TRADITION
Dans la peinture, le sacrifice de l'homme à la nature est plus évident encore que dans la statuaire. Gomment contester le triomphe des arbres? A leur ombre, nous nous effaçons, et le costume moderne, avec sa laideur pratique, intervient à propos pour souligner notre rôle modeste de collaborateurs, désormais, de toutes les autres forces de la nature, et non plus d'initiateurs bénéficiant d'une situation à part, unique, incontestée.
Si la vérité de l'art, — c'est-à-dire la sincère expression des rapports de l'homme avec la nature, — reste indubitablement constante, elle a, du moins,
Musée du Luxf.muolkg. — Eugène Carr-ière : Le Chrcst, Toute la grandeur du sacrifice volontaire.
Le Musée du Luxemhours. ii5
singulièrement varié ses dehors. Serait-elle réduite à Texpressioii de la superficie des choses et de la couleur de Tinstant, du double fait que l'artiste, s'interdisant tout a priori^ toute opinion préconçue ou, pour employer encore une fois le vieux vocable, tout idéal, s'abandonne sans partage à la réalité objective et renonce aux bénéfices de la tradition?
Il faut, ici, regarder de plus près.
Est-il bien vrai que nous fassions si bon marché de la tradition? Quelle erreur, si nous tenons compte du nombre relativement considérable de peintres, célèbres ou notables, qui, visiblement, se recommandent des maîtres de la Renaissance! Voici des noms qui tenaient, hier, beaucoup de place : Cabanel, Bouguereau, Gérôme, MM. Bonnat, Mercié, Lefebvre, etc. Où tenaient-ils tant de place? A l'Institut, à rÉcoIe, à l'Académie de Rome. Ils sont là pour nous permettre de comprendre que l'art, à peine de mourir d'épuisement, devait revenir à la réalité. Cette Vague de Cabanel, cette Mater Dolorosa de Bouguereau, ce Job de M. Bonnat, ce Combat de coqs de Gérôme, c'est la réduction en recettes des modèles classiques, leur interposition entre le peintre et la nature, la caricature involontaire de celle-ci, la stérilisation inévitable de celui-là. C'est la tradition faussée, trahie, déshonorée, en un temps où elle avait perdu toute vitalité, où les artifices du mensonge ne pouvaient la soutenir.
« Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi, » disait au peintre Eugène Carrière, qu'il rencontrait dans je ne sais plus quel salon, l'académicien Bouguereau.
Question terriblement gênante et réellement indiscrète. Carrière était un esprit très libre, incapable de
ii6 Pourquoi cl Coninienl visiter les Musées.
la moindre concession à l'erreur; mais il détestait la brutalité. Il sut rester sincère en évitant l'insolence.
« Eh bien! fît-il gaîment, parmi tant de gens qui (ont du Boui;nereau, c'est encore vous qui le faites le mieux! »
C'était vrai. Innombral^les furent — et je crains bien que la race n'en soit pas anéantie — les élèves de ce très mauvais peintre qui n'était pas un ignorant, qui dessinait avec correction et avec souplesse, mais qui ne possédait aucune des vertus essentielles de Tartiste et qui procédait d'un idéal composé de sentimentalité fade et de sensualité basse. Son succès fut immense, il put se croire glorieux en voyant les deux continents se disputer, à des prix fabuleux, ses femmes nues qu'on dirait peintes avec du jus d'escargot dans lequel on aurait délayé de la confiture de framboise... Il y en a plusieurs au musée du Luxembourg, et il faudra, je pense, faire tout exprès une loi pour leur interdire le seuil du Louvre, ainsi qu'aux horreurs signées par Gérôme ou M. Lefebvre...
Les marchands, du reste, en ont déjà fait justice. Des toiles vendues plusieurs centaines de milliers de francs, il n'y a que vingt ans, ne trouvent plus d'amateurs dans les ventes publiques. Au contraire, des (LMivres dont, à la même époque, personne ne voulait, des peintures signées Monticelli ou Gauguin, Sisley ou Cézanne, atteignent à des prix considérables. Je puis citer un tableau de M. Claude Monet, le Canal à Saardam, ([u'i s'éleva, de 80 francs en 1878, à 5 500 francs en 181)4 et à 30 000 francs en 1901. Ces chilfres comparés ont un intérêt, n'est-ce pas? — 11 ne faut pourtant pas se leurrer de vains espoirs :