‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 17 sur 53 · ALLONS LIBERER LA BEAUTÉ CAPTIVE · texte numérisé non relu

ALLONS LIBERER LA BEAUTÉ CAPTIVE

Quand donc nous parlions de barbarie, à propos des musées, d'atmosphère factice, de désordre irrémédiable, d'incohérence, ces critiques visaient les conditions fatales de l'institution, non pas l'institution même. Ces conditions, que nous ne pouvions éviter de préciser d'abord, — puisque ce sont elles qui rendent un peu laborieuse la visite aux musées et (jui parfois rebutent les jeunes gens, — nous avertissent qu'en soi l'institution n'est pas rationnelle; cela, personne ne l'ignore, et personne n'accepte pour les œuvres nouvelles le sort auquel les violences de l'histoire ont condamné les œuvres anciennes.

Mais précisément pour que cette institution irrationnelle n'opprime pas l'avenir et reste propre à ces témoignages du passé dont nous ne saurions

trouver la place clans le tumulte luoderne de la vie» — hâtons-nous de visiter les musées.

Ilàtons-nous de recueillir leur leçon de beauté, afin d'en profiter activement, afin de la comprendre, non pas seulement telle qu'elle est dans le musée, mais aussi telle qu'elle devrait être dans nos demeures et dans nos rues, afin d'être prêts à pénétrer dans le génie des grands artistes vivants ou qui naîtront.

Hâtons-nous de vénérer la Beauté entre les murs où on la retient captive, afin delà libérer.

Voilà, — et nous l'annoncions dès les premières lignes de ce petit livre, — de toutes les raisons de visiter les musées, la meilleure.

DEUXIEME l'AUTlE

PréparaHon

TiEGAT{D07^S LA VTE

L'iioinnie naît iiiutière inerte, son âme est son œuvre : le créateur de l'homme, c'est l'homme.

Jean Dolent.

Des gens meurent très vieux qui n'ont jamais vécu. Ils n'ont pas senti la vie, ils n'en ont ni joui ni souffert humainement, ils n'ont été du drame universel ni les acteurs ni les témoins.

Leurs yeux pourtant semblaient ouverts; animalemeiit ils l'étaient. Au sens humain du mot, leurs yeux étaient fermés. Et souvent vous eussiez surpris sur leur visage le frisson qui trahit la joie ou la douleur, mais c'était chez eux une sensation plutôt qu'un sentiment; elle ne signifiait point l'aflleurement des ondes intérieures à la surface, car ces pauvres cires

6o Pourquoi et Comment visiter les Musées.

n'étaient point nés à la vie intérieure, et du fond do ces yeux qui vous regardaient une conscience ne cherchait pas la vôtre.

Ces malheureux auraient-ils pu être sauvés? L'exemple ou le conseil leur a-t-il manqué? Y a l-il eu un temps, un instant, où quelque geste opportunément fait eut éveillé leur attention, captivé leur esprit ou leur cœur, déterminé en eux cette émotion profonde que l'homme recherche toujours quand il l'a une fois connue, et qui est la vie elle-même? Songez qu'ils ont été des enfants, c'est-à-dire des possibilités, des espérances d'humanité, et qu'ils avaient alors cette beauté certaine de la simplicité, de l'innocence et de la franchise. Gomment tout cela s'est-il fané, effacé ?Gomment l'essence personnelle de l'àme s'est-elle volatilisée, tandis qu'un masque de conformité peu à peu s'adaptait au visage, ternissant les yeux, contractant les lèvres d'un rictus fixe que ne devait plus fléchir ni le pli de la joie ni la crispation de la douleur?

Peut-être l'avertissement n'a-t-il pas fait défaut. L'homme n'a pas su correspondre à l'indulgence de la destinée, soit par infirmité précoce, soit, phénomène rare, par perversité, soit, et c'est le cas innombrable, par paresse morale et physique.

Une pratique instinctive, et contre laquelle l'éducation devrait réagir, nous conduit à n'exiger de nos facultés qu'un minimum d'activité où elles ne tardent pas à s'engourdir. Toute notre énergie va jusqu'à nous maintenir vivants, et nous faisons dans ce but les efforts indispensables. Nous ne nous doutons pas (|ue ce qui est vraiment indispensable, non pas même à la dignité de notre personne, mais seulement à sa réalité, c'est d'augmenter to'jjouro l'inten-

Regardons la Vie. Q\

site de raclivité consciente dans les divers éléments dont nous sommes composés, et de multiplier les relations du vivant que chacun de nous constitue avec un nombre toujours plus considérable de supérieures unités vivantes.

Les êtres déchus dont je parlais tout à l'heure n'ont jamais soupçonné cette vérité fondamentale. Mais qu'elle nous soit révélée, elle s'installera en nous et nous grandira. Elle nous rendra la jeunesse si nous l'avons dépassée, et nous ne pourrons plus la perdre, car la vérité nous gardera dans cet état constant d'alacrité, d'ardeur, de désir, qui est le propre des êtres jeunes. Si la vérité nous éclaire avant que nous ayons atteint l'âge mûr, elle nous épargnera bien des fautes et des regrets, et nous permettra de servir nos semblables.

Inspirés par elle, regardons la vie.

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