliez toujours, mes pauvres enfants, c'est que vous manquez d'argent. Vous ne vous plaignez jamais, vous êtes toujours de bonne humeur ; mais je sais bien comment vous vivez, allez ; oui, je le sais bien.

Et, du dos de sa grosse main, elle essuya un de ses yeux, qui pleurait toujours plus facilement que l'autre.

— Eh bien, voilà de l'argent qui est bien à vous, car vous l'avez noblement gagné.

Et elle faisait sonner les cinq pièces d'or dans sa main.

— Tenez, la ménagère, dit-elle à Anna, prenez-moi ça, et que ça ne vous fasse pas trop de profit, car la Providence s'en mêle, et il vous en revient encore cinq fois autant. A présent, embrassez-moi, et remontez-moi toutes ces peintures-là, parce que je vais mettre mon petit couvert, et ça serait dommage de les défraîchir.

Les jeunes dames l'embrassèrent, lui dirent merci de sa bonne amitié, et remontèrent chez elles plus contentes et plus encouragées.

Georges ne fît que passer à Paris, et se hâta de profiter des quelques jours qui lui étaient accordés pour aller voir sa bonne mère, dont il était séparé depuis quelques années.

Elle habitait une petite ville de Normandie, et passait dans le calme et la prière les dernières années d'une vie courageuse et traversée par les plus rudes épreuves.

Après avoir pourvu par sa seule énergie à l'établissement de sa nombreuse famille, «lie avait senti le besoin de se recueillir dans la solitude ; ses filles, mariées et établies dans des villes voisines, venaient souvent lui tenir compagnie dans la belle saison, et un héritage inattendu était venu apporter à sa vieillesse l'aisance et le bien-être qui lui avaient manqué autrefois.

Georges la trouva seule ; il avait quitté la maison maternelle bien jeune, et n'y avait fait depuis que de rares apparitions. La nécessité, cette sage conseillère, lui avait donné une maturité précoce, et c'était un homme qui rentrait maintenant sous le toit maternel.

La vieille servante qui l'avait élevé était encore là, tout heureuse d'annoncer son retour.

La maison était riante et bien située ; tout y respirait le calme, l'ordre, l'arrangement, la simplicité. Il trouva sa mère agenouillée devant son prie-Dieu ; il l'aida à se lever, car elle était faible et âgée. Mais, dans cet âge avancé, ses traits avaient conservé la dignité et la noblesse, qui étaient l'expression de son âme. Elle le reçut avec effusion.

— Je' pensais à toi, cher fils, et je remerciais Dieu d'avoir béni ma vieillesse en me donnant de telles consolations après les peines de ma vie. Livré seul à toi-même, tu n'as pas fait de fautes ; ton sentiment religieux et ta piété filiale t'ont conduit dans la bonne voie. Que de fois j'ai regretté de ne pouvoir passer mes dernières années près de toi ! mais je sens que je me fais trop vieille pour former des projets ; ma destinée est de rester ici, où tes sœurs m'entourent de soins ; tes lettres me font du bien et m'aident encore à vivre ; M. Wolff luimême m'a écrit combien il était heureux de t' avoir près de lui. Sois donc béni, mon fils, pour avoir réjoui les derniers jours de ta mère.

— Chère mère, dit Georges, c'est une loi cruelle de la nature que celle qui disperse les familles. C'est près de vous que j'aurais dû rester toujours pour vous payer, par ma piété, par mon adoration de tous les instants, les soins, les soucis,l es souffrances, les sacrifices de votre vie passée. Vous souvenez-vous encore de cette table autour de laquelle toute la famille était assise, grands et petits? Comme votre bonne et sage parole était

écoutée avec respect et amitié ! Tous sont partis ! Les uns ont déjà quitté le monde, d'autres sont établis au loin, et aujourd'hui, nous ne serons que nous deux à la grande table de famille, et, quand je vais partir vous serez seule avec vos souvenirs.

— Les souvenirs d'une vie bien remplie n'ont rien de pénible, mon cher enfant. Tu le sauras un jour. Je suis comme le voyageur fatigué qui, arrivé près du but, s'arrête et se repose, et se souvient des dangers de la route avant d'entrer dans la ville qui sera son refuge. Mais, aujourd'hui, je ne veux penser qu'au bonheur de te voir, de converser avec toi. Que de choses tu as à me raconter, et tes voyages, et tes projets !

Les plus doux entretiens furent ainsi échangés entre cette pieuse mère, qui n'attendait plus que la volonté de Dieu, et ce fils, qui entrait à son tour dans la carrière avec foi et courage. Elle s'appuyait avec amour sur son bras, elle essayait de petites promenades dans les campagnes environnantes, et elle était fière de la raison, de la droiture et de l'instruction de son Georges.

Un jour qu'elle le trouvait plus rêveur (une mère devine tout) , elle lui dit :

— Tu m'as bien raconté le passé, mon Georges ; mais de tes projets pour l'avenir, tu ne m'en dis rien. Tu travailles beaucoup, tu n'aimes guère le monde ; ta position est honorable, tu as même des économies, grâce aux libéralités de M. Wolff, qui, je le sais, veut t' attacher tout à fait à lui ; il te faudrait un jour une bonne femme pieuse, pour. que la bénédiction du ciel soit sur ta maison ; modeste et simple, pour que votre bonheur

soit chez vous et non au dehors, et courageuse aussi, car il faut être prêt pour les jours d'épreuves. Je ne demande pas quelle soit belle, mais je voudrais qu'elle fût agréable, pour qu'une comparaison ne lui fût pas désavantageuse dans ton esprit. Je ne désire pas qu'elle soit savante, mais je veux qu'elle ait le goût du bon et du beau. Je ne la souhaite pas riche, ce qui ne gâterait rien, mais j'aimerais qu'elle eût un talent qui fût un délassement dans la prospérité et une ressource dans l'adversité.

— Ma chère mère, dit Georges tout ému, pourquoi chaque parole qui sort de vos lèvres est-elle comme une parole qui sort de mon cœur ? Pourquoi celle que vous souhaitez pour moi est-elle aussi celle que je rêve pour une digne compagne de mes jours ? C'est que j'ai vécu de votre vie, c'est que j'ai été nourri de votre sainte parole, c'est que j'ai appris de vous à aimer le bon, le beau et le vrai. J'estime la richesse en ce qu'elle peut servir à faire des heureux, mais je crois que c'est au travail que je dois demander ces biens passagers, et non à celle dont je voudrais devenir l'appui et l'ange gardien. Vous avez lu dans mon âme, comme vous faisiez si bien quand j'étais enfant et quand vous saviez si bien me dire, en me regardant au front, mes plus secrètes pensées ; oui, vous avez dit vrai. Aujourd'hui, votre vie est calme, vous n'avez plus besoin de mon secours. Mon instinct me porte à me dévouer, à servir, à être utile. Je me demande quelquefois à quoi sert mon travail s'il ne profite pas à quelque être qui attend ce secours ; à quoi servent mes veilles, si elles ne servent pas à protéger le

sommeil de ceux qui reposent ; à quoi sert ma vie, si je ne vis que pour moi.

— Cher fils, quand on se complaît dans ces réflexions, qui ont quelquefois leur danger, on est bien près de trouver celle que la Providence vous réserve, et peutêtre même on l'a déjà rencontrée.

— Suis-je donc encore votre petit enfant, bonne mère, et est-ce sur mon front que vous avez lu mon secret, dont je n'aurai d'autre confident que le cœur de ma mère?

— Georges, dit la mère après avoir écouté le récit de sa rencontre et de son voyage à Saint-Germain, mon fils, tu as pour beaucoup de choses la raison et l'expérience d'un homme, ta raison t'a émancipé ; mais ton bon cœur, ton dévouement, ton besoin de sacrifices, pourraient peut-être t'entraîner dans des entreprises regrettables. Ce que tu me racontes de l'intérieur de ces deux jeunes personnes est certes intéressant et honorable. Tu as bien la recommandation d'une personne qui les connaît indirectement ; mais toi, tu ne connais encore ni elles, ni leur relations, ni leur famille, ni la cause de leur malheur. Remarque bien que ce n'est pas une opposition, cher fils ; tu ne partiras pas d'ici sans avoir mon consentement et ma bénédiction pour toi et pour celle que tu préfères, pour celle dont l'image était gravée dans ton esprit avant même que sa personne te fût connue ; mais prends garde à ce mirage de ton imagination. C'est une prière qu'il me reste à te faire : tiens-toi quelque temps dans une sage retenue ; ne promets rien, observe, garde ton secret dans ton cœur, sois utile à celle à laquelle tu veux

dévouer ta vie ; mais surtout sois prudent, garde ta dignité et ton indépendance, et si, après une année d'épreuve, tu portes le même jugement, alors prends-la pour femme, et tu auras rempli tous mes vœux. Voilà cependant mon consentement} cher fils, il était préparé, car je ne voulais pas qu'un accident ou une maladie vînt retarder tes projets.

Et elle atteignit dans un secrétaire une enveloppe qui contenait un blanc-seing.

Georges y trouva aussi quelques billets de mille francs.

— Ils sont à toi, et bien à toi, cher fils ; ce sont tes épargnes que tu m'as envoyées dans des temps difficiles ; la fortune, devenue moins contraire, m'a permis de te les réserver.

— De grâce ! dit Georges ; c'était avec bonheur que je vous consacrais mes premiers travaux, faible compensation de tout ce que vous avez fait pour nous élever, chère mère ; ne m'ôtez pas ce bon souvenir.

— Eh bien, dit la mère, je garde cette pieuse épargne, mais je la donne à ta chère Jeanne pour monter son ménage. Tu seras son trésorier. Maintenant, j'ai dit. Tu le vois, je ne te donne en dot qu'un conseil de mère. Et souviens-toi pourtant que, si les circonstances l'exigent, tu peux te marier demain, et que, présentée par toi, ta femme sera reçue ici comme mon enfant.

Georges promit à sa mère d'agir avec la prudence qui lui était recommandée, passa quelques jours près d'elle avec ses sœurs, qui étaient venues le rejoindre, les pressa une dernière fois dans ses bras, et partit plein de joie et d'espérance.

XYIIL

déjà!

Les huit jours de grâce accordés par M. Wolff n'étaient pas écoulés. Georges avait employé cette vacance à satisfaire les plus doux penchants de son cœur ; il avait trouvé un but pour sa vie. Il n'avait pas voulu garder un jour cette pensée nouvelle sans se confesser aux pieds de sa mère. Va-t-il maintenant revoir son bienfaiteur et reprendre avec ardeur, avant le délai fixé, un travail qui aura désormais un nouveau stimulant? Nous le pensions d'abord.

Mais alors pourquoi le rencontrons-nous, le lendemain, errant à l'aventure à l'entrée de la forêt de Saint-Germain, dans ces premiers groupes de beaux arbres et d'aubépine d'où l'on aperçoit la petite maison blanche, avec ses pampres et ses grands rosiers qui étendent jusqu'au faîte leur riche tapis vert chargé de fleurs? Pourquoi? Le sait-il lui-même?

Comme la parcelle d'or va, par un travail silencieux et sûr, se joindre au filon d'or ; comme la goutte de rosée va, par une pente inévitable, se joindre au ruisseau limpide ; comme l'aimant, par une volonté éternelle, aspire vers le pôle, ainsi le cœur cherche l'amitié, ainsi le fort devant

Dieu cherche le faible, ainsi l'homme pur cherche le vrai, ainsi le méchant, hélas ! reconnaît son pareil à des signes certains et forme société avec lui ; tout s'attire, tout s'enchaîne, et l'homme, qui croit agir par sa volonté, est conduit sûrement vers le bien s'il écoute la conscience et le devoir ; vers le mal, s'il écoute son égoïsme et ses mauvaises passions.

C'est pour cela que Georges au cœur d'or, dans le plus beau pays du monde, sous les arbres séculaires qui le protégeaient de leur ombre, aspirant la brise caressante, se reposait dans sa force et regardait la maison blanche à travers les buissons, et se disait : Travaillez et priez, pauvres enfants, je vous garde ; Dieu et ma mère l'ont permis.

Il croyait cependant, le sage Georges, que la vue de la maison blanche suffirait à son amitié, et qu'il allait repartir avec courage en emportant pour gage une rose des bois qui se penchait vers lui, semblable à celle que Jeanne portait dans ses cheveux quand elle s'offrit pour la première fois à sa vue.

Mais alors, Georges, pourquoi vous trouvez-vous assis dans la salle basse, en tête-à-tête avec madame Blanchemain, devisant gravement avec elle sur la nourriture la plus saine et la plus convenable à donner à ses serins, dont elle faisait le ménage ? Vous faites l'école buissonnière, mon enfant, et vous ne savez pas vous-même comment vous êtes entré ici.

Vous êtes revenu de la forêt par le parterre pour passer plus près de la maison blanche ; la porte était ouverte, madame Blanchemain était sur cette porte ; vous avez

voulu passer en saluant, ce qui n'était pas adroit ; elle vous a rappelé, la bonne dame, et vous voilà pris ; vous l'avez voulu.

— Monsieur Georges, vous voilà donc de nos côtés ? lui dit-elle. On a bien parlé de vous, là-haut. Ces dames sont à l'église. Ce n'est pas qu'elles soient dévotes plus qu'il ne faut, mais c'est une bonne habitude pour des jeunesses. Et, après ça, les gens, qui s'en dispensent, disent qu'ils n'ont pas le temps. Eh bien, savezvous, monsieur Georges, j'ai remarqué que ceux qui vont à l'église se lèvent matin, ont toujours leur ménage fait avant les autres, et y trouvent encore leur compte. Moi, j'ai été à la messe de six. Vous voyez, mon petit ménage est fait depuis longtemps ; il ne me reste que ces pauvres serins, qui m'attendaient avec impatience. Ah ! les gourmands ! ils sont bien contents dans cette saisonci, parce que c'est le plantin, et ça les fait chanter comme des séraphins. Chantez, pauvres petit bêtes, vous ne manquerez de rien tant que je serai là. Ah ! dame, monsieur Georges, voilà comme on devient quand on est vieux et qu'on n'a pas d'enfants : on s'attache comme ça à des pauvres animaux dont on prend soin. Après ça, moi, j'ai plus de bonheur : j'ai mes petites voisines, c'est comme les enfants de la maison ; ça anime mon ménage, qui, sans cela, serait un peu triste, bien que je sache toujours m'occuper, comme vous voyez. Mais vous prendrez bien quelque chose ; vous n'avez pas déjeuné? Écoutez-moi bien, nous allons déjeuner ensemble. Vous nous avez rendu assez service pour nous donner encore cette marque d'amitié. (Georges fît un

signe d'assentiment.) Je dis à nous, car ce que vous avez fait pour elles, c'est bien comme pour moi, et vous avez bien trouvé la plus noble manière de les obliger, c'est de leur donner de l'ouvrage ; car ici ce n'est pas facile, et, comme disent leurs amis, c'est à Paris qu'on trouverait bien à s'occuper. Mais elles n'ont pas voulu quitter le pays de leur mère, et elles veulent vivre ici sous les yeux de quelques anciens amis.

Et elle continuait, tout en causant, à mettre son couvert.

—Vous aurez des œufs frais et du bon café. Je me suis accoutumée à le soigner, parce que c'est la seule chose qu'elle aime, cette petite Jeanne. Quand elle a travaillé tout le jour et qu'elle vient ici à la veillée, je lui en donne une petite tasse, et puis elle s'endort sur le grand fauteuil que voilà, pendant que sa sœur fait de la couture. Moi, j'en prendrais le soir dans un dé à coudre, du café, je ne pourrais pas fermer l'œil ! Mais la jeunesse!... En la regardant comme ça dormir si calme, moi et sa sœur nous admirons tout bas .eette bonne et franche nature, car nous la couvons comme notre enfant. Eh bien, après ça, cette enfant-là, c'est encore l'homme de la maisou pour le courage et la résolution. Sa sœur Anna, qui l'emporterait bien sur ses bras, tout endormie, comme une plume, est bien plus craintive et ne ferait rien sans la consulter.

Le petit couvert était mis avec une extrême propreté. Madame Blanchemain plaça Georges en face de la fenêtre. Le sol étant élevé de quelques marches, on dominait de là le parterre, et, par les trouées du feuil-

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lage, on apercevait l'immense horizon et les montagnes bleues.

Georges, bien que fort instruit, ne souffrait pas de la compagnie des gens simples, quand il les trouvait naturels et obligeants, car il mettait les qualités du cœur bien au-dessus des conventions qui régissent les relations factices du monde. C'était donc avec reconnaissance qu'il jouissait de cette hospitalité improvisée et du spectacle admirable que lui offrait la fenêtre entr' ouverte et bordée de roses qui penchaient leur tête curieuse jusque dans la salle. Et puis, qui sait s'il ne commençait pas déjà son rôle d'observateur, et s'il n'espérait pas puiser à une source si facile des renseignements sur la vie passée de ses protégées ?

— Comment trouvez-vous ces œufs-là? J'espère qu'ils sont cuits à point ! Ce son des cochinchines. Ça pond en toute saison. Je vous mènerai voir ma basse-cour, au fond du petit jardin.

Quand le café si vanté fut servi, avec un pot d'excellente crème, Georges ramena la conversation sur les jeunes dames.

— Vous avez connu leur mère ? dit-il.

— Oui, je l'ai bien connue, répondit madame Blanchemain, et, comme j'étais sa meilleure amie, c'est près de moi qu'elles ont voulu vivre, car nous pouvons en parler souvent.

Madame Duval, restée veuve, avait retiré des affaires de son mari une somme qui, avec son travail, pouvait lui suffire pour élever ses enfants. Elle eut l'imprudence de confier cette somme à des mains douteuses. Elle eut

bien des soucis et des inquiétudes, non pour elle, mais pour ses filles. Les maladies vinrent ensuite, et puis la faiblesse, et puis le malheur. — Je ne puis, voyez-vous bien, raconter la fin de cette histoire. Jeanne avait seize ans, Anna en avait dix-neuf; elle me les a recommandées, mais elle n'a pu me donner quelques éclaircissements dont j'avais besoin sur l'état de ses affaires. Les pauvres enfants étaient bien hors d'état de s'en occuper. Tout leur a manqué à la fois. Vous n'avez peut-être pas vu cette boucle blanche qui court à travers le chevelure noire de Jeanne ; elle a poussé en une nuit. Je promenais ces deux figures pâles et désolées dans les grandes avenues de la forêt, pour fatiguer leurs membres et reposer leur pauvre esprit ; je n'en tirais pas une parole.

Enfin, la religion, l'amour du travail, le désir de répondre aux volontés de leur mère, leur ont fait un peu reprendre courage, et j'attendais toujours pour elles le secours de la Providence, en laquelle j'ai foi entière, quand le bon Dieu vous a envoyé ; car, aussi vrai que voilà un œuf de cochiu chine, vous êtes un honnête et digne jeune homme, monsieur Georges. Je me connais en physionomie, et moi, qui réponds d'elles devant leur mère, je vous recevrai de tout cœur, comme elle le ferait elle-même si elle était encore là pour les garder. Mais ces demoiselles sont rentrées ; que ne montez-vous voir un peu les belles peintures qu'on vous prépare? J'ai vu apporter des fleurs magnifiques ; on doit travailler dur là-haut. Surtout ne dites rien de ce que je vous ai raconté : leur douleur est si sainte, qu'elles ne

permettent pas à tout le monde d'en parler, et elles ont la fierté de leur malheur. Ne soyez pas longtemps, et vous reviendrez me voir ; pendant ce temps-là je vais ôter mon petit couvert et mettre tout en ordre, car je ne peux rien laisser traîner. Chacun a son petit travers.

Georges la remercia et monta avec crainte l'escalier qui conduisait au petit appartement du premier. Il frappa timidement, ouvrit, et, dans une chambre toute garnie d'études, il se trouva en présence de Jeanne, assise devant une table chargée de fleurs.

Elle se leva très-pâle, s'appuya sur le dossier de sa chaise. Déjà! dit-elle d'une voix altérée.

— Mademoiselle, dit Georges, ce mot est tout simple de votre part et vous est bien permis. L'impression pénible qu'il produit sur moi ne doit pas vous arrêter. Vous me rappelez par ce seul mot à mon devoir. Je croyais qu'il m'avait été accordé de venir voir vos travaux ; mais j'aurais dû attendre vos ordres, ou au moins vous en demander la permission. Veuillez me pardonner.

Et, saluant avec un triste regard, il se retira.

Aussitôt qu'il fut parti, Jeanne, restée en présence d'elle-même, retomba sur sa chaise et se mit à réfléchir sur cette apparition inattendue. Elle avait craint de

faire une faute en recevant ce jeune homme, seule dans sa chambre : Anna n'était pas encore rentrée. Elle comprit qu'elle s'était encore plus avancée par ce seul mot. En effet, si Georges eût été pour elle un indifférent, quoi de plus simple que de lui laisser voir son dessin, de lui demander tout naturellement quelques avis et de le reconduire avec la politessse qui convient ? Mais le congédier, n'est-ce pas lui dire au contraire : Vous êtes pour moi autre chose qu'un amateur de peintures, vous ne venez pas pour voir des fleurs, mais pour me voir, je le sais ; je vous attendais, et je ne dois pas le laisser paraître : C'est déjà vous! Elle tomba dans la tristesse et le découragement ; sa sœur, en rentrant, la trouva très-changée, et eut peine à comprendre ce qui était arrivé. Le soir, Jeanne se coucha avec un peu de fièvre.

Georges, de son côté, avait été fort ému de cette froide réception; il prit à peine congé de madame Blanchemain, qui lui dit en riant:

—On ne se plaindra, pas que vous faites vos visites trop longues.

Et il rentra dans les allées ombrées de la forêt, qui étaient le lieu préféré de ses réflexions.

Il s'arrêta aux pieds de la Vierge noire, image vénérée qui protège un carrefour de la forêt, comme pour prendre Marie à témoin de la sagesse de ses projets. Et alors la lumière commença à se faire dans son esprit.

— Si je n'étais rien pour elle, se disait-il, elle m'aurait reçu comme tout le monde ; elle a craint ma présence, sa pâleur laissait voir une impression profonde ; elle

y 4 UNE AMIE.

pensait à moi peut-être et à cette petite épingle qui est déjà comme un lien entre nous.

Enfin, jamais homme ne se trouva plus heureux d'avoir été congédié par un mot de reproche. De plus, il comprenait qu'il était l'offensé et qu'il aurait tout l'avantage dans le silence qui allait suivre cette rapide entrevue.

Il se rappelait alors l'attitude de la jeune fille, penchée sur le dossier de sa chaise, et les contours de sa taille flexible, que des liens inutiles ne paraissaient avoir jamais offensée ; il revoyait ce bouquet de fleurs qui s'élevait à côté d'elle ; et, se berçant de ses souvenirs, il retourna à Paris pour reprendre avec confiance sa vie active et dévouée.

Que s'était-il passé chez M. Wolff depuis que nous avons quitté l'hôtel de la Chaussée-d'Antin pour suivre Georges dans ses aventures?

Madame Wolff était embarrassée du rôle qu'elle avait joué dans le jardin d'hiver et blessée de l'audace dont elle accusait Georges ; l'air soucieux de son mari, le départ précipité de Georges, lui donnaient mille craintes. Le remords l'agitait et altérait sa santé ; elle restait dans

sa chambre, étendue sur un divan, et Borghèse la gardait à vue, craignant quelque confession inopportune.

Après le retour de Georges, lorsque Borghèse supposa que son amie était assez punie de sa légèreté, elle lui dit:

— Louise, vous me cachez vos peines : c'est quelque contrariété qui vous rend malade ; ne pouvez-vous donc vous accoutumer aux coups d'épingle de lady Wilson? Que vous est-il arrivé ?

— Chère Borghèse, dit madame WolfF, ce n'est pas lady Wilson qui est la cause de mon indignation, c'est... vous ne pourrez le deviner. . . Mais vous avez toute ma confiance ; vous m'avez donné tant de marques de votre bonne amitié, qu'il faut bien que vous écoutiez ma plainte et que vous me donniez conseil. Pour tout vous dire, et c'est à vous seule, si indulgente et si bonne, que j'ose confier ce secret, vous vous rappelez cette ridicule gageure ?

— Quoi donc ? reprit Borghèse d'un air étonné.

— Eh bien, cette sotte épingle avec laquelle on a trouvé moyen d'occuper toute la maison. Vous-même, ne m'avez-vous pas défiée comme les autres ?

— Oui, et le grand mal ? Je me souviens à présent que vous avez perdu et que vous avez loyalement payé à lady Wilson les quelques louis qui formaient l'enjeu. Vous en repentez-vous ? Lady Wilson, malgré ses travers, est charitable, et cet or a profité à une pauvre famille ; j'en ai la preuve.

— Aussi n'est-ce pas cet enjeu que je regrette ; mais, puisque vous ne comprenez rien, Borghèse, il faut bien

tout vous dire : j'ai gagné le pari, et voilà cette méchante épingle, dont je ne sais que faire et que je pourrais croire ensorcelée, aux tourments qui m'agitent depuis cette détestable gageure.

— Et depuis quand, Louise, payez-Tous les paris que vous gagnez ? Pourquoi êtes-vous si généreuse ?

— Parce que c'est avec vous seulement, Borghèse, que je veux convenir que j'ai gagné, parce que vous êtes bonne et indulgente, parce que vous me connaissez, et parce que votre M. Georges, que vous avez pris pour un saint, est un homme entreprenant et audacieux dont il faut vous méfier. Je rougirais de raconter à tout autre ce qui m'est arrivé.

Bon Dieu ! qu'est-ce que Cela ? dit Borghèse d'un air surpris, et que vous a-t-il donc fait, ce pauvre jeune homme ?

— Eh bien, cet innocent a profité de ce que j'étais à moitié endormie de ses discours pour... pour m'embrasser dans le jardin d'hiver.

— Ah ! c'est fort plaisant ! reprit Borghèse ; mais voyez donc cet écolier qui embrasse les clames, toutes les portes ouvertes !

— Vous pouvez en rire, Borghèse, et alors vous serez comme les autres ; moi qui vous croyais meilleure et plus charitable ! Croyez-vous que, si j'avais pensé m' exposer à une telle insolence, je lui aurais marchandé cette belle relique ? — Mais ce n'est pas tout. C'est bien innocent, n'est-ce pas, tout ce qui s'est passé ? Eh bien, tout cela peut être mal interprété et mal raconté. Avez-vous remarqué l'air brusque et soucieux de M. Wolff ? Et com-

ment m'expliquerez-vous ce départ précipité de Georges ? Est-ce un drame du Gymnase dans lequel on me donne un rôle? suis-je donc une épouse infidèle, parce qu'un impertinent s'est permis de me toucher de ses lèvres ? Et mon séducteur est-il puni de son bonheur par son exil? — Tout cela est parfaitement ridicule. Chère Borghèse, vous pouvez répondre de moi, vous savez l'estime, l'attachement que j'ai pour M. Wolff, vous connaissez toute ma vie. Il faut que vous veniez avec moi, que nous racontions cette pitoyable histoire, et qu'on sache bien que le pur, le sage Georges, embrasse sans façon et par surprise la femme de son protecteur.

— Mais enfin, dit Borghèse, on n'embrasse pas une femme à propos de rien ; je me suis trouvée dix fois avec lui, il est venu chez moi faire de la musique, et, comme tout le monde, je l'ai trouvé respectueux et presque intimidé dans le tête-à-tête ; voyons, vous avez fait quelques frais pour en venir là?

— Mon Dieu ! presque rien ; j'étais piquée au jeu ; vous savez, j'aime à réussir dans mes entreprises, et, je ne sais pourquoi, je tenais à cette épingle ; et alors...

— Et alors ? dit Borghèse.

— Alors j'ai détaché une fleur de grenadier ; je lui ai offert cette fleur pour son épingle, dont le prix, par un enfantillage que je ne m'explique pas, augmentait en proportion de sa résistance.

— Et puis ?

— Et puis, continua madame Wolff, j'ai mis cette fleur

à ma ceinture, et pendant que je dormais...

— Vous dormiez, Louise ? Et vous croyez tout cela

bien innocent? Vous voyez pourtant où cela vous a conduite !

— Je ne le sais que trop ! dit madame Wolff; mais ce n'est pas de la morale que je vous demande, Borghèse, c'est un moyen de sortir de cette sotte position.

— Le moyen, le moyen, je l'aurais bien, reprit Borghèse ; mais c'est à deux conditions, et la première déjà vous paraîtra intolérable.

— Qu'est-ce donc encore ?

— Ma chère Louise, c'est d'écouter un sermon en trois points.

Madame Wolff s'étendit sur son divan d'un air découragé.

Borghèse se plaça sur un fauteuil, devant elle, d'un air magistral.

— Ma chère fille, dit-elle, vous êtes bonne, vous êtes sage, vous aimez votre mari, qui est le plus dévoué et le plus généreux des hommes, vous avez tous vos loisirs, vous pouvez vous créer des occupations utiles et charmantes, vous êtes dans la position la plus enviée, car vous avez le rare privilège de pouvoir distribuer vos libéralités sur ceux qui souffrent. Eh bien, comment employez-vous votre temps? A des puérilités, à entendre des paroles inutiles, à encourager des médisances, à combiner des entreprises aventureuses, comme celle dont vous ne pouvez sortir, à provoquer par vos coquetteries l'attention d'un innocent tout occupé de ses devoirs. En avez-vous compris le danger?

— Eh ! chère Borghèse, vous le savez bien, puisque je vous appelle à mon secours.

— Et maintenant, dit Borghèse, autre condition : si je vous tire de ce péril, me pardonnerez-vous tous les moyens que j'ai cru devoir employer, moi, que vous aviez défiée de protéger Georges sous mon aile blanche ? Et me promettez-vous encore d'être pour ce jeune homme comme une mère sage et prudente ?

— Vous savez bien que je vous promets tout ce que vous voudrez. Mais parlez donc, méchante amie !

— Eh bien, sachez que je veillais sur vous, car ce n'est pas sans danger qu'on s'endort sous les myrtes en fleur. Aujourd'hui, je vous rends le baiser que je vous ai pris et la fleur que vous me reprochez tant.

Et elle jeta à ses pieds une grenade fanée.

— C'est moi, votre Borghèse, qui suis cet impertinent dont vous avez à vous plaindre. Le pauvre Georges en est bien innocent ; il était déjà loin, tant il redoutait vos enchantements ; et quant à l'épingle dont je vous ai fait hommage, je vous prie de croire qu'elle n'est pas sorcière.

— Je suis furieuse ! dit madame Wolff, trop heureuse de ce dénoûment. — Mais pourquoi m'avez-vous si longtemps laissée souffrir et faire mille suppositions sur le départ de Georges ?

— Pour vous punir et pour le venger, dit sérieusement Borghèse. ,

Les deux amies s'embrassèrent et se promirent le secret.

Madame Wolrï était guérie. Le soir, au salon, tout le monde était en bonne humeur. Madame Wolff, suspendue au bras de son mari, reçut Georges avec une

amitié toute maternelle ; il eut les honneurs de la soirée ; on lui fit raconter ses voyages. M. Wolff le félicita et témoigna l'intention de l'intéresser à ses affaires. Le calme et la sagesse étaient rentrés dans cette maison, grâce à la prévoyance d'une amie.

Georges se remit au travail avec un double courage, car, d'une part, il sentait tout ce qu'il devait à M. "Wolff de dévouement et d'efforts, et, de plus, il avait maintenant des plans bien arrêtés pour son avenir. Toutes ses réflexions le confirmèrent dans l'excellente opinion qu'il avait conçue de ses protégées, et le congé qui lui avait été signifié, loin de le blesser, augmentait toutes ses espérances.

Ce fut donc avec une nouvelle ardeur qu'il entreprit de se remettre au courant des affaires toujours actives et prospères de la maison Wolff. Les nuits sans sommeil nr lui étaient pas pénibles, car il se disait en travaillant : Je sais maintenant à qui profiteront mes veilles.

Quelques jours se passèrent ainsi ; et puis, un matin, Georges reçut une lettre portant le timbre de Saint-

Germain et dont l'écriture tremblée ne lui était pas connue.

Rien dans le caractère de Georges ne put autoriser à l'accuser de fatuité, et cependant il faut avouer qu'il attendait un peu cette lettre. En voici le contenu :

"Mon cher monsieur Georges,

"C'est bien heureux que vous m'ayez laissé votre adresse, car j'avais bien besoin de vous écrire, et je ne veux pas en parler à nos voisines.

" Qu'avez-vous donc fait, monsieur Georges, vous qui m'avez, par votre air modeste et par votre bon cœur, inspiré tant de confiance ?

" Je vous ai engagé à monter voir mes chères enfants, et je ne sais ce qui s'est passé. Nous n'avons pu rien tirer de Jeanne, que vous avez trouvée seule, et qui est, depuis ce moment, toute triste et toute malade.

"Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'on oblige les gens, on leur doit encore plus d'égards et de respect. Je veux croire que vous n'avez rien à vous reprocher.

"Si votre conscience est tranquille, venez me voir dimanche matin, car j'ai à vous parler sérieusement et confidentiellement. Nous serons seuls.

"Espérant que vous êtes toujours digne de notre amitié, je vous salue de cœur.

" Ve Blanchemain."

Le dimanche matin, Georges, heureux de ce rappel, mais préoccupé de la santé de Jeanne, était à la porte de la maison blanche.

— Arrivez donc, méchant garçon! dit madame Blanche-

main, j'ai bien des choses à vous dire pendant que nous sommes seuls. Dites-moi franchement, monsieur Georges, ceci est bien entre nous, dites-moi, comme si vous parliez à votre mère ou à la mère de Jeanne, qu'avez- vous dit à cette pauvre enfant, que lui avez-vous fait pour qu'elle soit dans ce triste état ? Yous avez passé par l'église pour entrer dans cette maison des anges ; vous aA^ez passé par la piété pour gagner leur estime ; elles sont vos obligées, je vous l'ai dit. Ceci vous imposait de grands devoirs et une réserve dont je vous créais bien capable, moi qui ai la prétention de me connaître en physionomie. Pourquoi avez-vous abusé de l'entrée que vos affaires vous ont donnée dans cette pauvre maison pour y jeter le trouble? Répondez-moi tout de suite. Si vous vouliez seulement former une de ces liaisons frivoles dans lesquelles tant de jeunes gens perdent leur présent et leur avenir, que ne vous adressiezvous aux personnes de bonne volonté, comme vous en avez dans votre Paris ? Si vous veniez seulement pour affaires, comment êtes-vous parvenu à nous faire plus de mal que vos générosités ne nous ont fait de bien ? Vous avez pourtant l'air d'un bon et honnête garçon ; mais parlez, parlez donc, que je sache si vous êtes l'ami que la Providence nous réservait ou un ennemi qui a pénétré sous notre toit au nom de la charité. Et ne croyez pas pouvoir me tromper, ajouta-t-elle en prenant une prise de tabac et en le regardant fixement.

— Rassurez-vous, reprit Georges en souriant, dès qu'il put prendre la parole, je n'ai rien à me reprocher, et je suis toujours digne de votre amitié et de la leur. La

physionomie de Jeanne, son talent, ce que m'en a dit encore un homme honorable comme M. Redouté, m'ont d'abord inspiré autant d'estime que de respect pour cette personne. Tout ce que j'ai vu ici n'a pu que confirmer mon opinion ; le lieu même où j'ai rencontré Jeanne à Saint-Germain vous était une garantie de ma conduite. Lorsque vous m'avez engagé à monter chez elle l'autre jour, elle a paru fâchée d'un si prompt retour, et, sur un seul mot qu'elle a prononcé, je me suis retiré en m'excusant, et j'ai promis de ne me présenter qu'avec sa permission. Que pouvais-je faire ? Et ne croyez pas que j'aie gardé le moindre ressentiment de cette froide réception. J'ai appris à estimer Jeanne encore pour cette susceptibilité bien naturelle et pour cette réserve prudente, et j'étais aussi heureux de partir que d'autres auraient été empressés de rester. Vous voyez, chère madame Blanchemain, que je suis peut-être encore celui que vous attendiez pour secourir et aimer vos enfants ; vous voyez que je ne suis pas indigne de votre confiance et de votre hospitalité.

Et il lui tendit la main.

— Eh bien, mon enfant, vous soulagez mon pauvre cœur, dit madame Blanchemain en lui prenant la main et en la gardant dans ses deux grosses mains ; mais, dites-moi, maintenant que voulez-vous faire? Car je commence à voir clair dans la pensée de Jeanne, grâce à vos explications. Avez-vous songé à votre avenir? Vous rencontrerez dans le monde des occasions avantageuses d'établissement, et, si vous commencez ici des relations, basées, tant que vous voudrez, sur l'estime et

le respect, qui sait si la pauvre Jeanne ne gardera pas de cette liaison passagère un attachement sérieux, et si tous ne l'exposez pas involontairement à de tristes mécomptes? Ne vaut-il pas mieux parler de tout cela entre gens raisonnables avant de s'avancer dans un chemin où il est si difficile de reculer ?

— Chère madame Blanchemain, dit Georges, vous avez parlé de la Providence, et j'y crois aussi ; je crois que c'est elle qui m'a mis en présence de Jeanne ; je crois que cette liaison répond aux plus doux besoins de mon cœur. Je sais que ma mère ne mettra pas obstacle à mes projets, je vous en donnerai la preuve. Mais il ne m'appartient pas de déclarer, quant à présent, mes intentions, et j'espère que vous me saurez gré de cette prudence. Vous serez ma confidente, et vous m'aiderez à préparer le bonheur de Jeanne. J'aurai bien besoin de vous pour la rassurer, et nous ferons, entre nous, si vous voulez, un complot pour lui créer un avenir.

— Voilà qui est bien parlé, dit madame Blanchemain. Maintenant il faut monter consoler les affligées, et prenez conseil de votre raison et de votre cœur pour ne pas les offenser en voulant les servir.

Madame Blanchemain entra la première.

— Mon enfant, dit-elle à Jeanne, qui était encore seule, je vous amène M. Georges, qui voudrait bien savoir où en sont vos peintures.

Georges entra et présenta sa main avec un regard qui implorait pardon. Jeanne avança sa main avec franchise et empressement.

— J'avais besoin de vos conseils, lui dit-elle.

Et elle retomba un peu pâle dans son grand fauteuil.

Georges remarqua alors que tout, dans cette chambre, était encore comme le jour où il y avait fait une si courte apparition. Le même dessin était sur la table ; le même bouquet, si frais, si brillant l'autre jour, penchait maintenant ses fleurs fanées le long d'un grand verre élancé qui supportait les tiges mourantes, et Jeanne elle-même, avec ses traits altérés par la souffrance, n'était-elle pas comme une fleur épuisée? Elle se remit cependant presque aussitôt, ses yeux reprirent de la vie.

— Cette semaine, je n?ai pu rien faire, dit-elle ; je n'étais pas bien, mais je me sens mieux ; et puis j'avais peut-être besoin de vous consulter. Quel malheur! à présent ces pauvres fleurs ne peuvent plus nous servir.

Et elle les relevait avec pitié.

— Je vais en chercher d'autres, dit Georges, car il faut avancer nos affaires et réparer le temps perdu.

— Allez vite, dit madame Blanchemain, et le déjeuner sera prêt quand vous allez revenir.

Une heure après, la famille, quel doux nom à improviser ! Anna et Jeanne, madame Blanchemain et Georges, étaient réunis dans la salle basse. La confiance et la sérénité étaient sur toutes les figures. Georges, telle est la puissance du sacrifice, vida sans répugnance apparente et jusqu'à la lie l'espèce de calice que madame Blanchemain avait déposé devant lui. Ce fut le triomphe du vin de Mareil.

— Il se laisse boire, dit la bonne dame avec satisfaction, mais il est encore meilleur avec de l'eau.

Un jardinier arriva et rangea dans la salle à manger

un choix des plus belles fleurs. Le déjeuner fut très-gai et très-amical.

Quand le café fut servi, Jeanne, qui n'avait rien voulu

prendre depuis quelques jours, ne refusa pas la belle

tasse à filets d'or que madame Blanchemain lui versa

avec un soin tout particulier, en y ajoutant le dessus du

■ pot de crème.

— C'est notre enfant gâtée, dit-elle à Georges. Maintenant nous allons vous mener faire un tour dans notre parc. Il n'y a que la porte à ouvrir.

En effet, la famille se trouvait quelques moments après sous les dômes verdoyants de la forêt. Vous connaissez l'Etoile des neuf routes, la Butte du Houx, le Val, lieux charmants, splendide nature qui s'embellissait encore du contentement des nouveaux amis ! Georges donnait le bras à madame Blanchemain ; les deux sœurs marchaient à côté ; quelquefois on se séparait. Quand on fut près du château du Val, on fit une, halte au versant de la colline, et un spectacle ravissant charmait le regard. La solitude, le silence, tout agissait sur l'imagination. Georges se trouvait assis près de Jeanne, et ils n'avaient rien à se dire. Ne lui avait-elle pas donné la main, ne lui avait-elle pas dit, en élevant vers lui un regard profond : J'avais besoin de vos conseils ? Tout était là.

Selon la coutume des promeneurs qui visitent cette partie de la majestueuse forêt, on sortit par la grille royale. Il y a là une transition qui frappe tous les visiteurs, et qu'on ne trouve peut-être en aucun lieu du monde.

On sort du demi-jour, on quitte l'aisle mystérieux des ombrages sombres comme les chapelles basses d'une cathédrale aux vitraux coloriés, et on se trouve en présence d'une immensité radieuse. On a devant soi le ciel ouvert, et, du plateau circulaire et élevé qui domine le paysage, on voit sous ses pieds la terre des vivants, avec son grand fleuve qui l'arrose, ses nombreux villages qui l'animent, ses champs fertiles qui donnent le pain et le vin, ses bois qui donnent l'ombre pour l'été, le feu pour l'hiver, ses collines gracieuses qui décorent l'amphithéâtre. On revient ainsi en suivant ce spectacle changeant jusqu'au parterre et au vieux château.

Il fallut cependant songer aux affaires sérieuses ; on discuta gravement ; on groupa les fleurs pour faire des harmonies ou des oppositions, selon le principe du maître ; on aida la nature, on devisa en travaillant dans cette chambre, où tout respirait le goût et l'art, au milieu de la sainte pauvreté. Ainsi une coupe de cristal portait pour guirlande un chapelet à gros grains et formait par sa disposition un groupe gracieux. Quelques livres familiers de nos meilleurs et plus chastes auteurs disaient la préférence des personnes du logis ; des albums rappelaient les sites intéressants de la forêt. Un portrait de femme, pastel excellent, digne de Latour, était suspendu à la meilleure place ; il fixa l'attention de Georges.

— C'est le portrait de ma mère, dit Jeanne ; comme les yeux sont bien ! On dirait qu'il vous regarde.

On n'en dit rien de plus.

108 l'exil.

Que le temps passait vite ! Georges se leva : il fallut partir.

Jeanne se leva aussi et lui tendit la main.

— Déjà! lui dit-elle, en osant sourire.

C'était comme une expiation du mot cruel de l'autre jour. Et on se sépara, non sans convenir qu'on se reverrait le dimanche suivant pour inspecter les travaux de la semaine et en préparer de nouveaux.

Madame Blanchemain, en le reconduisant, lui dit tout bas:

— Je suis contente de vous. Bon courage, vous avez fait aujourd'hui un bout de chemin.

Tout, dans la nature, selon la loi de Dieu, doit suivre une marche de progrès ou de décadence ; rien n'est stable, rien n'est immuable : le soleil, pâle à son lever, aspire au zénith et retombe éteindre ses feux dans les flots ; la mer frémit, puis s'agite, puis élance son écume jusqu'au sommet des falaises, puis, comme épuisée de ses vains efforts, elle n'est plus qu'un miroir ou l'alcyon reflète son image ; les plantes,, animées par la sève du printemps, dressent vers le ciel leur tige vigoureuse, jusqu'à ce que les ardeurs de l'été les dessèchent et les

l'exil. 109

rendent le jouet des vents. Pauvres humains ! il en est ainsi de vos sentiments, la raison n'est pas toujours un guide suffisant pour les retenir dans de sages limites.

C'est pour cela que les visites de Georges devenaient chaque dimanche plus intimes. C'est pour cela que, par un beau soir du mois d'août après une promenade rêveuse dans la forêt, Georges était assis près de Jeanne clans la chambre de travail. Anna touchait de l'orgue dans la pièce voisine ; elle exécutait sur cet instrument, qu'une amie lui avait prêté, une de ces lentes mélodies dans lesquelles on retrouve comme l'écho de ses sentiments les plus tendres. La fenêtre était entr'ou verte, et tous les parfums des grands bois entraient par bouffées tièdes, et joignaient leur action énervante à l'impression de l'orgue, dont les sons imitent avec tant de vérité la voix plaintive de l'homme.

— Vous ne dites rien, Georges, dit Jeanne, et cependant nous sommes réunis, et, lorsque je vous refusais cette main, vous me disiez que vous seriez heureux lorsqu'elle serait dans la vôtre ; et cependant vous la tenez, cette main, et vous la gardez presque malgré moi. Pourquoi avez-vous perdu cette gaieté, cet entrain d'un homme courageux ? Pourquoi votre regard est-il plus triste à mesure que vous me regardez ! " Mes yeux ontils du mal pour en donner aux autres?" comme vous nous lisiez l'autre jour dans ce livre où nous avons encore tant de bonnes choses à relire ! Voilà comme je voudrais vous voir toujours: tenant un livre ou un craj^on. L'oisiveté ne vous vaut rien. Prenez-moi cet album et dessinez-nous quelque chose.

110 l'exil.

— Non, je ne suis pas heureux, dit Georges, parce que je vais partir ; ici le soir est toujours pour moi rempli d'amertume. Jeanne, il faut tout vous dire ; je ne veux plus, je ne peux plus vous quitter. Ma position est assurée et suffisante pour que vous puissiez me confier votre vie : ma mère m'a donné toute liberté, vous ne dépendez que de vous ; si vous avez compris toute l'amitié que j'ai pour vous, bien que je n'en aie jamais rien dit, soyez ma chère femme et ne nous quittons plus jamais.

— Georges, reprit Jeanne, en dégageant sa main, vous parlez comme un enfant, et je vous croyais un homme. La faute est à moi, je n'accuserai personne. J'ai lu dans vos yeux tant de chagrin quand je vous ai renvoyé d'un seul mot, le jour où vous vous êtes présenté seul dans cette chambre, j'ai eu tant de remords de ma dureté, que je vous ai laissé revenir ; et puis l'amitié est venue, et puis l'intimité ; et, enfin, ces douces relations qui vous rendaient heureux quelques jours, font aujourd'hui votre malheur.

— Il ne tient qu'à vous, dit Georges, que je sois heureux pour toujours.

— Pour toujours ! reprit Jeanne ; et qui sait si ce bonheur durera autant que celui qui ne vous suffit plus ? Savez- vous seulement qui nous sommes? Savez-vous l'état de nos affaires ? Savez-vous que ma sœur et moi nous ne sommes qu'un même être, et que notre vie serait brisée si elle était séparée? Non, Georges, j'aurais dû prévoir tout cela, j'en avais depuis quelque temps comme un pressentiment. Ne forcez pas votre destinée, ne prenez pas conseil d'un soir d'été, du parfum des roses

l'exil. 111

et de l'harmonie de l'orgue, écoutez la sage raison, donnez à votre esprit le temps de la réflexion. Le malheur est sur nous. Le travail et l'étude nous le font quelquefois oublier ; mais des affaires de famille, qui nous laissent exposées à bien des hostilités, demandent la solitude. Nous n'avons jamais fait cette confidence à personne, pas même à cette bonne madame Blanchemain, et, jusqu'à ce que cette affaire, qui touche à la mémoire vénérée de notre mère, soit terminée, laissez-nous, Georges, à nos chagrins. Gardez-nous votre amitié de frère, qui nous les fera quelquefois oublier, et soyez un homme sage.

— Chère Jeanne, dit Georges, plus vous avez de peines, plus vous m'appartenez. Ces affaires de famille, le secours d'un ami peut les éclaircir ; sa présence peut faire fuir les méchants ; et, quant à votre sœur Anna, quelle joie de l'avoir près de nous, de ne pas séparer ce que le ciel a si bien réuni, d'être trois et de n'être qu'un, et de donner deux mères à nos enfants !

— Taisez-vous, Georges, et écoutez l'ordre que je vais vous donner. J'ai tout compris, je sais qui vous êtes, je sais tout le dévouement dont vous êtes capable ; mais, pour que ce dévouement soit durable, il faut qu'il soit éprouvé par l'absence.

— Je me soumets à tout, chère Jeanne ; tout ce que vous m'imposerez me sera facile, pourvu que vous me promettiez la récompense que j'attends.

— Vous allez partir, dit Jeanne ; vous serez longtemps, bien longtemps, sans nous voir ; mais vous vivrez pour nous et nous vivrons pour vous. Ce n'est pas si

LEXIL.

difficile que vous pensez, Georges, car ce n'est pas ma main, mes cheveux, mes yeux, que vous aimez, c'est mon âme, et mon âme sera avec vous. Quand vous serez parti, quand vous aurez perdu de vue la maison blanche, réfléchissez bien aux dernières paroles de votre Jeanne, et vous verrez qu'elle a dit vrai. — Vous resterez comme cela... une année ; et puis, à pareil jour, quand tout le froid d'un hiver, quand toutes les glaces de l'absence, quand tout le flot du monde au milieu duquel vous allez revivre auront passé sur cette ardeur d'un jour, d'un beau soir d'été, alors, Georges, si vous pensez encore comme aujourd'hui, venez chercher votre Jeanne, que vous trouverez à cette place à vous attendre.

— Une année ! dit Georges ; et vous ? vous ne souffrirez pas de cette absence ?

— Non, Georges, je sens en moi que je serai forte et heureuse.

— Eh bien, dit Georges, donnez-moi un gage. Je vais partir. Je veux que mon dernier regard' vous trouve encore telle que je vous ai vue, Jeanne, quand Dieu vous a placée sur mon passage. Je veux détacher cette épingle que je vous ai prêtée et qui tient encore à votre écharpe noire.

— Non, Georges, non, mon frère, vous ne ferez pas cette méchante action. Le dernier souvenir que vous emporterez d'ici ne sera pas celui d'une épaule nue, mais celui d'un regard ami. Laissez-moi ce signe de votre amitié, je ne veux vous le rendre que dans une année ; mais écoutez encore. (Elle se leva, et, dans un coffret de velours noir chargé de bizarres ornements de cuivre,

elle alla chercher une petite croix de diamants.) Nous avons bien souffert, dit-elle, je puis vous l'avouer sans honte ; la valeur que cette croix représente nous aurait été bien utile, souvent indispensable pour le pain du jour ; mais c'est aussi notre talisman à nous, Georges ; ^tre mère la portait et la tenait de sa mère ; nous ivons toujours précieusement gardée. Prenez cette jroix, je ne puis vous donner un meilleur gage ; et, maintenant, adieu et bon courage. Anna, viens dire adieu à notre frère Georges, qui part encore pour bien longtemps.

Georges donna deux poignées de main sans ajouter une parole, passa chez madame Blanchemain, qui ne comprenait rien à son émotion ; il recommanda à cette bonne dame d'avoir bien soin de ses chères voisines et de lui écrire s'il arrivait quelque grave incident, et il partit en pleurant.

La femme, cet être si faible, si délicat, si fragile, pour ainsi dire, qui paraît destinée au repos et aux occupations frivoles, la femme renfernie souvent dans son cœur des trésors de force et d'énergie quand sa nature n'est

pas altérée par les mille vanités d'une existence factice.

L'homme, au contraire, qui a la prétention de la supériorité et de la toute-puissance, est désarmé et faible devant le malheur. Aussi nous ne serons pas étonnés de retrouver Georges, tout changé, continuant avec son assiduité accoutumée ses occupations journalières, mais ne prenant aucun plaisir aux diverses distractions qui lui étaient offertes par la bienveillance incessante de M. et madame Wolff.

L'hiver se passa dans le silence et le recueillement. Quelques messages, quelques souvenirs, venaient charmer les lenteurs de l'absence. Cependant Georges n'était pas reconnaissable. Il n'avait plus cette initiative qui était autrefois le fond de son caractère ; il attendait des ordres et les exécutait avec une grande ponctualité, mais sa pensée était ailleurs ; il se représentait Jeanne assise, toute pâle, sur son grand fauteuil, sa soeur veillant près d'elle, et madame Blanchemain lui faisant mille discours pour la consoler.

Jeanne, dans ses lettres, ne laissait voir aucun chagrin ; elle encourageait Georges en montrant une gaieté à laquelle il ne voulait pas croire, sachant que des affaires difficiles troublaient cet intérieur où. il avait rêvé de faire régner le calme.

Les douze études pour le Canada étaient depuis longtemps terminées ; elles avaient été très-admirées par M. Wolff et approuvées par Redouté, qui était quelquefois le commensal de la maison. De nouveaux travaux furent commandés, et l'activité continuait à régner dans le petit atelier de la maison blanche.

Un des premiers beaux jours de l'année, Georges

reçut un tableau qu'il n'avait pas commandé. La lettre d'envoi disait que c'était un treizième gratis, selon l'usage du commerce. Ce tableau représentait un assemblage heureux de myosotis, l'églantiers, de roses, de coréopsis et d'iris jetés à profusion dans une corbeille de mousse ; une églantine blanche, un peu fatiguée et froissée, était comme expirante en dehors de la corbeille, au bord du cadre, et paraissait représenter la signature de l'artiste.

Jamais œuvre d'art ne fut caressée avec plus d'amour par le pinceau de Mignon, qui a poussé la délicatesse du fini à ses dernières limites, comme on peut le voir dans ses œuvres charmantes conservées au Louvre. Les myosotis se retrouvaient de plusieurs côtés et sortaient encore, à travers la mousse, par le treillage de la corbeille. Les gouttes de rosée, qui pleuraient sur l'iris aux formes bizarres, étaient des diamants de la plus belle eau.

Georges poussa un cri d'admiration et se serait mis à genoux devant cette page sans pareille. Il resta longtemps en contemplation devant la corbeille, croyant voir le vent agiter ces fleurs fragiles, croyant voir Jeanne, épuisée de travail, courbant sa taille souple et fatiguée devant cette œuvre de patience.

Il tâcha ensuite de se rendre compte du sens mystique que pouvait avoir cet assemblage de fleurs jetées sans un ordre apparent ; et, soit effet du hasard, soit intention, il comprit que ces fleurs, rangées dans l'ordre dans lequel nous les avons énumérées, en ne prenant que la première lettre de chaque fleur, disaient m-e-r-c~i !

Il ne put douter non plus que la petite églantine, qui se tordait renversée au bord du cadre, avec une goutte de rosée au fond du calice, ne fût le portrait de Jeanne.

Combien d'heures se passèrent dans ce silencieux tête-à-tête ! Il était encore à la même place, lorsqu'on lui remit une lettre dont il reconnut aussitôt la tremblante écriture.

"Mon cher monsieur Georges, disait cette lettre, je vous ai promis de vous dire la vérité, car nos pauvres enfants sont trop braves et trop fières pour se plaindre ; mais je ne dois pas vous laisser ignorer qu'elles ont eu bien des peines et que la pauvre Jeanne est bien affaiblie. Je ne connais pas leurs affaires, car elles ne veulent rien me dire ; mais j'ai vu venir ici des hommes de loi. Gardez-vous bien de venir, Jeanne ne vous pardonnerait pas de manquer de courage. Je vous préviens seulement pour que vous trouviez moyen, par quelque ami discret, de veiller sur ce qui se passe ici ; je ne saurais vous dire comment, mais peut-être vous trouverez dans votre cœur quelque bonne inspiration. Adieu et courage !

"Votre amie dévouée,

" Veuve BlANCHEMAIN."

Cette situation parut affreuse à Georges. Savoir ses protégées sans défense, aux prises avec des adversaires puissants, se figurer la pauvre Jeanne épuissée par le travail et toute souffrante, résistant par sa seule énergie à des exigences qu'il ne connaissait pas et cachant même

à sa plus intime amie, madame Blanchemain, les souffrances qu'elle éprouvait : il ne pouvait plus longtemps endurer un pareil supplice ; il se trouvait relevé de sa promesse par le péril môme de Jeanne. Il sortait, il partait pour Saint-Germain, quand la douce et amicale figure de Borghèse se rencontra sur le seuil de sa porte.

— Vous serez donc toujours mon ange gardien, chère Borghèse, lui dit-il en la faisant entrer. Vous seule pouvez me sauver ; je suis malheureux, je ne puis avoir une autre confidente que vous, bonne et indulgente amie.

— Vous êtes amoureux, Georges, dit froidement Borghèse ; il ne faut pas vous regarder longtemps pour le deviner. Mais, si vous vouliez vous calmer un peu et n'avoir pas cette figure renversée, il n'y aurait rien de perdu. Ce tableau, eh bien, qu'est-ce ? C'est un envoi qu'on vous a fait. Et ces lettres éparses ! qu'est-ce que tout cela? Je ne vous reconnais pas, vous, Georges, si empressé, si affable, vous devenez silencieux, vous cherchez la solitude ; plus de musique, plus de bonnes causeries ; M. Wolff lui-même s'inquiète ; je venais pour écouter vos plaintes et pour vous consoler. Je ne pouvais arriver plus à propos, mais cachez au moins un peu ce qui vous agite, puisque vous voulez que je sois votre seule confidente ; si vous n'y prenez garde, votre secret se lira sur votre front.

— Chère Borghèse, merci ; j'écouterai encore vos sages conseils ; mais, pour aujourd'hui, vous qui m'avez donné assez de marques d'amitié pour que je dispose de vous, je vous en supplie, partez à l'instant ; voici l'adresse de celle oui souffre et que je ne puis secourir, tâchez de

savoir la cause de ses peines, et donnez-moi les moyens d'y porter remède.

Et il écrivit, sur la lettre même que Jeanne avait jointe à l'envoi du tableau, ce peu de mots :

" Chère Jeanne,

"Ayez toute confiance en l'amie dévouée qui vous présentera cette lettre ; elle vient à votre secours.

" Georges."

Il donna ce mot de passe à Borghèse, qui lui promit de partir à l'instant et d'être bientôt de retour.

Deux heures après, Borghèse, accompagnée d'une femme de chambre, était à Saint-Germain. La petite maison blanche lui était bien indiquée, et elle la trouva facilement. Elle fut bientôt en présence de Jeanne, qui, tout occupée de sa peinture et absorbée dans ses pensées, la vit à peine entrer.

— Mademoiselle Jeanne, dit Borghèse, qui resta comme étonnée, croyant retrouver des traits qui ne lui étaient pas inconnus, vous connaissez cette écriture ?

Et elle lui présenta sa lettre avec les quelques mots ajoutés par Georges.

Jeanne remercia avec effusion et dit qu'elle regrettait beaucoup le dérangement et la peine que cette dame avait bien voulu prendre, mais qu'elle n'avait besoin d'aucun secours.

— Oh ! mademoiselle Jeanne, à d'autres on peut conter cela, mais non à une amie comme moi : j'aime trop à* faire mes commissions en conscience pour me contenter

d'une telle réponse. Je me nomme Borghèse, je suis une ancienne amie de M. Wolff; nous sommes tous affligés de voir le changement qui s'est opéré depuis quelque temps dans les traits, dans la santé et dans le caractère de Georges, que nous aimons toute et qui est un si honnête et estimable garçon. Or toute sa peine vient des inquiétudes qu'il a sur votre compte, et, comme j'ai eu le bonheur de lui rendre quelques services, comme il sait qu'il peut compter sur mon dévouement et ma discrétion, c'est moi qu'il a chargée de le représenter ici, et je l'en remercie, car je n'ai pas de peine à voir tout l'intérêt que vous méritez. Donc, si vous portez quelque amitié à ce pauvre Georges, auquel il semble qu'il soit défendu de paraître ici, je ne sais pourquoi, il faut au moins que vous lui disiez vos peines. Si vous pouviez le voir, le pauvre enfant, il vous ferait pitié. Si vous le tenez en exil, c'est peut-être une fâcherie, une épreuve, je n'en sais rien ; mais donnez-lui au moins le moyen de s'occuper de vous.

Et elle lui tendit la main en signe de sincérité.

— Madame, dit Anna, nous sommes reconnaissantes de vos soins ; cependant comment pourrions-nous, dès une première entrevue, raconter à une personne qui nous honore sans doute par sa présence, mais enfin qui ne nous est pas connue, le secret de nos peines ? N'est-ce pas nous exposer, sans résultat, à un froissement encore plus pénible?

— C'est très-vrai, mademoiselle ; je n'ai aucun droit à vos confidences ; aussi je ne les implore que pour venir en aide à ce pauvre Georges, que vous estimez sans

doute, et auquel j'ai bien le droit de m'intéresser. Et puis, ces peines qui vous accablent, ou bien c'est une affaire d'argent, et alors avec des amis il y a toujours de la ressource ; ou bien, d'après quelques mots que Georges m'a laissé entendre dans son trouble, ce sont des inimitiés ; mais on peut les combattre. Je vous en supplie, mademoiselle Jeanne, vous qui paraissez déjà si souffrante, ne vous laissez pas accabler par ce silence qui tient à une fierté bien honorable, mais qui fera le malheur de tout le monde, si vous n'y prenez garde. — Ai-je l'air d'une personne curieuse qui s'introduit dans votre maison pour troubler votre repos ? Si mes sentiments sont exprimés sur mon front, vous y devez lire tout mon désir de vous servir et de sauver Georges, qui ne peut plus vivre dans cette anxiété.

— Eh bien, madame, dit Jeanne, convaincue par l'air de franchise et de bonté de Borghèse, je ne veux faire souffrir personne ; et, si le récit de notre malheur est absolument ce qu'il vous faut savoir pour que votre mission soit remplie, je me soumets encore à cette nécessité.

Elle essuya son front couvert de rougeur, et, faisant un effort, elle continua en hésitant :

— Nous avons perdu notre mère, dit-elle en prenant la main de sa sœur, et avec elle nous avons tout perdu ! — Elle devait une somme de dix mille francs à un parent, chez lequel elle a déposé, plus tard, une somme de trente mille francs, recueillie dans la succession de notre père. Cette somme couvrait son ancienne dette et laissait à notre disposition chez ce oarent éloigné une somme de

vingt mille francs, qui était tout notre héritage. La quittance était gardée précieusement par notre mère, qui nous en parlait encore pendant sa maladie et nous disait: "Mes enfants, je vous dirai, quand le moment sera venu, où vous la trouverez, car j'ai peur de quelque surprise." Cependant nous avons perdu cette pauvre mère, et trop de peines nous occupaient pour songer à •cette malheureuse quittance. Nous ne l'avons jamais retrouvée. Peu de temps après, ce parent est mort, et les héritiers intraitables sont venus nous présenter la quittance de dix mille francs que devait autrefois notre mère.

Par tout dire, nous avoris répondu de cette somme, car nous avons voulu garder intact l'honneur et le nom de notre mère ; mais, par nos économies, nous n'avons encore amassé qu'une faible partie de la somme. En vain nous prétendons que la succession nous doit trente mille francs et qu'il nous en revient vingt mille ; nous n'en pouvons produire aucune autre preuve que notre parole, et, au moyen du titre dont nous avons accepté la responsabilité, on veut nous contraindre...

— Mais c'est une indignité ! Et vous n'avez pris personne pour confident, pour conseil ? Or il faut d'abord vous dire, mes pauvres enfants, que le titre que vous avez accepté et signé est comme nul, car vous n'étiez pas majeures quand vous avez perdu votre mère ; il y a là-dessous quelque perfidie et quelque ténébreuse machination. Il faut me donner le nom des héritiers qui vous tourmentent ; nous en aurons raison, croyez-moi ; mais surtout ne signez rien.

Borghèse avait un tel air de franchise, tant d'énergie et de conviction éclatait dans toutes ses paroles, qu'elle commandait la confiance. Anna regarda Jeanne comme pour chercher conseil dans ses yeux, et écrivit quelques adresses, qu'elle donna à Borghèse avec d'autres renseignements et quelques pièces timbrées.

— Vous le voulez, madame, dit-elle, nous cédons à tant d'empressement, et nous nous recommandons à* votre discrétion, car personne ne sait encore notre secret.

— Cela va sans dire, dit Borghèse. Mais maintenant parlons de ce pauvre Georges. Le tiendrez-vous encore bien longtemps en pénitence? Avez-vous au moins quelque consolation, quelque chose à me donner pour lui, que j'aie reçue de votre main, mademoiselle Jeanne, et que je dépose dans la sienne ? H est si malheureux !

Jeanne chercha et hésita.

— Si j'osais, madame, je vous demanderais de vous charger d'un petit tableau : c'est le portrait de notre mère, que Georges désirait depuis longtemps copier pour lui. H me semble que cette occupation lui plairait et lui serait utile en ce moment.

Et elle décrocha le portrait, qu'elle baisa avec piété.

— Donnez, dit Borghèse, c'est une bonne pensée.

— Mais nous allons embarrasser madame, dit Anna. |

— J'ai ma femme de chambre, reprit Borghèse ; mais soyez bien tranquilles, je réponds de ce précieux portrait, auquel vous devez tenir comme à un trésor. Adieu et merci, chères enfants, de m'avoir permis de rempluma mission. Bon courage, vous aurez peut-être bientôt

de nos nouvelles, et surtout, s'il est temps encore, ne donnez aucune signature.

Borghèse, avant de prendre congé, visita avec intérêt et curiosité l'appartement modeste des deux sœurs ; elle entra chez madame Blanchemain pour la remercier de la part de Georges et lui faire ses recommandations. Puis, avec une attention toute particulière, elle donna un dernier regard à la façade de la petite maison blanche, presque cachée sous les rameaux de rosiers, dont elle aimait la gracieuse et pittoresque apparence.

Enfin voilà un élément pour l'activité de Georges, qui dépérissait dans sa solitude et son impuissance ! Il toucha respectueusement de ses lèvres le portrait que Borghèse mit dans ses mains. Peut-être Borghèse lui avait-elle dit que Jeanne avait fait de même ; il remercia cette excellente amie de l'avoir si bien servi, mais il avait tout autre chose à faire que de se mettre à dessiner.

La haute position qu'il avait acquise dans la maison WolfT lui laissait, pour les cas d'urgence, toute sa liberté ; il parcourut les pièces qui lui étaient remises.

— Tout n'est pas perdu ! dit-il.

Et il partit aussitôt pour Mantes, pays des intraitables héritiers qui étaient cause de tant de malheur.

Mantes, qu'on appelle la Jolie, et qui, de l'avis de tout le monde, est digne de ce nom, lui parut le plus détestable pays. Georges voulut agir avec prudence, et se fit annoncer chez M. Doucet, qui poursuivait si cruellement les orphelines ; il se présenta comme chargé d'offrir une transaction dans l'affaire des demoiselles Duval.

Il trouva un homme déjà mûr, de l'extérieur le plus rond, le plus affable et un peu jovial. Tout, dans sa maison, annonçait l'aisance et le confortable.

— Monsieur, lui dit-il, votre bon accueil et votre air de bienveillance me font espérer que vous m'aiderez à tirer mes clientes d'une position bien pénible.

— Vous avez raison, monsieur, répondit le gros homme ; les honnêtes gens se reconnaissent tout de suite entre eux ; c'est comme une sorte de franc-maçonnerie. Je suis persuadé que nous pourrons nous entendre. Je connais toute l'honorabilité de ces personnes, qui sont, ma foi, charmantes, et, bien que je sois momentanément leur adversaire, eh ! eh ! je ne puis m'empêcher de leur en faire quelquefois compliment.

— Monsieur, dit Georges, je suppose que nous sommes ici pour parler de choses sérieuses.

— Parfaitement, monsieur, parfaitement. — Comme héritier de mon excellent oncle Doucet, que je regretterai toujours, et comme administrateur de la succession de ce digne parent, je me trouve dans la nécessité de réclamer des demoiselles Duval, filles majeures, la

restitution de dix mille francs que madame leur mère devait à ce bon oncle Doucet, avec les intérêts à partir de la date de la quittance. Mais rassurez-vous, je suis homme à mettre toute l'aménité possible dans l'exécution de mon mandat, et les dames...

— Mais, monsieur, vous savez bien que ces enfants ne possèdent rien au monde et ont beaucoup de peine à se suffire par leur travail.

— Sans doute, mais elles ont des amis, dit en riant M. Doucet, elles ont des amis, car tout le monde s'intéresse à ces charmantes personnes, et elles le méritent bien.

— Et alors pourquoi les rendez-vous responsables des engagements de leur mère, qui ne leur a laissé aucun héritage? car elles n'étaient pas majeures lorsqu'elles sont devenues orphelines, et vous savez très-bien qu'elles ne doivent rien.

— Ah ! mon cher monsieur, reprit M. Doucet d'un air pénétré, que vous connaissez peu les personnes dont vous parlez ! C'est un cœur, une abnégation ! Savezvous bien qu'elles ont fait un trait rare, et qu'il leur en sera tenu compte dans... dans un monde meilleur.

— Et qu'ont-elles fait de si extraordinaire ?

— La piété filiale, monsieur, la piété ! Elles ont reconnu et confirmé spontanément la dette de leur mère quand leur majorité leur a permis de s'engager personnellement. Il n'a fallu que quelques menaces, peu de chose ; nous devions saisir le mobilier, des portraits de famille, presque rien : tout cela ne valait pas mille francs ; eh bien, elles ont reconnu devoir dix mille francs. — C'est admirable, monsieur !

— Et vous n'avez pas sans doute l'intention, dit Georges indigné, de vous prévaloir d'une pièce si irrégulière ? car enfin le motif de la dette ne put y être indiqué.

— La pièce est parfaitement en règle, dit M. Doucet d'un air bénin. Mais, permettez, il y avait toutes sortes de manières de faire de l'accommodement ; elles ne l'ont pas voulu.

D'abord, si elles avaient consenti à être un peu aimables, eh bien, on verrait; on est tout disposé à avoir des égards lorsqu'on est traité soi-même d'une certaine façon, et il était peut-être de leur intérêt. . . mais elles sont très-fières ; très-fières elles sont : elles portent leur pauvreté comme un diadème, monsieur, comme un diadème, je répète le mot. Mon Dieu ! c'est superbe ! mais alors je dis : "Mes belles demoiselles, rendez-moi mon argent ou laissez-moi saisir," — comme dans l'opéra... vous savez?...

Et il se mit à rire bruyamment.

— Monsieur, dit Georges en se levant, cette affaire pourrait vous mener plus loin que vous ne pensez...

— Oh ! le droit existe : je peux saisir demain. Mais je suis un bon homme ; ce n'est pas pour rien que je m'appelle Doucet, eh! eh!... Excusez-moi; même dans les affaires, j'aime une pointe de gaieté.

— Vos démarches seront suivies de près, dit Georges ; et si jamais...

— Eh ! mon cher monsieur, en affaires, il ne faut jamais se fâcher ; j'ai le droit ou je ne l'ai pas ; c'est simple comme bonjour : et, en le prenant sur ce ton,

vous oubliez peut-être les vrais intérêts de vos aimables clientes. Mais, bien mieux, vous me trouvez dur, intraitable ?. . . Vous ne connaissez pas M. Doucet ! Demandez dans le pays ce qu'on pense de M. Doucet : toute la ville de Mantes la Jolie vous dira que je suis le plus affable des hommes ; je suis membre du bureau de bienfaisance, et j'ai été marguillier ; je le serais encore sans des contrariétés qui... Mais ceci nous mènerait trop loin ; enfin je ne ferais pas du mal à une mouche. Et, pour en revenir à vos demoiselles, ne leur avons-nous pas offert le nu^en de se tirer d'affaire sans bourse délier? on ne peut-être plus arrangeant. L'autre jour encore nous étions sur le point de terminer: mais la petite... Comment l'appelez-vous ?

— Mademoiselle. Jeanne, dit Georges, eh bien?

— Eh bien, elle a une fermeté, cette petite femme-là. Ah! si jamais elle se marie... Après ça, elle n'est pas mal, et...

— Passez, monsieur, dit Georges irrité. Quelles sont ces propositions conciliantes ?

— Eh ! vous savez cette prétention étrange de tenir en réserve une quittance de trente mille francs, que madame Duval aurait, soi-disant, versés à l'oncle Doucet, et dont nous ne trouvons, vrai Dieu! aucune trace dans ses écritures, qui étaient pourtant bien tenues : car il était serré, le bonhomme ! Concevez-vous une pareille raison pour se dispenser de payer ses dettes ? — Et où est-elle, votre quittance de trente mille francs? Qu'est-elle devenue ?

— Ah ! nous ne savons pas. Elle est là quelque part... (et il imitait une voix de femme)'. — Eh ! ce n'est pas là faire des affaires... Nous disons : "Vous êtes des personnes intéressantes ; vous vous occupez de beauxarts..." J'aime beaucoup les beaux-arts, monsieur; j'ai toujours regretté que Mantes la Jolie ne possédât pas un musée. Oui, monsieur, les arts, la littérature, la poésie, tout cela agit sur mon imagination : c'est une faiblesse... eh bien, nous disons à l'aimable Jeanne, qui est une fleur au milieu des fleurs... eh! eh! je le lui disais l'autre jour encore : "Ne parlons plus de tout cela, nous ne pourrons nous entendre ; allons-nous-en chacun de notre côté ; reconnaissez seulement que vous avez reçu les trente mille francs que vous réclamez sans raison, sans titre, sans la moindre preuve ; et nous, nous renonçons bénévolement à réclamer les dix mille francs pour lesquels nous avons un titre dûment en règle, avec vos deux signatures, et nous déchirons votre quittance et nous vous donnons les morceaux ! " Moi, monsieur, j'appelle cela de la rondeur, de la libéralité, du cœur. — Eh bien, vous commencez à avoir meilleure idée de ce pauvre M. Doucet, dont on a dit tant de mal? Si vous êtes un homme de bon conseil, vous pouvez arranger cette affaire : c'est un simple malentendu.

— En effet, je m'en charge, dit sérieusement Georges. Je sais ce .que je voulais savoir ; et vous me trouverez encore sur votre chemin avant d'avoir consommé cette iniquité. Adieu, monsieur.

— Comme il vous plaira, monsieur, reprit Doucet en le reconduisant. Mais, en affaires, il ne faut jamais se

fâcher, lui cria-t-il encore par l'escalier. — Je vous salue avec aménité.

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