L'HOMME, COMME L'ARTISTE, « IMAGINE » LA VÉRITÉ
Insistons maintenant avec plus de précision. Nous sommes au point capital de notre élude, à la fois le point de départ d'où nous allons entreprendre la com[)réhension de la beauté dans l'art plastique, et le point d'arrivée, ou plutôt de retour, où, forts des leçons du génie, nous comprendrons mieux la beauté naturelle et nous lui voudrons associer la beauté artistique.
Le sens de l'art, disons-nous, est en nous tous et nous en connaissons tous, d'instinct, la pratique.
Voulez-vous voir quelqu'un qui ne se croit pas, qui ne se sait pas artiste, peindre un merveilleux tableau? Supposez-vous vous-même, lecteur, séparé d'un être qui vous soit cher. Dans un moment de vie intérieure trop intense pour que vous puissiez surveiller, analyser vos sentiments, non plus que percevoir les pulsations du temps, vous revoyez de loin le visage aimé. Aucun portrait réel, matériel, ne vous contente. C'est à votre imagination que vous vous adressez pour abolir l'absence, et Timagination, magicienne infaillible et docile^ vous offre aussitôt une image vivante.
Celte imag:e ne comporte que les traits essentiels.
Regardons la Vie. 67
essentiellement caractéristiques du modèle. Tous les détails complémentaires, secondaires, s'effacent. Gn sent qu'ils sont là, mais à l'état d'indication vague. Ces sacrifices, qu'on dirait calculés, donnent aux traits exprimés une valeur sans doute excessive : leur vérité devrait en être altérée, mais au contraire ! et, grâce à ces accents de lumière dans cette ombre, l'apparition, peinte par l'imagination sur l'écran de la mémoire, impose le sentiment d'une présence réelle.
De cette image, ainsi pourtant fidèle jusqu'au prodige, la ressemblance serait certainement contestée par des indifférents, niée peut-être. Cela n'a rien de surprenant. Personne ne regarde cet être, qui vous est cher, comme vous le regardez, vous, as>ec votre cœur. Or, le cœur, qui loin d'être aveugle est seul clairvoyant, a su découvrir dans ce cher visage des traits, des caractères, des beautés, que n'y eût jamais soupçonnés l'intelligence la plus pénétrante, mais non éclairée par la tendresse. Et ïartiste — c'est vous — est d'une sincérité absolue, ne l'oublions pas : tous les traits qu'il a découverts étaient bien dans ce visage.
N'est-ce pas là, proprement, une œuvre d'art? Elle est belle d'être vraie, parce que la beauté est à la fois le fond même de nos âmes et leur seul langage. Il y a un trésor inépuisable de beauté chez tous les vivants, ainsi qu^une infatigable faculté de bonheur. Nous connaissons d'instinct, tous, l'Esthétique du Paradis, mais nous ne savons pas tous que nous la connaissons.
f^8 Pourquoi et Comment {>isiter les Musées.