‹ Pourquoi et comment visiter les muséesChapitre 16 sur 53 · RECONCILIONS LA FOULE ET LA BEAUTÉ · texte numérisé non relu

RECONCILIONS LA FOULE ET LA BEAUTÉ

Gardons-nous de lui en faire grief. La foule est toujours innocente, et dans les causes de son oubli, si je pouvais les énumérer sans sortir de mon sujet, vous trouveriez autant d'excuses.

Mais à quelle conclusion ces observations nous amènent-elles logicjuemenl? Si la société ne peut se passer des arts plastiques, si, d'autre part, tel est

Arc DR Triomphe. — T.e Chant du Départ, par Hiule.

Lue entre les plus grandes oeuvres mndeniea. C'est ici la reclierclie du mouvement, mais l'harmonie des gestes, l'intensité des expressions, la solidité de ce cube statuaire, crient le "énie.

56 Poit7'(jiio! et Coninient visUer les Musées.

aujourd'hui le douloureux état d'esprit de la multitude que la vraie beauté surprenne et choque la sensibilité dépravée, s'ensuit il qu'on doive détruire ces dernières réserves de splendeur et de vérité, ces lieux où l'homme le plus ignorant, pourvu qu'il y soit guidé et qu'on parvienne à ranimer en lui le sentiment si naturel d'une respectueuse curiosité, se sent encouragé à l'espoir, — les musées?

Abandonnons décidément cette folle idée de destruction aux déshérités de l'intelligence. Souhaitons, d'autre part, qu'on renonce à ces pratiques injustifiables de scientifiques rafistolages qui ont à peu près effacé tant de chefs-d'œuvre. Elles fournissent à ceux qui tiennent pour superflue ou dangereuse la visite au musée leurs seuls plausibles arguments*.

« C'est, disent-ils, Raphaël, par exemple, que vous croyez contempler dans cette grande image du Saint- Michel terrassant le dragon; mais on vous trompe. L'œuvre, exécutée en 1518, fut restaurée dès 1530, et combien de fois depuis! et par quelles mains! Vous risquez donc de prendre l'erreur d'un esprit médiocre pour l'inappréciable conseil du génie. Mieux vaut ne pas vous exposer à ce danger; n'allez pas au musée. »

A quoi il faut répondre : D'abord, les tableaux aussi odieusement maltraités que le Saint Michel ne consti tuent, au Louvre et dans tous les musées, qu'une

1. Une autre catégorie de censeurs invoquent, pour nous écarter des musées, le dommage que le temps a fait subir à plusieurs œuvres anciennes et même à certaines peintures relativement récentes, entre autres celles de Proudhon et de Courbet : elles ont noirci, les tons vifs se sont éteints, les relations otit perdu leur justesse, l'Iiarmonie générale est détruite. Cette objection, dont on s'exagère ù plaisir la valeur, n'a d'intérêt que pour les professionnels, auxquels nous ne nous adressons pas ici. Tout le monde voit que ces œuvres ont souffert; elles n'en gardent pas moins de grandes beautés. Le temps ne trahi* î^mais absolument l'intention d'un véritable artiste.

Faut- il visiter les M usées P hi

minorité; ensuite, même dans le Saint Michel, des éléments certains de grande beauté persistent, la composition surtout et le mouvement général, qui sont admiral)les. L'erreur ou la faute de certains hommes ne nous saurait excuser de nous refuser le bénéfrce supérieur et la joie que le génie nous garde.

Nous abstenir d'aller dans les musées, ce serait tacitement consentir à leur suppression, puisque ainsi nous laisserions entendre que nous les jugeons inutiles.

Si le Louvre, le Prado, les Offices, l'Ermitage, la National Gallery, périssaient, alors nous pourrions crier :

« Pour longtemps le monde est dans la nuit! »

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