CARNOÏ ET LES COURTISANS
Garnot avait en dégoût l'esprit courtisan et se plaisait à le poursuivre de ses railleries. Voici ce qui lui arriva un jour avec un de ses plus illustres collègues de l'Institut (1).
Le citoyen Laplace avait publié plusieurs éditions de son « Système du monde » : le comte Laplace en publia en 1813 une quatrième oii il ne s'était pas borné à faire des changements dans l'intérêt de la science ; et il offrit à Garnot, comme à beaucoup d'autres, de remplacer l'ancien exemplaire qu'il possédait par un nouveau. « Je vous remercie, mon cher collègue, lui répondit Garnot; vos premières éditions contiennent des passages que je regretterais, car j'ai toujours du plaisir à les relire; celui-ci par exemple. » 11 ouvrit l'édition de l'an Vil et lut tout haut cette phrase qui la termine : « Vérité ! Justice ! Voilà les lois immuables de la nature. Loin de nous la dangereuse maxime qu'il est quelquefois utile de s'en écarter, et de tromper ou d'asservir les hommes pour assurer leur bonheur. De fatales expériences ont prouvé dans tous les temps que ces lois sacrées ne sont jamais impunément enfreintes. »
Dans les éditions subséquentes de ses œuvres, Laplace, devenu marquis, eut encore Toccasion de faire un autre changement : il supprima sa dédicace de la « Mécatiique céleste » au Premier Gonsul Bonaparte, le « héros pacificateur de lEurope », dédicace oii Texpression de sa reconnaissance était mise « au-dessus de toutes les autres vérités renfermées dans son livre ».
(1) Hippolyte Carnot, t. ir, p. 275.