Pourquoi je devins théosophe
Nous devons prévenir le lecteur que la traduction que nous lui présen'tons n'est pas une traduction littérale et mot à mot. — Le génie de la langue française est si différent du génie de la langue anglaise qu'il y asoU’vent des difficultés insurmontables pour faire passer le sens littéral d'une langue dans l autre. Parfois la concision de Vanglais est telle ,,— surtout en ces matières philosophiques, — qu'il faut toute une phrase pour rendre la pensée que Vauteur anglais exprimait par un seul mot,— D'autres fois, c'est le contraire qui se présente.
Quoi qu il en soit, nous espérons que le lecteur français ressentira un vif intérêt à lire cette adaptation d'une œuvre, ou l'une des femmes les plus distinguées et les plus remarcquables de V Angleterre contemporaine^ par la hauteur de son esprit et le courage qu'elle apporte dans la lutte pow la vérité, expose les raisons qui Vont amenée des rivages sombres du matérialisme à la pleine et éblouissante lumière de la Théosophie,
Le mot progrès implique nécessairement l’idée de changements, et tout changement rationnel qui s opère, d’accord avec la loi d’évolution, est un signe certain de vie intellectuelle.
Personne ne songe à blâmer l’enfant ou l’adolescent qui laisse les robes du premier âge ou les tuniques de l’école devenues trop étroites.
^ — rny.'itmuyic a LŒ maisoïi ; — Uélei yeux et les oreilles ; — Vivisection ; — Sociali Landlords, tenanciers et laboureurs, etc., etc.
Lumière, chaleur et son ; — Essais politiques et ints; — La vie, la mort et 1*immortalité ; — Le monde ,nps^ la Bible ;— Auguste Comte ;— Giordano
L électricité et ses applications modernes ; Les Socialisme moderne; U évolution de la Société; —
L’esprit croit comme le corps; pour la santé de l’un et de 1 autre, il faut que rien ne les entrave et que le vêtement intellectuel s’adapte, comme le vêtement physique, aux phases de développement que traverse
le premier dans la marche du temps.
Quelques membres, appartenant au grand parti de la libre pensee et regardant sans doute le piétinement sur place et la pétrification de l’idée comme une preuve de grande force intellectuelle, ont lancé d’atnères reprobhes contre nous, à l’occasion de notre adhésion à la société d études philosophiques connue sous le nom de Société théosophique.
Entre tous, les libres penseurs devraient être les derniers à protester contre un mouvement, quel qu’il soit, dans la manière de voir, ou contre un changement d’opinion per se, puisque la plupart ne sont libres penseurs que par le fait d’un changement mental accompli en eux.
D’ailleurs, n’est-ce pas parce qu’ils ont la confiance que le cerveau de leurs concitoyens est susceptible de subir un certain changement que, dans un pays chrétien depuis des siècles, par exemple, ils ne cessent d’écrire, de parler, de lutter, pour amener quelques transformations dans
les esprits ? ,
Soyons logiques, et, si nous reprochons aux chrétiens leur peu d ouverture d’esprit, ne faisons pas, sur le même ton, un crime à l’un de nous, lorsque, dans ses recherches constantes, il trouve une vérité et l’admet.
Se poser comme le font certains de nos critiques, c’est vraiment prétendre à l'infaillibilité, c’est annoncer qu’on a atteint aux sommets de toutes les connaissances humaines et qu’il ne reste plus rien a apprendre. C’est agir comme les Eglises de tous les âges : — poser des limites au champ de la vérité ; — limites étroites où il leur a fallu se mouvoir et où elles finissent tôt ou tard par étouffer.
Agir ainsi, n’est-ce pas, pour des libres penseurs, faillir à leur credo, n’est-ce pas être de la plus flagrante inconséquence? L’immobilité est l’immobilité, et ce que l’on blâme chez les uns ne peut être loué chez les autres. Le même acte ne peut être appelé sotte obstination d’un coté,
force de caractère de l’autre. . . • 11
Mais distinguons; il y a un vacillement constant d’opinions qui est le signe le plus sûr de la faiblesse mentale, et certains changements dans la manière de penser qui sont de véritables apostasies.
Ces cas mis à part, le rejet systématique de toutes nouvelles doctrines, le refus d’examiner, d’étudier, de peser les droits qu’elles peuvent avoir à s’imposer à nos esprits, est des plus nuisibles aux progrès humains ; — ce n’est que pas à pas et après les plus grands efforts que nous pourrons approcher de la vérité, si distante encore.
Après avoir combattu pour conquérir la liberté de pensée, par le seul fait de notre titre si péniblement acquis de libre penseur, nous nous verrions, encore une fois, enserré dans les fers d’une nouvelle orthodoxie ! Après avoir entrevu le soleil, un nouveau bandeau serait posé sur nos yeux! L’athéisme, comme l’ancien théisme rejeté, viendrait nous dire : « Tu ne penseras pas plus loin ! »
Non, la libre pensée, après avoir été notre nourrice, ne peut nous forcer à mourir d’inanition; après avoir été notre libératrice, elle ne peut devenir notre geôlière. Rien par elle ne doit s’opposer à notre élan en avant, lorsque, reconnaissant de tout ce dont elle nous a sauvé, de tout ce qu’elle nous a enseigné, de la force qu’elle nous a donnée, de l’énergie qu’elle nous a inspirée, nous voulons marcher en avant en criant : — « De la lumière ! encore plus de lumière ! »
Noblesse oblige ; tout libre penseur est tenu de laisser grande ouverte toute voie par où puisse pénétrer cette Lumière; car, en fait, la libre pensée n’est pas tel credo plutôt que tel autre, c’est un état intellectuel ; ce n’est pas une série de dogmes, c’est une attitude mentale.
Qui donc alors peut songer à se détourner d’un libre penseur, justement parce qu’il examine avec soin chaque nouvelle doctrine, et que, sans parti pris, dans toute la loyauté de son cœur, il l’admet ou la rejette, selon qu’elle lui semble digne d’attention ou non ?
Nous ne rappelons ici ces lois fondamentales, constituant vraiment la libre pensée, que pour protester contre le genre d’attaques de certains de nos critiques qui, par la position qu’ils ont prise vis-à-vis de nous, identifient vraiment une phase spéciale du matérialisme, au xix® siècle, avec un principe universel.
Le temple de la libre pensée peut-il avoir rien de commun avec l’étroite cellule de prison où le matérialisme s’est plu à se renfermer ?
La tribune de la libre pensée n’est pas une chaire aussi restreinte que pourrait le faire supposer le plus acharné de nos contradicteurs, dans* ses diatribes contre nous.
Ce libre penseur anglais n’a pas craint de nous reprocher de nous
servir indûment » de la tribune de la libre pensée, parce que du haut de sa plate-forme nous avions fait du socialisme et que, de là encore, sans doute, nous allions faire de la Théosophie, ce qui pouvait « égarer les libres penseurs ».
Nous demandons pardon, pour cette phrase, à ces derniers, qui ne sont vraiment pas les moutons de Panurge que notre contradicteur pense, mais, au contraire, des hommes au jugement sain, fort compétents pour apprécier ce qu’ils doivent accepter ou rejeter.
Cette manière de vouloir arrêter à quelques-uns les sujets qui peuvent être traités du haut de la tribune de la libre pensée sent terriblement son cléricalisme. La libre circulation, à travers le grand corps libre penseur, de toutes les idées philosophiques, politiques, sociales, antireligieuses, est pour ce corps le courant vital par excellence, sans lequel il ne pourrait ni vivre ni progresser.
Dans ses jeunes années, M. Foote, qui s’est constitué notre juge, plein alors d’un noble enthousiasme, parla lui-même de beaucoup de choses, du haut de cette tribune : il parla de la monarchie, de la république, de la question agraire. Il fît même de la littérature, et personne ne songea à lui adresser un reproche de la multiplicité des questions qu’il traitait devant l’assemblée des libres penseurs, ni à lui dire qu’il « abusait de la tribune ».
Maintenant, sans doute, il désire qu’on ne s’attache qu’à traiter des questions théologiques. Mais, à notre tour et comme c’est notre droit, nous venons protester contre le rétrécissement de cette vieille et large tribune où Carlile, Watson, Hetherington et beaucoup d’autres combattirent pour le droit de penser et la liberté de parler de tout ce qui concerne le bonheur de l’humanité.
Ancienne et noble tradition toujours respectée par Bradlaugh, qui, depuis son entrée dans la lutte, n’a pas perdu une occasion de porter à ce lieu sacré toutes les questions politiques, sociales, anticléricales, qu’il voulait traiter.
Nous savons tous, il est vrai, que, depuis quelques années, M. Foote a fort restreint le nombre de ses revendications politiques et sociales ; mais ceci n’est pas une raison pour obliger les autres à le suivre dans la voie étroite où il a trouvé bon de s’engager.
Pour nous, depuis que nous avons l’honneur de combattre dans les .rangs de la libre pensée, nous n’avons délaissé aucune question. Sachant que tout se lie et s’enchaîne, nous avons traité du radicalisme, du socialisme, de la science et de la littérature, aussi bien que de la Théologie.
Nous voulons continuer à agir de même et à porter devant nos coreligionnaires, pour qu’il soit discuté et jugé, le fruit de nos recherches, de nos études, de nos travaux. Nous continuerons, à moins que la « Société laïque nationale » ne change sa devise, qui est : — « Cherchons la vérité. »
Nous continuerons, comme nous avons fait depuis quinze ans, à moins que la Société ne nous interdise sa tribune ; ce qu’elle peut faire, auquel cas nous nous soumettrons. Mais ce que personne ne peut, c’est empêcher une Société de choisir les sujets qu’il lui semble bon de traiter.
Il y a quelques semaines, une branche de la « Société nationale laïque »
nous écrivit pour nous demander de faire une conférence sur la Théosophie ; — devions-nous refuser, en prenant pour prétexte que le sujet ne pou» vait lui convenir ?
Nous fîmes cette conférence.
Aussitôt, M. Foote nous dit anathème ! pour ne pas nous être expliquée plus tôt ; et, sans attendre notre réponse, il nous ferme la tribune.
Sans journal où nous puissions donner les explications convenables, nous avons pris le parti de publier cette brochure. Passons donc au sujet principal et disons pourquoi nous avons trouvé bon d'adhérer à la Société théosophique.
M. Foote écrit que, « malgré tous ses changements, M” Besant est restée tout à fait positive ». Quels sont donc ces changements subis par nous ? — Comme M. Foote et la plupart d’entre nous, nous abandonnâmes le christianisme pour le matérialisme ; à la foi aveugle succéda une négation complète. Après quinze ans d’athéisme, nous retrouvâmes la grande idée panthéistique posée par une philosophie d’une façon plus grande que jamais, et nous embrassâmes'le panthéisme. Le premier « changement », nous n’avons pas à le défendre ; ce que nous voulons dire seulement, c’est que de tout ce que nous avons écrit, comme athée, contre le surnaturel, nous n’avons rien à retrancher, rien à regretter, rien à reprendre.
Pendant bien des années, nous nous contentâmes des données de l’athéisme. Du reste, au point de vue négatif, elles sont irréfutables ; rien de plus logique que la négation complète qu’il puisse exister quelque chose de surnaturel dans la nature. Savoir que Tunivers « était » d’après des lois nous satisfit pendant quelque temps. Mais comment ces lois fonctionnent-elles, et comment, par ce fonctionnement, se rendre compte des phénomènes de la vie, de l’esprit ? Impossible d’aboutir à une solution sur ce sujet, avec l’athéisme. Aussi, un jour, prise du violent désir d’en savoir plus, nous étendîmes nos études, et nous demandâmes à la science matérialiste de nous aider à résoudre le problème.
Après dix ans de travaux sérieux, patients, assidus, nous avions appris, par l’étude de la nature d’abord et par les ouvrages scientifiques ensuite^ tout ce que nous pouvions apprendre des êtres organisés, de leur évolution, de leurs fonctions, etc.
Forte alors de nos connaissances biologiques, nous nous aventurâmes sur le terrain psychologique, ne craignant point d’essayer de pénétrer dans certains antres ténébreux de la mystérieuse nature, pour tâcher d’arracher, ne serait-ce qu’une phrase, qu’un mot, à l’éternel sphinx; mais, partout, avec la physiologie, la biologie, la psychologie, nous soulevions des monceaux de faits, des affirmations plus systématiques les unes que les
autres, et ni les uns ni les autres ne pouvaient répondre à cette question des questions : — Qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la pensée ?
Non seulement le matérialisme ne peut répondre, mais il déclare que jamais la question ne sera résolue. Il pose sa méthode d expérience et d’observation comme la plus parfaite, et, pourtant, il annonce que, par son moyen, nous ne pourrons jamais rien savoir du mystérieux audelà.
La Doctrine secrète (l) relate certains dires du professeur Lionel Beale confirmant ce que nous venons d’avancer au sujet de 1 impuissance de la science matérialiste à élucider bien des points.
« La vie est un mystère, nous dit le professeur, dont la profondeur ne « peut être mesurée, car elle semble augmenter, cette profondeur, chaque « fois que nous nous appesantissons sur l’un ou 1 autre des phénomènes « que la vie manifeste.
« Dans ces abîmes sans fond de l’espace inconnu, loin, bien loin au delà « de ce que les plus forts instruments de rapprochement peuvent nous « permettre d’apercevoir, des centres de vie d’une force inouïe manifes- K tent leur pouvoir. Dans ces foyers de matière vivante, la nature doit cc agir par des procédés de transformations, dont il est impossible, quant à a présent, à la physique ou à la chimie, avec les seuls moyens laissés à « leur disposition, de nous donner le moindre aperçu. Tout pouvoir d inet vestigation physique cesse dans ces milieux d un ordre complètement a différent de l’idée que nous pouvons nous former de la matière, d’après « ce que nous voyons autour de nous. »
Ailleurs il ajoute :
« Il y a une différence totale, absolue, entre la matière organique et la « matière inorganique. Comment la transférence d activité s opère-t-elle « d’une matière à l’autre? Comment la matière inorganique se trouve-t-elle « animée? Comment l’organique entre-t-elle dans le repos? Autant de a questions auxquelles on ne peut répondre. Est-ce brusquement ou lente- « ment, graduellement ou soudainement, que la vie se montre ou disparaît ? « La science ne peut le dire ; mais ce que nous pouvons avancer, sans « craindre d’être démenti par les esprits sérieux, c est que le Bioplasma « ne peut être qu’une émanation directe d’une matière vivante. » (Bioplasma, p. 3 et 13.)
Au lieu d’affirmer avec assurance que nous ne pouvons rien connaître de plus que ce que nous savons sur certains côtés de l’existence, ne
(1) Par II.-P. Blavatsky.
serait-il pas plus sage, dans les conditions données, de réserver notre jugement, attendant que des découvertes nouvelles, une connaissance plus grande, nous permettent de l’asseoir sur un fond plus solide et plus sûr ? .
On avoue que « l’instrument » que nous avons en main n’est nullement approprié aux recherches que tout esprit aventureux éprouve le besoin d’entreprendre. Que doit-on faire alors : — abandonner toute idée de rien connaître de l’essence des .choses, se condamner à l’immobilité, ou se mettre en quête d’une route nouvelle? Il est vrai qu’on peut nous dire : « pourquoi chercher à résoudre ce qui ne peut être résolu ?» Ce à quoi nous ne pouvons manquer de répondre : — Les mystères qui nous entourent doivent-ils être déclarés insolubles, parce qu’une méthode scientifique particulière a failli jusqu’à ce jour à les résoudre ?
Doit-on nier la force vibratoire de la lumière, parce qu’un instrument d’acoustique ne peut résonner sous ses ondulations ?
Si l’aveugle entrechoquement des atomes, si le heurt des forces, ne'peuvent expliquer ni la vie, ni l’esprit; si, dissimulés dans les profondeurs de leur origine, ils ne peuvent se manifester à nous que par leurs effets ; si, « force », « matière », sont des mots qui ne disent absolument rien au pauvre chercheur de vérité,— qui peut le blâmer, lorsque, pressentant tout à coup l’infini de la cause, il ose se demander si la vie elle-même n’est pas le point, le centre, le cœur, et si chaque forme de matière n’est pas le revêtement, le voile, sous lesquels se dissimulerait l’éternelle et l’universelle vie ?