‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 9 sur 53 · IL N'Y A PAS QU'UNE MANIERE DE DÉTRUIRE LES CHEFS-D'ŒUVRE · texte numérisé non relu

IL N'Y A PAS QU'UNE MANIERE DE DÉTRUIRE LES CHEFS-D'ŒUVRE

Sont-ils inconscients ou nous croient-ils aveugles? Pouvons-nous ignorer qu'ils président froidement à cet épouvantable crime de lèse-beauté et de lèsepatrie, la destruction de nos cathédrales gothiques? Destruction tantôt cynique et brutale, tantôt hypocrite et savante, toujours irrémédiablement efficace : on démolit ou l'on restaure, et je ne sais des deux procédés lequel est le plus affreux, de celui qui tue ou de celui qui déshonore. Car vous savez bien ce que c'est qu'une restauration comme l'entendent nos modernes architectes; c'est un travestissement, une parodie. On enlève le morceau qui était en ruine, quel(|uefois toute une tour, une façade, un clocher,

Faut-il visiter fes Musées? 3^

et on le re/aii. — Puvis de Chavannes disait : « Il y a quelque chose de plus beau qu'un chef-d'œuvre, c'est la ruine de ce chef-d'œuvre ». Parole de grand artiste. Qui la comprend aujourd'hui? Car, je veux le croire, c'est de bonne foi, le plus souvent, qu'on entreprend cette œuvre impossible, la restauration, et ce que je traitais de crime n'est qu'incompréhension, ignorance et sollise. On ne se doute pas, on ne voit pas que ces surgissements du génie et de la foi, ces cathédrales sont vivantes, qu'elles ont traversé, comme tout ce qui vit, les trois âges, la jeunesse, la I lalurité, la vieillesse : plus augustes aujourd'hui (|u'elles ne furent jamais, elles ont acquis en penchant vers leur fin cette majesté douloureuse des êtres et des choses touchés par les années Alors, l'architecte approche, regarde, prend ses mesures, et, taillant d'une main insensible dans ce vivant, détache la ruine — qui sera peut-être hospitalisée dans quelque musée — et la remplace par un prétendu fac-similé en pierre neuve, qui est une trahison. Tous les artistes le savent : jamais ni restauration iiinsi comprise dans le sens de remplacement, ni restitution, c'est-à-dire réédification totale de l'édifice, même dirigées par un Yiollet-le-Duc ou un César Daly, n'ont donné plus qu'une idée lointainement approximative de la merveille originale. Celle-ci était œuvre, à la fois, de docilité et de liberté, de patience et d'amour. La science ne suffit pas à suppléer ces vertus et ces forces. Matériellement, l'entreprise est chimérique; nos ouvriers n'ont plus la main à ces travaux. Ils ont pris l'habitude de brutaliser la pierre et de lui demander des effets violents, des « noirs » que les artisans gothiques évitaient en attaquant le bloc de biais pour en obte-

nir ces douceurs blondes qui rejoignent si harmonieusement l'atmosphère indécise de nos ciels français du nord et du centre. Ces gens-là avaient le temps, ayant Tamour, et travaillant pour Téternité. Nos ouvriers, pour un salaire immédiat, font en quelques minutes la besogne, autrefois, d'un jour : ils attaquent le bloc de face, et la rainure ainsi pratiquée, noire partout, sansdemi-teinte,sanssouplesse, prive de signification les quelques « coups de force w çà et là ménagés par le premier architecte et sur lesquels il avait fondé l'harmonie générale du monu ment tout entier.

On pourrrait multiplier les observations de cet ordre. Ce qui précède suffît à démontrer l'impossibilité morale et matérielle de la restauration des monuments anciens telle que nous la pratiquons depuis un siècle. — Mais il importe de faire ici, en passant, une distinction, à défaut de laquelle on se méprendrait inévitablement sur notre pensée. Car il est deux sortes de restaurations.

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