Pourquoi et comment visiter les musées
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^« Édition,
visiter les Musées
KU LECTEUTi
Il est question d^art, dans ce petit livre, et les no/ns d^ auteurs et les désignations d'œuçres encojiihtent cer~ taines de ses pages. On ne tardera pourtant guère à i>oir quil y est essentiellement, sinon exclusivement, question de la vie.
Mais Vart est dans la vie.
Il C exprime. Il Vembellit. Il en procède et il Voriente^ l'authentique et la justifie.
Se refuser à C effort que nécessitent la connaissance et la compréhension des merveilles créées par les a/tistcs, ce nest donc pas seule nii'nt s interdire la plus pure et la plus délicate des joies, cest aussi négliger le plus sur nio'jen
Au lecteur.
f/iie possède r/iomme de s'éleçer à la conscience et de sa propre vie et île la vie générale.
JSé*'ligence qui serait impardonnable si elle n.açait de tro-1 plnusihles excuses.
Notre sfjstènie moderne d' éducation, qui fait à la science une pari si exorhitunte, ne se contente pas de réduire au niniiuuni celle de Vart, Il s'ensuit que la société moderne acctieille au même rang la beauté réelle et sa contrefaçon, et sa cariratfi/e, ainsi (juen témoignent trop clairement les exhibitions, pornographiques ou simplement niaises^ qui déshonorent les devantures de certains magasins, ou (1 n'encourage la Direction des Beaux-Arts aux grands salons officiels. Notre société considère Vart comme un luxe, non pas comme une nécessité vitale; comme V expression^ non pas de C énergie d'' un peuple , mais de sa richesse. Elle a inventé, pour exprimer cette opinion, cette odieuse association de mots : « les arts d^ agrément », désignant par là y remarquons-le bien, la place et le rô e secondaires quelle concède à Cétude de la beauté. Elle relègue au chapitre des accessoires ^ dans ses programmes d'éducation et d'instruction, le dessin plastique et la peinture, la musique, la danse, — sans même parler de la sculpture et de r architecture qu elle paraît ignorer ^ — en sorte que, de nos jours, un Jeune homme de vngt anSy après des études complètes, s'il a des choses de l'art la moindre curiosité, doit dérober aux soucis déjà graves de sa vie quotidienne des heures ou des minutes, pour s'initier à des principes élémentaires que y jadis ^ un enfant grec de dix ans eut pu lui enseigner.
H est vrai que le jeune Grec, dès le premier regard, avait le spectacle perpétuel de la beauté. Elle était une
Au lecteur, m
condition fonderez première, de grandeur, de prospérité^ d'existence ménie^ pour ces immenses petites patries ^ les cités antiques^ dont les nations modernes se disputent les augustes çestiges açec une avarice qui est un ai^eu d'impuissance. Défendrions-nous si jalousement de la destruction finale ces merveilles à demi mortes^ ces ruines, ces poussières sacrées, si nous ne nous sentions privés de la vertu qui les créa? Leur perte serait irréparable. Même en cet état de débris ^ elles restent des modèles que notre orgueil rêve d'égaler et dont la contemplation propage -déciles à nous cette solitude sereine oh nous entendons le génie de la nature emprunter une voix au génie de r homme. Le passé du monde ne saurait achever de périr sans que l'avenir en soit compromis. Aussi nous hâtonsnous d'écrouer les chefs-d'œuvre du passé — bien qu'ils fussent presque tous * destinés au plein air — dans cette prison somptueuse, le Musée.
Même, du reste., nos personnelles productions d'art ont aussi, pour la plupart, cette destination. Art et Musée sont deux termes^ aujourd'hui, qui réciproquement se comp ètent., et le vœu suprême de nos peintres et de nos sculpteurs n* est-il pas qu'un jour leur œuvre entre au Louvre? Or, ce vœu est tout à fait contraire à la fonction sociale de l'art et à sa vérité, parce qu'il est contraire à la vérité de la vie. Mais l'artiste nest que trop disposé à se croire excepté des conditions normales de la vie universelle.
Et voilà, si je ne me trompe, en peu de mots, précisée^ la meilleure — ou la pire excuse que nous puissions avoir
\. il s'agit naturellement ici des œuvres et des fragments d'architecture et de sculpture que nous avons hérités de l'Egypte, de l'Assyrie, d^' la Grèce, etc.
îv An lecteur
(le négliger Vlniluition à ïart, à la beauté phist.ique réalisée par Carlisle : c'est lui-même^ bien souvent, qui nous en é oiiine. en méconnaissant son çrai rôle, en s'isolant dans une spécialité factice, en se créant une situation exceptionnelle en marge de la i>ie. Rien ne Justifie cette attitude. Elle est également contraire aux intérêts du public et de l'artiste lui-même. Cest un mensonge ou une erreur incompréhensible en tout état social, particulièrement inacceptable dans une société démocratique, et particulièrement néfaste.
L artiste moderne (L'erreur est si commune qu on peut, sauf réserve de (juelques esprits d'élite, l'attribuer à la corporation tout entière) croit pourtant avoir créé à son profit la séparation artificielle qu'il élève entre lui et tout le reste du monde, ne voyant dans la nature que des sujets de tableaux, et dans les autres hommes que des modèles ou des acheteurs. Il croit exploiter l'ignorance générale en inventant la superstition d'une spécialité de l'arty en s' enfermant dans une atmosphère incommunicable, en exagérant l'importance de la technique, en s' exprimant par formules mystérieuses , en imaginant toute une langue à part, toute une véritable cryptologie^ cest'à-dire un vocabulaire et des tours conventionnels ^ dont les profanes ignorent le secret.
Coupable calcul d'un misérable égoïsme et d'une fausse prudence. Personne, et moins que quiconque l'artiste, n'a rien à gagner à la diminution de l'humanité. Que deviendraient les peintres et les sculpteurs le jour oii ils n'auraient ])lus en face d'eux qu'une immense multitude incurieuse d'ignorants et quelques douzaines de snobs informés hâtivement, incapables d'aimer et de comprendre
Au lecteur. v
et pleins de vanité? Or^ il faut que ce jour ne vienne pan.
Nous ne devons être plus longtemps ni les victimes de Terreur sociale qui refuse à la beauté sa place légitime dans la vie ejclérieure, ni les dupes de la comédie que ï artiste trompé nous joue à ses propres dépens comme aux nôtres.
La, vérité, qui peut être obscurcie, mais qui ne peut pas être éteinte, est que le peuple a besoin de Vart et que l'art est fait pour le peuple; que le langage de l'urt est, par excellence, un langage universel; que Vœuvre d'art est avant tout un Signe d Union : dans l'espace, oit il rassemble les vivants par C admiration; dans le temps, oii, par la tradition, il montre V unité des successifs et constants efforts des races, leur passionné désir d' apprendre à con^ naître la vérité de C homme même en prenant conscience de ses rapports avec la nature.
Nous ne consentons pas à voir ces efforts s^ interrompre; nous n acceptons pas quun langage puisse être à la fois universel et mystérieux.
En conséquence, nous refusons de croire que Cartiste constitue dans la société une catégorie à part, et^ si les circonstances de la vie contemporaine sont telles que les délices et V enseignement de Cart semblent interdits à la grande majorité des hommes, nous voulons sortir de Pétat de mensonge où ces circonstances monstrueuses nous ont jetés.
Cette libération ne saurait être obtenue sans que tous les intéressés y tendent sincèrement, effectivement, de toutes leurs forces. Il importe donc, d abord, de rappeler aux personnes peu soucieuses d*art, jusqu^à cette heure, ces principes mêmes d'intérêt bien entendu au nom des-
Au lecteur.
quels nous leur demandons de faire cet effort, puis de leur prouver que cet effort n est pas hors de 'cur pouvoir^ qui exige d'eux seulement un peu de bonne çolonté.
Ce petit livre est écrit pour priver de toute excuse ceu.i qui se refusent à V initiation de Vart, soit par ignorance, soit par paresse, soit par défiance d'eux-mêmes et par timidité. Il est particulièrement dédié à la jeunesse.
Si, malheureusement, la rue moderne est pleine, sous prétexte de statues, d' abominables magots (rares sont les exceptions), et si les richesses d'art léguées au présent par le passé sont presque foutes défigurées de mutilations et, pis encore, de restaurations , allons chercher ensemble la Beauté oii elle s'est réfugiée, et je dirais peut-être mieux oh on l'a reléguée : dans les Musées.
Ne craignons pas de les aborder avec simplicité, avec franchise. Les grands chefs-d'œuvre sont très accueillants. Ces vivants aiment la vie, et leur raison d' cire n'est pas dans ces portes majestueuses qui les séparent de la foule, mais dans la présence de la foule autour d' eux. Les pri sonniers reçoivent volonlieis les visiteurs...
Prenons seulement quelques précautions logiques et simples qui nous permettront de voir en regardant, de pénétrer dans la pensée de C artiste, de profiter de sa leçon et de l'emporter avec nous comme une lumière, pour en éclairer nos occupations, nos peines et nos joies quotidiennes, surfout pour nous aider à mieux nous rendre compte du décor pei pétiiel de notre vie : les visages, les ciels, les perspectives immédiates ou lointaines, les incessantes nio lifcaliotis du jour, de V un à Vautre crépuscub' , et l'es asj)rcts variés des choses qui surgissent de
Au lecteur, vu
C ombre ou qui lentement y rentrent. C^est de tous ces éléments très ordinaires que les œuvres extraordinaii es sont faites. Les grands artistes n ont pas eu sous les yeux une antre nature que celle dont nous aussi nous sommes les témoins; mais ils ont su la voir, et elle a été pour leurs a mes de voyants 'a source intarissable de joies infinies.
A leur école nous pouvons apprendre à voir, nous a iissi.
Quand nous verrons, nous aimerons; et en nous aussi C amour sera fécond, sinon en œuvres, car nous ne prétendons pas rivaliser avec les maîtres, du moins en jouissances de V ordre le plus noble et le plus intense, qui nous amélioreront^ qui nous grandiront, et qui purifieront autour de nous V atmosphère.
Car il ny aura plus longtemps à attendre avant que les hideurs dont je parlais disparaissent de la rue moderne, quand nous aurons pour notre propre compte recouvré le sentiment de la Beauté. Ces hideurs, en effet, n'étant proprement que les formes extérieures de notre ignorance, de nos erreurs et de nos vices, nous ne leur permettrons plus de se reproduire quand nous aurons nous-mêmes renoncé à des préjugés et à des tendances condamnables. L'opinion est toute-puissante, surtout dans un régime démocratique. C'est parce quelle est pervertie ou inavertie quelle tolère la laideur,
La laideur périra d'elle-même — elle est très fragile — pour peu que V opinion s^ élève à la compréhension et à C amour du beau.
Toute mon ambition est de coopérer pour ma part à ce redressement nécessaire de Vopinion publique. Il va de soi que ce court écrit n y pourrait suffire. Mais f espère qu^ on
Au Lecteur,
y trouvera quelques indications utiles. Si, çà et là, le ton parait un peu grave^ je prie quon m* en excuse en considération du sujet : il me serait difficile de jjarler légèment de CArt et de la Beauté.
Mon désir est que le plus ignorant supporte sans fatigue la lecture de ces pages et que les esprits informés y puissent néanmoins trouver quelque plaisir.