NAPOLÉON ET FOUCHÉ
La présence de Fouché dans le Conseil signale une des inconcevables faiblesses de Napoléon (1).
Napoléon n'ignorait pas que Fouché avait été l'instigateur de la défection de Murât, principale cause des désastres de FEmpire; il n'ignorait pas que Fouché, le chef de la police, entretenait des intelligences avec tous ses ennemis : à Gand avec Louis XVIII, ^ Londres avec le duc d'Orléans, à Vienne avec Talleyrand et Metternich, en Vendée avec les meneurs royalistes, afin de se réserver un port dans les différentes éventualités.
Napoléon ignorait si peu tout cela qu'un jour, ayant surpris une des manœuvres frauduleuses de cet homme, il interrompit une délibération du Conseil des Ministres pour l'apostropher ;
(( Vous me trahissez, Monsieur le duc d^Otrante, je le sais, j'en ai les preuves. »
Puis saisissant sur la table un couteau d'ivoire : « Prenez plutôt ce couteau et enfoncez-le moi dans la poitrine ; ce sera plus loyal que ce que vous faites. Il ne tiendrait qu'à moi de vous faire fusiller, et tout le monde applaudirait à un tel acte de justice. Vous me demanderez pourquoi je ne le fais pas ? c'est que je vous méprise ; c'est que vous ne pesez pas un grain de sable dans ma balance. »
Il lui parla longtemps sur ce ton avec véhémence, de-
(1) Hippolyte Carnot, t. ii, pp. 460.
vant les Ministres assez embarrassés de leur contenance, et qui s'attendaient à un dénouement ^violent, tandis que Fouchéne faisait que balbutier des phrases entrecoupées :
« Ah 1 Sire, comment pouvez-vous croire ?... On m'a colomniédans votre esprit... »
Mais quand Napoléon eut soulagé son cœur, à la grande -surprise des assistants, il continua paisiblement la séance.
En 1815, Napoléon se mit à jouer avec Fouché à police et contre-police, luttant misérablement de ruse avec son propre ministre, au lieu de briser un infidèle instrument.
Il eut bien la velléité d'en linir avec cet homme ; mais trop tard, au moment de son départ pour l'armée.
11 y avait cercle aux Tuileries. L'Empereur, s'étant retiré dans un petit salon, fit appeler Carnot et lui dit :
u Le duc d'Otrante me trahit. Je veux m'en débarrasser. Je songe même à supprimer le ministère de la police pour en faire une simple division clans vos bureaux. »
« Cette dernière mesure est bonne à mon avis, répondit Carnot, il ne faut pas d'espionnage politique ; on connaît l'esprit général par de très honnêtes gens, et il est honteux demployer les autres. Quant au renvoi du duc d'Otrante, je l'aurais approuvé il y a un mois ; mais à la veille d'événements graves, il augmenterait les irrésolutions et les défiances déjà si grandes de l'opinion. »
« Vous avez raison, dit l'Empereur, nous ferons cela plus tard, à mon retour.. »
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