‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 12 sur 53 · Renan · texte numérisé non relu

Renan

i;. Al. Le Dantec.

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commun qu'ils sont tous factices, hors de la vie et de la vérité; ils procèdent de cette conviction, bien assise dans l'esprit de la majorité des hommes, que Fart est un luxe, agréable et inutile.

L'art a des écoles spéciales; c'est un grand malheur. Si Ton estimait que l'art fut essentiel, il serait enseigné dans toutes les écoles et il n'y aurait pas d'Ecole des Beaux-Arts^ — Les artistes sont honorés. Demandez aux vrais artistes si ce sont les meilleurs d'entre eux qu'on décore le plus, et ce que vaut l'Institut. — Le public se précipite aux Salons, mais ils sont étrangers à l'art, peu s'en faut, et c'est pour des motifs, aussi, peu esthétiques, qu'on s'y donne rendez-vous. — Les peintures des monuments publics, les statues dans les rues, sont presque toutes d'affreux démentis à la beauté et même an bon sens. Et cela est désolant que, par ces odieuses et ridicules représentations de figures humaines d'où devraient rayonner pour les générations l'intelligence ou la bonté suprême, nous soyons parvenus à salir dans leur regard les images de ces deux vertus et de la gloire. Cela, dis-je, est désolant, parce que cela ne peut aller sans une grande diminution de la vie morale, et il ne serait pas difficile de démontrer que l'indifférence des hommes en matière de poésie et d'art est le signe de la plus effroyable méprise^ sur

1. On parle beaucoup, aujourd'hui, d'introduire « l'Art à 1 Ecole », et cette idée a reçu un conimcnccnient d'exécution. Idée excellente en soi, bien qu'il soit permis do faire des réserves sur la méthode qu'on paraît adopter dans la pratique. Mais il sera toujours bien difficile d'introduire dans les écoles une réduction des musées. Que ne s'avise-t-on. plutôt, de conduire fréquemment dans les musées les élèves des écoles

2. Je ne dis pas que le sens et l'amour de la beauté entraînent nécessairement la pratique de toutes les vertus. Des honinies ardemment épris d'art ont été de véritables scélérats. On en cite au temps de la llenaissance et je pense quOn en pourrait trouver dans tous les femos. Mais, dan.s tous les temps, de tels hommes sont des exceptions, et des

Faut-il i'isUer les Musées P 4~

.la valeur comparée des molifs de vivre, sur la vraie proportion des intérêts. L'amour de la beauté dénote la présence d'un idéal, exige le développement de tout l'être vers cet idéal, su()pose en conséquence la faculté de choisir entre les joies, la force de vouloir et de résister. L'homme (|ui connaît et aime la beauté prend conscience de l'unité des lois de la vie, car il ne peut douter des analogies profondes qui relient le plan matériel au plan moral ; et il possède le sens religieusement amoureux de la suite ininterrompue de la vie, car il sait que la beauté est le produit de longues séries de recherches, d'expériences, de comparaisons, de sacrifices, d'erreurs etde douleurs, dans l'œuvre de la nature comme dans l'œuvre humaine : l'amour du résultat implique le consentement aux causes. De l'étude de ces causes l'homme apprend en outre que, tous les gestes vivants s'unissant les uns aux autres par une infrangible arabesque, chaque effet devient cause; l'homme apprend (ju'il est lui-môme l'effet d'innombrables causes, la cause d'innombrables effets, et sa conscience s'élargit et s'élève pour correspondre à la dignité d'une infinie responsabilité.

SI NOUS AIMIOiNS LA BEAUTÉ...

Si nous aimions la beauté, nous aurions le respect dupasse et le culte de l'avenir; nous ne concevrions

exceptions marquée^ d'un caractère si particulièrement insolite que Fliistoire les désigne comme des cas monstrueux. Combien de grands poètes et de grands artistes qui furent des hommes purs pourrions-nous opposer à un Ceilini, ce forcené, à un Arétin, cet être immonde! On aurait tort, du resle, de conclura de leurs fautes qu'ils aient ignoré la vérité morale ; ce sont des coupables, qui ont eu la faculté de choisir entre le bien et le mal et qui ont choisi le mal.

48 Pourquoi et Comment visUei' les Musées.

pas celle pensée saugrenue dliabiller de neuf les vieux monuments; nous ne prëcipilerions pas leur ruine, mais nous ne formerions pas le projel chimérique de l'interrompre, nous nous y résignerions puisqu'elle est dans l'ordre naturel, et nous nous en consolerions en demandant à ces vénérables témoignages du passé une leçon générale, un point de départ, l'éveil du génie. Les Giecs ne restauraient pas les temples caducs, s'inspiraient d'eux, et c'est ainsi que les Gothiques ont édifié leurs églises sur la voûte du temple roman.

Si nous aimions la beauté, il ne serait pas possible que personne annonçât la faillite de l'art, puisque la faillite de l'art serait pour nous — et pour l'univers, la faillite delà civilisation, par Tabdicalion delà personnalité humaine, dont la poésie et l'art sont les plus intenses expressions, et par la tristesse sans nom qui s'abattrait sur la vie et tarirait à sa source l'espérance.

Si nous aimions la beauté, nous n'aurions pas permis que l'Angleterre, dans un mobile de lucre cyniquement avoué, noyai l'antique Pliilae ^, où se dressaient naguère quelques-uns des plus beaux monuments de la vieille Egypte (et cette merveille unique, le Temple d'isis), et nous résisterions à la cupidité

1. « La noyade de Philae vient d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire d'isis aura com[)lètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le pays. Mais cela perniettera de faire de si productives plantations de coton !... • (Pierre Loti : La Mort de f*/iîl,f', Calmann Lévy, 1908.) On raconte que les ingénieurs anglais dcmandèi'ciit aux arcliéologiies d'établir, dans le but de sauver les temples, une zone de protection; les archéologues s'y seraient refusés. Pourquoi? — Et pourquoi les ingénieurs n'ont-ils pjis fait eux-mêmes ce qu'ils avaient vainement prié les archéologues de faire? Les responsabilités de l'Angleterre et du monde civilisé restent entières.

MusÉK GuiMLT. — Porte du temple de Sanlchi (Inde).

'aute sou, ce des races, des xdees et des langues, pour la Grèce, Rome et C Europe moderne. .

MiCUXLBT.

5o Pourquoi et Comment s>lsiter les Musées.

aveugle qui vend l'Europe à rAmériqxie * : car il n'y aura bientôt plus, en Grèce, en Italie, en France même, hormis les monuments publics elles collections des musées nationaux, un seul objet précieux : notre passé et notre génie, vendus, ont élu domicile chez de nouveaux propriétaires, à New-York, à Boston, à Chicago....

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