SA MÉTHODE DR TRAVAIL
Chacun des chefs de division venait à son tour chez le ministre. Garnot avait une méthode qui, dans le principe, les dérouta un peu, mais que les collaborateurs sérieux apprécièrent bientôt (1).
Au lieu de lire ou de faire lire les rapports, à mesure qu'ils sortaient du portefeuille, il en demandait un compterendu verbal, afin de s'assurer que le chef lui-même avait pris connaissance de la question. Cette certitude lui suffisait^ et il laissait aux fonctionnaires une part de responsabilité, flatteuse pour leur amour propre, favorable à la perfection du travail, indispensable aux yeux de quiconque se fait une juste idée de la multiplicité des affaires soumises chaque jour aux administrations.
Lorsqu'il croyait entrevoir quelque négligence ou quelque partialité chez le rapporteur, il retenait le dossier pour l'étudier lui-mrine ou pour le faire étudier par une personne de son choix.
Il ne multipliait pas les écritures : sur son bureau, spectacle qui surprenait beaucoup les gens d'affaires, sur son bureau, auprès de l'écritoire, on voyait une simple feuille de papier blanc, destinée à recevoir des notes. Jamais un autre dossier que celui qui l'occupait au moment même : « Toute atï'aire entamée doit être expédiée, disaitil, passez rapidement d'une chose à l'autre mais n^en commencez pas deux à la fois. «
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, p. 467.
ANECDOTES -li^\
Chaque division était tenue de présenter un l)ulletin hebdomadaire de ses opérations, relatant les travaux achevés et les travaux à faire. J'y lis cette note : « Pas une lettre ne doit rester sans réponse dans les deux jours de sa réception. » Et cette autre : « Le général Dejean m'a dit qu'il m'avait écrit en faveur de Duriveau (officier du génie), il y a cinq ou six jours, et qu'aucune réponse ne lui est encore parvenue. Cela donne à penser qu'il y a du retard dans mes bureaux. » Une réponse se fait attendre cinq à six jours, et le Ministre se plaint déjà !
Carnot avait pour principe qu'il ne faut négliger aucun détail, souvent il parcourait lui-même la correspondance, et lorsqu'une lettre l'avait frappé, il écrivait en marge une apostille claire et précise. La part d'arbitraire attribuée aux Ministres lui semblait exagérée.
CARNOÏ ET FOUCHÉ
Après Tabdication de l'Eaipereur une Commission de gouvernement composée de cinq membres fut formée par les deux Chambres. Celle des représentants devait en nommer trois. Au premier tour de scrutin Carnot eut 32 i voix, le duc d'Otrante 293, le général Grenier l'un des secrétaires de l'Assemblée 20i. Les autres voix se partagèrent entre Lafayette, Macdonald, Flaugerguos et Lambrecht. Carnot et Fouché, ayant seuls obtenu la majorité absolue, furent proclamés. Un autre tour de scrutin Jour adjoignit Grenier, à l'élection duquel travailhi Im)uc1k%
±Si PO un VAINCUE
qui voulait à tout prix éloigner Lafayette. La Chambre des pairs nomma Caulaincourt et Quinette (1), .
Les Bonapartistes avaient, dit-on, voté pour le duc (l'Otrante, parce qu'ils le savaient en correspondance avec Metternich dans Fintérèt de la régence. Mais n'était-il pas en correspondance avec bien d^autres. et dans toutes sortes dintérêts?
Fouché devint Président de cette Commission.
La présidence dévolue à Fouché gêna beaucoup la position de Carnot : Fouché, résolu dès le premier jour à livrer Paris aux alliés, contrariait sans cesse les mesures de défense, et traitait avec Louis XVIII, en exagérant les ^services ,que ses trahisons lui rendaient. Carnot, afin d'enrayer son action^ tâchait de réduire le rôle politique de la Commission executive, pour en faire un conseil suprême de défense nationale. Aux sorties familières et souvent cyniques de son collègue, à ses mensonges, débités, tantôt sur un ton d'oracle, tantôt d'un air frivole et dédaigneux, Carnot rf opposait qu'une gravité froide, sèche, qui le remettait promptement à sa place.
On peut juger de leurs attitudes respectives en lisant les Mémoires que F honorable M. Berlier, secrétaire de la Commii^sion de gouvernement, a légués à sa famille et qui portent le cachet d'une parfaite sincérité.
« Une altercation violente ne tarda point à éclater. Ce jour-là le baron de VitroUes avait été aperçu le matin, entrant chez Fouché, et à midi sonné le Président était encore attendu à la Commission. Impatients de ce retard, et choqués surtout de la cause qu'ils lui supposaient, les membres de la Commission font inviter le Président à
(1) Hyppok/te Carnot, t. n, p. 521,
s'y rendre sans délai. Il arrive et après que le général Grenier lui a ironiquement adressé ces paroles: Nous craignons que vous ne fussiez malade. Carnot ajoute d'un ton plus sérieux : Enfin nous avons appris que c'est pour conférer avec les agents de Louis XVIII que vous désertez votre poste.
« Ainsi apostrophé, le duc d'Otrante pciraît plus surpris que déconcerté, et ne pouvant nier le fait, il cherche à le justifier. Selon lui, les paroles qu'il a échangées avec le baron de Vitrolles avaient spécialement pour objet de procurer au pays, et surtout aux patriotes, des conditions favorables, dans le cas trop probable et vraisemblablement très prochain, oii il faudrait entrer en arrangement avec les puissances étrangères appuyant les Bourbons. Eh ! de qui teniez-vous une pareille mission ? lui riposta vivement Carnot. Croyez- vous constituer à vous seul la Commission de gouvernement? puis continuant: Etes-vous donc si pressé de livrer la France aux Bourbons, et le leur avez-vous promis? Et vous, lui répartit Fouché, éludant toute réponse directe, croyez- vous servir le pays par une velléité de résistance vaine? Je vous déclare que vous n'y entendez rien.
(( Qu'on se peigne au milieu de ce débat MM de Caulaincourt et Quinette s'interpôsant entre leurs collègues, et les priant de ne pas aggraver, par une funeste division, une situation déjà trop fâcheuse; et l'on n'aura qu'une faible idée de cette malheureuse séance. »
Une autre fois Carnot conseillait des mesures de défense énergiques. Le duc dOtrante s'écria : Vous êtes fou ! Carnot ne lui répondit que ces mots : Vous êtes traître !
28i l'OLii vAiNcni';