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Pourquoi je reste à la campagne

Désireux de juger, par ce premier échantillon, quelles seraient les relations de son futur locataire, ou tout simplement fidèle aux instincts de sa profession , le concierge lut la carte :

« Le baron de Ressan , secrétaire général au ministère de la justice*. »

Le concierge formulait une petite grimace approbative, quand un nouveau coup de marteau retentit à la porte de l'hôtel :

« Monsieur Félix Daruel?

— Il n'est pas encore arrivé ; mais nous l'attendons d'un moment à l'autre.

* Ces dénominations n*ont et ne peuvent avoir aucun sens personnel. U 8*agity UNIQUEMENT, de mettre en scène des puissances littéraires, dramatiques et politiques. [Notç d^ Vautwr.)

iu^c^gle

— Voici ma carte que je vous prie de lui remettre à son arrivée. » \ ■

Et ce second visiteur, — taille élégante, mise correcte, rerdingote noire, ruban de la Légion d'honneur, — disparut i Fangle de la rue de Boursault. .'; '

Le concierge lut sa carte : : .

« Le comte de Méreuil, ministre plénipotentiaire de Frabioe àSt... » ::•>>

« Tiens 1 tiens 1 murmura le Pipelet; il paraît que notre lo^ôitaire va avoir de belles connaissances 1... » j^ '.

A peine finissait-il son monologue, qu'un autre visage eViikJ autre ruban rouge parut à sa vitre : ,

« Monsieur Félix Damcl? .: : .^ ..

— Il n'est pas encore arrivé; mais nous Tattendons/d'im moment à l'autre. - ^-i^v

— Remettez-lui ma carte , et dites-lui que je voir. »

Le concierge s'inclina et lut : « Le directeur de la Re^y^^és Deux-Mondes. » ;• *^*;,^

Cette fois, il ne comprit pas très-bien le rang qu'un . j^js^it titre assignait dans l'échelle sociale ; mais deux mondes ^jiê^^ revue lui parurent des choses très-imposantes, et il pérsÎ4âi; dans sa haute idée sur les relations de son locataire. .:C'0?''-

Ginq minutes après, une quatrième figure se présenta;,*^*/ vif, profil spirituel, gravité d'administrateur tempérant Vo^^ allures d'artiste, et toujours le ruban rouge. ; •!►!?

« Monsieur Félix Daruel ? . ' v:?*>r

— Il n'est pas encore arrivé, mais nous Tat... r/ iv-

— Tenez, voilà ma carte ; vous lui direz, je vous ^r\%^^;^ fai grande envie de causer avec kd. » .. Av:

Cette quatrième carte alla rejoindre les trois autres, nôni Vé^ avoir passé sous le regard curieux du concierge, qui fit la ji^o après avoir lu: . "J^-

« Le Commissaire impérial près la Comédie-Françaiser ! 'j^.f « Allons! des comédiens à présenti Mais que peut doncilo^'e Botre nouveau locataire? grommela4-il entre ses dents. Ptiis^U oom]^ sur sea doigts : Ministèr» do la justice... SeraifHBeïiu» magistrat? Ministre plénipotentiaire... Serait-ce un amlmssa-

P0tJft<2VO^ JS RSStC A LÀ GAMPAGNE. 3

fcidr? Réf}ue des DeuahMondes... Serait-ce un Américain ou un général? Comédie-Française... Serait-ce un acteur? Hier vingt mine Irancs payés à monsieur Monbro ; ce matin, qoïnze niMe k monsieur Tahan ; avant-hier , douze mille à monsieur Beagniet^pour ces quatre tableaux grands comme la main. L'autre jour, trois mille au fleuriste pour les vases et les jardinières ; dk nille m tapissier pour les rideaux et les tentures ; onze miUeà monsieur Devédeux pour les trois chevaux qui attendent dans réeorie ; nsuâ nille À monsieur Eiiher pour le coupé et kbrihdcaqu'oA a placés bous la remise... Total, quatre-vingt mille francs en trois jours, chez monsieur Aubry, le notaire tel mcmsteur IHruel avait donné Tadresse... payés rubis sur F<nigle, à premièrt vitô... Seridt-ce un^ juif de Bordeaux ou de Manège? »

La ùce naturellmnent renfro^ée du Pipelet s'éclaircit à cette p^ifiée qui lui promettait, dans un avenir prochain , une Califeme d'étrenifôs et de pouriwires. Ses rêves dorés furent un pea dérangés par un nouveau coup de marteau, très -timide cette &tt,et pu une nouvelle apparition moins brillante que les autres.

€'<était im li<»»me de trente à trente^eux ans, dont la âgure p&le et amaigrie trs^issalt ou d'intimes souffrances, ou des pri- TStieis, mx une maladie récente. Quoique jeune encore, des nâes {ffécooes plissaient légèrement ses tempes , et quelques (Neveux d^à grisonnants achevaient de lui donner un air de fc^e ^ Âe déclin. Un observateur «ttentif eut découvert sur sa physionomie inlellifente des indices différents et presque contradictoires. Ainsi, il y avait des moments où un feu souiftin s'alliJH»aÂt dans son regard, qui prenait tout à coup une expression passionnée ^ fébrile; il y en avait d'autres où cette iamme seni^lait s'amortir ^ se voiler dans une pensée de rési- |mÉk)n, de douleur ou 4e sacrifice. On eût'dit tantôt un ambitieux déçu, tantôt un amant désolé, tantôt un chrétien traversant un moment d'épreuve. Sa démarche hésitante , craintive, éUil eeie à'mk liotmne qui, se sachant malheureux , doute de pouvwr jamais se relever, ou qui, repoussé ailleurs, ne croit ï»httpowK)ir être accueilli. Sa mise, où se révélaient des efforts ^écenomSe et de propreté, n'était pas celle de la mis^e, mais fclapauwelé.

4 POURQUOI JE RESTB A LÀ G1HPÀ6NE*

Il salua et demanda d'une voix douce, un peu tremblante, monsieur Félix. Daruel ?

« Il n'est pas arrivé, répondit brusquement le concierge. »

L'inconnu tira de sa poche un morceau de papier, y écrivit au crayon son nom : Anselme Maynard, le tendit au concierge, et se retira silencieusement.

« Un solliciteur! quelque employé à douze cents francs, chargé de famille 1 dit avec dédain l'honnête cerbère : » mais il n'était pas au bout de ses conjectures et de ses surprises : un quart d'heure ne s'était pas écoulé, qu'un dernier visiteur survint et absorba toute sa curiosité.

Un personnage aujourd'hui oublié, Ghodruc-Duclos, est resté dans nos vagues souvenirs d'enfance comme le type de ces êtres bizarres, fantastiques, presque effrayants, tels qu'on n'en peut rencontrer qu'à Paris et tels qu'en produisent les civilisations fcrmentées, surexcitantes, combinées avec un effroyable mé* lange de vice, de malheur et de désordre. On les rencontre en pleins boulevards, dans les passages , sur le trottoir des rues les plus élégantes, coudoyant le luxe et la richesse avec cette apathie terrible du joueur qui vient de perdre son dernier louis ; flairant aux soupiraux des restaurateurs, magnétiquement attirés vers le grillage des changeurs et l'étalage des bijoutiers ; se drapant dans leurs haillons comme des valets de bonne maison dans leurs' livrées ; jetant aux heureux qui passent le silencieux défi du vaincu, l'ironie désespérée du cynique; épaves de quelque naufrage inconnu, héros ou comparses' de quelque drame ignoble ou hideux, dénoué à Clichy ou à la cour d'assises, à l'Hôtel des Ventes ou aux avenues de la rue de Jérusalem; leçons vivantes et sinistres , .traversant incessamment la grande ville comme pour servir de contrepoids à de scandaleuses fortunes ; lendemains d'orgie , offerts en exemples aux enivrés du jour, qui les remarqueront à peine et n'en profiteront pas I

Le nouveau venu que nous présentons à nos lecteurs appar^ tenait à cette race étrange, marquée du sceau de cette fatalité parisienne, si connue de quiconque en a sondé les rescifs et les bas-fonds. Il n'avait pas d'âge, et l'on n'aurait pu dire si son acte de naissance accusait vingt-cinq ans ou soixante. Son

Tîsage, d'une pâleur mate, empourpré çà et là de tons vineux et yiolents, disparaissait aux trois quarts sous une barbe inculte et des cheveux déjà rares, mais d'une longueur désordonnée. Ses yeux, rougis par l'insomnie, la débauche ou la trace de larmes lointaines, avaient peu à peu éteint leurs éclairs dans une fixité sombre et morne. Son chalpeau, jadis noir, à ailes étroites, rongées de vétusté, était roussi et passé à l'état d'épongé par suite d'un usage indéfini et d'intempéries innombnd>les. Sa cravate rouge, en lambeaux, tordue autour de son cou et ramenée sur sa poitrine, cachait fort mal l'absence du gilet et ne laissait pas croire à une chemise. Quoiqu'on fut en plein été, un gros paletot sac en ratine jaunâtre, devenue lisse comme du coutil, et constellée de pièces, de taches et de trous, descendait jusqu'à ses talons, exhalant par tous les pores de son tissu friable comme de l'amadou, une forte odeur de tabac et d'eau-de-vie. Cet ensemble était complété par un pantalon de toile mal rapiécée et un énorme gourdin.

Quand la misère s'élève à cette sorte de poésie lugubre , on ne la méprise plus, elle fait peur ; ee fut presque avec effroi que le concierge demanda à l'inconnu ce qu'il voulait.

« Monsieur Félix Daruel? fit-il d'unfe voix âpre comme une râpe et mordante comme une scie.

— Il n'y est pas.

— Eh bien I quand il rentrera...

— Il n'est pas à Paris...

— Eh bien I quand il arrivera, reprit le visiteur en haussant le ton, dites-lui bien que Julien Féraud est venu le demander... Vous entendez, Julien Féraud, ajouta-t-il en scandant toutes les syllabes ; et surtout ne l'oubliez pas !

— Oui, monsieur; Julien Féraud. Je... m'en souviendrai bien, murmura le concierge, stupéfait de ce ton impérieux chez un homme aussi misérable. » >

Celui-ci s'éloigna en sifflotant un air de guinguette.

Le Pipelet, fort ému, se demanda qui pouvait encore lui arriver après une visite pareille. Mais il n'eut plus, jusqu'au soir, d'autre apparition que le chapeau ciré, le collet vermillon et la figure placide du facteur de la petite poste, qui frappa discrétetement à la vitre :

6 POURQUOI JB EESTB A I.A CAMPAQHl.

<i Bonsoir» père Morand ; une lettre l

— Pour monsieur Félix Daruel ?

— Justement. Elle a le timbre. Au reyoir. »

La lettre était grande, assez négligemment eachetée, et sem* blait une circulaire. Le père Morand n'eut pas besoin de sur* monter de bien vifs scrupules pour Touvrir tout à fait et la lire : elle ne renfermait que ces trois lignes :

« Les anciens élèves du collège Sainto-Barbe se réuniront , dans leur banquet annuel , aux Frères-Provençaux , mercredi , 4 juillet : Monsieur Félix Daruel est prié d'y assister. »

Ceci se passait le 20 juin, à la porte d'un charmsmt petit bôtel, situé au coin de la rue de Boursault, en l'an de grâce et d'Exposition universelle 1855.

Tout avait été prévu et préparé pour que l'arrivée de monsieur Félix Daruel à Paris et le temps qu'il comptait y passer et dont il n'avait pas fixé le terme , échappassent aux ennuis d'une installation fortuite et précaire, et pour que sa famille et lui pussent s'y trouver, dès le premier jour, comme s'ils y avaient passé leur vie. Des fournisseurs prévenus longtemps d'avance et libéralement payés, avaient fait un vrai bijou de ce petit hôtel bâti, dans l'origine, poiur un prince russe, repris W cinquante pour cent de perte par l'architecte, et loué par lui à monsieur Daruel. Le soir même, peu d'instants après le passage du facteur , trois domestiques de confiance arrivèrent, annonçant leur maître pour le lendemain matin, et achevèrent d'organiser le service, ébauché déjà par un cocher, un valet d'écurie et un cuisinier. Dans la soirée tout fut déplié, frotté, ciré, épousseté, verni, rangé, pansé, fieuri, parfumé; les ohe* vaux au râtelier, les voitures prêtes , les rideaux ajustés, les fleurs dans les potiches et le feu fiamblant dans les cuisines.

Le lendemain matin, les deux voitures qui étaient allées attendre à la gare du chemin de fer, ramenaient monsieur Félix Daruel, sa femme, ses deux filles, âgées de cinq ou six ans* leur institutrice et les femmes de chambre.

Monsieur Daruel paraissait avoir de trente à trente-*oinq ansi sans être beau, il avait une de ces figures qu'on n'oublie pas, et où le rayon d'une vive et haute intelligence éclaire et efboo à

POURQUOI JB RBSTB À LÀ CAMPAGNE. 7

la fois toutes les irrégularités. Sa femme, de quelques aimées plus jeune que lui, semblait avoir été dotée, à son berceau, par une fée gracieuse et bonne. Un Parisien aurait dit d'elle : « Elle est ravissante ! » Un Italien: « Elle est sympathique I » — Elle avait mieux que la beauté ; elle avait le charme. Les deux filles de madame Daruel, Âièle et Marie, ressemblaient à deux ûeurs d'innocence et de grâce, données par le ciel à leur mère pour lui servir de couronne^et dé parure. Fraîches couleurs de la santé, rire des fêtes enfantines, regard bleu, cheveux blonds ; à les voir sauter au cou de leur père où se blottir sur les genoux maternels, on comprenait que ni le mari, ni la femme n'eussent rien à rêver au-delà d'un pareil bonheur.

Dès que monsieur et madame Félix Daruel se furent un peu reposés, on leur remit les cartes et la lettre qui avaient été apportées avant leur arrivée.

« Tiens, Louise! dit monsieur Daruel avec un mouvement joyeux, mes anciens camarades de Sainte-Barbe ont su probablement que je viendrais à Paris cette année : ils m'invitent à leur banquet. Je me fais d'avance un vrai plaisir de revoir tous ces amis dont je suis séparé depuis si longtemps !

— Et ces cartes, Félix, les as-tu vues? dit madame Daruel dont le beau front se voila d'un léger nuage de tristesse.

— Ah oui I ce sont eux... mes compagnons de collège, arrivés aujourd'hui à de belles positions dans le monde... Mais que me veulent-ils?

— Hélas ! je le devine ; ils veulent t'enlever à mon amour, à notre douce retraite... Ce sont mes ennemis, murmura Louise avec un sourire mélancolique. »

En ce moment, un morceau de papier, glissé parmi les courtes, tomba aux pieds de la jeune femme. G'éitait celui oii Anselme Maynard avait écrit son nom; au-dessous, de crainte d'oubli, le concierge avait grossièrement crayonné le nom de Julien Féraud.

« Anselme I Julien! s'écria madame Daruel; et aussitôt, comme si ces deux noms en eussent réveillé deux autres dauis sa mémoire et dans son cœur, elle ajouta à demi-voix : Malheureuse Ernestine! pauvre Lucilel

— Anselme et Julien sont venus? reprit son mari presque

aussi ému qu'elle; je les verrai, je les entendrai. Peut-être pourrai-je leur faire un peu de bien. »

Puis se rapprochant de Louise dont les yeux charmants retenaient à grand'peine une larme tremblante au bord des paupières :

« Rassure-toi, lui dit-il d'un ton d'ineffable tendresse; le monde va essayer de me séduire par la bouche de mes anciens eamarades ; mais il m'efifi ayera par celle d'Anselme et de Julien ; et qui sait si les malheurs des uns ne me protégeront pas contre les séductions des autres ? »

Un mot maintenant sur monsieur Félix Daruel, afin que nos lecteurs ne partagent pas plus longtemps l'incertitude du père Morand sur l'état social de son locataire.

En sortant de Bourg -Argental et en laissant à droite la grande montée de la République qui conduit à Saint-Etienne, on ne tarde pas à s'enfoncer dans une vallée charmante que côtoie la route départementale de Bourg à Saint-Sauveur. Le voyageur qui suit cette route bordée de massifs d'accacias, aperçoit , de l'autre côté du vallon d'immenses prairies découpées çà et là par des ruisseaux d'eau vive, et semblables à des tapis de velours vert, brodés d'une frange d'argent. Les lignes onduleuses de ces cours d'eau sont marquées par des rangées d'ormeaux, d'aulnes et de peupliers, qui croissent librement sur les deux bords, et où s'abritent des nichées de fauvettes, de loriots et de pinsons. Rien de frais et de délicieux , en été , quand on échappe aux flots de poussière et aux blancheurs crayeuses du grand chemin, comme ces oasis de verdure, ces petites rivières sans nom dont les cascades en miniature gazouillent sous l?ombre épaisse, tachetée de lumineuses éclaircies , et se brisent en dentelles d'écume contre de grosses pierres moussues où se cachent , dans des fonds invisibles , la truite et le barbillon. Audessus de ces grands prés qui montent en pentes douces jusqu'à mi-côte, s'étage une première zone de châtaigniers, de hêtres et de noyers séculaires, ombrageant des champs de seigle et de sainfoin, qui s'échelonnent, à leur tour, et vont se perdre dans de vastes bois de sapins et de mélèzes. A de rares intervalles, sur quelque mamelon pelé qui allonge son cône grisâtre par delà les bois d'arbres verts, on voit les débris d'un vieux château,

dâUmt des guerres de religion et recouvrant de ses toitures effondrées une ferme ou un hameau. Plus bas, dans la zone plus cultivée et plus riante, enfouis et blottis sous ces beaux groupes d'arbres qui souvent n'en laissent deviner que la tourelle pointue ou la tuile vernie, se dérobent aux regards indifférents quelques habitations plus récentes ; manoirs modestes bâtis par les anciens propriétaires des châteaux en ruines, ou acquis par des fabricants du voisinage, avides de fraîcheur et de repos. Une de ces maisons à demi seigneuriales ., à demi bourgeoises , appartenait au père de Félix Daruel, descendant d'une bonne et vieille famille du pays. La maison s'appelait MontgilUer, du nom de la terre et des bois qui la confinaient. C'est là que Félix était né, qu'il avait passé son enfance, et, plus tard, c'est là qu'il revenait aux vacances, après que son père l'eut ^envoyé à Paris, au collège Sainte-Barbe , où il fit les plus brillantes études. Dès lors se développa chez lui une double tendance, moins incompatible qu'on ne pou|pait le penser, et qui laissait la direction décisive de sa vie au premier sentiment passionné qui s'emparerait de son cœur : d'une part, chaque fois qu'il se retrouvait à Montgillier, le charme de ses souvenirs d'enfant, l'aspect de ces grands bois, le recueillement et la douceur de toutes ces agrestes harmonies, parlaient puissamment à son imagination juvénile : « Le bonheur n'est- il pas ici? » songeait-il. D'autre part, lorsqu'il retournait à Paris, qu'il y recevait, au milieu des applaudissements et des fanferes, ces couronnes universitaires qui tie concluent rien, mais promettent tout , lorsqu'un nom cher à la politique ou aux arts, à la gloire des armes ou des lettres, retentissait à son oreille , ou qu'un livre , à demi prohibé , à demi toléré par l'indulgence de ses maîtres, venait faire chatoyer sous ses yeux les séduisantes images du roman et de la poésie modernes , quelque chose d'inconnu, rêverie ou ambition , désir ou espérance , s'agitait vaguement dans son âme ; il lui semblait qu'une voix intérieure le poussait , lui aussi, vers une de ces places enviées, disputées, glorieuses, où les orages et les épreuves disparaissaient dans l'enivrement et l'édat. Tel était Félix Daruel à vingt-deux ans, au moment où il venait de terminer son droit avec un succès égal à celui de ses études cl^siques.JOeux influences contraires, qu'il ressentait

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tour à tour sans encore les démêler, se partageaient d'aytnoe 80& avenir, dont il touchait déjà le seuil; et l'on pouvait aisément comprendre que la balance allait pencher du côté où tomberait le premier poids jeté par son bon ou son mauvais ange* Ce fut le bon qui prévalut. Vers 1843, son père, veuf depuis longues années, était mort, lui laissant une de ces grandes fortunes territoriales qui ont besoin d'être gouvernées de près avec uno vigilance assidue. Mais ce n'eût pas été là un lien suffisant pont ce jeune homme à peine majeur. A trois quarts d'heure de Montgillier, dans un autre pli de cette colline boisée dont les der-* niers renflements aboutissent à la forêt de Taillard, s'élevait un autre domaine, nommé Montchalt, tapi, comme son voisin, sous une riche futaie de hêtres et de chênes, possédant, comme lui, ses parterres en fleurs , ses bordures rougies de fraises et de framboisiers, ses eaux murmurantes et ses prairies veloutées. Le propriétaire de Montchalt, monsieur de Pelvès, ancien conseiller à la cour de Montbrison, avait une fille pique, élevée dans un couvent de Lyon, et qui venait alors de rentrer chex son père dont elle dirigeait la maison : elle était âgée de dix-huit ans et s'appelait Louise. Monsieur de Pelvès avait été Tami in^ time du père de Félix; mais, par suite de l'éloignement de leurs deux enfants pendant l'âge de disgrâce, ceux-ci avaient échappé à cet inconvénient qui a empêché ou refroidi tant de mariages projetés par les parents : s'étant à peine connus à cette époque de la vie où l'on n'a pas de sexe, où l'on^ s'aime à coups de poing, où l'on s'embrasse avec des mains noircies d'encre sur des joues barbouillées de confiture, ils n'eurent pas à passer de la camaraderie à l'amitié et de l'amitié à un sentiment plus tendre. Lorsque Félix, après sa dernière année de droit, revint à Montgillier, ne sachant pas encore s'il s'y établirait, et qu'il fit sa première visite à monsieur de Pelvès, il fut frappé et charmé de l'aspect de Louise comme s'il ne l'avait jamais vue. Le reste se devine ; Félix aima Louise ; il s'en fit aimer: monsieur de Pelvès ne désirait rien tant que ce mariage; après la saison donnée aux (amours printanières et où pas un nuage ne troubla les sereines tendresses de ces deux jeunes cœurs, après ces préludes des joies humaines, qui, par un don ou un vice de notre nature, sont euxpmômesja plus dottoe des

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joies, Félix et Louise furent unis; ils fureat heureux, et si je n'arais à raconter que le roman de leurs amours, mon récit finirait là.

Avec cette clairyoyanee qui n'abandonne jamais les femmes d'une nature fine et délicate, même quand elles aiment, Louise avait exigé qu'il fût stipulé dans le contrat que Félix auraiti diaque année, trois mois de liberté absolue, soit pour voyager, soit pour aller à Paris. Par une coquetterie ou un raffinement de tendresse, Félix avait accepté, se disant qu'il ne profiterait jamais de la clause, qu'il ne quitterait jamais Montgillier san4 sa femme, et que chacune de ces échéances qu'il laisserait passer comme non-avenues, serait, pour ainsi dire, un nouveaubail entre Louise et lui, une sorte de renouvellement annuel de leur amour et de leur bonheur.

Pendant huit ans, ce bonheur, agrandi et consacré encore par la naissance de deux délicieuses petites filles, ne fut un moment ti-oublé que {ttf la mort de monsieur de Pelvès. Le charme de leur union était si complet, cette vie si enchanteresse, que bien qu'ils possédassent une belle maison à Lyon et une autre à Saint-Ëtienne, bien que leur fortune leur permît de tenir un brillant état dans l'une ou l'autre de ces deux villes, jamais ils n'eurent l'idée de s'éloigner de leur chère montagne. Ce ne fut donc que confusétnent, et à travers leur égoïsme d'heureux et d'amoureux qu'ils apprirent et qu'ils ressentirent certains évé* nements dont se préoccupa la contrée. Félix avait connu, pen* jiant son enfance, puis à Paris, à l'Écolede droit, deux jeunes gens du pays, parents assez proches, l'un fils de notaire, l'autre d'avocat, nommés Anselme Maynard et Julien Féraud. On le* disait pleins d'esprit, appelés à un brillant avenir; bientôt, Oà sut qu'ils étaient entrés dans la vie littéraire , et leur nom ne tarda pas à paraître dans les journaux. Mais bientôt Lottisé fàt douloureusement émtie de bruits qui coururent sur des personnes qu'elle avait connues et aimées. Pendant son sd^ jour au fcouvent, elle y avait eu pour compagnes et pour amies deux Jeunes filles qu'on uppelait les inséparables, et qui étaient des environs de Salnt-Étienne : l'une se nommait Imestini Sorel; elle était orpheline; l'autre, Lucile Demont, sans for* ^e, ttAiB aiècej par sa toète, d'un rlehe ûégw^iMit sté^aaoi*»

12 POURQUOI JE RESTE A LÀ CÀMPÀGlfE.

monsieur Jacques Servais. Quelque temps après, Félix et Louise surent que monsieur Servais, déjà quadragénaire, avait épousé Ernestine Sorel, la plus belle personne du département; puis, qu'il avait été nommé député, et qu'il avait emmené avec lui sa jeune femme, sa nièce Lucile, dont il était le tuteur, et son fils Amédée, adolescent de quinze à seize ans, né d'un premier mariage. Les rumeurs les plus sinistres planèrent, au bout de deux ou trois ans, sur cette colonie, et les noms de Julien Féraud et d'Anselme Maynard furent mêlés à ceux d' Ernestine et de Lucile. On raconta qu* Amédée Servais, corrompu par la vie de Paris, de mauvaises lectures et de mauvaises connaissances, était mort misérablement, criblé de dettes que son père avait refusé de payer. Six mois plus tard, on apprit la mort d'Ernestine, et cette mort soudaine, accompagnée, semblait-il, de circonstances tragiques, arrivant en outre le jour même de la Révolution de février, avait, ajoutait-on, amené une scène terrible, où monsieur Servais, ruiné par la Révolution et atteint peut-être par un plus grand malheur, avait maudit et chassé de chez lui Julien Féraud, associé par les échos de tous ces commérages à cette mystérieuse histoire. Depuis, on avait perdu la trace de ce jeune homme qui n'était plus revenu dans son pays, et qui, suivant toute probabilité, avait fini par s'engouf' frer dans les plus sombres parages de la Bohême parisienne. On n'en savait pas beaucoup plus sur Anselme Maynard ; il avait été, disaient les nouvellistes, amoureux fou de Lucile Dermont; il avait essayé de percer et de faire du bruit dans la littérature pour avoir pluâ de chances d'obtenir la main de Lucile, et finalement l'oncle Servais, relevé- de sa ruine républicaine, oublieux de ses malheurs et devenu trois fois plus riche qu'auparavant, l'avait très-rudement mis à la porte. Enfin, dernier texte à commentaires ! Lucile était venue récemment se réfugier dans un couvent de Saint-Étienne, et, sans#y avoir encore prononcé ses vœux, elle y vivait dans la réclusion la plus absolue. Tous.ces bruits étaient arrivés jusqu'à Montgillier, et ni Félix ni Louise n'y avaient été indifférents. Louise avait eu une sincère amitié pour ses compagnes d'études , pour Ernestine , un peu plus âgée qu'elle, pour Lucile, un peu plus jeune, charmantes toutes les deux. Sans être aussi intimement lié

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avec Anselme et Julien, Félix les avait beaucoup vus à Paris. Il était devenu le confident de quelques-unes de leurs espérances, de leurs ambitions de succès et de célébrité ; et ces ambitions répondant peut-être à des rêves que lui-même avait un moment caressés, il s'y était intéressé comme on s'intéresse à des voyageurs qi^ l'on accompagne à l'embarcadère. Louise avait même fait une tentative pour voir Lucile à son couvent ; mais celle-ci, toute à sa douleur , ou pour éviter d'avoir à répondre à des questions embarrassantes, avait refusé de la recevoir. C'était d'ailleurs sans suite et sans trop approfondir, que monsieur et madame Daruel avaient reçu ces impressions lointaines. Quelques incidents plus personnels vinrent, vers cette même époque, émouvoir de plus près Louise, et lui faire craindre , sinon un mécompte, au moins un changement dans sa douce vie. Félix parut vouloir mener une vie plus active, répandre un peu plus au dehors les dons que la Providence lui avait prodigués. Ayant ^pris qu'un procès brillant et difficile allait se plaider à Montbrison , il se ressouvint qu'il était avocat , fit des démarches pour être chargé de la cause , plaida avec un grand talent et eut un immense succès. Un très-riche* propriétaire du voisinage, sportman et dilettante à Paris, étant venu passer rautomne dans son château et ayant eu la fantaisie d'y jouer la comédie, Félix, afin de ne pas retomber, dit-il, dans l'éternel répertoire de M. Scribe, lui proposa de lui faire une pièce. La pièce fut écrite, apprise, jouée au milieu d'applaudissements unanimes, et déclarée aussi charmante que les plus fines esquisses d'Alfred de Musset ou d'Octave Feuillet. Enfin Louise, que son mari avait accoutumée à lire sans cesse dans sa pensée comme dans un livre ouvert, remarqua qu'il s'enfermait tous les jours pendant quelques heures, et surprit sur son front , dans leurs promenades, quelque trace de rêverie qui n'étaient pas pour elle. Une semaine après , un gros paquet soigneusement cacheté partit pour la poste, sans que Félix, qu'elle pressa de questions avec ce rire mouillé dont parle Homère , voulût lui dire ce que c'était. Elle ne tarda pas à en avoir l'explication. Le mois suivant, la Revtte des Deux-Mondes publiait une nouvelle intitulée , Eveline , et signée Félix Daruel. La nouvelle était délicieuse ; Louise pleura beaucoup en la lisant. Mais

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peut^tre aurait-on pu demander s'il n'y avait dans ces larmes 1 que l'attendrissement de la lectrice, s'il n'y avait pas les pre^mières inquiétudes de la femme.

Félix allait-il lui échapper, au moins par cette vie de l'intel'ligence qui ressemble à un refuge contre les lassitudes du cœur? Son amour et son bonheur ne lui suffisaient-ils plus? Louise attendait, pour le savoir, quelque nouvel indice, gardant, au milieu de ses vagues anxiétés, cette soumission à la Providence^ qui est la force des femmes pieuses, et cette soumission à son mari, qui est la grâce des femmes aimantes.

Elle eut bientôt un autre sujet d'étonnement et d'inquiétude* Jusque-là son mari avait paru prendre fort peu de souci de sa fortune : mais à dater du moment où il trahit quelques velléités de vie active, on eût dit qu'il redevenait sensible au plaisir d'être riche, au désir de s'enrichir encore. Il divisa ses propriétés, fit du drainage, congédia quelques grangers paresseux, mit en mouvement quelques capitaux endormis, et, après avoir consulté un industriel habile, entra dans deux ou trois affaires où le bénéfice était à peu près certain. Louise ne comprenait rien à ce culte subit du Veau d'or che2 un homme pour qui elle n'avait jamais redouté que les dangers de l'imagination et de l'esprit. Sa surprise redoubla, lorsqu'un matin, en avril 1856, Félix entra dans sa chambre, l'air joyeux et se firottant les mains :

« Bonne nouvelle ! bonne nouvelle 1 lui dit-il ; mon heureuse étoile ne m -abandonne pas; ou plutôt c'est toi, toujours toi, Louise, qui me portes bonheur. Tout compte fait, en deux ans, j'ai gagné cent vingt mille francs ! Les voilà dans ce portefeuille, et voilà ton décime de guerre, ajouta-t-il, en faisant sauter une bourse fort lourde dont les nombreux louis reluisaient à travers les mailles. 1^

— Je n'aurais jamais cru, répondit Louise, moitié triste, moitié souriante, que mon cher mari fût atteint à son tour par l'épidémie générale, et qu'on pût un jour lire dans ses yeux tant de joie pour un peu d'argent I

— Mais tu ne comprends donc pas ce que je veux en faire t reprit Félix.

^ Me donner une rivière de diamants, pour la i^orter aui^

POURQUOI Jl RBSTB A LÀ GAXPÀGKS. 15

hiis dd Montgillier ou à TOpéra de Montchalt? Acheter six cheyaox de course pour le steeple-chase de Saint-Sauveur? Offrir à ta fille Marie une poupée en or massif, ou à sa sœur un cerf^ Tolant en billets de banque? demanda Louise en s'efforçant de paraître gaie.

— Non, mais aller à Paris avec toi, et y aller dans les eondi*' tioiis que j'avais toujours rêvées, dit Félix.

— Paris ! Ah I voilà le grand mot lâché 1 murmura sa femme. Croia4u que je ne l'avais pas prévu? Crois-tu que je n'avais pu deviné que ces deux syllabes magiques reprenaient sur toi leor empire?

— Avant de me gronder, répliqua monsieur Daruel en portant à ses lèvres la blanche main de Louise, écoute-moi... Mais d'abord as-tu confiance? Dix ans d'un amour sans bornes, d'un amour qui est devenu ta vie et la mienne, te paraissent-ils un témoipage assez éloquent contre des doutes injustes, une ga* rantie assez forte contre des dangers imaginaires ?

— Oui, Félix, je t'aime et je te crois ! fit Louise à demi rassurée.

*- Eh bien 1 il y a dans ce monde deux sortes de bonheur; le bonheur qui ignore et le bonheur qui sait: le bonheur qui ignore qu'il y ait quelque chose hors de lui, et le bonheur qui le sait, mais qui sait aussi que ce quelque chose ne le vaut pas. Le premier de ces bonheurs, Louise, n'est pas digne de ton cœur et du mien ; non, je ne consentirai jamais à admettre que nous ne soyons pleinement heureux dans notre délicieuse solitude, que faute d'avoir essayé d'autres spectacles, d'autres sensations, d'une autre existence I Tu vaux mieux, nous valons nùeux quç cela 1 Je veux connaître pour pouvoir comparer ; je veux comparer pour pouvoir craindre ou dédaigner ce que je tfai pas» pour mieux savourer ce que je possède 1...

"-C'^st bi^ aimable, mais un peu subtil, dit Louise à demi- Toix.

** Tu me crois atteint dj^riQ des maladies du siècle, Tamour de l'argent, reprit Félix. Dieu merci, non I mais j'en ai une autre, non moins particulière à notre époque, et qui serait bien 'l^gereuse si tu ne m'avais pas donné au centuple de quoi la kïateï. J'ai la manie de l'analyse ; j'ai, faute de mieux, analysé

ma propre personne, et j'ai reconnu en moi une disposition 1^ zarre. Mon bonheur, si grand, si complet qu'il soit, finirait paj s'entremêler d'un vague sentiment d'inquiétude et peut-être d( regret, si je ne touchais jamais à certaines choses que j'avai^ autrefois rêvées, si je ne me servais à moi-même, non pai comme acteur, mais comme témoin, quelques scènes de cettti vie de Paris, active, intelligente, brillante, enivrante, pleine d'amorces pour l'imagination et la vanité, mais aussi de rescifs et de naufrages. Au lieu de la fuir, il me plait de la mesurer une fois face à face. Appuyé sur toi, sur ton amour, sur nos dix aLDS de bonheur, je suis sûr du résultat, et cette épreuve, Louise, est encore un hommage I

— J'aimerais mieux la plus humble fleur de nos montagnes, dit Louise en hochant sa jolie tête... Mais mon ami, quel rapport a Paris avec tout ce surcroît de richesses? Ne pouvais-tu pas y aller tout simplement passer trois ou quatre mois dans un hôtel?

— Ah I voici : je n'ai pas voulu commettre la faute où j*ai vu tomber plusieurs provinciaux de ma connaissance, et d'où ils ont rapporté un vif dépit contre leurs femmes et contre euxmêmes. Après avoir passé quelques années à Paris, dans tout le charme et toute l'indépendance de leur riante jeunesse, ils revenaient chez eux, s'y mariaient, et, pour cadeau de noces ou com^ plément de corbeille, offraient quelques mois de Capitale à leur jeune femme, à peine familiarisée avec eux. Il y enduraient mille secrètes souffrances ; ils y subissaient cette réaction du réel contre le possible, dont les premiers moments sont terribles pour les imaginations vives : le piège où ils sont tombés, j'ai voulu l'éviter. Il faut que Paris et moi combattions à armes égales, pour que ma victoire soit plus décisive et plus complète. En lutteur généreux et sûr de mes forces — c'est toi qui me les donnes, — j'entends qu'il m'apparaisse avec tous ses avantages; et, pour cela, je veux, pendant un temps quelconque — un peu long peut-être, fort court probablej^ent, — être aussi Parisien que si je n'avais jamais quitté la rue du Bac ou la rue Lafitte; je veux m'y trouver, dès le premier jour, non comme un étranger et un hôte, mais comme un indigène. Pour cela aussi, il faut beaucoup d'argent^et ces six mille louis me serviront à

payer cette épreuve, sans entamer d'un maravédis notre fortune, la fortune de nos chères filles !

— Eh bien! mon ami, quand partons-nous? dit Louise, résignée déjà sans être encore persuadée.

— Oh I patience I avec beaucoup d'argent, il faut aussi un peu de temps. J'ai déjà fait mes préparatifs... intellectuels. Quelquesuns de mes camarades de collège, aujourd'hui très-bien placés dans le monde, seront prévenus de mon arrivée. Un honmie riche n'est jamais importun : ils viendront me voir. Ces fonds Tont être envoyés chez maître Aubry, mon notaire. Cinq ou six fournisseurs qui ont presque un génie d'artiste seront chargés des apprêts matériels et iront se faire payer chez lui. Nous nous trouverons au bout d'une heure, aussi admirablement installés qu'un agent de change ou un ambassadeur... Eh I n'est-ce pas une ambassade? L'ambassade de la province à Paris, du bonheur vrai auprès du faux bonheur?... Nous aurons notre jour de loge à l'Opéra, nos soirées au Théâtre-Français. Voici, dans quelques semaines, l'Exposition universelle ; jamais Paris n'aura été aussi splendide, aussi magnifique. Nous ne le combattrons pas honteusement, au milieu de ses pluies et de ses brouillards, mais en plein soleil, dans tout l'éclat de ses grandeurs et de ses pompes, et sous les yeux de l'Europe réunie pour l'admirer!...

— Mais je ne vois là que des ennemis I dit Louise avec son fin sourire, toujours un peu incrédule. Quels seront mes défenseurs?

— Je pourrais te répondre, comme la Médée de Corneille : « Moi, dis-je, et c'est assez! » Mais tu en auras d'autres... An- 8ehne et Julien peut-être...

— Julien Féraud? Anselme Maynard?

— Oui, nos deux naufragés, dont l'histoire n'est arrivée que par vagues échos jusqu'à notre paisible retraite, mais que je rechercherai là-bas et que je retrouverai, eussent-ils sombré jusqu'au fond du gouffre. J'ai connu, sur les bancs de l'école, leurs projets et leurs espçrances. Ils avaient une vive intelligence et beaucoup d'ambition. Seulement, l'un, livré déjà à toutes les mauvaises influences du siècle, voulait se faire sa place dans le monde en l'effrayant, • en essayant, au besoin, de ^'incendier et de le renverser; l'autre, fidèle à la religion de sa

mère, espérait pouvoir arriver, en défendant la société contre ses démolisseurs et parfois contre elle-même : Anselme per fas^ Julien per nefas, te dirais-je, si tu savais le latin. L'agresseur et le défenseur sont-ils tombés tous les deux, brisés par les mêmes causes ou par des causes contraires ? Ces deux, existences qui ont côtoyé, compromis peut-être deux autres existences parallèles, celles de tes deux amies du couvent, Ernestine etLucile, sont-elles entrées pour quelque chose ou pour beaucoup dans cette mystérieuse tragédie bourgeoise, dont nous n'avons connu que le dénouement? Ne trouverai-je pas dans cette double infortune, un de ces exemples salutaires et terribles, placés au seuil de la vie de Paris pour l'instruction de ceux qui, ne 1» jugeant que par ses dehors, n'en soupçonneraient pas les brisants et les écueils? Je saurai tout cela huit jours après mon arrivée. Ce que je sais, Louise, c'est que voilà la lice ouverte: d'un côté notre amour et notre bonheur, de l'autre la grande ville avec ses séductions, ses périls et ses douleurs, et pour juge du camp, toi, ma bien-aimée, vous, ma belle dame châtelaine, qui décernerez le prix I

— Le prix , le voilà! murmura Louise avec une adorable rougeur, en présentant son beau front aux lèvres de son mari.»

Deux mois après, et non sans quelques larmes dont les allées de Montgillier eurent la confidence, monsieur et madame Daruel arrivaient à Paris, rue de Boursault.

Huit ou dix jours plus tard, Félix devait assister au dîner annuel de ses camarades de collège. Il savait qu'il rencontrerait là des hommes arrivés à de belles situations, et il pouvait aisément prévoir que quelques-uns d'entre eux, soit intérêt réel, soit petit plaisir d'amour-propre, ne manqueraient pas de lui reprocher son inaction et sa retraite , de lui faire des ofifres obligeantes, de l'engager à user enfin de ses facultés remarquables pour prendre un rang dans les cadres d'activité mondaine, pour se faire un nom, une part de célébrité, de crédit et de puissance. Il eût voulu, avant de se rencontrer avec eux, revoir Julien et Anselme, comme on prend, le matin, une gorgée de liqueur amère, avant de traverser un pays fiévreux* Cette recherche ne fut pas aussi facile qu'il l'avait d'abord supposé.

POURQUOI JE RBSTB A LA GAMPAQNB. 19

U n'avait pour fil indicateur que la dernière adresse d'An* selme Maynard, avec qui il était resté en correspondance, quelques années après son retour définitif à Montgillier. Anselme logeait alors rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, n® 4. Félix ycoorut: il y avait encore un Saint-Sulpice, mais il n'y avait {dos ni numéro 4, ni rue du Pot-de-Fer.

Cependant, à force de questionner les libraires du voisinage, ches qui il supposait qu'Anselme avait dû faire de longues séances, il finit par découvrir qu'un jeune homme, dont le signakment répondait à ses souvenirs, avait (piitté le quartier deux ans auparavant, et était allé demeurer rue de Bossuet, 8, dans la Cité. Il y alla ; on démolissait la rue, mais la maison subsistait encore, et le portier, qui déménageait, eut le temps de lui dire :

«Monsieur Anselme Maynard?... attendez... Oui, nous avons eu cela l'an passé... au cintième, l'escayer en face, la porte à gauche... Mais il est parti, en juillet dernier, redevant un terme..* Votre serviteur I

— Et sa nouvelle adresse?

— Je ne la sais pas... Votre serviteur*..

— Et de combien était ce terme ?

— Trente-sept francs cinquante centimes, avec le sou pour livre, le dernier à Dieu et l'impôt des portes et fenêtres...

— Tenez, mon bonhomme, en voilà quarante, et tachez de vous rappeler la nouvelle adresse d'Anselme Maynard...

— Ah! Monseigneur! c'est différent! bredouilla le portier stup^ait en ôtant son vieux boimet de soie noire. Je crois me souvenir... il est allé demeurer dans le quartier de Notre-Damede-Lorette... Oui, c'est bien cela... rue Neuve-Coquenard, n» 12.., Bien obligé, Monseigneur, de votre bonté... Môsieur Anselme Maynard était un brave jeune homme... pauvre, mais pauvreté n'est pas vice, comme dit l'autre... Triste... allant presque tous les matins à Notre-Dame, d'où il revenait avec de grosses ^xnsm dans les yeux, que ça fendait le cœur... Ah! Monseigneur I il y a bien du mal pour le pauvre monde dans ce gueux de Paris 1.., »

Félix eut la patience de l'écouter jusqu'au bout; puis il se ^ea vers la rue Neuve-Coquenard. Là, toute trace semblait

20 POURQUOI JB RBSTB À LÀ GÀMPÀGlfB.

perdue. Le numéro 12 était un de ces garnis où Ton loge an» mois, à la semaine et à la nuit, et bien que le maître de ce taudis tint un registre où s'inscrivaient ses hôtes, il était impossible de déchiffrer ce grimoire taché d'encre et de graisse. Monsieur Daruel se résigna donc à retourner chez lui, un peu découragé par le mauvais succès de sa première tentative. Le soir était venu. En passant devant Notre-Dame-de-Lorette, Félix remarqua que l'église était encore ouverte. Il était pieux : il y a deux états contraires qui ramènent incessamment à Dieu les âmes droites : l'extrême bonheur et l'extrême infortune. Félix s'agenouilla ; sa courte prière n'était pas encore achevée, qu'il aperçut, dans une chapelle latérale, un homme en blouse, à genoux par terre, dans une attitude humble et douloureuse. Le costume populaire est malheureusement si rare dans les églises de Paris, que l'attention de M. Daruel fut éveillée. Bientôt un vague pressentiment vint s'y joindre , et il fut ému sans savoir pourquoi. Il fit un peu de bruit avec sa chaise : l'homme en blouse se retourna à demi, et Félix tressaillit : il venait de reconnaître Anselme Maynard , quoique horriblement changé et amaigri. Réltï*imant son premier mouvement, il resta à sa place et fixa sur Anselme un regard pénétrant. Évidemment c'était bien là une vraie piété , une vraie douleur ; car, dans cette église déserte, o'i l'ombre s'épaississait d'un instant à l'autre, Anselme ne pouvait se douter qu'il était vu. Bientôt il se leva et sortit. Félix profitant du crépuscule, le suivit sans affectation. Anselme le fit revenir sur ses pas, remonter la rue Lamartine, et tourner l'angle de la rue Rochechouart. Il entra dans cette rue, longea les premières maisons, et disparut à un coin de ruelle, presque invisible. Félix, qui le suivait toujours, lut à la clarté du gaz que l'on commençait à allumer : Impasse Brlare. Il s'enfonça dans ce conduit fétide, où s'exhalaient des odeurs malsaines, où des enfants déguenillés jouaient au bord d'un ruisseau formé par le suintement des murs. Anselme, son guide involontaire, coupa la ruelle à angle droit, entra dans une première cour où séchaient des linges en lambeaux, traversa un vestibule humide et sombre, passa devant une fenêtre dont les plombs recevaient toutes les immondices du premier étage, et gravit péniblement un escalier, désigné aux passants par la

POURQUOI JE RESTE k LÀ CAMPAGNE. 21

letfre D. Il monta jusqu'au troisième, enfila un corridor noir

comme l'Érèbe, et s'arrêta devant une porte marquée du n» 16.

Félix entendit la clef grincer dans la serrure, et la porte se re-

fenner. Une seconde après, il frappa.

« Entrez, dit une voix douce et craintive. » Il ouvrit et entra : Anselme ne le reconnut pas d'abord. « C'est de la part de l'abté Nervyn? dit-il en rougissant.

— Non ; c'est votre compatriote, votre ami Félix Daruel, qui vient vous serrer la main. Ne vouliez-vous pas le voir ?

— Félix 1... M. Félix Daruel ici 1 dans mon galetas! s'écria Anselme dont le visage se colora d'un ineffable mélange de confusion et de joie... Ah 1 Dieu a eu donc pitié de moi ! »

k la pâle lueur d'un bout de chandelle qu'Anselme Maynard allnmait à la hâte, Félix Daruel put embrasser d'un coup d'oeil cet ensemble de pauvreté navrante : ces murs nus, humides, passés à la chaux ; cette couchette d'hôpital sans rideaux et sans matelas, cette table de bois blanc et ces deux chaises estropiées qui composaient tout le reste de l'ameublement. Il remarqua pourtant, près du lit, deux objets de physionomie plus consolante: c'était une gravure de piété, proprement encadrée dans une bordure noire, et un rameau de buis bénit. A côté,' on voyait, accrochés à un porte-manteau, une redingote et un chapeau qu'Anselme mettait, sans doute, les jours où il avait à faire ou à recevoir quelque visite. Sa blouse lui servait les jours d'incognito.

En ramenant ses regards sur l'habitant de cette misérable chambre, Félix y retrouva cette double expression qui l'avait déjà frappé : d'une part, la trace et le ravage de douleurs profondes, de souffrances encore saignantes , de blessures mal cicatrisées ; de l'autre, une résignation triste et douce qui ressemblait presque à de la sérénité. Les larmes montaient sans cesse et tremblaient sous les paupières fatiguées d'Anselme ; mais on comprenait vaguement qu'à leur première amertume se mêlait déjà un sentiment moins âpre et moins désolé.

«Quoil c'est donc là que devaient arriver tant d'illusions c>t d'espérances? dit Félix en lui prenant la main, après qu'ils furent un peu remis de leur émotion douloureuse.

— Félix ! ne me plaignez pas I répondit Anselme avec une wrte de fermeté mélancolique. J'ai souffert, mais j'avais mérité

22 POURQUOI J8 RCSTS k LA GAMPÂOlfE.

de souffrir : j'avais mêlé des pensées d'orgueil, d'ambition et d'égoïsme à ce qui n'aurait dû être qu'une œuvre de eonseience et de devoir Dieu ne pouvait accepter ces prétendus hommages d'une âme qui n'était pas à lui : il m'a puni, il m'a frappé. . . J'ai murmuré: je me résigne...

— Et Julien Féraud, votre parent, votre camarade? demanda monsieur Daniel. »

A ce nom, les traits du pauvre Anselme se bouleversèrent, comme si un for rouge venait de passer sur ses plaies. Un air d'angoisse et d^'épouvante remplaça sur son visage la tranquillité des tristesses diirétiennes, et saisissant à son tour la main de Félix Daruel :

«Julien! dites-vous? Julien! reprit-il & deml-volx, comme s'il eût craint que la chambre n'eût des échos : c'est m(fti châtiment, mon désespoir, ma terreur de tous les instants ! Plus bas que la misère, plus bas que le vice... au fond, au fond du gouffre... Ah! si Dieu ne fait un miracle, je ne sais pas, nul ne peut savoir comment finira Julien Féraud...

— Mais enfin, ne puis-je rien pour le sauver?

— Je ne le crois pas ; il est trop tard.

— Il a pourtant frappé à ma porte, l'autre jour... Et t«iez ! son nom était écrit au bas du vôtre, sur la même feuille... je le croyais venu avec vous 1 . . .

— Non, répondit Anselme : j'avais su votre prochaine arrivée par l'abbé Nervyn, notre compatriote et mon dernier ami. Julien l'aura apprise par hasard , ou peut-être aura-t-il dérobé iei la lettre qui me donnait cette bonne nouvelle... Vous sachant riche et généreux, i\ aura 'voulu... il aura espéré...

-r Quoi donc?

— Vous extorquer quelques louis, pour aller boire ou jouer I . . . murmura Anselme d'une voix saccadée, comme si on lui avait arraché chacune de ces paroles.

— Quoi 1 descendu jusque-là? »

Anselme fit un geste affirmatlf. 11 y eut un moment de silence. Félix reprit, cherchant à ramener Anselme vers de plus consolantes images :

« Cet abbé Nervyn, dont le nom m*est connu, est, fit-on, vicaire de cette paroisse ?

POURQUOI JS RSSTB A LA CAMPAGNE. 23

— Oui, et il a été mon sauveur, répliqua Anselme dont le front pâle se rasséréna. J'étais chassé de chez... Fonde de Lucile ; seul, au désespoir, ayant dévoré mes dernières ressources. Le peu de talent et d'intelligence que j*avais cru avoir , s'était éteint au milieu de mes secousses et de mes misères. Abandonné à moi-même, aux conseils de Julien Féraud, à ses colères, à ses sarcasmes, pent-être allais-je le suivre du côté de l'abîme... J'eus le bonheur de rencontfer l'abbé Nervyn... 11 m'avait connu à M..., au petit séminaire. Il vint à moi les bras ouverts... Je me confiai à lui... je lui racontai tout, mes rêves, mes espérances, mes luttes , mes mécomptes, mes souffrances... Tendre et indulgent d'abord, parce qu'il fallait me traiter en malade, il ne tarda pas , à mesure qu'il me vit plus calme et plus fort , à me parler le langage de la vérité : il me fit honte de mes plaintes et de mes révoltes... De quel droit accusais-je la Providence? Est-ce bien Dieu que j'avais voulu servir ? Mon ambition , mon amour pour Lucile , n'étaient41s pas de moitié dans cette croisade que j'avais entreprise contre les mauvaises passions et les mauvaises doctrines ? Cet amour était pur ; mais pour obtenir la msdn de Lucile, n'avais-je pas spéculé sur la reconnaissance du monde? Et si cette reconnaissance se changeait en dédain et en moquerie, à qui la faute ? — C'est ainsi qu'il me parla, tour à tour affectueux et sévère, compatissant et inflexible. A sa voix, se ranimèrent les pures croyances de mes jeunes années, non plus comme des mirages d'imagination ou des exercices d'intelligence, mais comme les lois les plus douces et les plus fermes appuis de la conscience et du cœur... L'abbé Nervyn pourvut aux premiers besoins de ma détresse ; il me procura des copies, ûes travaux obscurs...»

Félix Daniel, promenant autour de lui un regard involon- ^e, ne put s'empêcher de songer intérieurement que l'abbé Nervyn n'avait fait, sous ce rapport, que le strict nécessaire. Aiiselme le devina : il reprit avec un sourire triste :

« Ah I vous trouvez, n'est-ce pas? qu'il ne m'a pas logé ma- P^ement... Mais d'abord il n'est pas riche, et il se doit i ses pauvres. Ensuite c'est moi qui ai voulu mortifier et retremper dans l'humilité ce cœur perdu par l'orgueil... Nul ne sait d'ailleurs que je loge ici, et c'est la main de Dieu qui vous y a

conduit. Lorsque j'ai à voir quelques-unes des personnes pour qui je fais des copies, je remets mon costume bourgeois, râpé, mais décent. Les autres jours, j'endosse cette blouse, je vais acheter moi-même mon pain , et quand j'entre dans une église pour prier Dieu, je sais bien qu'il me reconnaît I »

Félix, profondément ému de cette résignation sans faste et sans fiel, pressa la main d'Anselme dans les siennes, et lui dit, les larmes aux yeux :

« Mon ami I vous ne me parlez pas de Lucile ?

— Lucile !* Ah ! je l'aime toujours I Je l'aime plus que jamais 1 s*écria Anselme, dont le visage se voila de nouveau d'une ineffable douleur. Ah ! que Dieu lui rende le bonheur et le calme ! que je sois seul à souffrir... et je le bénirai I

— Écoutez, AnselmCi* reprit monsieur Daruel, une voix secrète me dit que mon voyage à Paris ne sera pas perdu pour vous... Ayez bon courage I... Lucile est au couvent, mais elle est libre encore... Je n'ai jamais su que très-vaguement ce qui s'est passé dans la maison de monsieur Servais, son oncle... Ne me le dites pas... je ne veux pas le savoir, du moins aujourd'hui. Ce que je sais, c'est que monsieur Servais ne fera rien pour sa nièce ; que , malgré ses cinquante ans , il vient de convoler en troisièmes noces avec une jeune femme qui a pris sur lui un empire absolu : en un mot, que Lucile n'a pas un sou à attendre de son oncle et tuteur; mais aussi elle a vingt-cinq ans, elle est parfaitement indépendante de monsieur Servais ; il lui laissera toute liberté de se marier à sa guise, et même de mourir dé faim, par-dessus le marché, avec son mari et ses enfants... ^

— Hélas I tel serait en effet notre avenir, si nous étions assez insensés pour croire cette union possible ! murmura Anselme, évidemment combattu entre une secrète espérance et la triste réalité.

— Eh bien ! reprit Félix avec cette cordiale franchise qui prévient toute susceptibilité... Rassurez-vous, Anselme, je ne vous imposerai pas d'humiliants bienfaits ; mais que diriez-vous, par exemple, d'une modeste acquisition dont je vous ferais les avances... d'un établissement à la campagne, à quelques lieues de nous, dans notre jolie vallée de Saint- Sauveur, avec Lucile pour compagne, à demi châtelaine, à demi fermière? Puis, lors-

qu'à force d'économie et de travail, vous vous seriez acquitté envers moi, qui vous empêcherait de revenir ici, d'y reprendre votre place dans les luttes de l'intelligence, soutenu par Lucile, raffermi par quelques années de solitude, de méditation et de calme?»

Monsieur Daruel aurait pu parler longtemps encore : dans l'extase de sa reconnaissance, Anselme le contemplait en silence; à la fin, se jetant à son cou par un mouvement irrésistible, et laissant déborder ime joie qu'il avait cru perdue pour jamais, il s'écria :

«Ah! ce que vous m'offrez, je n'aurais jamais osé le rêver; mais c'est le plus doux, le plus délicieux des rêves... Retrouver la campagne, le ciel, le soleil, nos collines, nos bois, nos prairies l Échapper à cet air méphitique qui m'étouffe, à cette misère des grandes villes, la plus horrible de toutes! Reconquérir Lucile et la mériter, moi qui l'avais pleurée comme une morte !... Non, je n'étais pas digne de tant de bonheur ! — Et vous, vous, mon bienfaiteur, comment pourrai-je jamais vous payer cette dette immense, autrement que par mon tendre respect, que par mes ardentes prières?...

—Vous le pouvez peut-être déjà, répondit Félix avec une émotion contenue... Vous pouvez peut-être me rendre un service ., Moi aussi, j'ai besoin d'être sauvé...

— Vous?

— Protégé du moins contre une tentation et un péril ; protégé dans le repos de mon cœur et dans le bonheur de ma vie. Pour cela, Anselme, je vous demanderai de me parler conmie à un confesseur, et de me raconter... »

En ce moment, un pas lourd et une voix rauque retentit dans l'escalier ; Anselme put à peine retenir un cri de douleur et d'eflfroi : la joie qui illuminait ses traits disparut. — C'est lui 1 dit-il, c'est Julien ! ^

«Ah! tant mieux 1 je voulais le voir, lui aussi, répliqua Félix. j>

Une seconde après, Julien entra : c'était à peu près la même expression de figure et le même costume que nous avons déjà wquissé. A la vue de monsieur Daruel, qu'il ne reconnut pas, il Wsitaun instant: puis, reprenant son aplomb cynique, il s'a-

% POtrUQUOI 18 ftSSTE k u ca»pâ<3he.

vança vers Anselme, et plongeant ses deux mains dans les poches vides de son large pantalon :

« Anselme, dit-ilj, mon petit, les toiles se touchent; j'ai le gosier sec comme un bulletin et Testomac creux comme un discours. Prête-moi cent sous, et je me souviendrai de toi dans mes prières!

— Julien, fit douloureusement Anselme, tu ne reconnais pas, tu ne salues pas un ancien ami, monsieur Félix Daniel ?

— Ah 1 c*est vrai 1 s'écria Julien dont le front se couvrit de rougeur, mais qui s'efforça de cacher son émotion et sa honte : il n'est pas changé, lui ! il n'a pas été malheureux 1 »

Cette figure hâve et plombée sembla sur le point de se détendre ; mais, par un nouvel effort , Julien surmonta cet attendrissement rapide, et dit à FéUx avec un rire livide qui faisait mal :

« Vous venez voir ce que la bonne vUle de Paris fait de ses amoureux et de ses victimes ? Eh bien 1 regardez 1 — Marguerite de Bourgogne était moins cruelle : elle les tuait en une nuit !

— Non, Julien, reprit 'monsieur Daruel avec cette fermeté douce et calme qui dompte même les fanfaronnades du vice ; j'avais un but plus utile , plus digne de vos souvenirs et des miens, et vous-même l'avez pressenti, puisque vous êtes venu, l'autre jour, frapper à ma porte...

— Ah ! que voulez-vous? répliqua Julien toujours partagé entre sa mauvaise honte et son accès de franchise : la faim apprivoise les loups... J'avais escamoté à ce brave Anselme le secret de votre arrivée, et je pensais que vous ne refuseriez ps^^ de prêter quelques balles à un vieil ami 1...

— Eh bien I ce que je n'ai pas pu faire l'autre jour, je le ferai bien volontiers... »

Les yeux de Julien étincelèrent.

« Mftis, reprit Félix, ce n'est pas par un misérable prêt que je voudrais venir à votre aide ; ce que je vous donnerais aujourd'hui serait mangé demain : je prétends faire plus pour vous... je prétends vous arracher d'ici...

-^ Moi 1 quitter Paris 1

— Oui, vous. Le séjour de Paris vous a été fatal ; îl vous deviendrait mortel. Brisez cette chaîne tachée de sang et de fang

qui TOUS rive aune vie de désordre... Je yais, pour utiliser un cours d'eau récemment découvert dans mes chères montagneç, établir une usine qui doit, d'ici à vingt ans, enrichir le pays et me rapporter des produits considér^les. Soyez-en le régisseur et le contre-maître ; dès aujourd'hui, je vous mets de moitié dans les bénéfices : chague année , vous prélèverez sur YOtre dividende de quoi acheter un morceau de terre dans les environs ; dans dix ans , vous serez riche , réhabilité par le travail, jeune encore, et pouvant aspirer à toutes les joies honnêtes de la vie 1 :»

Si résolu que fût Julien à envelopper d'un triple airain tout ce gui lui restait encore de cœur et d'âme, cette offre si franche, cette perspective si riante, l'emportèrent un moment sur son stoïcisme factice. Ses yeux se mouillèrent ; il attacha sur Félix un regard ou se peignaient, comme en un lointain fugitif, toutes ' les illusions évanouies. Mais ce ne fut qu'un éclair, et il reprit ayec un mélange de reconnaissance bourrue et d'implacable ironie :

« Merci; c'est bien, ce que vous dites là..é c'est très-bien, et je voudrais pouvoir accepter... mais il n'est plus temps!...

— Et pourquoi?

% — Parce que j'appartiens au désordre et à la misère comme le forçat à son boulet; parce qu'il y a dans cette vie de outlaw je ne sais quelle fascination bizarre qui attire et retient jusqu'à ce qu'elle ait dévoré... parce qu'il me serait aussi impossible mamtenant de subir les fades douceurs d'une existence régulière qu'au Bohémien de s'asseoir, dans un bureau, sur un rouleau de maroquin vert, qu'à la Gitana de se poser, en mère de famille, derrière un comptoir de Saint-Étienne... parce que j'ai déclaré l'a guerre à la société, qu'elle m'a vaincu, que je dois périr, mais que je ne veux pas me soumettre l... »

U y avait un orgueil sauvage dans ce cri de rebelle refusant son pardon ; Julien se grisait de ses propres paroles, et le bon sentiment qui l'avait ému tout à l'heure disparaissait à travers l'ivresse de ses anathèmes. Monsieur Daruel voulut tenter de combattre ce paroxysme, et il dit un peu étourdhnent :

« La société frappe, maÀ& elle amnistie : elle punit, mais elle

— Oui, parlez-en, de ses récompenses ! parlez de sa gratitude ! s'écria Julien dont Tironie redoubla d'âpreté. Voilà Anselme qui a pris à droite quand je prenais à gauche]; Anselme qui a défendu tout ce que j'attaquais, autorité, religion, morale, vertu... Et où cela l'a-t-il mené? à pleurnicher pendant que je blasphème, à être chassé comme moi de la maison des riches, et à manquer du morceau de pain qu'il voudrait partager avec moi! *

— Tais-toi ! tais-toi ! interrompit Anselme frémissant de douleur et d'angoisse; au nom de tes sœurs! au nom de ta mère ! »

Ces noms firent passer encore un nuage sur le front de Julien ; il tressaillit et se tut. Monsieur Daruel profita de cet instant pour lui dire, de ce ton ferme et persuasif qui avait eu d'abord quelque prise sur ce cœur ulcéré :

« Je ne veux, Julien, ni précipiter vos résolutions, ni vous forcer d'accepter mes offres. C'est aujourd'hui le 3 juillet. Je vous donne rendez-vous à tous deux, chez moi, pour mercredi matin 18, c'est-à-dire dans quinze jours. D'ici là, je vous demande un service... un service qui vous acquittera peut-être envers moi, quel que soit le bien que je puisse vous faire..,

— Et lequel ? dirent à la fois Julien et Anselme. *

— Vous écrirez le récit de ce que vous avez rêvé, espéré, tenté, subi, souffert, pendant cette lutte que je ne connais pas, mais dont je trouve ici le triste dénoûment. Vous me raconterez tous deux, sans forfanterie et sans réticence, comment, partis de deux points extrêmes et ayant employé des moyens contraires, vous vous êtes rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur : vous me ferez connaître comment la société peut repousser à la fois ceux qui l'attaquent et ceux qui la défendent. En un mot, si j'avais, moi aussi, l'imprudente envie d'entrer à mon tour dans la lice et d'échanger contre une chance de succès et d'éclat le calme de mon existence, vous m'apprendrez à redouter l'épreuve, à retourner dans nos montagnes et à me contenter d'être heureux. Vous comprenez ma demande ; me l'accordez-vous? »

Tous deux firent un signe d'assentiment. Félix reprit :

« Merci, mes amis ! nous voilà quittes d'avance ! maintenant

adieu et au revoir, mercredi, 18 juillet, à dix heures du matin, rue de Boursauït, 12. N'oubliez, je vous prie, ni le numéro, ni la date, ni l'heure. Adieu encore 1... Julien, pour passer ces quinze jours, acceptez ceci : ce sont les arrhes de notre marché. Anselme, je ne vous donne rien, je vous laisse avec l'espérance! »

Il remit à Julien un petit portefeuille de poche qui contenait quelques billets de banque, et disparut rapidement.

En rentrant, il trouva sa femme un peu inquiète de son absence : Louise, lui dit-il avec un redoublement de tendresse, ne crains rien I je puis dîner demain avec Colomb ; je viens de voir Lapeyrouse 1

C'était la première fois, depuis sa sortie de l'École de Droit, que Félix. Daruel prenait part au dîner annuel de ses anciens camarades de collège. Aussi fut-il peu remarqué d'abord ; car il y avait, parmi les convives, des noms illustrés dans la politique et dans les arts, dans les finances et dans les lettres. Mais il venait d'y retrouver ceux de ses anciens camarades que nous avons vus, au début de ce récit, allant frapper à sa porte, et avec lesquels, par un de ces hasards très-fréquents à Paris, il n'avait pu, depuis son arrivée, échanger que des cartes. Le diplomate et le secrétaire-général, le directeur de Revue et le directeur du Théâtre-Français *, lui témoignèrent aussitôt les sympathies les plus vives ; ils le présentèrent à d'autres amis qui ne le reconnaissaient plus ou qui avaient fait leurs classes à une autre époque. Le dîner, un peu froid d'abord, comme le sont presque toujours, au premier service, les réunions de ce genre, ne tarda pas à s'animer. Le menu était exquis , les vins excellents ; les fronts se déridèrent, les bouchons sautèrent, les bons mots jaillirent, et, au bout d'une heure, grâce à l'expansion familière à l'esprit français, chacun de ces personnages, guindés et sérieux au début, éprouva le besoin de communiquer à son voisin, sous des couleurs riantes, ce qu'il avait fait depuis son entrée dans le monde.

« Messieurs, dit le doyen d'âge, conseiller à la cour de cassation, il ne faut jamais laisser prescrire les bons usages : le

* Pures abstractions, l'auteur ne saurait assez le répéter.

dû POURQUOI JE REflTB ▲ LÀ GIMPÀGNB.

nôtre est de nous dire, tous les ans, où nous en sommes de nos travaux et de notre carrière, afin de trouver là un sujet d'émulation et un encouragement pour Tannée suivante. Voyons 1 la séance est ouverte : mon voisin de droite, vous avez la parole I

— Moi, Messieurs, dit celui-ci, je suis conseiller d'État, et jd ne crois pas que mes collègues aient jamais eu à me reprocher trop d'ignorance ou de paresse.

— Moi, dit un autre, j'ai eu des commencements difficiles : Premier prix de composition musicale et élève de l'école de Rome, il m'a fallu, à mon retour, cinq ans pour trouver un poëme, et cinq ' autres années pour faire recevoir im opéra ; mais maintenant, me voilà lancé : un succès au Théâtre-Lyrique, un succès à l'Opéra-Comique, et Brandus vient de m'acheter ma partition quinze mille francs...

— Moi, Messieurs, dit un troisième, si vous êtes allés à l'Exposition, je n'ai pas besoin de vous dire comment j'ai occupé mon temps : vingt tableaux de moi remplissent tout ua eôté du grand salon et résument ma laborieuse carrière. Quant à savoir ce qu'il faut en penser, les juges compétents se sont chargés de vous l'apprendre.

— Moi, Messieurs, dit son voisin, je suis préfet de première classe, très-bien vu au ministère de l'intérieur, et, le travail aidant, je ne désespère pas d'atteindre un poste plus élevé.

— Moi, dit un cinquième, je suis de l'Académie française, et j'ai l'honneur d'administrer le premier théâtre du monde : mes acteurs ne sont pas tous des Préville ; mes actrices me désolent quelquefois de leurs caprices, et le public prétend que je ne lui ai encore rien offert de comparable au Misanthrope et à Phèdre i mais on rend justice à mes ititentions, et si un talent nouveau venait à surgir, il serait sûr du moins qu'aucune mesquine jalousie ne lui fermerait ses portes 1

— Moi) dit un autre, j'ai été durgé de missions difficiles ea lointains pays ; et toutes les fois que j'ai eu à soutenir à l'étran^ ger l'honneur du nom français, j'y ai loyalement employé tout ce que je possède de fermeté et d'habileté... »

Les confidences à haute voix continuèrent ainsi, quelque peu surfaites peut-être, quelque peu couronnées de lauriers et de roses par l'oiptiBÛsme ttomeatAâé des convives; sMâs 1a viva-

POURQUOI JE RE8TB ▲ LA GÀXPAaifB. 81

dté des regards, le rayonnement des visages, le feu croisé de ces yanités heureuses, entremêlées de joyeux propos et de mots spirituels, avaient réellement quelque chose d'enivrant et d'exoi* tant comme la saveur des vins, comme le i^àrfum des fleurs. A entendre les récits de ces hommes, qui ne voyaient et ne montraient en ce moment que le beau côté de la vie, on eût dit que la société , libérale et indulgente mère, tenait ses fruits d'or à la portée de tous, et qu'il suffisait, pour les cueillir, de se lever et d'étendre la main.

Félix Daruel n'avait encore rien dit : quand ce fut son tour, et qoe les yeux de ses voisins l'interrogèrent :

« Messieurs* dit-il d'une voix douce et vibrante, je suis con« seiller municipal et marguillier à Saint-Sauveur, gros village ou petit bourg d'environ neuf cents habitants. »

Un éclat de rire, qui n'avait rien d'offensant, accueillit cette déclaration peu superbe. Le nom de Félix circula de bouche en bouche, et comme il rappelait à tous ses anciens condisciples une série de triomphes éclatants au concours général, comme on savait que ce nom était écrit en lettres d'or chez le proviseur de Sainte-Barbe et cité à tous^les nouveaux élèves, le contraste de si grands succès avec une position si modeste et si franchement déclarée frappa à l'instant tous les esprits. Dès lors aussi, Félix Daruel s'empara, sans l'avoir cherchée, de l'attention générale. Presque tous les assistants étaient assez spirituels pour OEM&prendre que celui qui ne craignait pas de déclarer sa mé-* diocrité au milieu de tant de situations brillantes, devait être ou un imbécile ou un homme supérieur, et ils durent bientôt se ranger à ce dernier avis. Félix, questionné avec bienveillance, d^oya, sur divers sujets, une grâce, une finesse, une origina'lité d'aperçus, dont pas une nuance ne fut perdue pour ces cerveaux légèrement échauffés. La vie calme et saine qu'il avait menée, en donnant une large place à la réflexion et à l'étude, en le maintenant en dehors .des coteries, des coulisses et des servitudes de parti, lui avait conservé une fraîcheur. Une fran^ Aise, une indépendance d'idées, très-rares et très-remarquables dans un siècle où nous avons tous été forcés, par position oU par cireonstance, d'être absurdes ou bêtes à certains moments.

Il y a, en outre, dans l'amour d'une femme bblle, intelligente e«

chaste , une influence cachée , mais toujours présente , qui élève l'âme et la retient dans les sphères hautes et pures, écartant sans cesse de l'intelligence et du cœur ces scories et ces souillures, inséparables du contact des hommes et des affections vulgaires. Sans le savoir, Louise avait été pour son mari une sorte de Béatrix domestique, inspiratrice à la fois et tutélaire ; pour être digne d'elle, pour vivre constamment de plainpied avec cette âme charmante , il était aisément parvenu à n'avoir jamais que des sentiments délicats et de nobles pensées. Une idée triviale ou basse lui eût paru une tache au soleil de son bonheur, une atteinte à cette communauté délicieuse qui avait si intimement confondu les deux cœurs et les deux destinées. Aussi, dans les rares occasions où M. Daruel rentrait en communication avec les hommes ordinaires, plus ou moins avariés par les passions et les orages de la vie, il suffisait d'un peu de pénétration et de tact pour sentir les différences. On eût dit un enfant des montagnes, aux poumons gorgés d'air alpestre, se trouvant tout à coup au milieu de la population étiolée d'une ville manufacturière. Ce jour-là, encouragé par la sympathie avec laquelle on l'écoutait, Félix causa art, littérature, poésie, politique ; il effleura sans pédantisme, mais sans pruderie, tous ces difficiles problèmes des sociétés transitoires dont chaque tressaillement s'appelle une révolution: parmi ces intelligences brillantes, mais fatiguées, dont les plis avaient déjà été faits, défaits et refaits par les événements, les ambitions ou les intérêts, son esprit vif, libre, aéré, ressembla à ce que serait la voix d'un Rubini de vingt ans, s'élevant, un beau soir, auprès de ténors éraillés par l'intempérie des saisons et la musique de Verdi. Tous ceux qui l'entendirent éprouvèrent vaguement cette sensation et cette surprise : son succès fut immense, et il ne s'y mêla pas le plus léger grain d'envie ; car cette supériorité toute idéale, s'appliquant à tout et ne se précisant sur rien, n'effaroucha celle de personne. Le président d'âge lui dit avec une brusquerie cordiale :

« Monsieur le marguillier de Saint-Sauveur 1 je félicite votre banc-d'œuvre ; vous avez donné ce soir une charmante leçon à toutes nos vanités : Vous avez été le premier ici, comme vous le fûtes au collège 1 »

Cependant, après qa'on eut mangé, bu, discouru, ri et fumé, l'assemblée commença à se disperser, rappelée à ses affaires ou à ses plaisirs par ces exigences de la vie parisienne qui reprennent si vite leurs droits. On se prodigua mille poignées de mains, mille protestations de cette amitié réveillée au cliquetis des verres, mille promesses de réunion et de retour pour le prochain anniversaire : après quoi, magistrats et journalistes , artistes et diplomates, industriels et banquiers, prirent leur chapeau et s'esquivèrent. Félix Daruel allait en faire autant, lorsque le secrétaire général et le ministre plénipotentiaire, le commissaire impérial et le directeur de la Revue, entourèrent leur ancien camarade : quelques bougies brûlaient encore sur la table, les garçons achevaient de desservir : nos quatre tentateurs demandèrent des cigares, et le diplomate ouvrit le feu en ces termes :

« Félix, quand on est doué comme vous Têtes, on serait coupable envers son pays si l'on s'obstinait à l'inaction et à la retraite. J'ai du crédit au ministère des affaires étrangères ; consentez à faire une simple démarche. Puis, partez avec moi pour

St Vous serez mon premier secrétaire avant un an : une fois

le pied à l'étrier, votre talent fera 1» reste ! »

Monsieur Daruel s'inclina en silence. L'administrateur du Théâtre-Français prit la parole :

« Mon ami, laissez-moi vous dire aujourd'hui ce que je vous awais dit, l'autre jour, si je vous avais trouvé. Ce serait un crime, entendez-vous bien? d'enfouir à la campagne, au fond d'une obscure province, de pareils trésors de 'verve, de bon sens et d'esprit. Un de mes parents s'est trouvé par hasard, l'été dernier, au château du marquis de C..., quand on y a joué votre pièce; il m'a affirmé qu'elle était charmante, et il s'y connaît. Restez à Paris, étudiez ce monde moderne où les sujets abondent, quoi qu'on en dise. Faites-nous une bonne comédie ; je vous promets un tour de faveur, et dans un an votre nom sera proclamé au milieu d'applaudissements fréné- ^qûes, devant la meilleure compagnie de l'Europe I... »

Félix s'inclina de nouveau sans répondre. Ce fut le tour du ^^étaire général :

« Mon cher, dit-il, vous avez plaidé Tan passé, devant la

cour de M... J'ai là un ami intime, magistrat de la vieille rocbe, sur qui votre plaidoyer a produit une telle impression ({ue, venu à Paris quel({ues mois après » il m'en a parlé comme d'une merveille. Voyons 1 ne laissez pas sous le boisseau ces dons si rares d'une jeune et chaleureuse éloquence. Travaillez, soyez des nôtres, et vous serez procureur général avant quarante ans. Vous savez quelles mauvaises passions menacent encore la société. Défendez-la 1 devenez l'interprète de ces grandes vérités morales qu'il faut sauvegarder avant tout, si nous ne voulons périr... Dites oui, et je vous ouvre la carrière. Un cœur comme le vôtre ne peut être séduit que par de nobles et sérieuses images. Je vous offre, moi, l'estime des honnêtes gens et les joies intimes de la conscience 1 »

Pour toute réponse, Félix lui serra la main. Le directeur de la Revue parla le dernier :

« Je n'ai pas l'habitude, lui dit-il f de solliciter des rédacteurs? mais votre petit roman à!Évelme a si bien réussi auprès de nos lecteurs d'élite, vous y avez révélé des qualités si exq[uises, que vous seriez impardonnable d'en rester là. Ajoutez maintenant ^l'observation à la rêverie, les réalités de la vie mondaine aux aspirations Je la vie idéale ; fouillez vaillamment dans cette mine que vous avez efQeurée avec tant de bonheur; et vous vous mettrez à la tête du petit groupe des délicats en littérature, destinés, Dieu merci! à survivre à nos gros et bruyants chefs-d'œuvre. Mais, pour cela, il faut vivre à Paris, au cœur de cette société qu'on veut peindre. Les passions et les caractères ne s'observent pas au télescope, mais à l'œil au, et je me fie à la justesse du vôtre ! ... »

Monsieur Daruel s'était recueilli, pendant que ces invitations séduisantes lui arrivaient de côtés si différents. A la fin, répondant par une vive et cordiale étreinte à toutes ces mains amicales, il dit avec une émotion qu'il ne cherchait pas à dissimuler :

« Il serait plus insensible et plus stoïque que je ne le suis, celui qui pourrait entendre froidement vos douces et flatteuses paroles... Merci, merci mille fois, mes bons et fidèles amisi Quelle que soit ma résolution définitive, ce moment est de ceux qu'on n'oublie pas. Maià» d'abord, je pourrais vous dire que vivre

POUKQUOI JB HlSTB À LA CAMPAGNE. 35

à la campagne et rester dans sa province, ce n*est pas précisément vivre désœuvré, ni rester inutile à son pays. Pascal a écrit : Bien des malheurs en ce monde viennent de ce qu'on ne sait pas demeurer chez soi. — Ce que Pascal appliquait au chez soi de la maison, on pourrait rappliquer aujourd'hui au chez soi de la province. J'ai lu aussi, chez un auteur contemporain, que bon nombre de dangers publics seraient conjurés, au moyen d'un décret ainsi conçu : Article unique : L'agriculture est déclarée un état. — Eh I bien, mes amis, cultiver ses terres, y faire rentrer son revenu pour les féconder, répandre autour de soi Tactivité, le mouvement et la vie, voir de près la pauvreté laborieuse pour être plus sûr de la soulager, exercer de son mieux ces humbles magistratures locales, qui, ne donnant rien à la vanité, laissent intacte la part de la conscience, ce n'est pas là, croyez-le bien, être infidèle à la tâche que Dieu impose h tout homme d'intelligence et de cœur. Pourtant, je veux être tout à fait sincère avec V0Q8, et je manquerais de franchise si je me bornais à répondre à vos offires flatteuses par un traité d'économie sociale et agricole. J'ai peut-être d'autres motifs encore ; je vous les dirai dans ({uelques jours, et peut-être aussi , au lieu de froids et lourds arguments, vous raconterai-je une histoire... J'ai eu ce soir, grâce i. vous, un charmant échantillon des récompenses que lu société prodigue à ses élus. « Vous m'avez donné im diner à Ferrare, messeigneurs ! acceptez un souper à Venise 1 » Entonnes moins dramatiques, nous sommes aujourd'hui le mercredi 4 juillet; promettez-moi de venir tous quatre, le 18, dîner chez moi, rue de Boursault; je vous présenterai ma femme : ce sera là mon premier plaidoyer en faveur d'une paisible vie d'intérieut et de famille ; peut-être vous en ferai-je entendre un autre, îûoins gracieux et moins doux : d'ici-là, du moins, j'aurai r^ cueilli les documents nécessaires pour éclaircir ma réponse, aujourd'hui obscure comme une énigme, pour vous montrer Iç ïevers de cette médaille brillante qui vient de reluire sous mes yeux. Vous acceptez, n'est-ce pas, cette invitation de votre vieux camarade? Puisque vous m'avez voulu pour solliciteur, vojsne devez pas, vous ne pouvez pas, mes très-cbers, me refila ma première requête 1 »

Tout cela fut dit d'un ton simple et ému qui allait au cœur;

36 POURQUOI JE RESTE À LA CABtPACl^E.

les amis de M. Daruel eussent yolontiers répliqué, comme dans les opéras-comiques : Quel est donc ce mystère ? — Mais ils étaient gens de trop bon goût pour donner à leur curiosité une forme questionneuse ; ils s'interrogèrent du regard , puis s'écrièrent gaiement : Accepté 1

« Et maintenant, dit Félix en les quittant, adieu et au revoir 1 N'oubliez pas la rue de Boursault, et le 18 juillet, à sept heures. Voici le programme de la soirée : Une provinciale, un mauvais dîner et une histoire 1 »

Pendant les quinze jours qui précédèrent le rendez -vous donné par Félix à ses amis, sar conduite fut pour Louise un perpétuel sujet d'étonnement. Veillant, pour ainsi dire, son bonheur, comme une jeune mère son enfant malade, elle remarqua, chez son mari, une activité, un entrain, une avidité de distractions et d'émotions parisiennes, qui formaient à ses yeux un inquiétant contraste avec le calme de leur vie passée, et ne paraissaient pas compatibles avec les joies paisibles du foyer domestique et les douceurs d'une tendresse partagée. On eût dit Félix revenu aux plus enthousiastes ardeurs de ses vingt ans ; il parcourait tout, savourait tout, et sa femme qui était de moitié dans tous ces plaisirs, s'étonnait de cette facilité à s'intéresser à toutes choses, de cette richesse d'idées, de cette verve d'aperçus qu'il répandait sur son chemin avec une prodigalité de millionnaire. Souvent, elle se laissait gagner, elle aussi, par cette chaleur communicative d'imagination et d'esprit, et causait, à son tour, de délicieuses surprises à monsieur Daruel par la grâce piquante de ses remarques ou de ses répliques, par la promptitude avec laquelle elle comprenait et complétait ses pensées. Elle se livrait alors, sans souci ni réserve, au charme de cette vie nouvelle, de cette vie à deux à travers la foule, dans le populeux isolement de la grande ville, au bras d'un homme spirituel et bon dont elle était fière. Cet innocent orgueil, ce bonheur d'une nuance plus vive et plus agitée, rayonnaient dans ses regards, en redoublaient l'expression aimante et charmante ; et tel était encore,'à vingt-sept ans, l'air de jeunesse et la fraîcheur d'émotions de Louise, que bien des gens, rencontrant ce couple si heureux, si vivant et si gai, souriaient et se les montraient d'un œil d'envie, les prenant pour

des amants. D'autres fois, Louise, surmontant l'étourdissement de ces journées rapides , faisait un retour sur elle-même , et se demandait avec angoisse si ce régime excitant, tout en dehors, ne dissiperait pas tôt ou tard ces mystérieux trésors d'affection et d'intime joie, amassés dans la fraîche solitude de Montgillier. Pourtant, même dans ces instants d'anxiété et de souffrance, se soumettant elle-même à un minutieux examen, elle découvrait, non sans une sorte de remords et de honte, que ce danger même lui rendait son mari plus cher, et que, si elle échappait à cette crise, si elle rentrait plus tard en pleine possession de son repos et de son bonheur, elle y gagnerait, ce qui, trois mois auparavant, lui aurait paru impossible, de goûter plus vivement ce bonheur, agrandi et acli?é par le sentiment de ce péril disparu. Félix la devinait-il? Voulait-il réellement mettre dans son existence plus d'éclat, de brait, de jouissances d'imagination et de vanité ? Ou bien n'était-ce qu'une courte épreuve, un coup d'œil jeté en passant aux biens qu'il n'avait pas et qu'il dédaignait, pour mieux apprécier, par le parallèle, ceux qu'il avait choisis et qu'il était sûr de retrouver? Toutes ces questions se pressaient dans le cœur de la jeune femme, et souvent venaient expirer sur ses lèvres : mais lorsqu'elle regardait Félix, lorsque leurs yeux se rencontraient, un vague et doux pressentiment la rassurait. Accoutumée à lire dans son regard comme dans un livre ouvert, elle croyait y voir une telle confiance en elle et en lui, une telle certitude de dénouer à sa guise ce petit drame d'intérieur, une telle nuance de tendre et souriante ironie, jouant d'avaiice avec l'énigme dont elle cherchait le mot, que toutes ses craintes se dissipaient comme par enchantement, et qu'elle sentait avec délices son amour redoubler de force et de pureté dans ces agitations nouvelles, comme le chêne battu par les vents, comme la perle battue par les vagues.

Deux légers incidents, de physionomie fort différente, exercèrent aussi, pendant cette quinzaine, sa clairvoyance et sa curiosité. Félix adressa à la supérieure du couvent de Saint - Etienne, où se trouvait Lucile Dermont, une lettre assez longue, et il en reçut une réponse qu'il refusa de montrer à sa femme. Quelques jours après, un Anglais à tournure de nabab , comme

38 POURQUOI JB RESTE A LA CAHPAGlYS.

l'Exposition et ralliance en avaieilt jeté , par centaines, dans les beaux quartiers de Paris, vint avec sa femme, ses deux fils en veste ronde et ses trois filles en chapeau de paille brune, visiter en détail le joli petit hôtel de la rue de Boursault, loué et habité par Félix Daruel. Lord et lady B... se promenèrent, le lorgnon dans l'oeil, à travers l'appartement, arrangé et meublé avec une fraîcheur et une élégance exquises. Ils dirent vingtdeux fois Oh I devant les dressoirs, les vases de Chine, les porcelaines de Sèvres, les jardinières eh bois de rose sculpté, garnies de fleurs rares, et les paysages de Corot, de Jules Dupré, de Rousseau et de Paul HUet. Après quoi, ils eurent une conférence à voix basse avec M. Daruel, et se retirèrent d'un air fort satisfait.

Cependant Félix avait prévenu sa femme qu'elle aurait, le mercredi 18 juillet, à donner à dîner à quatre notabilités parisiennes. Il avait invité, de plus, le marquis de C..., son voisin de terre, comme représentant la société un peu exclusive du faubourg Saint-Germain ; un écrivain illustre, ancien professeur à là Sorbohne, avec qui il avait entretenu des relations depuis le collège, et un peintre célèbre, son ancien camarade, aussi élincelant causeur que grand artiste. Félix avait, en outre, annoncé à Louise qu'il lui confiait la direction souveraine des apprêts matériels, qu'il était parfaitement tranquille là-dessus et qu'il ne lui demandait qu'une chose : c'était de ne pas trop s'intimider devant ces brillantes personnifications de l'élégance, de l'art, de l'éloquence et de l'esprit. Louise lui avait répondu, en rougissant et en souriant, qu'elle ferait 'de son mieux, que le dîner serait passable, mais qu'il ne fallait pas trop fexiger d'une provinciale, d'une campagnarde, sous le rapport de la conversation.

Au milieu de ces préparatifs, de ces perplexités, de ces alternatives, le 18 juillet arriva. Le matin, vers dix heures, M. baruel s'enferma dans son cabinet de travail, et défendit qu*on laissât monter persohne, excepté Anselme Mâynard et Julien Féraud. Mais Anselme vint seul. 11 était triste et tendit à Félix un billet ainsi conçu :

« Excusez-moi si je manque au rendez-vous que vous aviez fixé. Ma misère et mes guenilles feraient honte à votre aûti-

POURQUOI JS RSSTB Â LA CAnPÀQNB: 89

^mbre. L'argent que vous m'ayez doflné n'a pas prospéré : quelques dettes criardes, le jeu, l'eau-de-yie et les camarades oirt tout emporté l

» Anselme tous porte le manuscrit que vous nous avez demandé : c'est le récit de nos malheurs. Nous l'avons rédigé ettfémble; seulement nous avons tout mis à la troisième personne, pour éviter ces éternels je et moi que les Mémoires de nos illustres rendent si insupportables.

» Cette histoire de nos deux naufrages profitera-t-elle à quelqu'un? Je l'ignore : d'ailleurs peu m'importe 1 Repoussé et maudit par la société, je lui rends haine pour haine et mépris pour mépris. J'ai voulu me faire un piédestal taillé dans le marbre de ses temples ; le marteau s'est brisé dans mes mains, et aujourd'hui je m'enfonce, avec une sorte de joie sauvage, dans la boue de ses cloaques. Pas un lien, pas une affection, pas une espéwnee, pas même un remords, ne me restent en ce monde. Après le départ d'Anselme, je Serai seul. Je suis un mort déjà pour ma mère, pour mes sœurs, demeurées là-bas, bien loin, dahs notre pays.

» Quant à vos offres amicales , Félix , vous avez compris, n'est-ce pas? que je ne pouvais les accepter.;. Je suis aussi ineapabte aujourd'hui de m'asSouplir à un travail quotidien et à une Yie régulière que d'écrire Télémaque ou le Génie du Christianisme. Par bonté, vous me souffririez quelque temps peutêtre; mais vos affaires péricliteraient sans cesse entre mes mains. Je donnerais des leçons de désordre à vos ouvriers, et qui sait? peut-être mettrais-je le feu à votre usinCi ne fût-ce que pour voir encore une fois mon nom dans le journal, et pour me poser ^en héros incompris devant une cour d'assises.

» J'appartiens au malheur et au mal, comme vous appartenez au bonheur et au bien. Ge mystérieux Satan qui rugit au fond des sociétés comme au fond des âmes, m'a marqué de sa griffe; et l'empreinte est ineffaçable. Oubliez-moi donc, et, si je ne vous fois pas trop d'hdrreur, si vdUs croyez avoir» à me payer le récit que je vous envoie, faites-moi passer encore quelque argeht par Anselme. Puià, repartez pour vos belles montagnes. Moi, je îentre àlns mon égout. »

JULIEIT.

40 POURQUOI JE RESTE k LA CAMPAGNE.

« Ah 1 je l'avais prévu, et vous me l'aviez dit l murmura Félix Daniel : il était trop tard ! mais pour vous, Anselme, il est temps encore. J'ai écrit, en votre nom et au mien, à mademoiselle Lucile Dermont : elle vous aime toujours ; elle accepte mes propositions. Son oncle, monsieur Servais, la laisse entièrement libre. En un mot, Anselme, Lucile vous attend, et, dès que nous serons dans notre cher pays, nous nous occuperons des préliminaires de votre mariage...

— Et quand partirons-nous? dit timidement Anselme dont les yeux rayonnèrent de reconnaissance et de joie.

— Demain matin , à huit heures , par V express : c'est une surprise d'un autre genre que je prépare à Louise... Anselme, comment trouvez-vous cet appartement?

— Délicieux, [ravissant, dit le pauvre Anselme, qui arrivait de son taudis de l'impasse Briare.

— Eh bien 1 sans qu'il m'en coûte un sou, sans que vous ayez même à me remercier, cet appartement va payer la dot de Lucile et votre première mise de fonds dans l'achat d'une maison de campagne.

— Gomment cela? balbutia Anselme ébahi.

— Un original d'Anglais, un véritable Anglais de vaudeville, es^ arrivé à Paris, la semaine passée : mais il avait négligé de faire retenir un logement d'avance, et vous savez que l'encombrement et la foule ont triplé ce mois-ci. Bref, lord B..., riche de cent mille livres sterling de rente et d'une de ces nombreuses couvées de fraîches miss et dé jolis boys, qu'enfante si aisément la vertueuse Albion, s'est trouvé, à ses débuts, forcé de loger tout cela, rue Monthabor , à un cinquième étage , dans trois chambres grandes comme la main. Il a couru chez tous les tapissiers, et le. mien, qui connaissait mes^ intentions, l'a conduit ici l'autre jour. L'Anglais s'est mis en mon lieu et place, et il était si enthousiasmé qu'il voulait me donner trois cent mille francs de ce qui m'en a coûté cent mille. Pour ne pas trop rançonner notrQ fidèle alliée, j'ai rabattu d'un tiers, ce qui me donne un bénéfice net de cinq mille louis. Anselme, cette somme ne m'appartient plus : elle est à Lucile et à vous 1

Anselme voulut parler, remercier, se récrier : les larmes le suffoquaient. Félix continua :

€ Sur le reste de cet argent, dont je n'ai pas besoin, et que j'aurais dépensé si j'avais passé à Paris quelques mois de plus, j'assurerai à ce malheureux Julien une pension viagère de six mille francs ; nous trouverons bien moyen de la lui faire passer diaque année... Puisse-t-elle le protéger contre les dernières suggestions de la misère et du vice 1

— 0 mon bienfaiteur 1 mon sauveur 1 s'écria Anselme les mains jointes et sans essayer de retenir ses larmes, comment avons-nous pu mériter tant de bontés?

—C'est votre manuscrit que j'achète 1 dit Félix en souriant , seulement je vous le paie un peu plus qu'Amyot ou Michel Lévy. Maintenant, Anselme, il faut que nous le lisions ensemble, afin que je connaisse en détail tout ce que je devine confusément. II. est midi : nous n'avons pas de temps à perdre 1 »

Cette lecture en tête à tête et à demi-voix dura trois heures, pendant lesquelles Félix donna plusieurs fois des marques de douloureuse émotion. A la fin, il dit à Anselme, en[ifermant le manuscrit :

« Oui, c'est bien cela 1 c'est à peu près ce que j'avais deviné... A présent, Anselme, retournez auprès de Julien; portez-lui de ma part ce premier secours, puis revenez... vous dînez avec BOUS... Il faut que cette soirée compte dans vos souvenirs comme dans les miens. Nous dînons à sept heures ! »

Puis Félix se dirigea vers la chambre de sa femme, qui s'habillait. Il entr'ouvrit la porte, et dit sans s'arrêter :

« Louise, sois gaie ce soir 1 Nous partons tous pour Montgillier demain matin 1 »

Après quoi, il sortit pour donner quelques ordres, fit quelques emplettes, quelques préparatifs de départ, et rentra à six heures et demie.

En revoyant son salon et sa salle à manger, il ne put retenir Me exclamation d'étonnement. Tout y était arrangé avec un goût, une distinction que Félix n'aurait cru possible qu'après plusieurs années d'étude mondaine. On eût dit que les fées y avaient passé pendant les courts moments de son absence, et que leur magique baguette avait tout transfiguré. Mais la surprise de monsieur Daruel fut mille fois plus vive, plus délicieuse encore, lorsque Louise entra dans le salon.

Sauf la suavité de ses traits, la délicate fraîcheur de son t^nt at l'éclat limpide de son regard, ce n'était plus la même femme! Par amour, par instinct, par une sorte de divination charmante que peuvent donner les sentiments passionnés, elle avait, en quelques heures , réalisé les plus idéales perfections de ce|; art indéfinissable, intelligible seulement pour quelques organisations fines et nerveuses, que monsieur de Balzac a souvent indiqué eu maître, mais qu'il a eu, presque toujours, le malheur de prendre du côté corrupteur et dépravé. Naïvement belle et gracieuse jusqu'alors, Louise, sans rien perdre dé sa grâce originale, était devenue séduisante et poétique. Elle eut fait pâlir de jalousie la Parisienne la plus rafiinée : sa toilette, . étonnante de chasteté et d'élégance, était le chef-d'œuvre de la meilleure couturière de Paris, inspirée et guidée par une intelligence supérieure à la sienne. Il y avait, en même temps, dans son regard fixé sur Félix, une telle expression de tendresse pudique et presque timide, que son mari comprit tout. Ces deux cœurs étaient habitués à achever ensemble le sentiment commencé par chacun d'eux. Félix devina que c'était là une nouvelle forme de l'amour de Louise ; qu'elle aussi lui avait préparé cette douce surprise pendant qu'il lui en ménageait une autre; qu'elle avait voulu flatter en lui, dans cette mémorable soirée, devant ces convives d'élite, cette secrète faiblesse de vanité et d'orgueil à laquelle sont accessibles les meilleures natures : il ne la remercia pas ; il la regarda, et tout fut dit.

Les invités furent exacts : on annonça le dîner : je n'en décrirai pas les merveilles. Félix, qui ne s'était mêlé de rien, en fut si ébloui, que peu s'en fallut qu'il n'exprimât tout le premier l'admiration témoignée par ses hôtes; mais il eut bientôt un autre sujet, plus relevé, d'étonnement et de joie. On était dix, nombre excellent pour une conversation générale entre personnes qui se conviennent. La causerie , vive et charmante, fut merveilleusement dirigée et soutenue par Louise. Seule ea présence de ces hommes célèbres à divers titres, de ces juges difficiles, ayant à caresser et à concilier tous ces amours-propres, à placer chacun sous son jour le plus favorable sans faire ombrage au voisin, ayant à répondre à la spécialité de tous sans

PPUIIQUOI JE RESTE A Li CAMPAGNE. 43

las y Festfpiadre, elle y mit un tact, une finesse, une légèreté da main si incroyables , que ce fut, au bout d'une heure , un rayissement universel. Si son mari, quinze jours auparavant, avait obtenu un succès analogue dans le salon dçs Frères-Pro- Teoçaux, ce fut bien autre chose cette fois en petit comité, et dans cette réunion choisie où pas un trait n'était perdu : car rien n'égale, en pareil cas, l'influence magnétique d'une jolie femme, donnant gracieusement la réplique aux esprits les plus brillants. On se sentit transporté dans une atmosphère toute nouvelle : chacun se surpassa : ceux qui n'étaient que spirituels, furent éloquents : Louise eut des mots dignes de monsieur Villemain ou de madame de Girardin. — Mais où diable a-t-elle pris tout cela? pensait M. Daruel, dont l'ébahissement eût été presque comique , s'il ne s'y était mêlé ijne émotion profonde ; et , de temps à autre , à un regard rapide que lui lançait Louise , il comprenait que tout cela était par lui et pour lui.

^Madame, dit le diplomate en reconduisant Louise au salon après le dîner, ne seriez-vous pas, par hasard, dame de charité de cette fameuse paroisse de Saint-Sauveur, dont monsieur Daniel est le marguillier?

Tous, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de Félix :

« Ah! lui dirent-ils, nous savons maintenant pourquoi vous ne Toulez pas quitter votre retraite ; quand on possède un pareil trésor, que peut-on demander de plus à Dieu et au monde ? Nous comprenons qu'on s'enferme avec lui dans la solitude comme un avare avec son or, et que l'on repousse tout ce qui lui déroberait un battement du cœur, une heure de la vie !..

— Oui, mes amis, vous dites vrai, reprit Félix doucement ému ; et peut-être me pardonnerez-vous déjà si je vous annonce qne je pars demain matin, que je vous ai réunis ce soir pour vous faire mes adieux, et que je vais m'enfuir avec mon bonheur intact et agrandi... Mais ce n'est là que la moitié de ma tépoase : Tautre est plus triste et plus sombre. Je vous l'ai dit, vous m'appartenez pour ce soir : permettez-moi, à présent, de vous montrer, par deux douloureux exemples, à vous, les heureux et les élus de ce monde, que le vieux précepte « Cache ta vie! » est encore le plus sage, et que, là où vous avez trouvé des rives enchantées et des îles verdoyantes, d'autres ne ren-

contrent que des récifs. Mon bonheur vient de plaider pour mes projets de retraite ; je vais faire plaider maintenant le malheur de deux hommes que j'ai connus et aimés. Je ne crois pas qu'on joue aujourd'hui de drame bien intéressant : ce#ui-ci a du moins le mérite d'être vrai : d'ailleurs les théâtres sont bien loin, et vos fauteuils sont là qui vous attendent : si je vous ennuie, vous êtes trop polis pour me le dire, et ma femme permet le cigare... »

Tous prirent place en silence. Louise s'assit sur une causeuse, appuyant sa tête' pensive sur sa jolie main. L'auditoire se groupa autour d'elle : Anselme, muet témoin de cette scène, passa le manuscrit à Félix Daruel, et celui-ci commença sa lecture.

LES DEDX ÉROSTRATES

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