PREMIÈRE PARTIE
Définitions et Objections
QU'EST-CE Qll'lfM MUSÉE?
Voilà une question à laquelle, sans doute, tout le monde se croira capable de répondre.
« Un Musée? C'est une collection d'œuvre.^ arlistiques, ou d^objets scientifiques, ou de vestiges historiques... »
Matériellement, en effet, cette définition est juste. On peut la préciser en ajoutant que, le plus généralement, le mot « Musée » — temple des Muses — a une acception surtout esthétique et dési^*ne un lieu où sont rassemblés des objets d'art, tableaux, statues, etc. \
Cela paraît très simple. Si, pourtant, nous faisons l'effort qu'il faut pour échapper aux conventions fondées sur les habitudes modernes, ou même rela-
1. « Musée » signifie, en outre, un lieu où sont enseignés les lettres, les sciences, les arts. Dans ce sens il n'est pas, ici, notre objet.
10 Pourquoi et Comment i>isiler les Musées.
tivement anciennes, de l'existence sociale, le fait, en soi, d'une collection d'objets d'art étrangers, quant à leur destination, les uns aux autres, et placés les uns auprès des autres dans un cadre qui ne convient particulièrement à aucun d'eux ni à leur ensemble, ne laissera pas de nous étonner.
Car chacun de ces objets, notons bien d'abord ce trait essentiel, eut initialement sa destination personnelle. Ce retable appartenait à une église dont vous trouverez la désignation au catalogue du musée, et de même ce groupe en marbre décora la cour d'honneur de tel château, ou ce portrait le salon de son modèle. Les vicissitudes que chacune de ces œuvres a subies, et qui sont impartialement relatées dans des livres spéciaux, constituent son histoire, son « état civil », concourent à établir son authenticité. Souvent même il est utile de les bien connaître pour se rendre pleinement compte de la valeur de l'œuvre; vous sentez, en effet, combien il importe de savoir si elle est, ou non, appropriée au lieu pour lequel on l'exécuta, si, par exemple, ce tableau d'église a le caractère mystique qu'on doit exiger de lui; en d'autres cas, les particularités du milieu (|ui primitivement fut le sien, notamment le style et les nuances d'un mobilier de salon, peuvent seules nous expliquer, dans telle œuvre donnée, certains détails de composition ou de coloris.
De cette première observation, la logique nous ordonne de conclure que les collections artistiques, publiques ou privées, comportent des conditions spéciales, peu favorables, immédiatement du moins, a leur compréhension totale.
Elles sont toujours plus ou moins incohérentes.
L'aspect auguste du monument où les grandes
La Colonnade du Louvre, chef-d'œuvre de Claude Perranlt.
La colonnade en construction au xvif siècle.
La colonnade dans son état actuel.
collections publiques sont réunies — prenons pour type notre Louvre — nous en impose. Cela respire Tordre, le i'aste, la grandeur; il semble que les artistes ne puissent souhaiter à leur gloire un plus magnifique asile. Les trésors de la beauté ne sont-ils pas là dans un temple, et n'y célèbre-t-on pas les rites pacifiques et harmonieux de la religion esthétique?
Or, personne, quand le Louvre fut construit, ne se doutait qu'un jour ce palais des rois deviendrait celui des artistes, et l'histoire de cette transformation — dont plus loin ' on trouvera un résumé rapide — a le hasard pour principal auteur. Quant à l'enrichissement de ce lieu de paix et de splendeur, la violence en fut pour une grande part le principal iacteur, et c'est par des chemins noyés de sang et de larmes que beaucoup des merveilles assemblées dans celte retraite dorée y sont parvenues.
Remarquez, en outre, que si d'ordinaire le goût et la science (encore ne furent-ils pas toujours à l'abri de l'erreur) présidèrent à cet entassement de richesses, ils ne prirent le conseil d'aucun idéal. Toutes les œuvres qui parurent belles, soit à nos rois conquérants ou à leurs capitaines, soit aux fonctionnaires chargés par l'Etat d'acheter des tableaux et des statues, ou de les accepter quand ils étaionl légués par les collectionneurs particuliers à cette collection nationale, y entrèrent. Aussi, en dépit des récents efforts de certains conservateurs contemporains, qui souvent ont cherché à constituer des ensembles harmoniques et marqués d'un caractère d'unité, cette collection est-elle étrangement hétéroclite.