‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 10 sur 53 · LA RESTAURATION PERMISE · texte numérisé non relu

LA RESTAURATION PERMISE

Celle que nous condamnons consiste à refaire, en totalité ou en pnrtie, un monument, une statue, un tableau, un objet d'art quelconque A ce genre de restauration, formidable abus de force et de confiance contre les grands créateurs en allés, qui nous ont légué leur œuvre à charge de la respecter, le momie moderne a perdu, non seulement presque toute la grande statuaire gothique, — « Les restaurateurs l'oul à peu près ensevelie sous leurs pavés

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informes », écrit Eugène Carrière, — mais encore un nombre incalculable de statues et surtout de tableaux, ceux-ci plusieurs fois réparés, repeints,

l revernis, devenus méconnaissables. Quelle serait, devant ces abominations, la pensée des artistes aux- ([uels on continuée les attribuer! Ils pardonneraient au temps qui, en mutilant les témoignages de leur génie, accomplit une action fatale et provocjue la vie à des créations nouvelles : il fait de tout ce qui fut des matériaux pour ce qui sera. Ils ne pardonneraient pas au faux artiste qui eut l'imprudence ou l'impudence de croire qu'il pouvait rendre la vie aux parties mortes de leurs cbefs-d'œuvre, sans tenir compte de la différence des visions, des époques, des mérites.

. Il est très remarquable qu'en littérature une entreprise analogue serait réprouvée tout de suite par un universel désaveu. Attentat, pourtant, bien moins grave, puisque, en dépit du complément moderne

I d'une tragédie d'Eschyle, par exemple, les hommes de goût pourraient continuer à lire seulement les fragments authentiques du poème, sans être obligés de subir le pensum du pédant. Au contraire, la moitié restituée ou seulement le morceau refait d'une statue me gène pour bien voir ce qu'il en reste de pur*;

, quant au tableau repeint, je le perds tout entier.

Il en va tout autrement de la restauration qui se

' borne à réunir les fragments épars d'un monument

1. « Si je prends pour exemple de restauration les deux pieds de l'Achille du Louvre, le premier, le plus en vue, est une restauration Louis XIV. Donc, rien de commun avec le reste de la figure. Le second, en retrait, a le gros orteil du n ême restaurateur; de sorte que, la vue se portant sur le premier |>ied, et ensuite sur le gros orteil du second, le pied original est tout à fait masqué. Il faut une attention exercée pour y voir le chef-d'œuvre, qui est présent, et tout l'enseignement qu'un artiste peut y trouver. » (ElgÎî.nk GakkiÈue : Ecrits et Lettres choisies^ Mercure de France).

Mlskk du Loi viu;. — La Vénus de Milo. —

Du bonheur im/iiissilite <) symbole adorable. Calme comme la mer en m seiénité,

A»/ Sfiii^lol II' Il brisé ton Sfin inallèiable. Jamais Its pleurs 'iwnn'ns no it terni ta beauté

LfrovTK DR LiSI R.

Musée du Louvre. — La Victoire de Samothrace. -

« [l n'y a pas, en peinture, l'équivalent de la Samothrace en sculpture. •

HuGÈNB Carrière.

4^ Pourquoi eL ConimenL {fisiter les Musées.

ou d'une statue. L'opération n'est pas absolument sans danger, une erreur pouvant toujours être commise. Mais Terreur même resterait réparable. Du moins, il n'y a pas ici d'abus, puisqu'il n'y a pas de substitution de persojines, puisque c'est bien la même pensée qui anime tout Tensemble, puisque tous les morceaux ont bien été modelés par la même main ou selon l'inspiration du même esprit. Nous devons à ce système de restauration, parfaitement légitime, quelques-unes de nos plus grandes joies. C'est ainsi que la Victoire de Satuothrace^ ce miracle de la sculpture grecque classique, était en cent vingt morceaux. Vous estimez comme moi qu'on a bien fait de les réunir. On a bien fait aussi de recomposer la Vénus de Milo; le crime eut été de lui rendre ses bras, — ou de les lui ajouter, car elle n'en eut peutêtre jamais, — et vous savez qu.'on y a pensé !

Cette statue a été trouvée, en 1820, par un paysan grec de l'île de Milo, — l'ancienne Mélos, du groupe des Cyclades — Ce paysan travaillait dans son champ, quand sa pioche heurta la pierre d'une niche enfouie. [ Il creusa et bientôt découvrit dans la niche trois petits hernies et des fragments de statues. Mis en goût par ces trouvailles, il élargit le périmètre de ses fouilles et bientôt lui apparut le torse de la déesse. Notre paysan se fit aider de ses fils pour emporter chez lui cette moitié du chef-d'œuvre, qu'il cacha au Ibnd d'une étable, puis il avisa de sa trouvaille un de ses compatriotes, agent consulaire pour le compte <le la France. Cet agent, au lieu de donner tout de suite au paysan la somme modique que celui-ci den\andait en prix de sa trouvaille, crut devoir consulter par lettre l'ambassadeur du roi de France près du sultan. La lettre s'égara, et c'est par Dumont d'Ur-

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ville, alors simple ofïicier de marine, que Tambassadeiir, marquis de Rivière, fut renseigné. Dumonl d'Urville alla voir les deux fragments de la statue, la partie supérieure dans l'étable du paysan, la partie iuférieure auprès de la niche découverte par celui-ci, et se convainquit que les deux morceaux formaient une seule figure. L'ambassadeur donna à son secrétaire, le comte de Marcilly, l'ordre d'acheter la statue, ce qui fut fait, non sans peine. — Elle était donc en deux morceaux, qu'on ajusta : la division brutale s'était faite au point où finit le nu pour s'enfouir dans la draperie qui voile, depuis la hanche, la partie inférieure. On a, redisons-le, bien l'ait de réunir ces deux fragments. Mais faut-il approuver la restauration du nez, des lobes des oreilles et du bout du sein gauclie, qui étaient cassés? C'est ici que commence la collaboration indiscrète du restaurateur avec l'auteur.

Quant à la restauration des tableaux, elle est légitime quand elle se borne à la conservation. Et quels miracles d'adresse et d'ingéniosité ont souvent accomplis les restaurateurs qui comprennent dans ce sens leur mission! Le décollage et le rentoilage des peintures sont des opérations aujourd'hui vulgaires, ainsi que la consolidation du panneau quand l'œuvre est peinte sur bois. Ce dernier procédé fut imaginé, il y a soixante ans environ, par le restaurateur ïlaro. Le baron A. de Rothschild lui avait confié un admirable panneau peint par Holbein, un portraitde femme, menacé d'une imminente destruction. Fouillée en tous sens par les vers, la planche de bois tombait presque en poussière et il était urgent de substituer une toile neuve au panneau vermoulu. Mais Haro craignit, en raison de l'état même du bois, les cou-

\i Poiirquoi et Comment visiter les Musées,

séquences de la translation et y renonça. L'idée lui vint de vider, au moyen d'une pompe aspirante, les galeries et les canaux creusés par les vers, puis dans toutes les cavités il coula de la résine liquide : cette matière, en se refroidissant, prit l'aspect d'une plaque compacte et dure, qui défie le temps. — Le procédé imaginé par Haro a été perfectionné dans la suite. Nous ne le citons que pour donner un exemple précis du rôle du restaurateur de tableaux. Ce rôle est, naturellement, plus étroit que celui du restaurateur d'œuvres statuaires.

11 est inutile, à propos de ces dernières, d'insister davantage sur les différences de la restauration que nous blâmons et de celle que nous approuvons. La seconde est pieuse; modestement, sans prétendre à rien créer, elle fait, en vérifiant les lois éternelles des proportions et de l'équilibre, la preuve du génie; c'est un hommage au passé et une offrande à l'avenir.

La première est sacrilège et meurtrière. j

Les académiciens, les professeurs, les membres des commissions artistiques et les soi-disant artistes, qui l'ont autorisée ou pratiquée, peuvent bien crier au scandale ou affecter le mépris silencieux quand des fous demandent qu'on brûle les musées; — ces sages, plus dangereux que ces fous, accomplissent hypocritement la besogne qu'ils font semblant de condamner; sous prétexte de restaurer, ils détruisent.

Déplorons que cela soit possible ; ne nous en étonnons pas; notre époque, si admirable en tant d'autres points, est déconcertante par les innombrables contradictions qui en font, intellectuellement, une des -M heures les plus violentes de la vie de l'humanité. En M particulier, dans tout ce qui concerne Tart ces con- " tradictions sont innombrables, énormes.

FauL-il çiailer tes Musées? $5

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