PRÉLUDE
Simple Assignation
Attendu que M. LANGEVIN a eu avec Madame CURIE des relations adultères dans des condilions qui constituent l’entretien de concubine au domicile conjugal ;
Attendu en effet que M. LANGEVIN qui habilait avec la requérante à Fontenay-aux-Roses, rue Boucicault n° 53, avait loué à Paris, 5, rue du Banquier, au 4° étage, un petit appartement de deux pièces ét une cuisine ; que cette location, commencée le 15 juillet 1910 a été faite sous le nom de M. LANGEVIN lui-même, du 45 juillet au 45 octobre 1910 qu'après cette date, ele fut faite sous un autre nom M. CROSNIER, jusqu’en juillet 1911 ;
Que les meubles ont été achetés par M. LANGEVIN, qu'ils comprenaient notamment un lit et des objets de toilelte ; que la cuisine avait été transformée en cabinet de toilette ;
Que, pendant tout le temps qu'a duré cette location, no-
tamment dès juillet 1910, M. LANGEVIN et Mme CURIESs'Y retrouvaient journellement, et même plusieurs fois dans la journée, y prenant parfois leurs repas (Mme CURIE elle-même faisant les provisions et y rèstant fort avant dans la nuit, rentrant généralement ensemble par un des derniers trains, l'un à Sceaux, l'autre à Fontenay-aux-Roses) ;
Attendu que, le déménagement de l’appartement donna lieu à un certain scandale dans le quartier, les voisins ayant appris quelle était la personnalité des deux amants ;
Attendu que ces circonstances de fait — qui vraisemblablement ne seront pas déniéés — seront établies tant par de très nombreux témoignages, appelés à l’audience, que par la correspondance ;
Attendu que celte correspondance est particulièrement édifiante; qu'elle établit péremptoirement la nature des relations intimes entre les deux prévenus ; S
Que M. LANGEVIN met continuellement Mme CURIE au courant de ses préoccupations intimes, lui demandant des conseils et une véritable direction morale.
« La situation chez moi, dit-il, est toujours à
’état d'hostilité latente ; j'attends votre retour l Fe pour savoir exactement dans quel sens agir. Je
voudrais que d'ici là tu sois en meilleur état et. que tu profites de quelques jours de repos. »
« Je me réproche tellement de n'avoir pas su t'éviter les difficultés récentes et d’avoir fait retomber sur toi, qui n'en avais certes pas be- Soin, une partie du poids sous lequel j'ai vécu pendant des années. J'ai obéi en cela à une impulsion qui n'a semblé si douce, à un entraînement Si Spontané vers loi qué j'ai dû être bien Stupide et bien maladroit pour. en tirer seulement du chagrin pour toi. »
Et ailleurs :
&« Tu as raison de penser que la crise actuelle . aura pu être bonne pour me donner une notion > plus nette de ce que doit être ma vie chez moi, - et pour me dégager d'habitudes mauvaises, pri- Ses après les années de fatigue et de lassitude. J'aurais voulu seulement que tu n'aies pas à
ire
payer pour cela des inquiétudes et des larmes. J'espère d'ailleurs que nous allons trouver des conditions meilleures. Hier, dans ma chambre, J'ai eu de nouveau une explication depuis onze heures jusqu'à près de 4,heures du matin. Sans être encore au but, j'ai pu avancer, puisque ma femme à affirmé qu'elle retirait ses menaces-et me laissait libre de choisir entre toi et elle ; sans consentir encore à rendre la lettre volée, elle s’est déclarée prête à me jurer devant témoins qu'elle n’en ferait pas un usage publie et qu'elle renonçait à te menacer. Il y a donc un peu de progrès. Je suis ensuite resté en haut, et j'espère pouvoir continuer à le faire. ».
Et encore :
« Je suis tout tremblant d'impatience à la pensée de te revoir enfin et de te dire combien tu m'as manqué. Je t’embrasse tendrement en attendant demain. »
Et aussi :
« Je t'écris à la hâte pour te dire que, si tu n'es pas venue le matin, je retournerai chez nous l’après-midi à partir de deux heures... Je suis aussi impatient de te revoir, beaucoup plus que je ne suis inquiet des difficultés à venir, Cela me sera si bon d'entendre de nouveau ta
voix eb dé revoir tes Chers yeux... A samedi-ma chérie, je ne cesse de penser à toi. Je embrasse tendrement. »
Et enfin:
« Jetiens à obtenir des conditions d'existence acceptables pour nous deux et je suis d'accord avec toi sur ce qu'il convient de faire pour les obtenir. Nous parlerons de cela demain. De
-toute manière, je passerai chez nous, vers huit heures et demie. »
Attendu que si la preuve de l'adultère peut être faite par tous les moyens contre l'époux coupable, aux termes de l’ar- — ticle 338 du code pénal, les seules preuves qui pourront être = admises contre le complice sont, outre le flagrant délit, celles résultant de lettres ou autres pièces émanant de lui ; Qu’à l'égard de Mme CURIE la preuve ne peut donc être faite que par ses propres lettres ;
mais qu’elle sera amplement apportée ;
Attendu qu’elle dit notamment quelque part :
« Au revoir mon cher Paul, je prends ta chère tête dans mes deux mains pour la caresser doucement d’un sentiment tendre et maternel. »
Ajoutant en post-scriplum :
« Je t’écrirai encore d'ici; fais bien attention en allant chez nous et aussi au bureau de poste où passent souvent les gens qui te connaissent. La prochaine fois, je t'écrirai aux mêmes initiales M. P. L. en ajoutant le numéro 226 par sécurité. »
Qu'elle dit ailleurs :
« Il est à craindre qu'on n'utilise cet enfant pour t'espionner; cela paraît très certain, et … c'est un grand danger au point de vue moral; ce sera très difficile à éviter si tous les jours sa mère peut l'interroger; les serwpules de ce genre lui sont inconnus.
« Il y a du brouillard aujourd’hui, la mer est grise et calme, le ciel aussi. J'irai porter cette lettre à la poste. Je regrette bien de ne pouvoir renouveler les fleurs de chez nous pour te faire … plaisir; il y a ici de belles bruyères que J'aime- rais y porter pour toi. Je t'embrasse bien tendrement. »
Que, pour ne laisser aucun doute en ce qui concerne Mme Curie, il est nécessaire de reproduire en entier la lettre suivante qui a été enregistrée, ainsi que la réponse de M, Langevin : c 5
1 ne.
Samedi.
Mon cher Paul, j'ai passé la soirée d'hier et la nuit à penser à toi, aux heures que nous avons passées ensemble et dont j'ai gardé un# souvenir délicieux. Je vois encore tes yeux bons ettendres, ton sourire affectueux, et je ne songe qu'au moment où je retrouverai toute la douceur de ta présence. Qu'il serait donc bon de. conquérir la liberté de nous voir autant que la diversité de nos occupations le permet, de tra vailler ensemble, de nous promener ou de voyager ensemble, quand les conditions sy prêtent..Il y a entre nous des aflinités très pro: fondes qui ne demandaient pour se développer # qu'un train de vie favorable. Nous en avons eu. quelquefois le pressentiment dans le passé, mais nous n’en avons acquis une pleine conscience qu’en nous retrouvant l'un en face deu l’autre, moi avec le deuil de la belle vie que je m'étais faite et qui s'était écroulée dans un tel désastre, toi avec le sentiment que, malgré ta bonne volonté et tes efforts, tu avais complètement manqué cette vie de famille que tu avais désirée si riche en joies fécondes.
L'instinct qui nous a entraînés l’un vers l’autre à été bien puissant, puisqu'il nous à aidés à surmonter tant d'impressions pénibles, provenant de la manière si différente dont chacun de nous avait compris, organisé sa vie privée. Et voici que nous $ommes liés par une affection profonde que nous ne devons pas laïsser détruire. La destruction d'un sentiment sin- - cère et profond n'est-elle pas comparable à la mort d'un enfant qu'on a chéri et vu grandir, et ne peut-elle même, dans certains cas, constituer un malheur plus grand que celui-là ?
Que ne pourrait-on tirer de ce sentiment instinctil et si spontané et pourtant si conforme à
Va
notre raison, et si compatible avec nos besoins intellectuels, auxquels il se trouve si admirablement adapté. Je crois qu'on en aurait tout - tiré : du bon travail commun, une bonne amitié solide, du courage dans l'existence et même de beaux enfants d'amour dans la plus belle ac- Geption de ce mot. Dis-toi quelquefois qu'il faut que je tienñe à toi par un lien bien fort, pour que je sois décidée à le défendre, au risque de ma situation et de ma vie, alors que j'ai pourtant d’autres devoirs si importants à remplir. » Pense à cela, mon Paul, quand tu te sentiras trop envahi par la crainte de léser tes enfants ; ilsnerisqueront jamais autânt que mes pauvres petites filles, qui peuvent se trouver orphelines d'un jour à l’autre, si nous n’arrivons pas à une solution stable.
La solution stable ne peut, je crois, être qu'une séparation autant que possible pacifique. Ta femme est incapable de se tenir tranquille et de te laisser ta liberté: elle cherchera toujours à exercer une contrainte sur toi pour toutes sortes de raisons : intérêt matériel, désir de se
… distrane et même simple désæuvrement,. Il ne
faut pas oublier non plus que vous avez constamment des sujets de discorde relatifs à l'éducation des enfants ou à la vie de ménage; ce … sont ces mêmes désaccords qui ont troublé ta vie depuis ton mariage et auxquels je suis complètement étrangère. Un régime stable sur le pied d’une liberté réciproque, mais avec une apparence de concorde courtoise. permettant de donner aux enfanls une atmosphère respirable ne pourra donc jamais exister chez vous. S'y engaserait-elle, qu'elle ne pourrait tenir sa promesse, ébant trop violente et trop habituée - àavoir gain de cause par des moyens violents, - puis aussi trop grossière et trop dépourvue de
RE
scrupules pour comprendre le mal qu'elle fait à #
ses enfants.
Je suis tout à fait convaincue qu'il est tout à fait illusoire de ta part de vouloir lui disputer les enfants dans la vie commune. Pour cela, tu ne peux les avoir suffisamment à ta disposition: de plus, il faut se mettre en hostilité avec leur
mère à leur sujet, ce qui est détestable. Tu ne peux agir sur eux utilement que dans la mesure W
où tu réussiras à les soustraire à la vie de famille. <
C'est tout à fait aussi l'opinion des Perrin. Une famille mal constituée dans laquelle règne
le désaccord est certainement un milieu plus 4
nuisible qu'un entourage étranger. Et même laisser les enfants, tant qu'ils sont jeunes, principalement à la mère et à sa famille, serait encore moins mauvais. que de leur donner un exemple continuel d’une famille en état de guerre.Je suis de plus en plus convaincue que, si là séparation était faite, ta femme se lasserait bien vite de s'occuper de ses enfants, qu’elle
est incapable de diriger et qui l’ennuient, et .
que tu reprendrais peu à peu la direction prépondérante dans des conditions où tu ne serais
plus constamment contrarié ie un milieu,
hostile.
Enfin, mon Paul, il ny a pas que tes enfants : à considérer. Il y a toi, ton avenir scientifique, :
ta vie morale et intellectuelle. Tout cela est en grand danger depuis des années. Tous tes amis le savent, bien qu'ils ne connaïssent pas les raisons. Tu as vu ce que pense Perrin, Tous ceux qui t’aiment : Perrin, Weiss, Bernard, Urbain s'inquiètent de ton état depuis des années : j'ai entendu dire la même chose à Seignobos. Tes élèves du Collège parlent avec inquiétude de
ton état de fatigue visible pour n'importe qui. Il
does
faut tenir compte de tout cela. Tu ne peux ni vivre ni respirer nitravailler dans l’ atmosphère qui l’est faite.
Tu n'as pu travailler récemment que pendant que ta femme était à l'hôpital. Je parle du travail de réflexion préparaloire pour le mémoire que tu as écrit en août. Z'a famille est un milieu d'une puissance destruclive irrésistible, et, je crois, tout à fait exceptionnelle(1).Tune peux vivre dans cette famille sans être digéré par elle pour son * propre usage, contrairement à l'intérêt même de cette famille, qui serait de futiliser avec plus de discernement. Tes enfants mêmes deviennent dans cet entourage un instrument d'oppression par rapport toi, êt-pas du lout par rapport à leur mère, qui est bien hop égoïste pour se laisser exploiter.
Il est certain que ta femme n'acceptera pas facilement une séparation, car elle n'y a pas intérêt; elle a toturs vécu en t’exploitant et ne tr Ho pas defSituation aussiayantageuse.
De plus, ilest dahs-son caractère de rester, quand elle suppose que tu voudrais qu’elle s'en aille. Ii faut donc te décider, Si pénible que cela soit pour toi, de faire tout ce que tu peux, méthodiquement, pour lui rendre la vie insupportable. Il faut lui retirer absolument tout ce qui puisse lui faire plaisir, la distraire ou lui faire croire à une possibilité d'entente, et, à la première proposition qu'elle pourrait te faire de se séparer en gardant les enfants, il faut accepler sans hésitation pour couper court au chantage qu'elle pourra essayer à ce sujet. Il sulfirait pour le moment que Jean reste au lycée interne ef que tu vives à Paris à l'Ecole; tu pourraïs aller voir tes autres enfants à Fontenay ou te les
(1) Les mots en italiques sont soulignés dans la citation,
eve
faire ramener chez les Perrin; le changement ne serait pas si grand que tu le crois, et à! serait sûrement en mieux pour tout le monde. Nous conserverions les mêmes précautions que mainte-: nant pour nous voir jusqu'à ce que l’état devienne stable.
Il vaudrait mieux que la proposition vint d'elle, mais ilest à craindre que ce ne soit long. Que n’as-tu accepté, après. l'affaire de la bouteille(1),la séparation qu'elle te proposa ? Maintenant, ce sera plus difficile. Si elle demandait que tu continues à m'éviter, on pourrait Jui accorder cela; elle te lâchera plus facilement, sielle espère que tu seras privé de toute affection ; cela s’arrangerait ensuite, et cela se présenterait même mieux pourles gens au-dehors, quitrouveraientà redire que tu quittes ta femme pour une autre. Il vaut mieux franchement la quitter pour cause d'incompatibilité d'humeur.
Fais ce que tu peux pour que tout cela ne risque point de s’éterniser. Nousne pouvons pas vivre dans l’état actuel. Pense que déjà toute l'année dernière tu as véeu dans un état d’hosti-
lité permanente, sans que ta femme s'en lasse W
définitivement. Il faut dès maintenant s’appli-, quer à regagner méthodiquement chaque jour un peu du terrain perdu et à avancer vers un résultat avec fermeté pour se relaire une vie acceptable etse remettreà travailler. Tu verras quel soulagement ce sera pour toi-même, si tu vois moins les trois jeunes enfants pendant quelque temps : l’année prochaine, fu mettrais André au lycée à Paris, avec Jean, et ils pourraient peut-être habiter avec toi.
Une des premières choses à faire est de reg'a-
(1) Sur les conseils de Mme Curie, le professeur au
Collège de France avait jeté une bouteille à la tête de sa femme. ; -
Ce
gner ta chambre: Je L’ai promis de ne plus te faire de reproches et tu peux y compter. J’ai en toi la plus grande confiance en ce qui concèrne tes intentions. Je crains plus que je ne puis te dire les événements imprévus : crises de larmes auxquelles tu résistes si mal, guet-apens pour t'amener à la rendre enceinte, ce qu'ensuite elle te reprocheraït comme un crime, etc. Tu dois te défier de tout cela : pense que si elle avait encore un enfant, ce serait d’abord une mauvaise action que jJugeraient tres sévèrement tous ceux, hélas déjà nombreux, qui sont au courant, — et qu'ensuite je ne pourrais plus du tout maintenir ma volonté de te garder mon » affection. Ce serait entre nous la séparation : \ définitive, sans que nous y puissions rien, car | je peux pour toi risquer ma vie et ma situation, mais je ne pourrais accepter ce déshonneur en face de moi-même, de toi et des gens que j'estime. Si ta femme comprenait cela, elle prendrait ce moyen de suite, et on peut le lui conseiller. Aussi, je t'en prie, ne me fais pas attendre trop longtemps la séparation de lit. Je pourrais ensuite attendre avec moins de fièvre les progrès de ta séparation.
Mais tant que je te sais auprès d'elle, mes nuits sont atroces, je ne puis dormir, j'arrive à grand peine à dormir deux ou trois heures; je me réveille avec une sensation defièvre et je ne puis travailler. Fais ce que tu peux pour en finir.
Ne descends jamais sans qu'elle vienne te chercher, travaille tard, laisse la trainer, ennuie-la ; mais j'aimerais encore mieux que tu te décides à poser la question franchement; ce n’est pas toi qui recommencerais les hostilités, c'est elle qui les: continue, puisqu'elle vient te
chercher et te contraindre à descendre. Quant
Sur
au prétexte que tu cherchais, dis-lui que, travaillant tard eb te levant tôt, tu as absolument besoin de repos pour pouvoir faire ton métier, que son exigence de lit commun t'énerve et te rend un vrai repos impossible, et que si, à la rigueur, tu as cédé par lassitude en temps de vacances, tu te refuses absolument à continuer, et que, si elle insiste, tu coucheras à Paris avec
Jean.
Fais cela, mon Paul, je t'en supplie (tu peux en parler avec Perrin) et ne te laisse pas toucher par une crise de cris et de larmés.de te l'ai déjà dit, il y a larmes et larmes; pense au dicton du crocodile qui pleure parce qu'il n’a pas mangé sa proie; les larmes de ta femme sont de cette nature. IL faut absolument qu’elle comprenne qu'elle n’a rien à attendre de toi. Quand elle en aura pris son parti, elle ne sera plus malheureuse, puisque tu lui donneras les moyens de vivre largement à sa guise; elle pourra alors chercher du plaisir et même de l’afféction ailleurs et en trouver.
Je ne comprends pas non plus pourquoi tu hésites à demander que sa mère s'en aille. Je comprendrais, à la rigueur que tu la luilaisses, en attendant la séparation stable, pour pouvoir coucher seul là. haut, et qu’elle ne se trouve pas seule, mais c’est la seule raison qui me paraitrait acceptable et jusqu'à un certain degré légitime.
Il est très nécessaire de lui faire comprendre peu à peu qu'elle né peut plus compter sur uné vie de relations sociales dans le milieu qui est le tien. L’attitude des Perrin est un premier pas et entrainera celle de plusieurs autres familles. Malheureusement on ne peut espérer que ce qui est arrivé ne s'ébruité pas, mais, comme c'est ta femme qui a parlé, il est naturel de lui en
d'oéacatéhdeRs, 120!
faire supporter les conséquences, d'autant plus qu'elle parlera encore
Tu mas promis de n'accepter aucune invitation eb j'y compte absolument, mais tâche aussi de restreindre les visites que, vous recevez, en sortantie dimanche pour travailler , par exemple, ainsi que j'ai fait pendant des années. Tu peux - aussi aller le dimanche chez Perrin de temps en temps. Si les gens te demandent à venir, tu peux chercher à les éviter. Cela vaudra mieux à tous. les points de vue, pour éviter les bavardages chez vous, les insinuations de ta femme, etc. ,et * pour l’isoler.
D'ailleurs, les relations mondaines ou amicales, dans les termes où vous vivez, sont impossibles : elles sont empreintes de fausseté pénible et désagréables pour vos visiteurs. Où bien ta femme joue la comédie du ménage d'amoureux dont personne n’est dupe, oubien elle récrimine contre toi devant des gens que cela assomime.
Il faut profiter de la première occasion pour lui faire comprendre qu'elle s’est fermé l'accès de l'Ecole (1). C'est peut-être là-dessus qu’elle compte pour se refaire une vie plus agréable dans un autre milieu. Je t'ai déjà dit que je ne pourrais admettre que l'accès de cette Ecole me fût interdit ou que je ne puisse y venir qu'en risquant un scandale. Haller m'a dit que j'y étais chez moi; il m'a offert d'y faire travailler mes élèves en cas de besoin spécial. Je compte : lermeémeént que tu comprendras que ce n’est pas à toi, élève ef successeur de Pierre, de me dé- Sävouer en cette circonstance, de sorte que ta femme ne doit pas venir habiter l'Ecole. Comme
(1) L'Ecole de physique et chimie dont M. Langevin venait d’être nommé sous-directeur,.et où, suivant la cine un appartement devait lui être réservé.
elle y compte absolument, il faudrait le plus tôt possible la détromper.
Tu pourrais utiliser pour cela les bavardages qu'elle a déjà faits et ceux qu'elle fera encore et lui dire pour commencer qu'Haller doit en avoir eu connaissance et que tu as l'impression qu'il ne désire pas que tu habites l'Ecole avec ta famille. Gela doit pouvoir s'arranger sans qu'elle puisse le vérifier.
En cas de besoin, je suis prête à causer avec Haller, d'accord avec tot et au besoin en ta présence. Maïs il suffirait peut-être de le lui dire à elle, sans parler avec Haller qui certainement serait de cet avis s’il était consulté et qui l'en voudra beaucoup s’il seproduitun scandale à l Ecole.
Tu sais bien que ta femme, même si elle le promet et si elle y a intérêt, ne pourra répondre de maïtriser sa violence, et {u sais aussi que je ne puis la saluer. Il sera impossible d'éviter des raconbars dans l'Ecole et, d’ailleurs, il y en aura d'ici là tant et plus. Mais de plus un scandale serait toujours à craindre.
Enfin, mon Paul, je dois te mettre en garde contre la surveillance dont tu peux être lPobjet. Pense qu'il ÿ a là un danger très grave; ta femme
sait que tu te défies d’elle et peut te faire suivre par une autre personne. Il faut que tu sois sûr de n'être suivi par personne quand tu viens cheznous.
Tu me diras ce que tu as fait pour le logement. Arrange tout; ensuite je serai plus à mon aise pour eommuniquer avec la concierge, sachant comment je m'appelle et ce que je fais. Dis-lui que je donne des leçons, si tu veux.
Je t'ai exprimé bien longuement toutes les pensées relatives à notre situation. Je crois, après avoir relu ma lettre, qu’elle est très juste, Sans animosité, et simplement inspirée par le sentiment de ce qui est nécessaire. Pense que
si tu as des difficultés, j'en ai moi-même de plus graves et de plus dangereuses pour moi et les miens, et qu'il faut arriver à une solution sans s'éterniser dans la menace de dangers permanents qui paralysent toute activité.
J'aimerais que tu lises cette lettre très attentivement, que tu en causes, sauf pour les phrases de tendresse personnelle, avec les Perrin, dans la mesure où cela peut être utile, et que tu me la renvoies par Henriette après en avoir pris connaissance. Je voudrais aussi que tu me répondes et me dises ce que tu penses dece que je t'ai écrit.
Au revoir, mon Paul, je t'embrasse avec toute ma tendresse ; je ferai un effort pour me remettre au travail, bien que ce soit difficile, quand le système nerveux est si fortement ébranlé. Il est temps que je puisse avoir un peu de calme.
J’attendrai avec impatience la joie de te revoir et J'espère avoir demain des nouvelles de toi par Henriette et une lettre qu'elle m'apportera.
Marie.
FACULTÉ DES SCIENCES Dimanche.