CHAPITRE r Pourquoi devons-nous coloniser
Nous devons coloniser, parce que nous sommes un peuple riche, sage et prospère, surtout industriel, et que nos produits toujours plus nombreux, manquent déjà d'acquéreurs.
Dans le combat pour la vie que se livrent tous les pays, nous serons fatalement vaincus, si nous ne créons pas de nouveaux débouchés en adoptant résolument une politique d'expansion coloniale.
De tous les pays du globe, un seul se trouve à l'abri des catastrophes financières que des lois protectionnistes amènent toujours avec elles ; ce pays, c'est l'Angleterre.
Ce qui fait la force de ses industriels, c'est leur certitude, quoi qu'il arrive,, de pouvoir écouler leurs produits, le trafic des immenses colonies de la métropole ne leur étant jamais fermé.
Nous Belges, citoyens d'un petit pays par l'exiguïté de notre territoire, mais grande puissance au point de vue industriel et commercial, puisque nous occupons le quatrième rang dans le commerce du monde, nous
4 Pourquoi et comment nous devons coloniser
devons déjà resteindre notre production en raison de barrières économiques qui nous entourent et que bientôt nous ne pourrons plus franchir.
Tous les pays s'outillent de plus en plus, de mieux en mieux, la plupart déjà dans le vieux monde, se suffisent à eux-mêmes et bientôt nos anciens clients deviendront de nouveaux et redoutables concurrents.
Or, comme un vent de protectionnisme s'élève, et souffle de partout, nous devons fatalement succomber, si nous aussi, nous n'avons pas de débouchés certains, qu'il n'est au pouvoir de personne de nous interdire, si en un mot nous n'avons pas de bonnes colonies.
Nous produisons beaucoup plus que nous ne pouvons consommer chez nous, ceci est un fait acquis ; un autre ne l'est pas moins, c'est que nos anciens débouchés se ferment successivement.
Nous devons donc en chercher de nouveaux et notre colonie seule peut nous les donner d'une façon certaine.
Bien que datant à peine d'hier, elle nous a déjà rendu d'immenses services.
Non seulement elle a servi à l'écoulement de nos anciens produits, mais encore elle a fait naître de nouvelles industries et surtout elle a rénové les anciennes. Celles-ci en etfet produisaient de très bons articles, mais ces articles une fois produits, elles ne savaient pas les emballer de manière à aifronter des transports aussi difficiles. Aujourd'hui instruites par l'expérience, elles ont fait des progrès immenses sous tous les rapports.
Voyant les bénéfices énormes que l'on peut retirer du négoce avec les pays neufs, nos industriels se sont enquis des besoins des autres colonies, ont fait leur
Pourquoi et comment nous devons coloniser 5
possible pour entrer en rapport avec elles, et encouragés par le succès ont, par de nouveaux efforts, su acquérir une bonne place dans le commerce mondial.
Le commerce et l'industrie ne sont pas seuls à gagner aux entreprises coloniales.
Toutes les classes de la société, depuis l'ouvrier jusqu'au propriétaire, en profitent à des titres différents.
Si l'ouvrier a plus de travail, son salaire augmente; si son salaire augmente, il fait plus de dépenses, et c'est le commerce qui en bénéficie, or si le commerce marche bien, le propriétaire loue ses immeubles dans de meilleures conditions, et à son tour, peut faire plus de dépenses en tous genres.
Quant aux classes, ayant des professions libérales, elles n'en profitent pas moins que les industriels, les négociants et les ouvriers, l'encombrement qui en est le péril permanent y trouvera un utile dérivatif.
Chez nous le grand mal, c'est qu'aussitôt qu'un homme a gagné un peu d'argent, sa seule ambition est de donner à ses enfants, une position qu'il considère comme plus élevée que la sienne.
Etre bon ouvrier voire même négociant, cela lui parait une carrière peu noble, et sans s'inquiéter si les carrières libérales sont encombrées ou non, il n'a qu'un but, faire de son fils un « intellectuel. «
A cette fin, il se privera de tout pour faire étudier le petit.
Etre un honnête artisan et bien gagner sa vie? Fi donc.
Etre négociant et s'enrichir derrière un comptoir? en somme c'est être boutiquier. Jamais delà vie!
11 sera avocat, médecin, ingénieur ou buraliste.
Mais à ce jeu, nos quatre universités ont distribué tant de diplômes d'avocat, de médecin et d'ingénieur,
6 Pourquoi et comment nous devons coloniser
que beaucoup de jeunes gens parmi lesquels on peut même compter de brillants sujets, doivent regretter la boutique ou le rabot paternel, car les places sont si encombrées que pour la moindre qui devient vacante, des centaines de candidats se [)résentent.
Or, grâce au Congo, voilà tout un champ ouvert à ces énergies, à ces intelligences qui sans lui n'auraient pas eu l'occasion de s'employer. Beaucoup d'hommes aigris par le malheur, n'auraient pas sans lui manqué d'accuser la société et peut être de s'insurger contre elle, pour la punir des fautes qui ne sont dues qu'à l'imprudente ambition de leurs parents.
Grâce à notre colonie, ils pourront au contraire donner leur note et prouver qu'ils sont des hommes dans toute l'acception du mot.
Une fois leur voie trouvée, nul doute qu'ils ne deviendront des hommes tout à fait remarquables, qui sauront dépenser pour le plus grand bien et l'honneur de la Patrie, cette même intelligence et cette même .énergie qui faute d'emploi auraient pu devenir un danger public.
On peut d'ailleurs dire que l'idée elle même de la colonisation germe, naît et se développe, chez les peuples comme chez les individus, aussitôt que la prospérité leur arrive, et qu'ils se sentent à l'étroit soit dans leurs comptoirs, soit dans leur pays.
Cette idée de coloniser est un besoin, une nécessité née, on peut le dire, en même temps que l'homme.
Voyons en effet, ce qui se passe autour de nous :
Aussitôt qu'un homme se trouvant dans les alïaires vient à prospérer, quelle est sa première idée?... s'agrandir!.-, avoir des succursales!
Sans presque le savoir par pur instinct et par nécessité lui aussi aspire à l'expansion au dehors, à créer à
Four quoi ef comment nous devons coloniser 7
son commerce des débouchés toujours plus nombreux et toujours plus lointains. De là à l'idée de la colonisation il n'y a plus qu'un pas à franchir.
Il en a d'ailleurs toujours été ainsi.
Les premières familles qui étaient des familles de pasteurs se trouvaient dans la nécessité de se diviser, de se disperser pour vivre. Gomme toute ne reconnaissaient que l'autorité patriarcale qui était tout à la fois le trait d'union et de rassemblement, et dont le camp représentait en quelque sorte la Mère Patrie, on peut dire que c'est dès lors que commence l'histoire des colonies.
Il est aussi un adage qu'il faut absolument faire tomber et qui tend à faire croire que seuls les peuples nombreux, remarquez que je ne dis pas les grands peuples, sont aptes à coloniser.
Toute l'histoire, tant ancienne que moderne, nous démontre le contraire.
Le premier des peuples colonisateurs, dans l'acception propre du mot, le premier au moins dont l'histoire fasse mention était comme nous un grand peuple habitant un territoire tout petit ne comportant qu'une mince bande de terre comprise entre la mer et le Liban.
Je veux parler des Phéniciens, ces hardis navigateurs qui 1200 ans avant l'Ere Chrétienne étaient parvenus au moyen des nombreuses colonies fondées par eux dans la Méditerranée à s'approprier le commerce et les richesses d'une grande partie du monde connus des anciens.
Nous ne nous arrêterons pas aux peuples anciens sinon pour faire remarquer que Tyr, Garthage et Athènes ont réussi avec de faibles ressources, mais grâce à une initiative hardie et tenace à se constituer un empire colonial qui a été pour eux une source de richesses durant de longs siècles.
8 Pourquoi et comment nous devons coloniser
Dans le même ordre d'idée je devrais vous parler également pour les temps anciens des colonies Grecques et Romaines et pour le moyen âge des colonies fondées par Venise, Gênes, Pise, Florence et Amalfi, mais cela nous conduirait trop loin et je ne vous les cite que pour mémoire afin d'arriver aux colonies fondées par des peuples qui nous sont contemporains. Je ne vous parlerai que des pays les plus connus, de ceux qui nous touchent de plus près.
Nous jetterons un rapide coup d'œil sur ce que les Portugais, les Espagnols, les Anglais, les Français et les Hollandais ont fait dans leurs colonies.
Nous verrons les méthodes qu'ils ont employées ainsi que les résultats obtenus, puis nous conclurons en disant ce qu'à notre humble avis, on pourrait peut être faire au Congo.
A tout seigneur tout honneur.
Je commence par les Portugais, puisqu'ils sont les plus anciens en date.