G IRA IDE AU
Oui... oui... j'y pense : d'ailleurs je suis souffrant, moi... je suis malade... je suis blessé.
ti tf LOUISE.
Je voulais envoyer chercher le docteur; vous vous y êtes opposé.
GIRAUDEAU
Parbleu! je n'ai rien de cassé, mais je sens des meurtrissures... Enfin, je ne veux pas sortir, je veux que nous restions ici. Je vous le demande, je vous en prie, il me semble que cela devrait suffire.
LOUISE
Eh! mon Dieu! monsieur, je vous obéirai; mais puisque vous vous sentez indisposé, mettez-vous au lit.
GIRAUDEAU
Du tout... je ne veux pas me coucher, je suis mieux debout.
Alors, monsieur, permettez-moi de vous le dire, voilà un élrangecaprice. Vous seriez aussi bien dans une salle de bal.
GIRAUDEAU
C'est possible , mais je ne veux pas en faire l'essai.
Louise, le caressant.
Mon petit Isidore!... oh ! si je t'en priais bien...
GIRAUDEAU
Non... encore une fois, non... c'est inutile; nous n'irons pas.
LOUISE
Savcz-vous que c'est affreux ce que vous faites ?
G1RAUDEAU.
Ne vous figurez pas que je vais vous céder encore... Je l'ai fait ce matin pour la dernière fois.
LOUISE
Ah! monsieur!... je ne vous ai jamais vu de cette humeur.
GIRAUDEAU
C'est que je suis las d'être contrarié-, à la fin.
LOUISE
Ne dirait-on pas que vous êtes malheureux avec moi ?
GIRAUDEAU
Eh bien! oui, madame: je suis resté deux ans sans m'en apercevoir... je vivais content, j'en conviens, faisant tantôt vos volontés, tantôt les miennes, plus souvent les vôtres. Mais depuis qu'il y a deux ménages dans la maison, j'ai vu combien on pouvait être plus heureux que moi.rJe veux commander comme Carpentier : je veux être obéi comme Carpentier. Je veux qu'on m'aime, qu'on me caresse, qu'on me dorlptte , qu'on me bichonne, comme Carpentier; je veux être gras comme Carpentier. Car enfin, pourquoi n'aurait-on pas pour moi les soins qu'on a pour lui ? pourquoi sa femme obéit-elle à toutes ses fantaisies?
LOUISE
Parce qu'elles sont moins extravagantes que les vôtres, sans doute.
GIRAUDEAU
Madame...
LOUISE
Ou qu'il sait les faire oublier par des égards, de l'amabilité... parce qu'il ne vous ressemble pas, enfin.
GIRAUDEAU
Madame, ce sont des personnalités. J'ai la tête montée, je suis violent, je vous en avertis.
joseph , annonçant.
Monsieur de Ferrière.
GIRAUDEAU
Je n'y suis pas. . . qu'est-ce qu'il me veut ?
JOSEPH
Il a attendu monsieur et madame devant le carré de Marigny jusqu'à présent, et il vient tout inquiet s'informer de leur santé.
GJRAUDEAU.
Je n'y suis pour personne.
LOUISE
Mais vous ne pouvez refuser de le recevoir.
GIRAUDEAU, â Joseph.
M'entendez-vous? (Joseph sort. )
LOUISE
En vérité, votre conduite est d'une impolitesse!...
GIRAUDEAU
Vous trouvez?
LOUISE
Il est impossible maintenant que vous n'alliez pas à ce bal : Monsieur de Ferrière nous a attendus une partie de la journée : il faut que vous le voyiez, que vous lui fassiez vos excuses.
GIRAUDEAU
Il sera temps demain.
LOUISE
Je ne vous comprends pas, monsieur : c'est donc uniquement pour me contrarier que vous refusez de m'accompagner ce soir?
GIRAUDEAU
Non , madame.
LOUISE
Pour me rendre malheureuse? Eh bien ! soyez content, monsieur, vous y avez parfaitement réussi, car cette humeur à laquelle je ne suis pas habituée, ces emportemens sans motif, qui me font rougir pour vous, m'affligent et me blessent à un point... Ah! monsieur! que vous aî-je fait pour être traitée ainsi?
GIRAUDEAU
Il me semble , madame. . .
LOUISE
J'avais cru que, dans un ménage, il suffisait de s'aimer pour être heureux; que nous autres femmes , quand notre conduite est irréprochable, nous pouvions montrer quelque exigence , peut-être : je me trompais.. .11 faut que nous soyons vos esclaves, vos victimes. Eh bien! monsieur, vous ne me trouverez plus de torts désormais. Je ne manifesterai aucun désir; vos volontés seront les miennes; je me tairai, je vous obéirai... mais je ne vous aimerai plus, je vous en avertis.
GIRAUDEAU , ému.
Madame Giraudeau...
LOUISE
Non; il faut que ça soit ainsi maintenant... Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse!...