‹ Pourquoi je reste à la campagne (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le 14 juillet 1846 fut un jour mémorable pour l'arrondissement deX..., département de la Loire : il élut ce jour-là, pour député, monsieur Jacques Servais, riche négociant du pays; cette élection fut accompagnée de quelques-unes de ces péripéties singulières qui dramatisaient, à cette époque, les luttes électorales. Monsieur Servais, riche, ambitieux, et même pouvu abondamment de cette intelligence secondaire qui réussit dans lesaflfaires, sauf à se fourvoyer dans la politique, appartenait à cette nuance, alors très en faveur, aujourd'hui passée à l'état mythologique,

46 LE TEMPLE d'ÉPHÈSB.

qii'on appelait indiflféremment centre gauche, opposition dynastique pu tiefs-p^U* li 6^$ paru, dès l'abQrd, réfinir ^oufes les cti^neas, s'il n'avait eu, disait-on , contre lui , maître Maynard le notaire, et maître Féraud l'avocat.

• Était-ce à dire que messieurs Féraud et Maynard fussent des hommes très-considérables ? Non : on les savait chargés de famille, et on leur croyait plus de créanciers que de clients ; mais ils étaient très-influents, et cette distinction sera aisément comprise de quiconque n'aura pas complètement oublié, à travers la brume et le lointain des âges, le caractère et les traits principaux des mœurs électorales. Il n'était pas rare, en effet, que l'influence fût en raison inverse (Je la considération et de la richesse, et même que la profession d'homme endetté donnât prise sur tous ceux qui, en poussant leur débiteur, espéraient parvenir à se faire payer. Il était donc avéré, dans l'arrondissement, que maître Féraud et maître Maynard, proches parents par leurs fepjipes, ^Uié^ à pinq o]i s\i^ fapiilles 4'électeurs, légers de scrupules et d'argent, et ayant, l'un par son cabinet, l'autre par son étude, des aboutissants dans tous les villages, disposaient d'une soixantaine de voix, et que ces soixante voix décidaient de l'élection ; mais il paraissait non moins indubitable qu'elles étaient acquises au comte de M..., grand propriétaire, bienfaiteur de la contrée et candidat conservateur. De temps immémorial, toutes les afi'aires du comte avaient été gérées par maître Maynard ou plaidées par maître Féraud ; il les comblait de politesses chaque fois qu'il revenait dans le pays, et la chronique locale ajoutait à voix basse qu'il avait toujours évité de regarder de trop près dans leurs livres, de peur d'avoir à y constater de trop évidentes désobéissances aux plus simples règles de l'arithmétique.

Aussi, quelle ne fut pas la stupéfaction générale, lorsqu'on apprit, l'avant-veille du grand jour de l'élection, que les Féraudiens et les Maynardistes, comme les avait appelés, d'après Eugénie Grandet , une admiratrice de monsieur de Balzac, abandonnaient décidément le comte de M... et passaient, avec armes et bagages, à monsieur Jacques Servais! Immédiatement, on remonta aux causes, et les nouvellistes apprirent que monsieur Féraud avait reçu, deux jours auparavant, une volumi-

B6B$e lettre i& Paris. Le commis (ie la poste, adroitement interrogé, assurait même avoir reconnu sur l'enveloppe l'écriture de Julien, le fils aîné de monsieur Féraud, jeune hpmme de la plus haute espérance et du plus bel avenir, établi depuis quelque temps à Paris, où il commençait déjà, assurait-on, à se faire un nom dans la littérature et dans la presse.

Quoi qu'il en soit, grâce à cet appoint inespéré, monsieur Servais fut nonjmé par une majorité de trente voix. Au moment où s'ouvre notre récit, la foule des courtisans du bonheur, grossie, au passage, des simples amateurs de spectacles, s'était portée à la maison de campagne du triomphateur, située à une lieue de la ville. Les magnificences d'une belle soirée d'été a?aient secondé ces manifestations et ajoutaient à Téclat du succès. Le soleil,. en pareil cas, a toujours l'air d'être du parti du ?ainqueur. Monsieur Servais, de son côté, avait très-bien fait les choses : opulent et vaniteux, toiurmenté d'une secrète envie eontre l'élégance facile et un peu indolente du comte de M..., son noble compétiteur, il s'était engagé, vis-à-vis de ses intimes, à faire des foliés de grand seigneur, si son nom sortait de l'ume. Un festin monstre avait été improvisé sur la terrasse. Les vins de l'Hermitage, de Sainl-Péray, de la Nerthe, circubûent, dans des brocs formidables , autour de tables chargées ^e mets succulents et de friandises. A droite et à gauche, sous deux beaux massifs d'ormeaux et de sycomores dont les branches, festonnées de verres de couleur, n'attendaient que la nuit pour s'illuminer, de petites tables plus élégantes avaient été installées au milieu de caissons remplis de fleurs, et l'unique glacier de l'arrondissement y servait des sorbets à la vanille ^ttx dandys et aux belles dames. Les deux musiques rivales, la musique des sapeurs-pompiers et celle de la société philharmonique, s'étaient rencontrées au bas du perron ; après avoir épuisé tous les airs de circonstance, elles avaient fini par se réunir dans un orchestre impromptu, et par jouer des quadrilles et des polkas, à la grande joie des jeunes filles. Les honneurs du bal et du souper étaient faits, avec une grâce incomparable, par la jeune femme et par la nièce de monsieur Servais , Ernestine et Lucile, qui, passant de groupe en groupe avec leur robe blanche et leurs fraîches toilettes d'été, ressemblaient à deux bons gé-

nies, venus là pour adoucir les petites passions locales et mêler quelques images souriantes aux aspérités de la politique. De temps à autre , paraissait à leurs côtés , mais sans augmenter beaucoup le charme de leur présence, un petit jeune homme maigre et pâle, à l'œil fiévreux, au ton tranchant , à l'air suffisant : c'était Amédée Servais, né d'un premier mariage.

"La nuit approchait : aux premières étoiles que Ton vit poindre dans l'azur du ciel, un signal donné par Amédée fit partir un brillant feu d'artifice préparé sur une colline qui dominait le château. En même temps, une illumination splendide constella de ses feux multicolores la façade et les arbres. La musique et le bal redoublèrent d'animation et d'entrain. Après une couple d'heures données à ces féeries électorales, les mamans, les hommes rangés, les indifférents ou les tièdes, commencèrent à songer à la retraite. Bientôt monsieur Servais eut à distribuer les poignées de main du départ, les félicitations de l'adieu, assaisonnées de quelques mots dits à l'oreille, de recommandations à voix basse touchant le fils stagiaire, le neveu percepteur, la pension arriérée, le bureau de tabac ou la place convoitée. Il répondait à ces solliciteurs de la première heure avec des attitudes olympiennes , des apostilles de sourires, des richesses d'affirmations, qui promettaient beaucoup pour son avenir politique. A la fin, la dispersion devint générale, et, au moment de se séparer du dernier groupe de fidèles dont il avait les pétitions dans sa poche, monsieur Servais crut devoir préluder à ses succès parlementaires en couronnant par quelques mots destinés au journal de l'arrondissement , cette belle journée où il avait dépensé déjà tant de paroles.

« Mes amis, mes chers amis, dit-il en se posant sur la première marche de son perron, comme une statue de l'Éloquence, vous venez de m'imposer de grands devoirs : je ne faillirai à aucun. Par un hasard proA^identiel, c'est aujourd'hui 14 juillet, anniversaire du glorieux réveil de la liberté française, que vous m'avez confié le plus imposant mandat qui puisse honorer un citoyen. La liberté, mes amis 1 c'est le culte de toute ma vie, ce sera le mot d'ordre de ma carrière politique : plus de servilisme, plus de concessions au pouvoir, plus de ces honteux trafics qui livrent au ministère une conscience d'homme, moyeq-

nant quelques hochets de vanité 1 mais d'énergiques leçons au gouvernement, chaque fois qu'il voudrait attenter à nos conquêtes de 89 et de 1830; de larges et vigoureuses économies dans un budget qui ruine la France et pèse sur le peuple au profit des classes privilégiées ; une guerre impitoyable aux courtisans, aux dotations, à la politique d'antichambre, au favoritisme, à toutes les réminiscences d'ancienne cour et d'ancien régime ; la réforme électorale, ce palladium de nos libertés à venit, demandée et obtenue sur une grande échelle ; le droit de réunion, la tribune et la presse de plus en plus proclamée* et émancipées ; en un mot, la monarchie constitutionnelle renfermée dans ses plus étroites limites, et loyalement invitée à nous gouverner avec éclat au dehors, avec fermeté au dedans, sans qu'une seule de nos précieuses libertés puisse jamais en souffrir ; voilà, mes chers concitoyens , comment j'entends mon mandat : voilà mon programme. Puissé-je , en le remplissant avec courage, a'u prix, s'il le faut, de ma fortune, de mon sang, de ma vie, puissé-je être toujours sûr que je laisse ici des cœurs amis, des âmes prêtes à tressaillir avec la mienne aux grandes images de patrie, d'honneur national et de liberté ! 1 !

— Vive monsieur Servais 1 vive notre député! s'écrièrent, avec un ensemble électrique, les auditeurs enthousiasmés.

Un quart d'heure après, cette brave arrière-garde s'était retirée, et il ne restait plus auprès de monsieur Servais que sa Camille, monsieur Féraud et monsieur Maynard. Pour se reposer des fatigues de la journée , on était entré dans un petit salon dont les croisées entr'ouvertes donnaient sur le jardin. Se tournant vers l'avocat Féraud qui le regardait avec une expression fine et narquoise, monsieur Servais lui dit d'un ton d'énergique franchise qui cachait peut-être un certain embarras : « Féraud, et vous, maître Maynard, je le dis à qui veut l'entendre, c'est à vous que je dois'mon élection. »

Les deux hommes influents s'inclinèrent en silence. Monsieur Servais reprit :

« Riçn pour rien, c'est la devise de notre siècle positif : ^si, mes amis, disposez de moi; mon crédit actuel, mon influence future sont à votre service.

^Voyons, mon bon monsieur Servais 1 répliqua l'avocat

d'un air (le bonhomie, ?iqu8 sommes maintan^i^t en fapfûUe : parloQS ^ cœur ouvert et jouons cartes sur tî^ble. Iklou cousin et moi, nous ne vous demandons rien pour nous : tabellion de petite ville, Berryer de mur mitoyen, rivés pour la vie à cette burde chaîne qu'on appelle la pauvreté, à quoi pû^rrions-^o^s prétendre? nou^ vieillirons obscurs et médiocres convoie nous avons vécu. Mais vous pouvez beaucoup pour nos fils, Julien et Anselme..'.

A ces deux noms, prpnoncés par monsieur Férand ^.Yep ua peu* d'emphase, on eût pu voir, si la lampe à demi voilée avait jeté une clarté plus vive, rougir le front charmant de liijcild Dermont, pâlir le beau front d'Ernestine.

Monsieur Féraud poursuivit :

« Permettez-moi, mon cher Député, de vous lire quelques passages d'une lettre de Julien, que j'ai reçue l'autre jour, et qui n'a pas été sans influence sur mes déterminations.

,....« Mon cher père, vous semble-t-il très-utile h vous et aux

yôtres, que monsieur le comte de M , gentilhomme de la

vieille roche, conservateur faute de mieux, mais, au fond, infecté d'idées d'ancien régime et de dédain aristocratique, représente, à la Chambre élective, le spirituel arrondissement qui nous a donné le jour? Évidemment non ; Eh bienl nommes monsieur Servais, et faites-le nommer par vos parents et amis.

Le comte de M est l'homme du passé, monsieur Servais est

l'homme de l'avenir; c'est vous dire de quel côté est notre intérêt véritable. Nous touchons à une crise où les députés de cette nuance, pourvu qu'ils soient riches et capables, seront les maîtres du pays. Monsieur Servais a fait ses preuves : il a. une grande fortune, un talent de parole qui a souvent brillé dans notre Conseil général : avant la fin de la session, on comptera avec lui, et il prendra rang à la Chambre, qui n*aime pas les marquis, ni les membres du Jockey' s-Club. Mais pour qu'il arrive vite, et nous avec lui, voici la combinaison que je vous prie de lui proposer. Nous sommes en passe, Anselme et moi, de réussir dans la presse : seulement il nous manque ce qu'il a : un nom et de l'argent. A monsieur Servais il faut un journal, pour que sa position dans le monde politique soit immédiatement fixée; à BOUS, à moi surtout, il faut un patron, afin quq

LS TBHPLB d'ËPHËSB. 51

flûos ^yons fout de suite une place d^us le journal qui serait fondé sous ses auspices. Nous avons fait connaissance ici avec un homme très-habile, nommé Versolant, qui n'écrit pas, mais qoi possède toutes les qualités ou tous les défauts nécessaires pour diriger des écrivains. Il va créer un grand journal, intitulé : V Initiateur ; quoiqu'il prétende avoir d'avance les fqud9 de preï?^èFe mm^ je suis sur, moi, qu'il n'en est rien, et qu'un capitaliste qui lui prêterait cent mille francs, pourrait lui imposer toutes ses conditions. Que monsieur Servais soit pour Yersolant ce Dem ex machinât et il triplera, dès son enirée au Palais^Bourbon, son influence politique : Vlnitiatev/r deviendra le piédestal d^ sa puissance et de sa gloire, et nous nous tiendroi^s, Anselme et moi, à droite et à gauche, pour graver 8Qa nom en gros paractères, sur le socle de la statue. Vienne un flpnistèrp de l'Opposition, — et il est inévitable — avant deux aus, moi^sieur Servais sera ministre de l'Industrie et du Commerce-, et les échelons qui lui auront servi à monter, monteront avec lui. Voilà la situation, mon cher père; elle vous indique la marche à suivre : nommez énergiquement monsieur Servais; puis proposez-lui ce pacte, aujourd'hui souverain, de l'intelligenoe pauvre et de l'intelligence riche ; s'il accepte, — et il acceptera — il n'est pas de place, si élevée qu'elle soit, où il ne puisse atteindre, et c*èst par la hauteur de ses ambitions que nous mesurerons les nôtres... »

Monsieur Féraud ne jugea pas à propos d'en lire davantage, la lettre de Julien renfermant des hardiesses d'idées et des déclamations anti-sociales qui eussent pu effrayer le patriotisme millionnaire de monsieur Servais. Mais le passage qu'il venait de lui lire, était adroitement calculé, pour flatter, chez le nouveau député, toutes ces vanités secrètes, toutes ces mystérieuses espérances que surexcitait l'ivresse d'un premier triomphe. En quelques mimutes, par un mirage d'imagination qui n'est pas exclusivement réservé aux poètes, monsieur Servais se vit ministre , arrivant à la Chambre avec un beau portefeuille rouge, éieelrisant à la tribune une majorité attentive, faisant taire antichambre à des pairs de France, et recevant à ses soirées , présidées par sa femme et sa nièce , la meilleure compagnie de Paris. Il réfléchit un moment pour la forme,

52 LE TEMPLE d'ÉPHÈSB.

plongea sa tête dans ses mains par un geste majestueux, puis il dit d'une voix brève :

« J'accepte.

• — Eh ! bien ! nous voilà quittes ! s'écrièrent les deux électeurs dont les visages blêmes et ridés s'éclairèrent d'un rayon de joie.

— Oui, reprit monsieur Servais; nous partons pour Paris après demain. Dès mon arrivée, je m'entendrai avec Julien, et il me mettra en relations avec le fondateur du journal. Julien deviendra le confident de mes idées politiques, et se chargera de les communiquer au public dans son style jeune et chaleureux. Anselme sera mon secrétaire intime, et je ne lui en laisserai pas moins tout le temps nécessaire pour ses études et ses travaux : Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma maison sera la leur, qu'ils auront leur couvert à ma table, un intérêt dans le journal et une part dans mon enjeu politique. Est-ce ainsi que vous l'entendez, et êtes-vous contents de moi?

— Oh] vous payez au centuple nos faibles services ! répliquèrent à l'unisson le notaire et l'avocat.

— Quel bonheur ! dit à son tour le jeune Amédée en se frottant les mains : Julien et Anselme journalistes 1 ils vont me donner des billets pour tous les théâtres.

Minuit sonnait : les secrets étaient dits; monsieur Féraud et monsieur Maynard, craignant d'être importuns, prirent congé, et l'on se sépara.

Ernestine et Lucile avaient gardé le silence pendant ce dernier entretien. Mais lorsqu'elles furent rentrées dans leurs chambres :

« Mon Dieu 1 mon Dieu 1 protégez Anselme 1 » dit Lucile en s'agenouillant pour sa prière.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! sauvez-moi de Julien 1 » murmura Ernestine en se laissant tomber sur un fauteuil avec une expression d'angoisse et d'épouvante.

Deux jours après la scène que nous venons de raconter, deux jeunes gens en habit noir, mêlés à un groupe peu nombreux, suivaient à pied un convoi modeste qui s'acheminait vers les hauteurs du cimetière Montmartre. Anselme et Julien, — car c'étaient eux, — rendaient ce dernier devoir à un de leurs ca-

marades, descendu de la poésie dans le journalisme , et mort à vingt-trois ans, de cette maVaria parisienne, qui tue l'âme par les souffrances du corps et le corps par les souffrances de l'âme. Quelques vers épars dans des feuilles sans lecteurs, quelques pages fiévreuses jetées au Minotaure de la presse, puis quelques mois de langueur, quelques amis penchés sur un grabat, une agonie silencieuse, un linceul, une croix de bois noir et l'oubli, telle était la courte histoire d'Auguste Alric, ce vaincu qu'Anselme et Julien allaient conduire à sa demeure suprême, ce débile athlète, tombé dans l'arène dès la première heure, et sans avoir eu le temps de saluer le dédaigneux César qui ne l'avait pas même vu mourir. Plusieurs fois déjà, depuis leur entrée dans cette vie de luttes et de noviciats littéraires qui, pour un triomphe éclatant, compte cent naufrages inconnus, Julien et Anselme avaient assisté à ces dénoûments lugubres, et ils n'éprouvaient plus qu'une impression analogue à celle que ressentent, entre deux batailles, pendant une sanglante campagne, les soldats rangés autour de la fosse de leurs compagnons d'armes. Pourtant ce maigre cortège était sombre et triste : on eût dit que chacun reconnaissait en soi un symptôme ou un présage du mal qui avait emporté Auguste Alric. L'enterrement ofifraitr du reste, cet air d'indifférence et d'isolement que le réalisme parisien rend si terrible, et qui fait si crûment ressortir l'égoïsme des vivants en présence de l'inutilité des morts. Le défunt, originaire d'une province éloignée, n'avait pas de parents à Paris, et, sans ce petit groupe d'amis qui lui était resté fidèle, il n'aurait eu, pour le soigner, lui fermer les yeux ,et le suivre au bord de sa tombe, que des mercenaires. Lors- «i^eron arriva au coin du vaste cimetière où le corps devait être déposé, un des assistants prit la parole : il rappela les qualités aimables d'Auguste, promit un avenir à ses vers et à sa prose, qui n'avaient pas même eu un jour ; il peignit en quelques phrases ardentes et âpres comme un anathème, les douleurs de la pauvreté et du talent, demandant vainement à vivre, et le monde des oisifs, des privilégiés, des heureux, u'ayant pour la vaillante cohorte des travailleurs , des rêveurs cUes poëtes, qu'un hôpital et un tombeau. Le texte était fétond, l'orateur était jeune, Toccasion propice, et l'époque pen-

q}i^$ déjà à ces récriminations vei^geresses qui allaient bîentâ^t se traduire en événement^ pt eu systèmes. A chacune (i^ ces phrases agressives et sinistres, Julien tressaillait, cqmme s^ ses ambitions, ses haines, ses colères , se fussent dressées toutes vivantes devant lui. Le discqurs flni , Anselme et Julien , rpsfés squjs, redescendirent lentement, l^r^s dessus bras dessoi^s, les allées eu pente qui sijlonnent le cl^^mp funèbre et qui 4Qm|nent Pari^. D'un geste violent, Julien montra ^ An3elme cet océan humain dont les rameurs confuses arrivaient jusqu'à ïeur oreille, e\ lui dft d'une voi^ sonrde et contenue :

« VoilJ, le mpnstre qu'il faut dompter, si nous ne voulons pi^s n^onnr comme Augnste Alric 1... ûh I fq^-cer ce mqnde ^ s^vpii* n^qn noni» fii^-pe pour le maudire; forcer cette ville à pae regarder, i\iX<^ çonime un p})jet^ d'horreur 1 Y WoX\VQ ]q fen, s'il le faut, pour la vqjr frissonner et p^Ur h l'aspect çle ViftPPûdiaire 1 fout, oui, tont, plntôt qne le dédajn e^ Vin^fféren<^> rpbscnrité et la pauvreté ï

— Julien 1 je t'en prie, n© parle pas ainsi I murn|ura Anselme, sur qui son compagnon exerçait évidemment une sorte 4e 4*^^" Ipureux prestige. Moi anssi, je veux arriver, mais par uae porte, et non par une brèche. Moi aussi, je veux qu'on mp regarde, mais à la lueur d'un flan^beau et non d'jine torpjie!,..

-:- Pauvre dupel Et qu'espères-tu? reprit Julien avep un Ricanement sinistre.

— r La société est menacée ; elle est outragée, et, dans son aveuglement funeste, elle sourit trop souvent à la menace et ^ l'outrage. Pourvu que la nioquerie ou l'insulte revête nnè forme séduisante, pourvu qu'on berce d'agréables chansons cette vieille enfant malade h qui il faut des jouets entre ses langes et son suaire, elle se tient pour contente, et elle couronne ses agresseurs. Mais crois-tu que cette situation soit durable ? Crois-tu qu'il n'y ait pas bientôt une crise, un danger, une catastrophe peut-être, où les rôles changeront, où la frayeur aura toutes les clairvoyances qui manquent à la sécurité? Qu'il s'élève alors une voix jeune, éloquente, hardie, disant de rudes vérités à cette société réveillée en sursaut, lui dénonçant ses périls du jour dans ses admirations de la veille, Ini proposant de cpmbler avec les statues de ses idoles le gou&e prêt à l'englqutir,

LS T^VPI'B d'ÉPHÈSB. 55

çroiS'ta qu'elle ne serait pas écoutée? Crois-tu C[ue cette tâche, vaillamment entreprise, np puisse pas conduire au succès , h la, Iprtune, à la gloire?

— Peste ! monsieur le Don Quichotte ! s'écria Julien toujours fiilleur; il paraît que, malgré toutes vos vertus, vous n'abs^u-donnez pas votre part des joies et des vanités de ce monde ! Sans doute, c'est pour partager avec Dulcinée !... »

Une ineffable expression de douleur et de tendresse se peignit m le visage d'AnseUne : il saisit brusqi^ement le bras de Julien, et lui dit î^vec une sorte de gravité suppliante ;

« Oh 1 je t'en prie 1 pas un mot de plus là-dessus I Tu sais que tu touches à une blessure saignante, que l'amour de Lucile Dermont est le seul espoir de ma vie, et que c'est pour elle, pour elle seule, pour pouvoir obtenir sa main sans la condamner à ui) avenir de dénûment et de misère, que je désire si ardemment me faire un nom, une position, une carrière 1

— Très-bien 1 Tu te dévoues à cette bonne et bienfaisante société, à condition que, pour ta récompense, elle te mariera et te dotera... Défenseur des saines doctrines, tu as un amour vertueux pour t'inspirer, un ange gardien pour sourire à tes efforts l... Tout cela est dans l'ordre... Mais moi, poursuivit Julien avec une sombre amertume, je n'ai pas le même bonheur 1 Mûi, j'ai vouTu goûter aussi aux amours honnêtes, et la coupe s'pst brisée entre mes mains 1

— C'est toi, malheureux, toi seul qui l'as brisée I interrompit Anselme en tressaillant. Tu n'as pas voulu de cet amour, tu û'as pas voulu de ce bonheur ! Au moins ne les blasphème pas 1 Ce que Lucile est pour moi, Ernestine pouvait...

— A ton tour, tais-toi ! reprit Julien avec un bizarre mélange 4e colère, de regret et de remords. Ernestine est la femme de W>nsieur Servais , quadragénaire et millionnaire, deux titrer magnifiques aux respects de ce monde d'agioteurs et de Géronte»... Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaître...

^ Dieu le veuille I murmura Anselme.

^ Non 1 non I continua Julien en éclatant : une affection iûuce et pure, un bonheur de pot-au-feu, une vie régulière, B^ocre et obscure avec trois ou quatre marmots en perspec* ttî^i je n'e* veu* pas... tu dis vrai, je n'en veux pasl... Je

n'accepte pas d'une société que je hais ce fade gâteau qui n'endort que les haines chétives et débiles 1... Je lui déclare la guerre... Si je suis vaincu, eh bien I ce sera une croix de bois noir à ajouter à toutes celles du cimetière d'où nous sortons : si je suis vainqueur 1... ohl je te jure que jamais les héros de VIliade, pressant du genou leur ennemi terrassé , n'ont prodigué plus d'insultes et conquis plus de dépouilles !

— Tu le sais, Julien , j'ai peur de toi, et pourtant je t'aime I Nous allons suivre deux routes contraires.?, laquelle des deux nous mènera au but? laquelle des deux à l'abîme? Je l'ignore ; mais que du moins notre amitié nous reste, pour nous sauver de l'isolement et du désespoir , si nous succombons dans la lutte!...»

Anselme, en prononçant ces mots, tendait la main à Julien : celui-ci répondit à cette étreinte ; mais craignant peut-être que son compagnon ne lui adressât une autre prière, il lui dit précipitamment :

« Voilà la nuit : nous devons être à neuf heures chez monsieur Versolant : nous n'avons que tout juste le temps de rentrer et de nous habiller... »

Les deux jeunes gens occupaient un petit appartement au cinquième, rue Saint-Lazare. Leur toilette ne fut pas longue. Lorsqu'ils redescendirent, le concierge tendit à Julien une lettre en échange de son bougeoir. Julien l'ouvrit et la lut rapidement, sans sortir de la loge. Une vive rougeur monta à son front, et ses lèvres minces se plissèrent d'un sourire indéfinissable. Anselme esseya de le questionner, mais il n'en reçut qu'une réponse évasive. Un quart d'heure après, ils arrivaient chez monsieur Versolant, rue du Faubourg-Montmartre.

Monsieur Versolant, homme de quarante ans environ, trèschauve, et portant des lunettes sous lesquelles ses yeux vifs observaient à leur aise, était un de ces nombreux produits de la civilisation moderne, jetés sur la limite du monde des honnêtes gens, comme pour en marquer la ligne imperceptible et montrer où commencent les régions intermédiaires. Il y avait en lui du financier, du faiseur et de l'homme de lettres ; seulement l'homme de lettres n'écrivait pas, le financier n'avait pas d'argent, et le faiseur, faute de crédit, était souvent réduit à ne

{ LE TEHPLG d'ÉPHÈSB. 57

rien faire. Pour le moment, monsieur Versolant, fondateur de Vlnitiateu/r, et directeur, en expectative, de ce grand journal dont le premier numéro n'avait pas encore paru, groupait autour de lui les journalistes et les écrivains célèbres ; son salon, ce soir- là, en réunissait un bon nombre. La soirée était toute littéraire : on devait achever d'y poser les bases de rédaction et de publication de Vlnitiateur, et y entendre la lecture d'un roman destiné à en inaugurer le feuilleton. Le manuscrit qu'on allait lire était le début d'une jeuuQ femme qui promettait, disait-on, une rivale à George Sand, et dont on répétait déjà, avec une foule de louanges préventives, le nom ou le pseudonyme : Francine Albemare. Ce nom circulait de bouche en bouche, au moment où Anselme et Julien arrivèrent, et tout le monde s'apprêtait à écouter la jeune et belle débutante avec une bienveillante sympathie : car elle avait déjà du succès, et n'avait pas encore d'ennemis. Chacun prit place. À un signe du maître de la maison, Francine Albemare se leva avec une modestie de bon goût, et s'avança vers la table où l'attendait le classique verre d'eau sucrée.

Elle paraissait avoir vingt-quatre ans ; sa mise était simple, et ne trahissait aucune de ces prétentieuses misères qu'on attribue aux has'bleus surnuméraires et aux muses aspirantes. Ses cheveux noirs, tordus autour de son front pâle et poli comme le marbre, en faisaient ressortir les tons mats et un peu froids. Ses yeux, d*un bleu foncé comme le ciel et la mer dans le Midi, avaient une expression calme et douce : Fallait-il croire à ce cahne, à cette douceur? Était-ce l'azur des lacs ou celui de ces flots sans fond, qui cachent sous leur surface unie tant de brisants et d'orages ? Qu'y avait-il dans ce regard, tantôt hunûde et caressant, tantôt livide comme l'éclair, dur comme l'amer, effrayant de sa fixité implacable? Cette sensation bizarre, attrait ou effroi, énigme ou problème, s'empara, à l'instant, de tous ces hommes d'imagination, observateurs par état et par goût, qui se trouvaient chez monsieur Versolant, et qui voyaient Francine pour la première fois; mais l'émotion d'Anselme fut bien moins vague : il fit un bond sur sa chaise, retint à grand peine un cri de surprise, et dit tout bas à Julien :

« Hais celte Francine Albemare... c'est Nathalie Duvivier 1....

58 LB TEBÏI^LE b'ÉPHÈSE.

— Je le savais, tais-toi 1 » répliqua Julien àvèéle majestueux sang-froid du grand-rtiaître des Templiers.

Francine commença sa lecture d'une voix dont le titiibi-e pu^ et suave aurait convenu aux délicates beautés d'Adèle de Senange ou de P<iul et Virginie. Aussi Tétonnement des assistants fut-il au comble, lorsqu'on reconnut, à travers Une fable intéressante et des scènes dramatiques, une attaque passionnée, paradoxale , audacieuse, contre tout ce que le monde des utopistes appeHe les fictions ou les conventions sociales. Autorité, dogme, gouvernement, hiérarchies, mariage, héritage, tout était battu en brèche daûs ces pages doucereuses et romanesques, et ces hardiesses h'en produisaient (}ue plus d'effet, modulées de cette façon cjlline et passaht par ces lèvres châriiiantes. L'auditoire , peu rigoriste d'ailleurs et disposé aux conti-astes par là singulière beauté de Francine, applaudit de toutes ses forces , quand elle eut cessé de lire, et Un groupe d'admirateurs empressés se forma autour d'elle. Monsieur Versolant fit aussi son complimeUt, mais il était soucieux : il ne savait pas très-positivement quelle direction il donnerait à son journal, oU plutôt il ignorait si les bailleurs de fonds, qu'il cherchait encore, ne lui imposeraient pas des idées plus conservatrices. C'est pourquoi, tout en félicitant Francine de son beau talent, il allait Jieut-être lui parler de difficultés et d'hésitations, lorsque Julien s'approcha d'eux :

« Ce roman est admirable, dit-il avec aplomb, et lancera à merveille le feuilleton de Vlnitiatêur.

-—Oui, mais... bégaya Versolant eh regardaiit fihettient Jttlien ôous ses lunettes.

— Il n'y a pas de mais, répliqua le jeune homme, qui tira â demi une lettre de sa poche, et la fît voir à son futur directeur. Celui-ci l'interrogea du regard.

— Monsieur Servais est nommé ; il doit son élection à tooh père. On lui a parlé : il accepte toutes nos conditions ; ses capitaux sont à nous 1 murmura rapidement Julien Féraud, dont le regard s'éclaira d'une expression de triomphe.

— Ah! trèsrbienl très-bien! bravo, mon jeune maître! s'écria joyeusement monsieur Versolant, que cette nouvelle tirait d'embarras. Puis se tournant vers Francine ;

ii HàHi t'àvàtèt. 59

— Madame, lui dit-il, je vous félicite : votre roman me convient parfaitement ; il sera notre feuilleton de début.

— Et quand paraîtrons-nous? demandèrent les assistants , encore un peu incrédules.

— Le 15 août ; irrévocablement et sans remise , et dèfe le lendemain, on ^iourra passët à là caisse, réjjoiidit Versôlânt d'un air superbe. y>

Inliéii était reàté àupfês de Fhkticine. Elle lui serra la main avec une énergie virile, et lui dit :

€ Merci, très-cîher, et à chàtge de revanche! Nbtre pacte fet notre serment subsistent toujours? 0

— Toujours ! le serment d'Annibal ! » répliqua Julieti dont lés yenx étihcelèrent.

Quelques iiistants àfirèsi il regagnait son Ibgls ; bôté ft côte avec Ahselme, qui était silenéiëUx et trlôte. PourpréVenif ses questions ou dissiper sa tristeé^e, Julien lui dit, au momeiit où ils sonnaiettt à leur porte :

« Anselme, j'ai travaillé pôiir toi satis t'en demander là peiv misslon. Tu es attaché à la rédaction dfe VIMmtéîtIr. Mdtislettr Servais est nommé député. Il arrive aprês-dehiaih. tu seras soh secrétaire. Sa maison nous est ouverte, fet tu verras Lucile tous les jours! »

Anselme tressaillit de joie; mais, en même temps, tilie pensée douloureuse lui traversa le cœur : il soiigea que Julien verrait tous lés jours Erhestine.

60 LE TEMPLE b'ÉPHÈSB.

Il nous faut maintenant faire un pas en arrière, afin d'éviter le malheur qu'éprouva Sancho, lorsqu'il perdit le compte de ses chèvres.

Trois ou quatre lieues plus loin que Saint-Sauveur, sur le versant de la montagne du Tracol qui descend en pentes >iouces jusqu'aux premiers bassins de la Loire , s'étage la petite ville de X..... cheMie^l'arrondissement. Elle n'a rien en soi de bien remarquable , mSs ses environs sont charmants et offrent à la fois les aspects riants des terres riveraines et les beautés plus sauvages des pays de montagnes. La plupart des riches négociants de Saint-Étienne ont leurs maisons de plaisance à micôte de ces hauteurs boisées, où l'on jouit d'une vue enchanteresse. Vers 1838, monsieur Jacques Servais, déjà cité comme un des hommes les plus considérables du département par sa capacité et sa fortune, vint se fixer dans une de ces habitations pittoresques. Il était veuf et avait avec lui son fils Amédée , tout enfant encore, et sa nièce Lucile, orpheline de dix ans. Lucile Dermont , fille d'un officier que la sœur de monsieur Servais avait épousé par amour, était aussi pauvre que son oncle était riche, et elle n'avait rien à attendre de lui, son fils Amédée devant être son unique héritier. A une petite distance, mais dans une maison beaucoup plus modeste, habitait un colonel en retraite, nommé Sorel, veuf comme monsieur Servais, et n'ayant qu'une fille. Elle s'appelait Ernestine, et n'était que de trois ans plus âgée que Lucile. Le voisinage commença leurs relations ; la similitude des positions les rendit bientôt plus intimes , et lorsque le colonel Sof el apprit que le nom de famille de Lucile était Dermont , il se souvint que son père avait servi sous ses ordres. Il n'en fallait pas tant pour amener une vive amitié entre les deux jeunes filles, et elles ne tardèrent pas à devenir inséparables. La supériorité de l'âge, encore sensible au seuil de l'adolescence, donnait à Ernestine un ascendant qui s'accordait bien d'ailleurs avec l'expression résolue de ses yeux noirs, la beauté vigoureuse de ses traits, et le développement de sa

LB TEHPLB B'ÉPHÈSB. 6J.

taille élégante, comparés à la physionomie mélancolique , à la grâce timide et aux frêles proportions de la blonde Lucile. Les affections, on le sait, vivent de contrastes : celle d'Ernestine et de Lucile était d'autant plus passionnée qu'elles se ressemblaient moins, et que l'espèce de protection , exercée par l'une , acceptée par l'autre, établissait entre elles cette iâégalité mystérieuse qu'on trouve au fond de toutes les amitiés. Elles gran- ^rent ainsi, pendant quelques années, presque toujours en plein air, s'égarant ensemble dans les bois d'arbres verts qui montent jusqu'aux cimes du Tracol, parcourant les sentiers pleins d'ombre à la poursuite des papillons et des fauvettes , ou parfois s'asseyant au pied de quelque chêne centenaire, posant un livre sur leurs genoux, et là, les mains entrelacées, le] doigt sur la page, lisant à tour de rôle une belle légende de saint ou un joli conte de fées. Rien de plus gracieux que ce jeune couple , constanunent habillé de même: rien de plus frais que ces deux figures à demi enfantines, à demi féminines, promettant déjà, dans leur diversité charmante, de réaliser les deux types de beauté les plus chers à la statuaire et à la peinture. Ce îut à cette époque que Julien et Anselme les virent pour la première fois. Ils étaient alors deux lauréats de collège, annonçant , disaient leurs maîtres , les facultés les plus brillantes. Lorqu'ils revenaient chez eux pour les vacances, ils aimaient à errer dans les environs, à oublier, au milieu des futaies et des solitudes, les réalités mesquines de leur intérieur, à deviçer à perte de vue de leurs ambitions, de leurs projets, de leurs espérances. Julien, plus fort, plus ardent, apportait dans ses idées d'avenir une énergie sombre et hautaine qui parfois effrayait Anselme , plus doux, plus craintif, et ayant hérité de sa mère, morte depuis plusieurs années, une piété empreinte de tristesse. Un soir, d'été, ils furent surpris par un violent orage au plus épais des bois du Tracol. Us cherchaient à s'abriter sous quelque grand arbre, lors- <ïu'il leur sembla entendre des gémissements et des cris. Ils s'approchèrent, et un émouvant spectacle frappa leurs regards. Ernestine et Lucile, perdues comme eux dans les bois, s'étaient réfugiées sous un hêtre gigantesque, qui les protégeait à peine contre les torrents de pluie. Lucile, épouvantée par le tonnejre et les éclairs, s'était affaissée sur elle-même ; ses yeux se fermaient,

63 LB TiAPlE i>*ÉPttÈI»B;

et une pâleur d'albâtre se répandait dur ûcfn visage, péndanfC qu'Emestine, la dominant de toute la tête, la couvrait de scftL tablier avec des airs d'inquiétude maternelle, et que Betty, joïie chienne qui les suivait dans leurs promenades , lui léchait les mains pour la rassurer. Julien et Anselme avaient l'imagination trop jeune et trop vive pour ne pas être saisis par cet aimable tableau. Ils crurent voir la vignette du roman de leurs belles années, qu'ils venaient de se raconter d'avance. Presque enfanta encore, Ernestine et Lucile ne virent dans cette rencontre que le bonheur d'être secourues en un moment critique. Lucile d'ailleurs était presque évanouie. Anselme défit sa large blouse de toile, et l'en enveloppa tout entière î Julien, plus savant, leur expliqua que le voisinage des grands arbres pouvait être dangereux pendant l'orage. Anselme et lui coupèrent quelques branches de pin qu'ils attachèrent tant bien que mal avec leurs mouchoirs ; ils les couvrirent d'une couche de mousse et de feuilles fraîches, et plaçant Lucile sur cette civière improvisée, ils descendirent dans la direction qu'Ernestine leur indiqua, guidés par la fidèle Betty, qui courait en avant et aboyait à la pluie. Lorsqu'ils atteignirent la lisière du bois, l'orage cessait. Lucile rouvrit les yeux, et son premier regard rencoiftra le regard d'Anselme à demi incliné vers elle et la contemplant avec une ineffable expression d'inquiétude et de tendresse. Ramenées jusqu'à leur porte par leurs jeunes protecteurs, Ernestine et Lucile racontèrent à leurs parents toute l'aventure. On s'informa, et l'on sut qu'il s'agissait de deux rhétoriciens dont les triomphes, proclamés par les journaux de la localité, comptaient presque déjà parmi les illustrations de la contrée. Monsieur Servais, orgueilleux et positif, monsieur Sorel , pauvre et loyal militaire, usé, avant l'âge, par les premières campagnes d'Afrique, firent bien un peu la grimace au nom de Féraud et de Maynard, qui passaient, dans le pays, pour des Chicaneaux d'assez mince mérite : ils haussèrent les épaules en songeant à l'imprudente vanité de ces deux fureteurs de testaments et de procès, qui, plus riches d'enfants que d'écus, avaient voulu donner à leurs aînés une. éducation de princes, sauf à teur rendre odieuse la perspective de rester dans leur état. Mais, après tout, il n'était question que de remercier deux adolescents

LE TBMPLB .D'ÉPHÈSB. 63

tm léger service rendu à deux enfants, et M. Servais invita quelquefois ^J^selme et Juliea à venir passer la journée dans sa i)eUe fit riante résidence. Ce fut là que Julien, tout en admirant les fleurs du jardin et les yeux noirs d'Ërnestine, fut frappé d'un preii4er contraste entre cette opulence et sa pauvreté, et ressentit on premier mouvement d'envie et de haine contre les rûlies et les heureux de ce monde.

Ces relations durèrent peu. Monsieur Féraud et monsieur Maynard, en abdiquant toute ambition personnelle au profit de leurs fils aînés, en simposant les plus durs sacrifices pour sub- Tenir à lieur éducation, les avaient si bien pénétrés de la nécessité de fajre forfune et d'arriver par eux-mêmes, qu'ils ne demandaient jamais à rester lan jour de plus dans la maison paternelle. Ils rep^tirent doi^c pour l'École de Droit. Bientôt aii36i, n^OAsieur Servais et le colonel Sorel comprirent qu'Ërnestine et Lucile, alors âgées, Tune de quinze ans, l'autre de douze, et ayant toutes deux perdu leur mère, ne pouvaient indéfiniment rester à la campagne ou même dans lei^r petite ville, qui n'o&ait aucune ressource. Monsieur Servais d'ailleurs, jeune encor0 et fatigué de son inaction, venait de se lancer dans de nourelies entreprises qui exigeaiei^t souvent sa présence à Lyon ou 4 Saint-Étienne. En poQséqpence, il fut décidé qu'on mettrait les jeunes filles au couve^t pour quelques années. Un jour d'octobre, Er^estine et Lucile, après avoir beaucoup pleuré , montèrent en voiture et fure^t conduites à Lyon, au couvent du SacréHCcQur. Les adieux furent tristesi surtout pour le colonel Sorel, qui aimait passionnément ça fille, et qui, de plus en plus ^bli et malade, pressentait sa fin prochaine. Au couvent, elles forent aussi inséparables qu'elles l'avaient été à la campagne. Leur beauté s'y développa avec mille exquises nuances, et bientôt maîtresses et pensionnaires raffolèrent de ces deux fleors des montagniss, de ces deux jeunes filles unies par une a&ctÎQn si tendre qu'on eût dit deux âmes écloses sous uu mime rayoïi et vibrant sous un même souffle. Seulement, là aussi, )a différence des caractères s'accentuait encore davantage, à Doeiur^ q^'e^es échappaient à l'adolescence. Avec ses cheveux Mei^, son regard tifnidp, son teint un peu pâle sur lequel la J^^ Mg^» ^otipn f^l4t fiomv une délicieuse rougeur, s^

physionomie délicate et douc^ où tout respirait la candeur et la bonté, Lucile semblait devoir être le type de la femme soumise et dévouée, prête à décider de sa destinée par ses premières tendresses et à les consacrer par le sacrifice et la douleur. Chez Ernestine, dont la brune beauté éclatait déjà dans toute sa magnificence, il y avait autant d'innocence, de charme et de pureté ; mais il s'y mêlait parfois des élans de passion , des accents de fière et imprudente franchise, je ne sais quels pressentiments de périls et d'orages, qui eussent effrayé sur son avenir un observateur attentif.

Chaque année, aux vacances, elles revenaient aux Géranies : c'était le nom du hameau où s'enclavaient les maisons de campagne de l'oncle de Lucile et du père d'Ernestine. — Chaque année aussi, elles revoyaient Julien et Anselme; ce n'était plus i'amicale familiarité des premiers jours : mais à travers leur vie monotone du couvent, interrompue par l'agreste solitude des vacances, Anselme et Julien restaient pour elles les seules personnifications de cet inconnu que toutes les jeunes filles, même les plus pures, rêvent au seuil de la vie. Le colonel Sorel, cloué sur son fauteuil par ses infirmités croissantes, et monsieur Servais, de plus en plus préoccupé d'affaires, surveillaient fort peu les deux charmantes pensionnaires, dont tous les dangers pouvaient se résumer dans ces simples mots : elles n'avaient pas de mère. Ernestine et Lucile, sous la direction très-peu gênante d'une vieille gouvernante sourde, allèrent quelquefois aux fêtes des villages épars sur le versant du Tracol, si communes dans le beau mois de septembre. Quelquefois, Julien et Anselme s'y trouvaient comme par hasard, et nos jeunes filles avaient trop de distinction d'esprit et de cœur pour ne pas être frappées du contraste de ces deux figures rayonnantes d'intelligence avec les façons grossières et les épaisses tournures qui composaient le personnel de ces fêtes. Par une sorte de sympathie instinctive entre les caractères, entre les destinées peut-être, Anselme, avant même qu'on se fût rien dit, s'attacha à Lucile, et Julien à Ernestine. Il arrivait, de temps à autre, que, sous prétexte de les protéger contre les chances de mauvaise rencontre, ils accompagnaient leurs jolies danseuses sur les chemins en pente qui conduisaient aux

LE TEMPLE B'ËPHÈSB. 65

Gérâmes. La sérénité de ces heures nocturnes, l'impression mélancolique de ces paysages baignés dans une ombre transparente, imprégnés des vagues senteurs des mélèzes et des pins, les plongeaient tous quatre dans une rêverie tendre et douce, qu'aucune parole n'aurait exprimée, et qui n'avait pas, hélas ! de plus éloquent interprète que le silence.

Un soir où ils devaient se dire adieu pour quelque temps et où ils avaient à parcourir un chemin un peu plus long avant d'arriver aux Géranies, les deux jeunes gens, qui d'ordinaire se eontentaient de marcher côt« à côte avec leurs compagnes, se sentirent assez enhardis ou assez émus pour prendre leur bras, qu'elles leur abandonnèrent. Tous quatre s'acheminèrent ainsi, Emestme appuyée sur Ji^lien, Lucile sur Anselme. On était à la fin d'octobre ; mais il y a souvent, dans celte arrière-saison, des soirées et des nuits plus belles que dans l'été. Une brise tiède et parfumée descendait des grands bois d'arbres verts. Un vague frisson, un air doux et léger comme le soufiOie d'un enfant, caressait les fronts inclinés de nos promeneurs, glissait sur leurs cheveux et faisait pénétrer dans tout leur être un redoublement de vie, un commencement de fièvre et d'ivresse. Les deux jeunes gens sentaient le bras charmant de leurs compagnes trembler tout près de leurs cœurs, et telle était la nouveauté, la vivacité de cette sensation pour ces âmes si jeunes, que, plus de vingt fois, ils chancelèrent et crurent qu'ils allaient tomber au bord du chemin dans une sorte de délicieux vertige. Lorsqu'ils touchèrent la grille de l'humble maison du colonel Sorel, où ils se séparaient d'ordinaire, Ernestine quitta brusquement le bras de Julien, fit un pas en avant, puis se retourna vers lui ; Anselme et Lucile restaient un peu en arrière. Ernestine, debout près de la grille, d'où elle dominait les trois autres acteurs de cette scène, emportée par l'émotion de cette heure décisive et par l'énergie loyale de son cœur, lança à la craintive Lucile un regard de souveraine comme pour l'encourager à imiter son exemple, et laissa tomber sa main dans celle de Julien éperdu. Un instant après, les mains de Lucile et d'Anselme s'unirent dans une même étreinte : — « Espoir et combat! amour et courage l » s'écria la jeune enthousiaste; à ces cœurs que rien n'avait trompés encore et qui n'avaient

dbyVjOOgle

66 LB TEXP^B D'ÉPHÈSB.

jamais troippé, ce moment solennel ne pouvait laisser un doute ; c'étaient, d'Ërnestine à Julien, et d'Anselme à Lucile, deux âmes qui se donnaient, deux destinées qui se promettaient Tune à l'autre.

En ce moment aussi, lulien était de bonne foi, et aurait bravement accepté tous les sacrifices pour être digne de cette Ernestine dont l'amour l'enivrait de bonheur et d'orgueil : car la jeunesse a des heures d'entraînement et de franchise où to^ les caractères se ressemblent. Mais quiconque aurait étudié de près l'explosion de ce même sentiment chez ces nati^res si diverses, aurait aisément deviné que, pour Anselme et Lucile, l'engagement était irrévocable ; que, pour Ernestine, il ne pourrait être brisé que par un horrible orage, et que, pour Julien, la limpidité de ce premier amour serait vite troublée par d'autres ambitions moins sentimentales.

Maître Féraud, le père de Julien, était un homme spirituel et madré, menant à la baguette son cousin Maynard, et possédant cette habileté de bas étage dont quelques provinciaux intelligents finissent par faire une science. Il n'eut pas besoin d'ailleurs de beaucoup de sagacité pour deviner que son fils se trouvait dans sa première crise d'amour romanesque , ou peut-être apprit-il , par un de ces bruits vagues , si difiiciles à conjurer dans les petites villes, quelques-unes des promenades de Julien avec Ernestine. Or, l'on savait que mademoiselle Sorel n'aurait pas , après la mort de son père, cent louis de dot, et l'on ajoutait que cette perspective de pauvreté absolue pour sa fille chérie n'avait pas peu contribué à vieillir avant l'âge le colonel Sorel, miné déjà par ses blessures et ses chagrins. L'avocat Féraud, en homme adroit, se garda bien de sermonner son fils sur le danger des romans précoces , des engagements irrévocables entre les jeunes gens sans fortune et les jeunes filles pauvres. Il comprenait que le caractère altier et indiscipliné de Julien se roidirait contre des gronderies et des remontrances : mais il s'arrangea sans affectation pour que le jeune ambitieux eût, en quelques traits, une sorte de tableau anticipé de l'avenir qui l'attendait, s'il se mettait au pied, dès son entrée dans la vie, la chaîne et le boulet d'un mariage sans argent. D'abord, sous prétexte de lui douner uue mar(}ue de confiance,

LE TIXPLB B'ÉPHÈSB. 67

il loi réyéla, chiffire par chiffire, l'état de ses afi^ires, et lui montra qa'ea dépit de ses frais d'éloquence devant toutes les justices de paix de l'arrondissement, il gagnait à peine de quoi subvenir à l'entretien de sa femme ^t de sies filles, au^L mois de nourrice de soa petit dernier, et aux intérêts de quelques dettes éparses. Une pension à Julien pour vivre de ses rentes, ou une première mise de fonds pour acheter ui^e étude ou un cabinet, il n'y avait p»s à en espérer. Le l^nde)nain, monsieur Féraud, désirant, disait-il, faire voira son fils comment on s'amusait à X..., le conduisit au oafé» lulien, qui avait la finesse et la susceptibilité (l'organes des natures artistes, éprouva une incroyable sensation de malaise en entrant dans cette épaisse atmosphère, enfumée et échauffée par d'énormes bouffées de tabac que se renvoyaient les habitués. Un air morne , le fatalisme de l'ennui , pesait sur toutes les figures ; la certitude de recommencer le lendemain ces plaisirs savourés la veille , communiquait à ces physionomies quelque chosp d'immobile et de pétrifié. £n sortant de ce lieu de délices, monsieur Féraud fit passer Julien par la promenade ou le Cours, como^e on l'appelait superbement. Quiconque a habité la province, sait tout ce qu'il y a d'abandon et de tristesse dans ces emplacements déserts, où, sous des ormeaux décrépits, le long de grandes murailles, quelques rares passants foulent des gazons fanés. Julien ressentit une espèce de frémissement prophétique en coïitemplant deux ou trois couples vénérables, Philémons et Baucis ignorés, suivant d'un pas grave et lent ces allées solitaires, et échangeant, toutes les dix minutes, un mot qui tombait dans le silence comme un caillou dans un gouffre. Avec cette promptitude de rapprochement familière aux hommes d'imagination, il se vit, à soixante ans, se promenant le long des loèmes murs, sous les mêmes arbres, au bras d'Ernestine, et il w posa à lui-même cette interrogalion moqueuse : « Que deviennent, au bout de six lustres, les mariages d'amour ? » Enfin, le soir, son père le mena à la réception de madame Gromilly, femme de l'adjoint. Julien resta là deux heures, pendant lesquelles son esprit mobile le transporta à Paris, au milieu d'amis, obscurs à vingt ans , sûrs d'être célèbres à trente , causant art, poésie, femmes, littérature; paradoxes, fantaisie; puis, à l'O- Pénk m aux Italiens, contemplant du bout jde sa lorgnette toutes

68 LE TEMPLE d'ËPHÈSE.

les gloires, toutes les élégances parisiennes ; puis, au Bois, axi jour de printemps et de soleil , accompagnant une femme à la. mode, devenu lui-même un illustre, et entendant ceux ^uli rencontrait dire à demi-voix : « C'est lui ! c'est elle ! » — Julien. , au milieu de ces chatoyantes images, promena ses yeux autoar de lui . regarda , écouta et compara. En une minute , la pensée du jeune ambitieux traversa des mondes, et son père, lorsqu'ils rentrèrent ensemble , put comprendre que le coup avait porté.

Pourtant il y a dans un premier amour tant de vie et de puissance, que Julien eût résisté peut-être à cetta méthode de désenchantement préventif, si deux nouveaux incidents n'étaient venus s'emparer de la situation.

Le colonel Sorel mourut, après quelques jours de maladie. 11 n'avait pas d'autre ami, d'autre voisin que monsieur Servais ; et Lucile, à qui la douleur d'Ernestine fit oublier ses habitudes de timidité et de réserve vis-à-vis de son oncle, l'entraîna au lit de mort du colonel : celui-ci, dont l'agonie commençait, serra la main de monsieur Servais et lui montra du regard Ernestine qui se tordait et sanglotait aux pieds du lit. Le moribond ne pouvait plus parler, mais ses lèvres remuaient comme pour une prière, et une larme , pendant qu'il regardait sa fille, glissa sur ses joues livides. Plus vaniteux que sentimental , Servais était pourtant susceptible de ces mouvements généreux qui amènent parfois, chez les âmes vulgaires, des brusqueries de dévouement et de bonté. Soit qu'il fût touché des pleurs de Lucile, soit qu'il eût pitié de l'isolement prochain et de la pauvreté d'Ernestine, soit enfin que l'admirable beauté de celte jeune fille éveillât en lui les premiers élans d'une de ces passions de l'âge mûr, plus tenaces parfois et plus violentes que celles de la jeunesse, monsieur Servais dit tout bas à sa nièce qu'il emmènerait Ernestine avec elle, et lui donnerait indéfiniment un asile dans sa maison. En effet, trois jours après, l'orpheline en grand deuil était installée chez le riche négociant, auprès de Lucile, qui avait voulu s'habiller de noir comme elle , et dont les yeux étaient rougis de larmes comme les siens.

Les esprits les moins nobles ne sont pas toujours, hélas ! ceux qui devinent le moins juste ; maître Féraud se frotta les mains en apprenant que mademoiselle Sorel allait demeurer chez mon-

LE TEMPLE B'ËPHÈSB. 69

sienr Servais. Par un pressentiment bizarre , il comprit , que , mal^é les quarante ans sonnés du millionnaire, il pourrait bien y avoir là, avant peu, un nouvel obstacle entre Ernestine et Julien. Peut-être celui-ci eut-il la même pensée ; peut-être cette rivalité inattendue , en lui faisant conçLaître la jalousie, lui aurait-elle donné la force de tout braver , de se résigner à tout , plutôt que de renoncer à cet amour. Mais il n'eut pas le temps de se poser ces questions. Il y avait à peine un mois que le colonel Sorel était mort, lorsqu'on annonça à X... l'arrivée d'une nouvelle directrice des postes, mademoiselle Nathalie Duvivier. Les jeunes filles, les jeunes femmes appelées à diriger des institutions primaires ou des bureaux de postes dans les petites yilles de province, ont été trop souvent les héroïnes de romans dont quelques-uns ressemblent à ceux de madame Sand et plusieurs à ceux de Paul de Kock. Presque toujours déclassées, ayant à concilier la gêne d'une situation pauvre ou précaire avec les souvenirs et les rêves d'une éducation distinguée, jouant du piano et raccommodant leur linge, surveillant leur pot-au-feu et abonnées au cabinet de lecture, échouées souvent sur ces tristes plages provinciales ii la suite de naufrages inconnus au milieu des récifs parisiens, inférieures, par leur position , supérieures par l'instruction et l'intelligence aux calmes existences de la petite ville qui les adopte pour quelques années, offrant enfin à l'oisiveté de la province le piquant de la nouveauté et le mérite de ne pas ressembler aux voisins et aux voisines , ees pauvres femmes deviennent le point de mire de tous les Lovelaces , de tous les don Juans de l'arrondissement. Nathalie Duvivier réalisait toutes les conditions du genre ; mais elle y ajoutait un esprit supérieur et une éclatante beauté. Agée de vingt ans, fille d'un irtiste de talent mort dans la misère, entourée, dès le début, de mille séductions, sauvée de ces premiers dangers par un immense orgueil plutôt que par des principes de religion ou de morale, Nathalie avait obtenu cet humble poste de X... à la recommandation d'un vieux chef de division qui avait connu son père. Son arrivée fit événement, et bientôt tout ce qui, dans le P&ys, se piquait d'un peu d'imagination, de sensibilité ou de bel ^rit, eut la tête tournée pour la belle directrice. Elle déjoua les prétentions de ceux-ci , les inquiétudes de celles-là, la cu-

70 LB TEMPLE D'ÉPHËSB.

riosité de tous, par une tenue parfaite, une simplicité ei.qjm»^ et une sorte de fierté hautaine que sa beauté rendait attrayant comme une parure, que son isolement rendait nécessaire comm& une sauvegarde. Pour Julien , l'arrivée de Nathalie fut une révélation véritable. Elle eut pour lui le prestige de la femme quj. sait et le charme de la jeune fille qui ignore : l'idéal, l'inconnu, lui sembla personnifié dans cette indéfinissable créature, énigme vivante, passant au milieu de gens qui ne sauraient ni la retenir, ni la comprendre. Tout ce qu'il en vit, tout ce qu'il ei^ devina, répondait admirablement aux secrets désirs de son imaginatioa et de son cœur. Cet orgueil , c'était le sien ; ce contraste entre ui^e haute intelligence et une condition misérable, entre une ambition sans bonnes et une destinée mesquine , c'était lui, c'était le mal dont il souffrait , c'était la pl^ie invisible qui commençait à le ronger. Tout ce qui s'agitait sans doute dans l'âme . de Nathalie, se remuait dans la sienne. Pauvre comme .elle, déclassé comme elle , dédaignant comme elle son vulgaire entou* rage, il tendait comme elle ses mains fiévreuses yers cibs biens que la société réserve à ses élus. « Guerre à mprt à cette société 1 » ce cri de menace et de haine que Julien écoutait parfois dans les profondeurs de sa pensée, il crut aussi le surprendre sur le front marmoréen de Nathalie, dans l'éclair de son regari}, dans le pli de ses lèvres. Cette parenté de l'orgueil rebelle les attira l'un vers l'autre. Â défaut de leurs cœurs , leurs intellir gences se comprirent et s'aimèrent ; ou plutôt ce ne fut pas de l'amour , ce fut un pacte. Avec une fierté chaste et altière qui subjugua le jeune amoureux, Nathalie traça entre elle et lui une ligne infranchissable. Avec une logique féminine qui lui ferma la bouche, elle lui prouva combien ils seraient plus forts contre la mauvaise fortune, plus sûrs d'arriver, mieux armés dans leurf luttes à venir contre la société et le monde, en restant simplement amis, Joyalement amis, qu'en s'embarrassant dans les réseaux de soie d une intrigue sentimentale. Nathalie Duvivier ne passa qu'un an à X... Lorsqu'elle repartit pour Paris, où Juliea allait bientôt retourner avec Anselme, elle lui dit, après une frar ternelle embrassade.

« Au revoir, n'est-ce pas?

— Au revoir.

1* fii^iE n'tPÉÈsi. 71

-^ Bt pont Mot &cttdîë, le seMent d'Annibal ! le serment de hame et de gaerf e cfonfre tout ce qui ûous ôtê notre place au soleil?

— Oui, lé àerment d'Anûibal I répondit Julien avec un enihonsiasàie sinistre.

— Adieu donc : arrivez vite, et comptez sur mon amitié, eomme je compte sitr la vôtre. »

Ce rapide épisode avait causé à Anselme une douleur profonde; mais il n'exerçait aucune influence sur Julien, qui le dominait. Depuis quelque temps d'ailleurs, Lucile et Ernestine, devenues plus craîùtives à mesure qu'elles réfléchissaient davantage aux conséquences possibles de leurs premières imprudences, avaient cessé de Voir les deux Jeunes gens. Pourtant la vie de province est trop à jour, une curiosité trop ardente s'était attachée aux moindres démarches de Nathalie Du- Tiyier, pour ç(u'On pût longtemps ignorer ses entretiens avec JnHen, et pour qu'un écho, envenimé par de vulgaires commérages, tf ëft arrivât ^as jusqu'à Ernestine. Ce qu'elle en souffrit, ffld ne le sut, et Lucile eut seule la confidence de ses larmes. Ponr cette âme fière et énergique, loyale et sincère, aucun malheur ne pofuvait égaler celui de trouver indigne d'elle l'homme qu'elle avait èhoîsi. Lorsque Lucile, toujours fidèle au souvenir d'Anselme, qu'un sentiment de délicate pudeur l'avait empêchée de revoir, essaya de parler du coupable à son amie, lorsque, par nn afiectuettx mensonge, elle lui dit que Julien repentant l'avait priée de plaider pour lui, Ernestine lui imposa silence avec un conrage qu'elle puisait dans sa douleur, avec un calme qui cachait des déchirements terribles. La vaillante jeune fille s'exagéra-t-elle ses forces? S'abusa-t-elle en exilant pour jamais Mien de son cœur, en se figurant qu'elle ne l'aimait plus, qu'elle pouvait l'oublier? Peut-être le saurons-nous plus tard. Pour le moment, elle eut un nouveau sujet de trouble et de lutte intérieure. Malgré son ambition et sa vanité, malgré les afiaires qui l'absorbaient, M. Jacques Servais n'avait pu voir tons les jours sous son toit la belle et poétique orpheline sans éprouver un de ces regains de sentiment et de jeunesse que les âmes communes prennent pour de l'amour. Il l'aima, autant du moins qu'il pouvait aimer, et songea à l'épouser sans se

72 LB TEMPLE D^ÉPHÈSS.

préoccuper un moment de la possibilité d'un refus. D'abord il se dit que ce mariage avec une fille sans dot serait une folie ; ensuite, il calcula mentalement le chiffre de sa fortune, les chances de son élévation politique, et il conclut qu'Ernestine, libre de tout lien de famille , douée d'une beauté souveraine et de ce don d'attraction que subissait tout son entourage, serait une admirable maîtresse de maison et flatterait infailliblement son orgueil, à l'époque déjà caressée dans ses rêves où il serait un homme d'État. Douloureux contraste ! Par sa pauvreté , Ernestine était un obstacle pour Julien au point de départ ; par sa beauté, elle pouvait être un auxiliaire pour monsieur Servais au point d'arrivée. Quant à la différence d'âge , à la sympathie des caractères, au premier amour d'Ernestine pour Julien , à la diversion opérée par Nathalie Duvivier, tout cela était lettre close pour monsieur Servais. Il ignorait presque tout , et s'inquiétait très-peu de ce qu'il savait. En sa double qualité d'homme sérieux et de mari en expectative, il ne pouvait s'arrêter à ces misères. Un jour donc , il fit prier Ernestine de venir le trouver dans son cabinet, et là , prenant une pose à demi paternelle, à demi galante, il lui demanda sa main. Si innocente que soit une jeune fille , elle devine toujours quelque peu le sentiment qu'elle inspire, même à un quadragénaire, et Ernestine fut moins étonnée que troublée. Elle demanda quinze jours de réflexion, que le millionnaire lui accorda avec une confiance superbe. Elle était alors dans le paroxysme de sa douloureuse colère contre Julien, et il lui sembla qu'un mariage sans amour avec un homme d'un certain âge serait pour elle le plus sûr des refuges contre Julien et contre elle<^même. Lucile, à qui elle se confia, commença par pleurer beaucoup et par lui conseiller de ne pas renoncer si vile à ses jeunes et fraîches amours : puis elle réfléchit à cet ineffable douceur de devenir la nièce d'Ernestine, d'ajouter la parenté à l 'amitié , et de multiplier les chances de ne jamais se séparer. Toutefois, surmontant ses scrupules, elle revit Anselme, lui apprit ce dont il s'agissait, et ajouta que si, dans la quinzaine, aucun message, aucune prière , aucun cri de douleur et de tendresse ne leur arrivait du côté de Julien , son amie accepterait l'offre de monsieur Servais. Rien n'arriva, ou plutôt Julien, poussé par son père, rappelé par Nathalie Duvivier, partit pour

LB TEMPLB B'ËPHÈSE. 73

Paris sur ces entrefaites ; il y emmena Anselme , qui n*eut que le. temps de faire savoir à Lucile qu'il Taimait toujours, et qu'il allait travailler de toutes ses forces pour se rendre digne d'elle.

Quinze jours plus tard, Ernestine disait -oui, et devenait madame Servais.

Julien et Anselme étaient à Paris depuis deux ans, lorsque monsieur Servais, qui, après son mariage, avait senti son ambition s'accroître et n'avait cessé de préparer son élection , fut nommé député de l'arrondissement de X... Le surlendemain, il partait à son tour pour Paris avec sa femme, sa nièce Lucile et son fils Amédée, jeune rhétoricien de médiocre espérance.

Tels étaient les personnages que l'intérêt, l'amour, la vanité, ou peut-être des passions plus coupables , allaient réunir. Tel était l'avant-scène du simple et triste drame que nous nous proposons de raconter.

Sept ou huit mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de monsieur Servais à Paris. Bien qu'il n'eût pas encore détrôné les rois de la tribune , son rôle politique avait pris assez d'importance, sinon pour que le ministère comptât avec lui, au moins pour que l'Opposition comptât sur lui. Seulement, il lui était arrivé deux petits malheurs, très-faciles à prévoir. Entré au palais Bourbon avec l'intention bien sincère de ne pas dépasser certafnes nuances du centre gauche , il se trouvait déjà beaucoup plus avant ; et parfaitement décidé d'abord à ne dépenser que cent mille francs pour foncier ou soutenir {'Initiateur, il en était déjà à plus de deux cent mille. Mais ces légères mésaventures avaient de larges compensations. Monsieur Servais était l'oracle du salon de monsieur Versolant. Un vaudevilliste attaché au feuilleton dramatique de V Initiateur lui faisait des mots , qui circulaient ensuite dans la salle des conférences. Julien Féraud le proclamait un grand homme dans les premiers-Paris qu'il était censé écrire sous son inspiration immédiate , et le compte rendu des débats

74' LB TEMPLE b'ÉPHÈSB.

parlementaires ne manquait pas d'émailler ses discours de ees préeieuses parenthèses: Très- bien ï —Profonde sensation. — Écoutez ! Écoutez ! — que Tamour-propre de l'orateur sarourait ayec délices. Au reste, nous prendrons une idée plus juste des situations réciproques, si nous entrons chez monsieur Serrais, à cette heure , significatire alors dans la vie politique , qui s'écoulait entre le déjeuner et le départ pour la Chambre.

Monsieur Servais habitait un appartement assez vaste, dans un hôtel meublé de la rue de l'Université. On était au mois de mars : au dehors, une pluie fine clapotait aux fenêtres ; au dedans, un bon feu pétillait dans la cheminée d'un petit salon dont notre député av^it fait son cabinet de travail et d'audiences. Toute la famille était encore réunie. Assises l'une près de l'autre, et les regards tournés vers ce ciel sombre et humide, Ernestine et Lucile laissaient deviner, par la pâleur de leur front et la tristesse de leur attitude , tout un monde de pensées douloureuses et de vagues anxiétés , inconnu probablement du principal acteur de cette scène, soupçonné peut-être et partagé par quelques autres. L'œil fixé sur la pendule , Amédée Servais, un peu plus blême et un peu plus maigre qu'à X..., pirouettait sur ses talons et semblait attendre le moment favorable pour s'esquiver. Autour d'une grande table ronde, dont le tapis vert était surchargé de papiers , de livres et de brochures , Anselme et Julien écrivaient ; monsieur Servais dictait ou allait dicter: trois ou quatre numéros de Vlnitiateur gisaient çâ et là sur les meubles.

« Julien, à ce soir , au théâtre du Palais- Royal ! dit Amédée en prenant son chapeau et en faisant mine de sortir. y>

A ces mots, monsieur Servais haussa les épaules avec une expression de mauvaise humeur qui n'avait, à ce qu'il parait, pour éclater , que l'embarras du choix : car il interrompit la lecture d'un volumineux rapport, et dit à son fils d'un ton qu'il s'efforçait de rendre sévère ;

« Amédée, on vous a vu samedi dernier au bal de l'Opéra ; je vous l'avais cependant défendu ; vos fournisseurs sont encore venus ce matin me demander de l'argent ; c'est la quatrième fois depuis le 1®' janvier , et l'on m'assure que vous avez des dettes criardes. Amédée , vous prenez une mauvaise route. Ni votre santé, ni ma bourse n'y résisteront. j>

tE TEHPLK d'ÉPHÈSK. 75

Le jeune homme ne parât que médiocrement ému de cette harangue ; il ramassa à la hâte quelques livres qu'il avait laissés SOT une console, et il s'apprêtait à sortir, lorsque son père lui demanda, de ce même air soucieux qutl avait pris en lui parlant :

« Quels sont ces livres?

— Béranger, George Sand, Michelet, Quinet, Balzac, Eugène Sue, répondit fièrement Amédée en scandant chacun de ces noms célèbres, comme s'il avait eu peur d'en perdre une syllabe.

— Ce sont ta de mauvaises lectures I dit monsieur Servais emporté par un sentiment paternel.

— Comment I de mauvaises lectures! s'écria l'étudiant, heureux de prendre sa revanche ; mais, mon cher père, tu n'y songes pas I L'autre jour, qui est-ce qui tonnait, à la tribune, contre le parti-prêtre, et répondait vertement à monsieur Berryer défendant les jésuites? Qui est-ce qui dénonçait le clergé et ses menées astucieuses pour s'insinuer dans les familles? Qui est-ce qui signalait à la reconnaissance publique les cours de messieurs Michelet et Quinet? Tu soutiens de tes deniers et de ton éloquence ce cher et excellent Initiateur : eh bien 1 chaque numéro de cet estimable journal, publié sous la raison sociale Versolant, Servais et C«, renferme un hymne d'admiration en l'honneur de ces écrivains que tu me reproches de lire... Tiens, je prends au hasard : — et Amédée prit deux ou trois des journaux errants sur les chaises — George Sand... Ah! justement l'article est dans le numéro qui publie ton dernier discours, et je n'ai pas besoin d'aller bien loin pour en trouver Fauteur, poursuîvît-il en regardant Julien : « George Sand... Chaque nouvel ouvrage de notre éminent conteur est un nouveau pas sur la route de l'avenir, une nouvelle victoire dans cette guerre glorieuse, déclarée par les esprits jeunes et libres aux vieilles hiérarchies, aux législations vermoulues, aux fictions et aux conventions sociales... » et cœtera, et cœtera! Il y en a, comme cela, quatre colonnes du plus beau style... Et Eugène Suel... Ah ! regarde ! voici l'annonce en gros caractères. « Le 10 mai

. prochain, Y Initiateur commencera la publication d'un nouveau roman en dix volumes, par monsieur Eugène Sue, l'îllustre auteur de Uathilde^ des Mystères de Paris, du Juif-Errant, de

76 LE TBMPLE D^ÉPHÈSB.

Martin V Enfant Prouvé, et de tant d'autres admirables récits que l'Europe sait par cœur. » — - Initiateur d'hier, 27 mars, le même qui contenait ce vigoureux article sur le gouvernement à bon marché , l'abaissement continu et la réforme électorale , concerté ici même entre Julien et toi... Voyons, papa, qu'as-tu à répondre ?

Si monsieur Servais avait été à la Chambre, il aurait demandé l'ordre du jour ou la question préalable. Quelque peu embarrassé par l'argumentation de son fils, il se contenta de grommeler un « c'est bien différent ! » puis se tournant brusquement vers Anselme et Julien qui avaient écouté cet édifiant dialogue, l'un avec tristesse, l'autre avec ironie, il leur dit d'un air magistral :

« Messieurs, nous avons mieux à faire qu'à discuter les propos de cet étourdi. Anselme, nous avons à écrire à monsieur Berthelière, un de nos électeurs les plus considérables ; Julien, nous avons à causer du journal... Et puis, Mesdames, nous dirons quelques mots de notre grande soirée du 16 avril, où nous pendrons la crémaillère dans mon bel appartement de laTue Saint- Florentin 1»

Là-dessus, monsieur Servais se rengorgeant, en homme prêt à dicter à deux, c'est-à-dire à être une moitié de César, dit rapidement à Anselme :

« Voici ce qu'il faut écrire à cet excellent monsieur Berthelière, qui s'effraie de nous voir aller si vite sur le chemin de l'opposition : En province, les choses se jugent mal, à un point de vue étroit et craintif, incompatible avec la grande politique. Nous marchons, parce que le pays ne veut pas rester immobile, et que nous devons le conduire ; mais nous arrêterons le mouvement quand il le faudra. D'avance nous avons marqué le point que nous entendons bien ne pas dépasser, et, quand nous y serons, nous dirons au flot : Tu n'iras pas plus loin ! Alors la France libre et fière, reconnaissante et heureuse, modérera d'elle-même ses pacifiques conquêtes ; elle nous demandera de la gouverner, et nous, donnant au pouvoir la liberté pour base, profitant des erreurs de nos devanciers, évitant tout ce qu'ils ont fait, accomplissant tout ce qu'ils ont redouté, nous inaugurerons une nouvelle ère de grandeur, de dignité, de force et d'indépendance! — Voilà le canevas, mon cher Anselme 1 arran-

LE TBMPLB d'ÉPHÈSE. 77

gez cela pour le mieux ! continua le député, en se drapant dans sa robe de chambre : quelques compliments à monsieur Berthelière sur les belles fleurs de «on jardin, un mot respectueux pour sa femme, et un souvenir pour sa tante, qui a eu une pleurésie... Ensuite, annoncez-lui adroitement que mon opposition énergique ne m'empêche -pas d'avoir quelque crédit dans les bureaux des- ministères, que je suis en passe d'obtenir un secours pour les réparations de son église, que son neveu sera nommé substitut avant la fin de l'année, et que son affaire avec les ingénieurs passera prochainement devant le conseil d'État... Dixi : maintenant, Julien, à nous deux 1 » •

Julien, qui écrivait sur un coin de la table, releva la tête, et parut disposé à entendre monsieur Servais avec une attention de disciple.

« Je suis mécontent de vous, lui dit son majestueux patron avec une sorte de bonhomie chagrine : je ne sais pas comment cela se fait, mais dans ces articles que nous préparons ensemble, et où je combine de mon mieux mon culte pour la liberté avec mon respect pour l'ordre établi, il y a toujours, quand vous les avez rédigés et qu'ils paraissent, une pointe, un fiel, un arrièregoût de violence, qui me copapromet vis-à-vis de mes collègues : < Servais, me disait hier notre chef de file, prenez garde I Au train dont vous allez, vous finiriez par arriver à 93 en sautant par-dessus 89. » — Que diable ! je veux bien renverser le ministère, rogner le*s ongles au budget, en finir avec le parti clérical et les restes de l'ancien régime; j'entends ne pas ménager les leçons à la monarchie; mais rien de plus! Vous, mon cher, on dirait toujours, quand vous écrivez, que votre pensée va plus loin; que, derrière ces abus et ces privilèges détestés, vous démolissez en idée toutes les garanties sociales ! Vous êtes jeune ! poursuivit monsieur Servais d'un ton radouci ; la jeunesse a du feu, de l'audace; elle se plaît aux chimères, aux moyens extrêmes... Nous qui sommes sages, nous qui sommes mûris par l'expérience, vuous devons diriger cette ardeur et cette flamme; nous vous disons : Renversez ceci, respectez cela, écouteznous, et tout ira bien I

— Monsieur, répondit Julien en affectant un respect qu'il n'éprouvait pas, vous en savez plus que moi sur toutes choses.

78 LE TSMPLE B'ÉPBÈSE.

Seul«m«Qt, permettez-moi de croire que quand votre chef de file, comme vous l'appelez trop modestement, vous adresse des remontrances, elles lui sont dictées par un sentiment tout autre que la prudence ou le souci de votre situation politique...

— Et lequel?

"- La jalousie; la certitude que si vous continuez pendant un an encore à marcher d'un pas ferme dans cette large voie où vous nous guidez, vous lui ravirez, à votre profit, les trois quarts de sa popularité^ et serez l'homme nécessaire de la future cnse ministérielle.

— Hum ! hum ! fit le député en cachant sous un accès de toux diplomatique le chatouillement de sa vanité.

— Laissez-nous, reprit Julien avec une expression de tendre reproche, laissez-nous avoir de l'orgueil et de l'ambition pour vous. Vous parlez mieux que l'homme à qui vous décernez ce titre de chef de file ; vous avez dix fois plus d'idées politiques. Modéré, hésitant, partagé entre le gouvernement qui voudrait vous séduire et l'opposition qui est votre vocation véritable, vous ne seriez jamais que la doublure de cet homme : vous le suivriez, en un mot; précédez-le; soyez le premier sur qui tomberont les regards de la France, quand elle voudra être réellement forte et lilirel

— Allons 1 allons! c'est bien, et j'aime à voir cette chaleur d'âme chez les jeunes gens 1 répliqua monsieur Servais complètement rasséréné. Écrivez votre article de demain conune vous l'entendrez, et corrigez seulement vos âcretés de style... Mais nous ennuyons ces dames avec nos bavardages politiques. Passons à des images plus riantes. J'espère qu'on en parlera, dans le monde, de ma soirée du 16 avril et qu'elle me fera*quelque

honneur Ërnestine, nous n'avons plus guère que quinze

jours : l'appartement sera-t-il prêt?

— Oui, mon ami, répondit-elle sans paraître égayée par ces perspectives mondaines.

— Les fleurs, les étoffes, les lustres, le souper, l'orchestre, je m'en remets, pour tout cela, sur Lucile et sur vous : vous vous y entendez à merveille... Anselme et Julien vous aideront à faire les honneurs; mais le plus délicat, c'est le chapitre des invitations... Qui aurofly|-nous? »

LE TEMPLE B'£PHtSS. 79

Ënestine ae se pressa pas de répondre. Son mari continua : « Voyons 1 mes collègues d'abord, leurs femmes, leurs nièces et levas filles : quelques notabilités de la finance ; point de ministres, c'est impossible, mais plusieurs étrangers de distinction, deux ou trois membres du corps diplomatique, et quelques personnes du faubourg Saint-Germain.,. A présent, inviterons-nous la rédaction de V Initiateur?

— Gomme vous voudrez.

— Versolant, oui; je ne puis pas faire autrement. Il me coûte ch^, mais j'ai besoin de lui ! »

Il y ent ui^ moment de silence. Monsieur Servais semblait hésiter à prononcer un autre nom, A la fin il reprit, non sans on léger trouble dans la voix :

« Et Francine Albemare, l'inviterons-nous? »

 ce nom, une pâleur mortelle monta au front d'Ërnestine. Sa belle ei ardente figure prit une expression d'effroi, de douidor, presque de baine, et elle bégaya d'une voix tremblante :

« Mais, mon ami, cette femme ne s'appelle pas Francine Albemare, elle s'appelle Nathalie Duvivier ; elle vit seule, libre, sans a|^ui, sans parents, affranchie de tout frein, de toute bienséance ; vous-même dites que ses romans sont remplis de tendances dangereuses, et que vous ne vous soucieriez pas que votre fils Anaédée la vît trop souvent 1...

— G'est vrai , répondit monsieur Servais avec un certain embarras ; mais elle est très-belle, elle a un grand talent, et, malgré sa vie indépendante, malgré son mépris pour les lois mondaines, on assure que sa conduite est irréprochable... »

Un sourire amer erra sur les lèvres d'Ërnestine ; et peut-être aUait-dle essayer quelque objection, lorsque Julien, à qui monsieur Servais tournait le dos, se leva à demi sur sa chaise, et fiu sur la jeune femme un regard expressif. Un moment , Ernestine parut vouloir braver ce regard; mais, sans doute, Quelque pensée douloureuse lui en ôta la force : comme si elle pliait sous une puissance supérieure à la sienne, elle se laissa retomber dans son fauteuil, et dit d'une voix éteinte :

« Eh bien 1 mon ami 1 invitez-la 1...

— Merci, ma chère I reprit monsieur Servais ; je n'y tenais P^ beaucoup, mais je me réjouis de vous trouver raisonnable.

Maintenant, messieurs, dit-il aux deux jeunes gens, il est une heure, allons où le devoir nous appelle ; vous, Julien, au journal; moi, dans nos bureaux; vous, Anselme, à la Chambre, pour le compte rendu de la séance, et tâchez de ne pas mettre tant de très-bien 1 aux discours de monsieur Berryer 1 »

Et, après avoir salué d'un geste de père noble- sa femme et sa nièce, il sortit, accompagné de Julien et d'Anselme. Ernestine et Lucile restèrent seules.

Elles n'eurent pas besoin de se rien dire : Lucile tendit ses bras à Ernestlne avec une ineffable expression de douleur et de tendresse, et la jeune femme s'y jeta en sanglotant.

« Mais qu'y a-t-il donc? Qu'y a-t-il de nouveau? demanda Lucile terrifiée, après un, long silence pendant lequel on n'avait entendu que des caresses et des pleurs.

— Rien encore... rien, Dieu merci 1 murmura Ernestine en relevant avec un reste de fierté sa belle tête sillonnée de larmes ; mais j'étouffe... chaque jour aggrave mes déchirements et mes tortures... je meurs, te dis-je, je meurs à petit feu, et je mets mon dernier espoir dans la fièvre qui me dévore... »

Et elle présentait ses mains brûlantes à Lucile, qui les couvrait de baisers.

« Je le fais honte, je te fais mal, je te fais peur ! reprit madame Servais d'une voix saccadée : Pardonne-moi ! Depuis notre arrivée à Paris, une puissance fatale plane sur moi, sur nous tous... Je la sens qui m'étreint, d'heure en heure, avec une force plus implacable... Elle est là, elle est ici, elle veille à mes côtés, elle se glisse dans mon cœur ; partout où je pose le pied, partout où mon œil s'égare, je la retrouve, et c'est lui, que j'avais cru oublier, lui que je croyais ne plus aimer, c'est lui qui fait peser sur moi ces mystérieuses influences ; conseils funestes, images corruptrices, séduction, haine, amour, jalousie, remords, épouvante 1

— Julien 1 s'écria Lucile: Ah 1 quand j'ai su que nous le retrouverions ici, j'ai pressenti ce qui arrive...

— Non, car tu ne le connaissais pas, tu ne pouvais pas le connaître 1 reprit Ernestine avec angoisse. Ne vois-tu pas qu'il est le vrai maître de la maison ? Mon mari ne songe qu'à son ambition, à sa carrière politique : Julien le conduit sans qu'il

LE TEMPLE d'ÉPHÈSE. 81

s'en doute, et où le conduira-t-il ? Amédée ne jure que par lui. Ces mauvais livres qui achèvent de perdre et de corrompre cette cervelle déjà si pauvre, c'est Julien qui les lui indique, c'est Julien qui les lui fournit ! Il le mène dans les petits théâtres, dans les coulisses, dans les bals masqués, dans ces divans où quelques sophistes faméliques et râpés prêchent le mépris de toute loi et de toute foi : il déprave son intelligence et son cœur. En? core six mois de cette vie, et Amédée, usé, blasé, ruiné, endetté, malade, grossira le nombre de ces jeunes vieillards de vingt ans qui nous effrayent du spectacle de leur caducité... Et moi, malheureuse, et moi !... Sais-tu ce qu'il fait? Il m'écrit des lettres, tantôt passionnées, tantôt menaçantes, et je suis forcée de les recevoir, de peur d'un éclat : d'ailleurs je les trouve partout, dans ma corbeille à ouvrage, entre les pages de mon livre de messe, dans le sachet où je tiens mes gants et mes mouchoirs, dansl'écrin où j'enferme mes bracelets et mes colliers... Sais-tu ce qu'il fait encore ? Il me traite ^comme Amédée ; il emploie, pour me perdre, les mêmes dissolvants. Ces pages de Balzac, de George Sand, d'Eugène Sue, ces romans corrupteurs, ces chansons libertines ou impies, tous ces ouvrages dont j.ene connaissais que le titre et d'où s'exhale une vapeur mortelle à la conscience et à l'âme, il s'arrange ^our que je les rencontre sans cesse sous mes yeux, sous ma main, pour qu'une fascination magnétique y ramène constamment mes regards ! Lucile, quand j'ai lu une de ces œuvres, lorsque je me plonge avec une douloureuse ivresse dans l'étrange rêverie que me laisse cette lecture, le bien, le mal, la vertu, le vice, le devoir, la faute, l'honneur, l'ignominie, tout se déplace et se bouleverse pour mon esprit troublé : j'ai la fièvre, j'ai le vertige 1... Oh ! chère et angéiique enfant ! toi qui gardes près de cet enfer toute ta céleste innocence ! pleure sur moi I prie pour moi !...

— Ah 1 c'est affreux ! murmura Lucile.

— Ce n'est pas tout encore, poursuivit la jeune femme avec une exaltation croissante : il y a autre chose, je le devine, j'en suis sûre, je le sais. Amédée, avant notre départ pour Paris, n'avait contre moi que cette antipathie banale qu'on doit à sa vaardtre : maintenant il me hait, et je surprends parfois ses yeux fixés sur moi avec une expression qui me glace. D'où lui vient

82 LE TBMPiB l>'iPHÈ8B.

ceUe haine? Be cette femme, de cette Nathalie Duvivier, de cette Francine Albemare qu'il aime comme un fou et qui se moque de lui ; de cette Francine, le sphinx, le démon, le mauvais génie qui semble suscité pour ma perte ; de cette Francine à laquelle Julien m'a sacrifiée, qui le domine sans doute, dont il est aimé peut-être, dont la seule image me consume de jalousie et de désespoir, et achèvera, si Dieu ne me vient en aide, de me propipiter dans l'abîme !... Car, Lucile, je ne t'ai pas tout dit : Ce Julien que je devrais maudire, dont l'amour ressemble à une menace, et qui s'est retrouvé sur ma route pour mon siq>plice et mon châtiment...

— Eh bien 1 dit Lucile éperdue.

— Ehr bien 1 misérable, je l'aime encore 1 » bégaya Emestine en cachant son visage dans ses mains.

Ernestine devinait à peu près juste sur les principaux points qu'elle venait d'effleurer dans son douloureux entretien avec Lucile. Il n'était que trop vrai que Julien avait déjà fait, en quelques années, d'effrayants progrès dans les voies mauvaises, et qu'une ambition ardente, implacable, mêlée de ûel et de haine, prête à tout renverser pour arriver au but, s'emparait peu à peu de toute son âme. Par malheur, il n'avait été que trop énergiquement poussé dans cette direction fatale par cette belle et étrange Nathalie Duvivier qu'il retrouvait à Paris, disposée à continuer avec lui l'alliance destructive dont ils avaient préparé les bases lors de leur première rencontre. Nathalie était ambitieuse comme lui, comme lui peu soucieuse du choix des moyens ; mais elle lui était supérieure ; elle apportait dans ses projets un calcul, une astuce, une prévoyance lointaine dont l'ardent jeune homme était incapable. Sous le pseudonyme de Francine Albemare» elle commençait â se faire une

LJt TJBMPLB BJËPHÈSf. 83

place, AÎaoQ dans la littérature proprement dite , au moins dans ces coulisses littéraires où s'apprêtent les réputations et les suc- . ces. En quittant X... elle s'était démise du modeste poste qui la faisait vivre, mais qui ne pouvait la conduire qu'à une obscure et lionnête médiocrité. Pauvre et libre comme l'oiseau du ciel, sans lien, sans famille, elle s'était logée dans une mansarde, à un cinquième étage de la rue de Yaugirard, et le contraste de cette pauvreté fière, vaillamment acceptée, avec cette indépendance sans bornes et cette beauté splendide, avait été sa première séduction. L'originalité et l'orgueil de cette nature rebelle entrèrent sans doute pour beaucoup dans cette vertu, qui ne s'appuyait sur aucun principe de religion ou de morale ; mais il s'y joignit un sentiment plus jéûéchi. Avertie par de trop célèbres exemples, Nathalie avait compris tout ce qu'une femme jeune, belle, poétique, douée d'un grand talent et d'une haute intelligence, devait perdre de prestige et d'influence en donnant prise sur sa conduite et sa vie privée aux indifférents et aux railleurs, aux détracteurs de ses doctrines et de ses ouvrages. Elle s'était donc entourée d'une sorte d'auréole qui servit merveilleusement ses débuts. Versolant et les hommes d'esprit qui formaient son état-major, après avoir essayé de lui plaire et avoir reconnu l'inutilité de leurs tentatives, se sentirent séduits et dominés par ce bizarre mélange de chasteté et de hardiesse qui ressemblait si peu aux types de leur connaissance, et donnait à toute cette aventureuse Bohême le très-rare plaisir de voir ses paradoxes les plus impossibles personnifiés dans une femme charmante. Elle eut pour ces nouveaux amis le piquant de l'in- Yxaisemblable et de l'imprévu, et ils se résignèrent de fort bonne grâce à cette camaraderie familière qui, en excluant toute prétention, n'en froissait aucune. Cette situation était déjà bien établie quand Julien arriva à Paris, et renoua avec elle les relations commencées à X... Il avait déjà subi ce genre d'ascendant qu'elle exerçait autour d'elle. Mais Nathalie, connue déjà et annoncée à la république des lettres, environnée d'écrivains distingués qui lui promettaient la gloire , eut bientôt sur cet esprit affamé de célébrité, de fortune et de bruit, un tout autre prestige que l'humble directrice des postes d'un chef-lieu d'arrondissement. Elle le gouverna d'autant plus aisément qu'elle

s'était préservée du seul sentiment qui puisse désarmer une femme supérieure vis-à-vis de l'homme qui ne la vaut pas. Julien devint le premier ministre de cette royauté féminine et pseudonyme. Pour être plus libre de suivre ses inspirations, il laissa tout ignorer 4 Anselme ; et monsieur Jacques Servais, lorsqu'il s'installa à Paris, en famille, avec toutes les illusions et les vanités naïves d'un grand homme de province, se trouva, sans s'en douter, pris dans les invisibles mailles de cette association fraternelle.

Patron de Julien et d'Anselme dont les parents avaient tant contribué à son élection, bailleur de fonds de Y Initiateur à qui il avait confié le soin de sa naissante renommée parlementaire, mis immédiatement en rapport avec Versolant et la direction du journal, monsieur Servais vit Nathalie Duvivier qu'il avait à peine remarquée à X..., et il la prit très au sérieux. Par ses antécédents et son caractère, l'honorable député devait être particulièrement sensible aux séductions de Nathalie. Il tranchait de Fesprit fort, allait rarement à la messe, et observait de point en point ce catéchisme bourgeois que l'ancien Constitutionnel avait mis à la mode ; mais, avec tout cela, il possédait l'ingénuité du provincial qu'un fonds d'honnêteté originelle empêche de croire à certains raffinements de corruption ou de malice ; la candeur de Thomme sérieux dont la jeunesse s'est usée dans les affaires, dont l'âge mûr s'absorbe dans les préoccupations politiques, et qui, ayant peu connu les femmes, a pourtant, çà et là, quelques velléités vagues de curiosité et d'attrait pour ces Edens profanes où le serpent continue à inspirer les filles d'Eve. La première femme de monsieur Servais, créature maussade, chétive et revèche, indifférente à tout ce qui n'était pas le soin du ménage ou l'accroissement de sa fortune, n'avait fait d'ailleurs que passer dans sa vie, en ne lui révélant le mariage que par ses côtés les plus désagréables. Quelques années plus tard, lorsque Ernestine était entrée dans sa maison, il avait été un moment ému de la beauté et du malheur de la jeune orpheline; il s'était, sans trop d'invraisemblance, abusé sur le sentiment qui l'avait porté à demander sa main. Mais la froideur d'Ernestine qui, elle aussi, s'était trompée sur l'état de son propre cœur en consentant à cette union inégale, ne tarda pas à réagir sur lui,

et, comme il était trop vaniteux ou trop distrait par son ambition pour attribuer cette froideur à la différence d'âge ou pour lui chercher un autre motif, il s'imagina que l'éducation du couvent avait donné à sa jeune femme ces allures rigides et glacées ; il en profita pour déclamer contre les religieuses et les dévotes, et s'habitua à ne voir dans Ernestine qu'une admirable statue, impassible comme le marbre, et destinée, par sa beauté, à faire honneur à son salon, quand il serait ministre ou président de la Chambre. Et pourtant, sans le vouloir, sans le savoir, il commença à ressentir contre elle cette secrète rancune, mêlée d anxiété et de malaise, que l'indifférence d'une femme très-belle, épousée malgré sa pauvreté, inspire à un homme vulgaire , orgueilleux et riche , prêt à s'en îrriter sourdement comme d'une atteinte à ses mérites ou d'une marque d'ingratitude. Lorsque monsieur Servais arriva à Paris, le fugitif sentiment de généreuse ou vaniteuse affection qui l'avait uni à Ernestine s'était complètement évanoui.

Aussi fut-il fasciné par Nathalie Duvivier, dont la beauté contrastait avec celle de sa femme, et qui, aussi habile qu'Ernestine était sincère, lui donna pour la première fois de sa vie, la joie de se voir l'objet d'attentions et de prévenances , de la part d'une femme intelligente et belle. Mais ce qu'il n'avait pas prévu et ce qu'il aurait dû prévoir, c'est que son fils Amédée, déjà gâté aux trois quarts par une éducation où la maison et les exemples paternels avaient eu fort peu de part, enivré de romans et de mauvais livres, et pressé de jouer un rôle quelconque de Chérubin ou de Don Juan, malgré la nature qui l'avait traité en marâtre, se passionna à première vue pour Nathalie , et apporta dans cette passion absurde toute la vivacité de ses dix-sept ans, combinée avec toutQ sa sottise native. Pourtant, ce jeune et aimable roué de petite ville, qu'un cigare faisait pâlir, qu'un verre de vin rendait malade, et qui n'aurait pas su dire trois mots de suite à une femme de bonne compagnie, crut de sa dignité de ne pas trop se laisser dominer par cette vision romanesque , et , accaparant Julien qui devint son Mentor, il se mit à courir les théâtres , le quartier Breda et le bal Mabille, très-convaincu qu'il recueillait la succession directe àe Létorière et de Lauzun.

86 LE TSMPLE O'iPHÈBB.

Nathalie «*^er^t vite de Tefièt qu'elle avait produit sur monsieur Servais et sur Amédée. Bien qu'elle se sentît fort peu de goût pour les façons bourgeoises , l'épaisse encolure et les cheveux gris du député , bien qu'elle éprouvât un souverain m^ris pour l'adolescent à mine blafarde, elle jugea à propos de les ménager tous les deux, très-certaine de n'être jamais sérieusement compromise ni par l'un ni par l'autre, et commençant d'ailleurs à diriger toute sa conduite d'après un sentiment que chaque jour accrut: une haine^ instinctive d'abord, puis réfléchie et implacable, contre Ernestine.

Grâce à soai empire sur Julien, elle n'avait ignoré aucun détail de son premier amour avec Ernestine et de leurs projets de mariage pendant le temps que Julien appelait sa période d'innocence. Habituée à observer , douée dé cette pénétration particulière qui se trompe rarement parce qu'elle suppose toujours le mal , elle devina qu'Ernestine avait accordé sa main à monsieur Servais dans un moment de dépit ou de désespoir^ qu'elle avait trop présumé de ses forces, qu'elle aimait encore Julien, ou du moins qu'elle n'avait trouvé dans cette union ni le bonheur ni le repos.

Elle la haïssait : pourquoi? d'abord parce que les existences déclassées détestent les existences régulières , parce qu'Ernestine, pauvre comme elle, orpheline comme elle, n'avait eu qu'à dire oui pour devenir la femme d'un millionnaire et tenir une grande place dans la considération du monde. Mais bientôt sa haine eut une cause plus positive. Encouragée par le premier éblouissement de monsieur Servais et d'Amédée , voulant profiter de cette inexpérience qui a fait commettre aux provinciales nouvellement installées à Paris tant de fautes et de bévues dans le choix de leur société, elle fit une visite à madame Servais. Ernestine l'accueillit avec une froideur glaciale. Cette âme loyale, ardente , incapable de dissimulation et même de ménagement» se révolta à l'idée de recevoir chez elle une femme-auteur, ne tenant à rien et volontairement placée au-dessus des convenances et des timidités de son sexe. Elle frémit d'une colère qui fit trembler sa voix et étinceler son regard, en songeant que c'était là la rivale qui lui avait ravi le cœur de Julien et qui probablement en était encore aimée. En un quart d'heure , elle fit

LB TBMPLB D'fiPHÈSE. 87

siibir à Torgueil de Nathalie toutes les tortures que sait épuiser et raffiner, en pareil cas, le génie féminin. Inutile d'ajouter qu'elle laissa ignorer à monsieur Servais , absent dans ce moment-là, la visite de mademoiselle Duvivier, et qu'elle ne la lui rendit pas.

Nathalie sortit de chez elle, la rage dans le cœur ; et dès lors elle résolut la perte de celle qui l'avait humiliée. Son ascendant sur Julien, l'hsJïitude qu'elle avait prise de lire dans cette âme enfiévrée et d'en remuer le fiel , l'inclination secrète de monsieur Servais, la passion bruyante d'Amédée, tout favorisait ses desseins , tout lui permettait d'avoir sans cesse une main et un regard dans cette maison où elle avait marqué d'avance sa victime. Julien n'était que trop disposé i suivre ses conseils et ses ordres, et un jour qu'il demandait par quel moyen on pouvait séduire une femme, elle répondit brusquement :

« Diriger ses lectures.

— Mais comment? lesquelles?

— Égarer avec George Sand; dissoudre avec Balzac; corrompre avec Eugène l$ue. »

Julien lui serra la main. Ils s'étaient compris. à dater de ce moment; un complot terrible fut organisé contre Ëmestine, et nous avons vu, par ses confidences à Lucile, comment il s'exécutait. Julien devint plus empressé, plus passionné que jamais auprès d'elle, et telles étaient ses facilités pour la voir sans cesse, telle était la prédilection de monsieur Servais pour le jeune et énergique interprète de ses idées politiques, que sa femme ne pouvait pas même s'armer contre Julien de ces obstacles matériels qui viennent parfois en aide dans les situations dangereuses. Il était libre de la voir, de lui parler, de lui écrire , de lui apporter des livres, d'entrer, en son absence, daas son appartement, d'y cacher ses lettres, empreintes tantôt d'une romanesque tendresse, tantôt de cette violence qui produit tant d'effet sur les cœurs troublés. La vie d'Ernestine devint un affreux supplice : elle luttait contre Julien , contre elle-même, contre les funestes images que ces romans , choisis avec une habileté infernale, apportaient à son àme pure et ignorante. Souvent elle repoussait ces livres comme des ennemis, comme des traîtres; une force mystérieuse, irrésistible, l'y ra-

88 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

menait, et elle achevait en frissonnant la page commencée. Le poison se distillait goutte à goutte ; elle le sentait s'infiltrer dans ses veines avec un mélange d'horreur, de stupeur et d'ivresse. Pendant ce temps , Nathalie , par quelques mots adroitement lancés, créait à monsieur Servais des griefs contre sa femme ou envenimait le vague malai'se que lui causaient la froideur et l'indifférence d'Ernestine; et elle profitait de son influence sur Amédée pour changer en une haine furieuse sa puérile antipathie contre sa helle-mère.

Deux bons génigs, deux anges gardiens, veillaient encore auprès d'Ernestine. Lorsque Lucile Dermont avait su qu'elle allait retrouver Anselme à Paris , qu'il aurait ses libres entrées chez son oncle, elle comprit que cette situation nouvelle ranimerait leurs espérances ; mais elle les plaça sous la protection céleste, et se promit, sans repousser jamais Anselme, de n'encourager son amour qu'avec la plus rigoureuse réserve. Elle avait , du reste, entière confiance dans l'intacte fidélité de cet amour, et cette confiance ne fut pas trompée. Ces deux cœurs s'étaient rivés l'un à l'autre, et ils ne pouvaient plus se reprendre. Dans cette atmosphère où s'agitaient à leurs côtés tant de passions coupables ou de poignantes douleurs*, ce furent de douces et limpides tendresses, comme au temps où ils se promenaient ensemble sur les pentes boisées de leurs montagnes. Anselme obéit à tout ce que lui imposa Lucile ; il fit taire ses regards et ses lèvres ; il ne chercha point à la voir seule : il redoubla de travail et d'efforts, se dévouant aux intérêts , aux vanités de monsieur Servais, et se disant que chacune de ces heures laborieuses le rapprochait peut-être du moment où il pourrait enfin demander la main de Lucile , sans craindre pour elle un avenir de pauvreté. Lorsqu'il avait bien travaillé , lorsque monsieur Servais le félicitait de ses aptitudes de secrétaire ou de son talent de rédacteur, ou bien lorsqu'elle avait pitié de son abnégation et de son obéissance, elle le récompensait par un regard, et il sentait redoubler son amour et son courage.

Mais calmes et résignés dans leurs tendresses, Anselme et Lucile ne tardèrent pas à éprouver de cruelles inquiétudes pour leur chère Ernestine. Julien avait cessé de se confier à Anselme; il rompait l'entretien, quand son ami risquait une question et

LE TEMPLE D'ÊPHÈSE. 89

une prière; il lui cachait ses entrevues avec Nathalie. Pourtant Anselme le connaissait trop pour ne pas tout craindre , et la pâleur d'Ernestine, ses yeux rougis de larmes qu'elle s'efforçait vainement de cacher, les longues heures qu'elle passait enfermée dans sa chambre, le changement de ses manières vis-à-vis de Lucile qu'elle repoussait violemment, ou qu'elle attirait sur son cœur avec une sorte de démence, tout leur prouvait que la malheureuse femme était au seuil d'une crise redoutable ; en regardant autour d'eux , ils ne voyaient pour cette destinée si cruellement menacée d'autre recours qu'eux-mêmes, c'est-à-dire deux êtres faibles, isolés et sans appui. Combien de fois Lucile alla s'agenouiller au pied des autels , avec quelle ferveur priait Dieu de sauver Ernestine, lui offrant pour prix de ce si son propre bonheur, nous n'avons pas besoin de le dire : ce caractère tendre et timide puisait, dans celte pensée, de la résolution et de la force. Pour pouvoir se concerter avec Anselme, apprendre de lui ce qu'il leur importait de savoir, et essayer de se mettre en mesure de déjouer les complots hostiles, Lucile se relâcha de sa sévérité, fort superflue d'ailleurs, vis-à-vis d'Anselme et d'elle-même, et lui annonça qu'elle le verrait, de temps en temps, en tête à tête, chaque fois que l'orage leur paraîtrait gronder de plus près, ou qu'ils auraient à se communiquer quelque nouvelle intéressante. Il fut convenu que , dans ces occasions délicates, lorsque Lucile mettrait sa robe de drap noir, ce serait signe qu'elle attendrait Anselme le lendemain dans le salon , une heure avant le retour de la Chambre ; ces jours-là, madame Servais, par un accord tacite, les laissait seuls ensemble pendant quelques minutes, croyant qu'ils n'y parlaient que de leurs espérances et de leur amour , et ne voulant pas les priver de cet innocent bonheur.

Nous l'avons vu, l'effroi et le désespoir d'Ernestine avaient fini par éclater , et Lucile en avait reçu la douloureuse confidence. Le soir même, quand Anselme rentra avec son patron et Julien, la robe nbire lui annonça que Lucile le recevrait le lendemain : lui-même semblait triste et agité, comme s'il avait compris d'avance la nécessité de cette entrevue. Ils échangèrent, en se quittant, un regar*d où se peignirent toutes leurs alarmes: le ^demain, à cinq heures, Lucile était à son poste; Anselme

90 LE TEMFLE D'ÉPHÈSB.

fflt exaot comme un amoureux perlBctionué par le m^beur.

ËruesUae, afin de ne pas troubler par sa présence TentreUen d'Anselme et de Lucile, s'était retirée dans.sa chambre, attenante au salon ; mais elle éprouvait ce jour-là un tel redoublement d'angoisse , elle avait surpris, la veille, les regards de Lucile et d'Anselme fixés sur elle avec une telle expression de terreur et dâ pitié, que, par un sentiment instinctif, faisant violence à sas loyales habitudes « elle se tint près de la porte, pour recueillir çà et là quelques lambeaux de la conversation.

La douce physionomie d'Anselme était bouleversée, et ses premières paroles trahirai le désordre de ses pensées :

« 0 Lucile 1 dit-il, que faisons-nous ici? Quel air mortel on y4lkpire I Gomment nous y dérober, vous, moi, notre malheureuse aoûe ?

— Que se passe-t-il donc? demanda Lucile oubliant ses propres alarmes.

— Écoutez : j'étais hier au bureau du journal, seul et corrigeant mes épreuves. Une mince cloison me séparait du cabinet du rédacteur en chef. Versolant était absent ; mais bientôt j'entendis la voix de Nathalie qui s'y était installée et qui causait avec deux ou trois de ses intimes en fumant des cigarettes. Le nom de monsieur Servais frappa mon oreille, et me rendit phis att^tif:

% Eh bien 1 Francine, disait un de ces messieurs, que fais-tu de cet intéressant ménage provincial et parlementaire ? Je n'ai pas de mal à dire de cet excellent monsieur Servais, puisque c'est lui qui subventionne la boutique : il vaut de l'or. Ce llirabeau d'arrondissement se figure qu'il sera un jour ai^elé à sauver la patrie, et que, ce jour-là, il n'aura qu'à nous dire à tous, comme Dieu aux flots de la mer : « Tu n'iras pas plus loin. » S'il savait les agréables surprises que nous lui réservons pour ces heures délicates ! Son faux toupet se dresserait d'horreur sur sa tête respectable. Et dire qu'il se fie à ce petit Julien , notre Saint-Just en expectative I C'est celui-là qui lui fera voir du pays !

— Oui, toute espèce de pays, a répliqué Nathalie en ricanant.

— Comment cela 1 Bah 1 vraiment ! Sa femme 1 s'est écrié l'auditoire, comprenant à demi-mot.

— Oui, un premier amour« une passion de jeunesse, qu^'on

LU TEMPLB o'fiPHÈSE. 91

afait crod «teinte, et qui e'est rallumée, grâce à ce brave monsieur Servais qui a mis le loup dans la bergerie...

— Oh 1 quant à sa femme , elle est charmante : je l'ai vue, l'antre soir, aux Italiens, avec sa jolie nièce... Tout le monde se retournait pour admirer ces deux beautés d'un caractère si difiérent : brune , pâle , avec ses yeux bruns et son opulente couronne de cheveux noirs, avec l'expression de tristesse et de langueur empreintes sur son noble visage, madame Servais ressemblait à une toile de Murillo. Si elle voulait, si elle était moins triste et moins abattue , elle serait bientôt une des femmes les plus à la mode de Paris.

— Oh I j'espère que d'ici à quelque temps, elle sera très à la mode 1 a murmuré Nathalie ; et il m'a semblé, à travers la cloison, entendre un sifflement de vipère.

—Ah I çà, Francine, ma chère, quels sont donc tes projets sur cet honnête trio ? Le jeune et bouillant Amédée t'adore ; le père Servais a senti, en te voyant , battre son cœur quadragénaire ; tu domines Julien du haut de ta grandeur féminine et souverame : que sortir a4-il de tout cela ? un vaudeville ou un roman ? une comédie ou un mélodrame ? un contrat ou un testament ?

— C'est mon secret, mes petits, a dit Francine, toujours railleuse : pourtant je veux bien vous en confier une partie. Le jeune Amédée est plus fat et plus sot qu'il n'est permis à un fils do famille ; il m'agace les nerfs ; il sera la première victime que j'offrirai à nos dieux inconnus. Quand j'aurai suffisamment flambé le peu de cervelle qui lui reste , quand je l'aurai bien disposé , par mes dédaigneux caprices , à achever de s'abrutir pour s'étourdir et m'oublier, je l'enverrai se faire pendre à Mabille , au lansquenet ou ailleurs, et nous aurons le plaisir de pousser notre cri de guerre : « Un homme à la mer 1 » — Pour monsieur Servais, c'est plus sérieux: Monsieur Servais est une capacité, comme disent les grammairiens du centre gauche, et, de plus, il est une caisse :" nous devons le choyer, le dorlotter, le caresser, lui mettre sur les yeux un bandeau de batiste brodé de dentelles, afin qu'il arrive tout doucettement au bout du fossé, avec la conviction profonde qu'il nous conduit , qu'il nous arrêtera , et que tout ce mouvement d'idées n'a pour but que de faire de lui m ministre. Une fois au revers de ce fossé que nous tâche^

92 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

rons de rendre aussi large que possible , nous ferons quelque chose pour reconnaître ses services ; nous le laisserons libre, à son choix, de rester, de sauter, ou de tomber !

— Et madame Servais ?

— Oh 1 celle-là, c'est différent ; c'est une petite querelle particulière entre nous deux , une petite partie pour amuser nos entr'actes : seulement, gare à elle, si j'ai les bonnes cartes !

— Mais voyez donc cette chère Francinel j'ai toujours prédit qu'elle irait loin ! s'est écrié un des interlocuteurs, et l'on a levé la séance. »

— Oh ! ce n'est que trop vrai , et il n'y a plus à en douter ! reprit douloureusement Lucile Dermont; mon oncle se perd, mon Ernestine est perdue ; d'affreux malheurs nous menacent tous, si nous restons ici, si nous continuons à subir ces fatales influences !

— Nous sommes menacés d'un plus grand malheur ! poursuivit Anselme d'une voix étouffée; mais d'abord... Lucile I Lucile! m'aimez-vous ?

— Si je vous aime ? répondit Lucile avec ce cri des pures et immortelles tendresses que nul ne saurait imiter; si je vous aime ! Anselme, seriez-vous là si je ne vous aimais pas ? ^

' — Oh 1 pardon , pardon... je vous crois, j'ai besoin de vous croire... Mais si vous saviez !

— Eh bien I quoi ? demanda Lucile, pâle, mais résolue"; lorsque je tremble pour Ernestine , je suis 'insensible à toute autre crainte.

— Ce matin, je suis sorti avec monsieur Servais ; il était gai et expansif ; Julien venait de nous quitter. — Savez-vous , m'a dit votre oncle en souriant , que votre ami et cousin Julien est un jeune homme d'un grand avenir, et que , s'il suit mes conseils, s'il modère sa fougue, nous pouvons lui prédire une brillante carrière ? »

Je me suis incliné en guise d'affirmation. Votre oncle a repris d'un air de complaisance :

« Oui, il n'a absolument que ce léger défaut, qui lui va bien, mais qui pourrait lui nuire ; une tête trop ardente, des idées trop hardies, un goût d'opposition trop passionné , trop violent.., Aussi, pour le calmer, pour le modérer, pour le réconcilier avec

DigÉized by VnUV^^VlVC

la société régulière, je me suis décidé à le marier, à lui donner ma nièce Lucile...

— Moi I s'écria la jeune fille avec une indicible expression de terreur ; moi !

— Oui, vous, vous ! répéta Anselme. Ce même cri de douleur et de surprise que vous venez de pousser, je n'ai pu le retenir ; mais votre oncle, tout à son idée, a poursuivi avec le plus grand calme: «Qu'y a-t-il donc de si étonnant? Lucile est dans sa dixneuvième année ; elle n'a rien, et Julien est pauvre ; mais en s'attachant à ma fortune> il est à peu près sûr de parvenir. Ernestine ne m'a pas donné d'enfant ; je n'ai pas d'autre héritier qu'Amédée, dont je suis fort mécontent ; j'ai donc le projet d'assurer à ma nièce une centaine de mille francs , pour aider aux débuts de ce jeune ménage... »

Lucile entendit à peine ces derniers mots : dans cette âme angélique, ime pensée de dévouement et d'immolation devait vite germer sous les larmes. — Si ce projet qui fait mon malheur, sauvait Ernestine ! se dit-elle ; si je pouvais, en me sacrifiant, détourner le péril qui la menace 1 si Julien marié, sur de son avenir, enrichi par' monsieur Servais, soumis à de meilleures influences, abandonnait ses horribles projets 1 — Toutes ces imr pressions furent plus rapides que l'éclair : l'amour de Lucile pour Anselme, le désespoir de celui-ci, le caractère de Julien, les soufiârances réservées à la jeune fille qu'il épouserait, toutes ces images sinistres assaillirent aussitôt Lucile, et redoublèrent ses angoisses.

Elle n'eut le temps ni de démêler, ni d'exprimer ce qui se passait dan» son cœur : pendant qu'elle fixait sur Anselme un regard désolé, la porte s'ouvrit, et Ernestine parut sjur le seuil de sa chambre.

Elle était livide : ses yeux brillaient d'un feu sombre : sa figure noble et passionnée avait une expression effrayante. Elle venait d'entendre ce qu'Anselme avait dit.

« Jamais 1 jamais ! s'écriM-^He d'une voix stridente ; je ne le veux pas, cela ne se peut pas ; ce serait affreux, ce serait impie ! Que le malheur soit pour moi seule, et que deux êtres innocents et bons ne soient pas punis de mes fautes 1 Lucile, mon enfant chérie l ma fille et ma sœur! toi, la femme de Julien 1 Tu en

9é LE TEVPLE D^ÉPHÈSB.

monrvais de chagriD, jour par jour, heure par heure; et moi !... oh 1 ce n'est pas possible I Laissez-moi partir... J*ai encore la force de m'éloigner, d'aller là-bas, dans un couvent, et puis de mourir I... Oui, mourir, mon seul refuge contre les antre» et contre moi-même l reprit-elle avec une exaltation voisine du délire. Quand je ne serai plus là, quand je serai loin, quand je serai morte, vous ferez entendre raison à monsieur Servais ; vous lui dessillerez les yeux, vous lui direz que vous vous aimez, que ce n'est pas Julien qui peut épouser Lucile, que Julien le pousse à l'abîme, qu'il est entouré de gens qui ont conspiré sa perte : moi, il ne me croirait pas, et puis... faible et misérable créature que je suis, aurais-je le courage de le lui dire? Moi absente, toutes ces haines tombent, tous ces complots se délient, et peut-être, avant de mourir, apprendirai-je que monsieur Servais est sauvé, que Lucile et Anselme sont heureux ! Oui, vous dis-je, il faut que je parte, pendant que je puis encore lever la tète sans rougir l... Ici je meurs; ici l'air que je respire me consume et me tue!... Adieu... adieu t... »

Et la malheureuse femme étreignait dans ses bras Ludle avec une violence terrible : leurs larmes se confondaient, et ces deux tètes channantes se ressemblant par la douleur, s'appu3raient l'une sur l'autre ; on eût dit deux blancs alcyons fuyant l'orage avec im doux frémissement d'ailes et de cris plaintifs. A la fin, Lucile, plus forte, parce qu'elle était plus résignée, dit à son amie:

« Ernestine , je t'en prie , calme-toi 1 profitons des courts moments qui nous restent, pour chercher les meilleurs moyens de conjurer ces périls! Avant tout, songeons à te «sauver... Tu veux quitter. Paris 1 Tu as raison : je crois que ce départ est nécessaire ; mais tu n'as pas besoin de lui donner ces allures violentes. La session va finir dans deux ou trois mois. Bis à mon oncle que tu es souffrante, que la vie de Paris te lait mal, que tu as besoin de respirer l'air de la campagne, que je tieidrai sa maison en ton absence , et que tu lui demandes la permission de nous précéder là-bas... Ensuite, moi, je parierai k Julien... Au milieu de toutes ses pensées coupables, il conserve pour Anselme une certaine amitié ; il n'a jamais songé à moi ; il ne voudra pas faire à la fois notre malheur et le sien ; et si

m<m oncle loi propose réellement ma msin , c'est lui qui remisera, en alléguant le premier prétexte yenn... le désir de rester fveon, pour être plus libre aitx heures des crises poliliqnes. Noos tâcherons d'emmener le plus tôt possible mon onde hors de cet afireux Paris. Julien, trop orgueilleux pour rerenir dans son pays ayant d'ayoir fait sa fortune, ne nous accompagnera pas : une lois que nous tiendrons monsieur Seryais chez nous, à l'ombre de ses beaux sycomores, nous essayerons de Téclairer peu à peu, sans seœusse, sans froisser son amour-propre, sur le mal affreux que lui font et que s'apprêtent à lui faire les prétendus instruments de son ambition politique : il écoutera quelques-uns de ces hommes sages dont nos proyinces sont remf^ies, et qui n'ont pas prétendu, en le nommant, nommer un révolutionnaire. Toutes ces bonnes influences succéderont pour lui à ces entraînements fébriles dont lui-même ne se rend pas compte. .. Toi aussi, mon Emestine, tu te sentiras, dans cette atmosphère, rassérénée et apaisée. Tout ce que tu auras souffert ici, ne t'apparaîtra plus que comme un mauvais rèye à travers les brumes Imnineuses de nos calmes horizons ? et dans quelques mois, nous aurons retrouvé, sinon le bonheur — qui est heureux en ce monde? — au moins le repos de la conscience et du cœur } »

Pendant que Lucile parlait, les yeux d'Ernestine, secs et brûlants d'abord, s'étaient mouillés de larmes ; elle contemplait la jeune et douce orpheline avec une reconnaissance exaltée :

« Lucile 1 lui dit-elle enfin ; oui, sois ma volonté, sois ma conscience I Je consens cl'avance à tout ce que tu décideras, et si tu me sauves... oh I je ne puis pas t'aimer d'avantage... mais ma vie, ma vie entière pour te remercier et te bénir \ >

Gomme elle prononçait ces mots,' monsieur Servals oitra, smvi de Julien ; il était radieux :

« Bonnes nouvelles, mesdames ! s'écria-t-îl. J'ai parlé aujourd'hui sur la réforme, et mon discours a produit une sensation impossible à décrire : tous mes collègues m'ont entouré, au moment où je descendais de la tribune, et la séance a été suspendue pendant dix minutes... Julien, j'aime à le déclarer, c'est TOUS qui m'aviez suggéré les deux ou trois idées qui ont eu le phis de succès, et votre article de ce matin a merveilleusement réussi sur les bancs où je siège... Allons, mon cher I nofw mar--

96 LE TEHPLE D'ÉPHÈSB.

chons à pas de géants... sic itv/r ad astral exclama le député en essuyant son front, couvert d'une sueur parlementaire.

— Mon oncle, dit Lucile, s'efforçant d'affermir sa voix, vous savez qu'il n'y a jamais de bonheur qu'on ne doive expier par quelque contrariété... Pendant que vous remportiez ces beaux triomphes, votre Ernestine vous cachait ce qu'elle vient de m'avouer; elle est très-souffrante; chaque jour, son état sîaggrave, elle a la fièvre tous les soirs... Au reste, vous n'avez qu'à la regarder; son visage amaigri plaidera pour elle... Ernestine est comme moi une plante de nos montagnes : l'air de Paris lui fait beaucoup de mal ; elle désire repartir, un de ces jours, pour les Géranies, où elle nous attendra; moi, pendant ce temps, je deviendrai votre ménagère, et je me suis chargée, en attendant, de vous présenter sa requête 1 »

Un nuage gros de tempêtes couvrit subitement le front de monsieur Servais. Son regard, inquiet et courroucé, allait d'Ernestine à Lucile, comme pour interroger le fond de leur âme, et découvrir ce qui se cachait dans cette idée de départ. Julien, immobile, se tenait un peu en arrière du député: son calme extérieur était démenti par le frémissement de ses lèvres, et ses yeux, se fixant à la dérobée sur Ernestine, exprimaient tour à tour une colère furieuse et une douleur passionnée.

« Ah 1 çà, dit enfin monsieur Servais, quel est donc ce nouveau caprice ?

— Ce n'est pas un caprice, bégaya Ernestine ; je suis réellement souffrante, et...

— Madame, reprit son mari d'un ton sec, je ne vous ai pas épousée, orpheline et sans le sou, pour que vous soyez à la campagne quand je suis ici : si vous êtes souffrante, prenez une voiture, allez deux ou trois fois au bois de Boulogne, et votre migraine ou vos maux de nerfs se dissiperont. D'ailleurs, quoiqu'un mari ait mauvaise grâce à se montrer galant, permettezmoi de vous le dire : Vous êtes trop belle, vos yeux sont trop vifs pour que je vous croie bien malade... Votre beauté m'appartient, j'en suis fier, et si vous n'étiez pas là dans quinze jours pour faire les honneurs de notre grande soirée, je ne m'en consolerais jamais... Songez que j'ai déjà commencé mes invitations avec la formule obligée : Monsieur et madame Servais voua

LB TEHPLB D'ÉPHÈSE. 97

prient, etc., etc.. — Songez que, pour donner plus d'éclat à mes réceptions, j'ai loué et meublé un magnifique appartement, que vous en serez la plus belle parure, que je compte sur vous pour tous les préparatifs, et que votre absence, au dernier moment, serait un vrai désastre... Que dirait-on, grand Dieu? On eroirait que je vous cache, que je suis jaloux, ou que vous êtes laide à faire peur... Mais non, ce n'est pas possible ! poursuivit monsieur Servais en s'animant et avec un accent plus dur ; il ne se peut pas que vous ayez sérieusement songé, sans autre prétexte que votre santé, à me quitter dans ce moment-cil.... Julien, joignez donc vos instances aux miennes !

~ Je n'ai rien à dire à madanae, répliqua froidement Julien ; madame sait combien nous serions tous désolés de son départ ; j'engage madame à rester. »

Ces derniers mots furent dits avec une expression dont monsieur Servais ne fut point frappé, mais qui glaça d'effroi sa malheureuse femme. Elle échangea avec Lucile un regard de découragement et d'angoisse. Le député reprit :

« J'entends que vous restiez, et vous resterez : je le veux. J'ai besoin de vous, je le répète, pour cette soirée dont on parle déjà, et qui ne sera peut-être pas sans influence sur mon avenir politique. — Car, me disait hier un diplomate, à Paris les grandes positions s'ébauchent le matin à la Chambre, et s'achèvent le soir dans les salons... Vous partie, ce serait une déroute ; vous présente, ce sera une fête. Après, quelque temps après, quand la session touchera à sa fin, si vous êtes toujours mécontente de votre santé, vous pourrez nous précéder aux Géranies d'une semaine ou deux. Mais d'ici là, je ne le veux pas, entendez-vous bien? je ne le veux pas ; et Dieu merci I je ne suis pas un de ces hommes que l'on mène où ils ne veulent pas aller ! — Julien ! Anselme ! suivez-moi dans mon cabinet, nous avons à travailler ensemble, en attendant qu'on serve le dîner. »

Quand les deux femmes furent seules :

« Oh 1 maintenant que Dieu nous sauve I » murmura Ernestine à demi évanouie, en se laissant tomber dans les bras de Lucile.

tt TBtfPLt B'É^flÈiB.

Les quinze jours qui s'écoulèrent entre ces dernières scènes et la soirée de monsieur Serrais, furent pour Emestine un perpétuel supplice. Son caractère énergique et fier, le dégoût que lui inspiraient Tartifice et le mensonge, rendaient sa situaticm plus cruelle, et ajoutaient à ses souffrances par la nécessité de les dissimuler. Sa répulsion croissante pour monsieur Servais devenait presque de l'horreur et de la haine. Elle reconoaissait aisément dans les romans qu'elle lisait le type de ce mari égoïste, dur et aveuglé, se passionnant pour ce qui devait le perdre, se méfiant de ce qui pouvait le sauver, regardant sa femme comme sa chose, et ne l'ayant épousée que pour se Caire honneur de sa beauté comme d'un beau tableau ou d'un bel attelage : ces comparaisons trop faciles amenaient, chez Emes* tine, un redoublement de mépris et d'amertume, il n'y avait pas jusqu'à Amédée Servaûs dont la présence, ou, pour mieux dire, l'espionnage ne fût pour elle un supplice de plus. €e jeune homme joignait aux prétentions du roué précoce les privilèges de l'enfant terrible : il désolait son père par des répliques peu respectueuses, qui ne laissaient pas que d'embarrasser la logique de l'éloquent député. Quand on lui reprochait de fréquenter les bals publics et d'y voir mauvaise compagnie, il citait une chanson célèbre où la danseuse de l'Opéra est mise au même rang que la sœur de charité , et une foule de récits et de drames applaudis , où la courtisane est glorifiée aux dépens des honnêtes femmes. Quand on lui signalait le danger de ses liaisons avec les jeunes Bohèmes, il ouvrait un livre, signé d'un nom illustre, où le bourgeois, le magistrat, le gentilhomme, le prêtre, le gendarme, étaient vigoureusement immolés à l'artiste en plein vent, au vagabond et au saltimbanque. Si l'on topnait contre les crimes retentissants qui multipliaient , vers cette époque, les pages sinistres des annales judiciaires, il soutenait et prouvait, pièces

LB TBHPLE ]>'ÉPHÈSB. 99

ea mais, qiid les r^ris de justice, les galériens, vôire les condamnés à mort, ne jouaient pas un trop mauvais rôle dans la littérature moderne, et qu'après tout les prestiges d'un beau procès criminel, avec accompagnement de publicité, de réclames et de fanfares, valaient mieux qu'une vie obscure et monotone. Si l'on essayait de lui parler religion ou morale, il haussait superbement les épaules, demandait à son père s'il se préparait à parler à la Chambre en faveur des Jésuites, et le renvoyait aux eolonnes de Vlnitiateur, où les agresseurs, en vers et en prose, do clergé, de la religion, de ses dogmes et de sa morale, étaient quotidiennement recommandés à l'admiration publique. I Hais, vis-à-vis de sa belle-mère, Amédée redevenait sérieux ; il la suivait du regard» interrogeait son visage et épiait ses démarches avec une persistance qui lui était évidemment inspirée par une mauvaise influence et un sentiment mauvais. Avait* il deviné la répulsion d'Ërnestine pour monsieur Servais? La soupçonnait-il d'aimer Julien, d'être dans une de ces crises qui inenacent l'honneur et le repos d'une femme? Ernestine l'ignorait; mais, quand elle rencontrait les petits yeux gris d' Amédée âiés sur elle et exprimant une arrière-pensée méchante, elle sentait un vague frisson se glisser dans ses veines.

Surmontant ses propres inquiétudes, relevant le courage d'Àuselme qui se désespérait de son calme, Lucile, pendant ces journées critiques, déploya des ressources d'esprit et de cœur V^ nul n'aurait attendues de cette nature plus douce qu'active, plus tendre qu'énergique. Elle déjoua souvent les Investigations d' Amédée, réussit à rasséréner le front rembruni de inoasiear Servais, paralysa les assiduités de Julien, et suppléa Ernestine dans tous les détails préliminaires de la soirée du 16 avril. Elle s'acquitta si bien de cette partie de sa tâche, que ioa oncle, distrait d'ailleurs par les affaires et la politique, ne pot cpi'approuver et applaudir, et félicita sa femme à qui il 4tribuait ces recherches de luxe et d'élégance.

On avait, dans les premiers jours d'avril, quitté l'hôtel meules poitt s'installer dans un bel appartement de la rue Saint- Florentin. Le choix des meubles et des tentures, les soins QUtoriels du déménagement donnèrent qudques journées de T^t à «es esprits troublés. Ernestine, par une réaction fami*

100 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

Hère aux âmes fortement trempées, finit par sortir de son abattement, à mesure qu'approcha le moment où elle devait se retrouver en présence de Nathalie Duvivier. Lucile, attentive au moindre symptôme, profita de cette lueur pour encourager son amie, la relever à ses propres yeux, et lui demander si elle n'avait pas envie de disputer la victoire à cette redoutable Nathalie. Une femme a beau être en proie à tous les tourments intérieurs, elle est toujours femme, et Ernestine, bien que la coquetterie lui fût odieuse, avait un sentiment trop vif de sa beauté pour ne pas éprouver une sorte d'amer plaisir à l'idée de lutter contre sa rivale. A. la veille de cette fête dont l'approche l'effrayait et l'exaltait tout ensemble, elle puisa dans le désordre à même: de son cœur une énergie fébrile et nerveuse qui la ren- ' dait encore plus belle. Monsieur Servais lui-même, quoique d'une nature très-peu artiste, fut frappé de l'éclat de ses regards, de l'ardente pâleur de son front, des tons vigoureux de sa riche chevelure qui n'attendait plus qu'une couronne de diamants pour la faire reine : il se dit avec orgueil que jamais homme politique, appelé à de hautes destinées, n'eut une compagne plus digne de régner sur son salon et d'achever les conquêtes de son éloquence.

La soirée arriva : Ernestine avait voulu que Lucile fut habillée comme elle, sauf les bijoux que la jeune fille ne portait pas, et que sa jeune tante n'avait mis du reste qu'avec une exquise sobriété, malgré les instances de monsieur Servais, dont le goût* millionnaire confondait l'élégance avec la richesse. Leur toilette, fraîche comme une matinée de printemps, combinée de manière à faire valoir, malgré ses similitudes, les différences de leur beauté, réunit tous les suffrages, et la fête commençait à peine, qu'Ernestine était déjà sûre de son triomphe. Monsieur Servais paraissait enchanté; Julien lui-même était ébloui, et on surprenait dans ses regards une expression de respect et de déférence que madame Servais n'y avait pas lue depuis longtemps. Il y a^ait là des hommes de toutes les , nuances, députés, publicistes, artistes, diplomates, banquiers, spéculateurs, et même quelques rares représentants du faubourg Saint-Germain. Tous admirèrent à l'envi la beauté d'Ernestine, qu'ils avaient peu vue jusqu'alors; tous rendirent hom-

mage à la noblesse de sâ physionomie et de ses manières, à la distinction innée de son attitude et de son langage : tous félicitèrent monsieur Servais, dont la vanité se gonflait à ér,later, à chacun de ces compliments enthousiastes. La grâce pudique de Lacile complétait cette impression délicieuse, à laquelle cédaient les plus insensibles. Il y avait quelque chose de touchant et de charmant dans le soin que prenait l'aimable jeune fille pour s'efifacer derrière Ernestine, dans cette tendresse attentive qui semblait veiller sur le succès de madame Servais, et n'en pas vouloir d'autre pour elle-même. Ce frais et gracieux tableau éYeillait les meilleures émotions de Tâme ; les femmes, toutes au charme de ces premiers instants, ne songeaient pas même à être jalouses , et leur surprise était un éloge de plus. Ernesline, voyant son mari ravi, Julien respectueux, son ange gardien à ses côtés, Amédée occupé à faire danser les demoiselles, respirait plus librement; elle se sentait plus forte contre les périls, mieux armée contre les orages de son cœur, et son rapide triomphe, qu'elle lisait dans tous les yeux, se reflétait sur ses traits avec une splendeur incomparable, lorsqu'on annonça Nathalie Duvivier.

Fidèle à ses habitudes, Nathalie était mise avec une simplicité de pensionnaire : cette simplicité ne la faisait paraître que plus séduisante, et ajoutait à l'effet du contraste de cet air de douceur et de candeur qu'elle savait se donner à volonté, avec son isolement, sa liberté absolue, la hardiesse de ses idées et la célébrité naissante de son talent littéraire. Lorsqu'elle s'avança pour saluer Ernestine, les deux femmes se mesurèrent du regard : la prudence tf était pas au nombre des vertus favorites de madame Servais : au lieu de l'hypocrisie mondaine qne la civilisation enseigne à ses disciples, elle reçut Nathalie avec cette froideur glaciale et cette fierté hautaine que sa nvale ne connaissait que trop, mais d'autant plus cruelle cette fois que tous les yeux étaient braqués sur elles. L'attitude d'Emestine signifiait évidemment : Je vous ai invitée par force, mais je vous méprise et je vous hais. — Un moment, Nathalie se redressa sous cette insulte muette comme une vipère blessée; niais elle se contint avec une incroyable puissance, imposa un ^urire à son visage contracté, et gagna silencieusement sa

]^ace après %*èVte légèrement inclinée. Un instant plus tard, obéissant à un signe, Julien accourait auprès d'elle. Le bal était alors dans tout son éclat. Le mouvement général et le bruit de la fête permettaient les conversations particulières.

« Julien, lui dit-^lle à voix basse, voici le moment de me prouver que vous prenez au sérieux notre alliance défensive et offensive. Vous allez, pendant deux heures, faire tout ce qu'il feut pour qu'on vous croie amoureux fou de votre humble servante, Nathalie Buvivier, dite Francine Albemare.

— Ah I ce n'est que trop facile l » répondit l'ardent jeune homme.

Un moment après, Amédée vint la saluer :

« Mon pauvre enfant, lui dit-elle en affectant un air maternel, vous êtes insensé et vos lettres sont folles. Pourtant j'ai pitié de vous, et je veux vous traiter en sœur aînée. Venez me voir après-demain ; je serai seule, nous causerons, et je vous prêcherai de mon mieux. Seulement, ce soir, faites quelque chose pour moi : observez votre belle-mère, votre charmante, triom« phante et adorée belle-mère ! Tâchez de deviner si l'honneur de voire père et de votre nonpi n'a pas quelque péril à craindre de ce côté-là, et revenez, à la fin du bal, me commimiquer vos impressions... Allez! »

Sauf quelques légères nuances, les femmes de bonne eompagnie sont tellement forcées de se ressembler aux yeux du monde, que, lorsqu'une exception se détache sur ce fond un peu uniforme, elle est sûre d'éveiller la curiosité et l'attention. C'est ce qui arriva à Nathalie Duvivier. On vantait déjà son talent; elle venait de débuter avec éclat dans la littérature à la mode, et cette jeune et belle personne, pauvre et libre, respectée par la calomnie, saluée par les hommes du métier comme une des plus charmantes espérances de la poésie et du roman, exerça bientôt une attraction singulière sur ces graves personnages saturés du positif de la vie, soumis au joug de la politique et des affaires, et heureux de les oublier en reposant leurs yeux sur cette poétique créature, qui avait presque pour tous le plus grand des mérites : celui de ne pas ressembler à leurs femmes. On l'entoura, et ces empressem^ts furent sa première revanehe. Mais bi^tôt aussi, il devint évident que /«lien affi-

LE TIMPLB ]>'ÉPH£SB. 103

ehait ime ar4^te passion pour elle; et sans se compromettre, elle sccuemait cet hommage avec un affectueux sourire, une modeste rougeur, qui laissait croire qu'elle n'y était pas insensible. Julien avait vingt-cinq ans : animé par la fête, par l'idée, eoiyrante pour son orgueil, d'occuper de lui les deux plus belles fenunes du bal, doué d'ailleurs d'une figure expressive et belle, et mis avec une élégance un peu théâtrale, il pouvait ne pas plaire, mais il était] difficile de ne pas le remarquer. Son nom circulait dans les groupes; ses débuts dans la presse avaient fait dtt bruit, y^solant, pour qui il avait été le Sésame^ ouiore-toi de la caisse de monsieur Servais, parlait de lui avec enthousiasme; il passait pour être le favori du riche député, et les médisants assuraient même qu'il lui faisait ses discours. On s'intéressa à son amour pour Nathalie, et les propos qui unissaient leurs deux noois arrivèrent à l'oreille d'Emestine. Elle combattit quelque temps l'émotion douloureuse qu'elle ressentait; mais l'épreuve était trop forte pour cette âme dont la blessure 3ai|aait encore. Malheureusement Lucûle, obligée d'acquitter ses nombreux engagements avec ses danseurs, n'était plus là pour la protéger contre elle-même. Ernestine suivait des yeux ce couple que lui désignait la rumeur générale. Elle voyait un p»fide sourire errer sur les lèvres de cette rivale détestée, dont le triomphe lui semblait insulter à son trouble et à sa détresse. O trouble, un mMnent contenu, ne tarda pas à se révéler dans ^e l'attitude d'Emestine , trop franche et trop passionnée pour pouvoir longtemps se contraindre. La malheureuse femme, à sea insu peut-être, jetait sur Julien des regards pleins d'an goisse, et elle ne s'apercevait pas que, derrière la haie sounaotedes quadrilles, Amédée, I'cbU constamment fixé sur elle, ne perdait pas un seul de ses mouvements. Cette scène muette, 9ifi le bal voilait à demi de ses magnificences et de ses pressa* dura deux heures pendant lesquelles ErnesUne épuisa toutes les tortures. Enfin, Nathalie, qui possédait au plus haut degré l'art féminin de voir sans regarder et de deviner sans voir, reconnut qu'elle avait poussé les choses assez loin, et ^^ pouvait confier au hasard le soin d'achever son ouv^. £Ue dit tout bas k Julien avec un éloquent sourire : « Maintenant je vous rends votre liberté ; allez où votre ewnv

VOUS appelle 1 » — Et elle se relira dans un boudoir où le bruit de la danse arrivait à peine, et où elle fut suivie par quelques artistes célèbres et quelques hommes politiques. Julien s'approcha alors d'Ernestine, et lui demanda une contredanse. Madame Servais refusa d'abord; puis, s'imaginant que tous les yeux interrogeaient ses secrets, et craignant que son refus ne devînt le texte de quelque commentaire, elle accepta. Julien était debout devant elle, et gardait le silence. Sa présence, redoutée ou espérée, désirée ou maudite, portait au comble, chez Ernestine, ce sentiment bizarre où l'amour se compliquait de remords, d'effroi et de colère. Lorsque le jeune homme s'inclina pour prendre sa main :

« Vous l'aimez donc bien, cette femme? lui dit-elle avec un frémissement terrible.

— Moi, madame! répondit Julien du même ton : non ! je ne l'aime pas; mais elle me console des dédains d'une autre, et, encore un peu de temps, j'espère être résigné. »

Le mouvement du quadrille les sépara pour quelques secondes. Lorsqu'ils se retrouvèrent côte à côte, Ernestine, que ces heures de lutte et de souffrance jetaient dans une exaltation fatale, dit rapidement à son danseur :

«Mes dédains, malheureux! osez-vous bien parler de mes dédains?...

— Eh bien 1 alors, reprit-il avec une ironie contenue, votre amour pour monsieur Servais, votre respect pour ces conventions mondaines qui nous séparent à jamais... y>

C'était présenter à Ernestine les deux images les plus propres

lui faire perdre le peu de raison qui- lui restait.

« Taisez-vous ! taisez-vous ! murmura-t-elle ; ou je fais un éclat, à Finstant, ici même, dans mon salon. »

Cette menace d'une tête en feu et en délire effraya d'autant plus Julien, qu'il savait Ernestine capable de l'exécuter. Il se hâta de l'interrompre, et lui dit d'une voix douce et suppliante :

« Non, pas d'éclat, mais consentez à me recevoir, à m'entendre. Je vous vois tous les jours, mais comment? dans des conditions qui me rendent votre vue plus cruelle que consolante... Oh! c'est le plus horrible des supplices... Madame...

LE TEMPLE D'ÉPHËSE. 105

Eraestîne! au nom de nos chers souvenirs, rendez-moi une de ces heures d'autrefois... Cessez de me fuir... n'ayez plus peur! Vos paroles me feront du bien, et cette douce causerie nous calmera tous les deux 1 Demain, monsieur Servais ira à la Chambre à l'heure habituelle ; il emmènera Anselme; c'est le jour où Lucile va à son atelier de peinture, et Amédée court toute la journée. A deux heures, je viendrai frapjlfer à votre porte. Ma visite ne peut faire jaser vos domestiques : ils sont habitués à me voir sans cesse dans la maLson. Nous pourrons avoir quelques moments à nous... à nous seuls !... Ernestine, par pitié pour mes souffrances et les vôtres, jces moments, donnez-les-moi 1...

—C'est impossible, » répondit la jeune femme avec épouvante.

Julien n'ajouta pas un mot, mais il lui montra du regard la porte du petit salon où Nathalie Duvivier s'était réfugiée. Madame Servais le comprit. Le langage tendre et passionné de Julien venait de réveiller dans son cœur ces images du premier amour, dont rien n'égale le charme magique. La présence de Nathalie chez elle lui ôtait le calme nécessaire pour réfléchir et prévoir. Par un reste de confiance, par une de ces illusions naturelles aux âmes loyales et généreuses, Ernestine s'imagina qa'elle pourrait arrêter Julien dans la voie mauvaise, l'arracher au funeste ascendant de Nathalie, faire cesser cette dangereuse influence qu'elle sentait peser sur elle et sur les siens depuis son arrivée à Paris.

La contredanse était finie ; Julien reconduisit Ernestine à sa place : lorsqu'ils se séparèrent, un dernier regard, un monosyllabe, expirant comme un souffle sur des lèvres tremblantes, lui apprirent que sa demande lui était accordée.

Madame Servais était trop pure et trop imprudente pour descendre, en ces instants de crise, aux précautions vulgaires, et Mien n'était pas, hélas ! homme à les lui rappeler. Ni l'un ni l'autre ne remarquèrent qu' Amédée avait profité de sa taille lûinceet de la foule compacte, pressée autour du quadrille, pour se glisser près d'eux. Tous ceux qui sont allés au bal et qui ont préféré le rôle d'observateur à des récréations plus actives, ont pu s'y assurer d'un détail : c'est que par une erreur d'acoustique, très-favorable aux amateurs de médisance, les danseurs, ^Oût la voix est couverte par l'orchestre et qui s'absorbent un

106 LC TEMPLE D'tPHÈSB.

peu trop dans leurs conversations intimes, (soient être sevàê k entendre ce qu'ils se disent, tandis que, derrière eux ou à l^urs cÂtés, des oreilles fines en font leur profit. Amédée, excité dans son espionnage par sa haine contre sa belle-mère et par le désir de plaire à Nathalie, complétant par l'expression trop signifia cative des deux yisages les mots qui lui échappaient, entendit tout ou presque tout. •

Aussitôt il courut dans le boudoir où Nathalie l'attendait : elle l'emmena, avec une familiarité cavalière, vers l'embrasure de la fenêtre, et là, trop dominé par sa propre passion pour ealcuier aucune conséquence, il lui fit le récit exact de tout ce qu'il ve^ nait de découvrir. Une joie infernale brilla dans le regard de Nathalie. ^

« Et que comptez-vous faire? lui demanda*t-^lle en souriant.

— Me venger! venger l'honneur de mon père ! répondit Amédée, qui ne pouvait manquer une si belle occasion de débita cette phrase de mélodrame.

— Mais comment ? »

Le jeune sot hésitait : Nathalie lui lança un regard capable de bouleverser une meilleure cervelle que la sienne, et ajoata à voix basse, en simulant une émotion profonde :

« Vous viendrez me le dire après-demain. »

Le bal touchait à sa fin ; chacun, en se retirant, féiiditatt monsieur Servais sur l'éclat de sa fête, sur la beauté de sa femme, sur la grâce de sa nièce. Toutes les satisfactions de la vanité se lisaient sur sa figure épanouie 1

« Mon cher, recevez tous mes compliments, lui dit Nathalie en lui serrant la main : madame Servais est ravissante, votre appartement superbe, votre fête délicieuse, et vous êtes le plus heuceux des hommes. »

Après le bal, quand Ernestine eut embrassé Lucile et dit adieu à son mari, elle s'enferma dans sa chambre et se laissa tomber dans son fauteuil, près de la petite table où elle avait l'habitude d'écrire. Les premières lueurs du matin commençaient à se glisser à travers ses fenêtres closes, et se mêlaient aux clartés pâlissantes du flambeau qui brûlait à ses côtés.

Le sentiment qui la dominait, à la suite de cette crise étr^Age, c'éuit la stupeur : comment éUit-eUe arrivée jusque-là? Aimait*

LE TIMFlt B'tPBÈSB. 107

eUd réeilemêBt Inlien? Et si elle* ne raimait pas, pourquei le craindre? Si Jalisn était amoureuK de cette NaUi^ie, s'il youlait réponser, pourquoi vouloir lutter contre cet amour? Son Kpos, ton bonheur étaientà jamais perdus : mais son honneur? Cette Tie nourelle, ces six mois de Paris, ces séductions, ces angoisses, ces lectures, rayaient-elles changée à ee point qu'il ne lai fût pins possible de s'arrêter sur cette pente fatale? Perdue dans un abime d'incertitudes et de souvenirs, Ernestine finissait par s'abandonner à ce fatalisme inerte qui s'empare des femmes à cette heure terrible où, cessant d'être sûres d'elles^ mêmes, elles se fatiguent du combat inégal de leur conscience et de leur coeur. Une seule force, une seule idée pouvait la <MTer; la force et l'idée religieuse: mais elle subissait ce malïiew ^létère pour la vertu d'une femme, de voir un mari qu'elle n'aime pas ne pas croire à cette reli^on qui lui défend de le trahir.

Faut-il s'étonner du travail dissolvant et foneste qui s'était ^«MnpU dans cette âme, et qui, à ce moment suprême, la townentait en l'égarant? En proie à cette rêverie que sa vo- ;l(mté dirigeait à peine, Ernestine laissa machinalement tomber *i main brûlante sur les papiers épars sur la table ; elle prit une plome, et, sans avoir conscience du bizarre instinct qui la pous- ^t à épancher au dehors le trop-plein de ses douleurs, elle ^^t <pidques paf es confuses qui se sont retrouvées plus tard : «» voiel on fragment qui pourra donner une idée de l'état de ^ pauvre cœur.

* •... 17 avril. J'ai vingt-deux ans depuis trois jours, et'pour- **Dt je suis bien vieille... Toutes les joies, toutes les douceurs ^ 'ûa vie sont dans mon rapide passé : mon avenir est sombre f^^^e; âlle, j« suis orpheline ; amante, j'ai été trahie^ épouse, l^itepuis aimer mon mari, je n'en suis pas aimée... et je ne ^tjamaismèret...

;•• » n est six heures du matin ; il fait grand jour : c'est le P'^naps. Le printemps! avec quel bonheur je Taccueillais, ^^ nous allions, avec Lucile, épier, sur nos chères collines, ■•Pï^miereri de l'alouette, la première fleur de l'églantier! ^^ tout chantait aussi, tout fleurissait dans nos cœurs I... ^OTiraiiHi Paris, sa brume, son ciel gris, son atmosphère

.gle

108 LE TEHPLE B'ÉPHÈSE.

étouffante ; et plus un rayon pour m'éclaîrer 1 plus une étoile pour me conduire I plus une voix pour me consoler I

...» La campagne me parlait en amie ; la société me tue : je n*y trouve que de dangereux exemples et de perfides conseils. A part Lucile qui est une sainte, cette lîiaison-ci agit comme si elle ne croyait pas en Dieu... Il y a donc une justice autre qu« la justice du ciel ? Il y a donc une morale autre que la morale divine? Moi qui déteste le mensonge plus que la douleur, plus que le mal, plus que la mort, je le rencontre ici partout!... Mon mari me chassera demain, s'il me croit coupable ; et pourtant le monde où il vit, les hommes qui le flattent, les opinions qu'il défend, tout conduit à l'oubli de ces devoirs qui ne lui semblent importants que lorsqu'ils le touchent I Cette société qui me flétrirait si elle me soupçonnait d'une faiblesse ou d'une faute, c'est elle qui dévore ces livres, qui couronne et pensionne ces auteurs, qui applaudit ces pièces de théâtre, hommages vivants, hymnes éclatants en l'honneur du désordre et du vice î Chacun de ces maris, de ces pères, de ces frères, pris isolément, tressaillerait de colère et de ,honte si sa femme, sa fille ou sa sœur se conduisait d'après les maximes que ces œuvres glori» fient ; et, collectivement, ils crieraient au fanatisme, à l'intolérance, aux ténèbres, aux démolisseurs de statues, aux incendiaires de temples, si un roi ou un ministre, un prêtre ou un simple écrivain voulait lutter contre ces gloires funestes, contre ces productions monstrueuses qui portent dans les imaginations souffrantes la fièvre et le poison. Contradiction ! convention ! menslonge 1

... » Recevrai-je Julien? Oui ; je veux en finir avec cette situation indigne de ma franchise et de mon courage... J'aime mieux voir jaillir le sang de mes blessures sous une pointe d'épée, que sentir se serrer autour de mon cou les froids anneaux de la vipère 1... Julien viendra... Je lui dirai d'épouser cette Nathalie... Oui, je le lui dirai, et s'il consent, eh bieni je verrai clair dans cet étrange sentiment qu'il m'inspire, et qui parfois, me semble plus près de la haine que de l'amour... Si c'est moi qu'il aime, s'il me le redit, s'il veut me le faire croire, ohl avant que ces paroles soient sorties de ses lèvres, il saura que je suis protégée contre lui, non pas par ma vertu,

LB TBMPLE b'éPHÈSB. 109

mais par mon orgueil... qu'une femme coupable est forcée de mentir... et que, plutôt que de tromper, j*aime mieux partir, m'eDfuir, jeter comme un manteau taché de boue cette richesse exécrée!... Oui, c'est bien cela... Julien est ambitieux, il est pau- Yre... il n'ignore pas qu'une fois séparée de monsieur Servais, je reprends, moi aussi, possession de ma pauvreté I... Pendant que je lui tiendrai ce langage, j'attacherai sur lui ce regard pénétrant qui sonde tous les replis du cœur... Si je vois passer sur son front un nuage, un seul, d'hésitation ou de crainte, oh 1 je ne le haïrai plus, je ne l'aimerai plus, je le mépriserai... Mais s'il accepte? ah 1 malheureuse 1 malheureuse 1 Dieu de ma mère et de Lucilel secourez-moi 1 sauvez-moi ! enseignez une suprême prière à la misérable femme qui ne sait plus vous prier!... »

Pendant qu'Emestine préludait par ces effusions douloureuses aux douleurs et aux périls de la journée, monsieur Servais, après avoir dormi quelques heures, se levait plus dispos et plus satisfait qu'il ne l'avait été depuis longtemps : sa fête de la veille hi avait valu les compliments les plus flatteurs ; sa femme y avait eu un grand succès, et il oubliait presque ses vagues griefs contre elle, en se remémorant l'effet qu'avait produit sa beauté. On lui apporta, comme d'habitude, ses lettres et ses journaux, qui redoublèrent d'abord sa bonne humeur : « Bien 1 très-bien 1 se dit-il en ouvrant le Constitutionnel: voilà qu'on parle déjà de mon bal I... puis il ajouta en se frottant les mains :

— Allons! ça chauffe! Des banquets à Lille, à Bordeaux, à Anton, à Màcon, à Angoulême ! Des banquets partout, et le pays en mouvement à chacune de ces fêtes populaires ! Il faudra bien que j'aille aussi moi-même dire mon mot là-dessus devant mes électeurs attablés!... Patriote de la Loire,.. Que dit-il? Bon ; ^ éloge enthousiaste de mon dernier discours ! — « Monsieur Servais, notre éloquent député, marche glorieusement sur les traces des Manuel, des Garnier-Pagès, etc. » Signé F. —Ce doit être de ce brave Féraud, le père de Julien... Ah ! voilà une lettre de lui : il m'assure qu'on me prépare une ovation à mon irrivée à X... Il me recommande son fils. Recommandation superflue, car chaque jour je m'attache davantage à Julien... Et cette lettre-ci, de qui est-elle? de mon régisseur, ce vieux grognard de Bergerin... Ici le front de monsieur Servais se rem-

110 LS tEHPLfi D'ÉPHÈSÈ.

brunit un peu. — Toujours des doléances 1 Toujours, des remontrances ! Comme si je n'étais pas assez sage pour me conduire! Eh bieni quoi? j'entame mon capital ; ma caisse est vide ; j'y ai pris deux cent quatre-vingt trois mille francs, depuis que je suis â Paris... La récolte est mauvaise... les fermiers ne payent pas... les ouvriers murmurent et veulent une augmentation de salaire... Ma fabrique souffre de mon absence... Vieilles chansons que tout cela 1 Le père Bergerin cesserait son ramage s'il savait que l'argent que je dépense ici est placé à gros intérêts... Mais faites donc comprendre de pareilles choses à ces intelligences bornées I »

En froissant la grosse missive du père Bergerin contre les autres papiers, monsieur Servais fit tomber à ses pieds une lettre qu'il n'avait pas encore remarquée. Il la ramassa ; elle ne portait pas de timbre, et l'enveloppe paraissait avoir été cachetée â la hâte. Quelque supplique ! murmura-t-il ; quelque pauvre diable qui me demande un bureau de tabac ou une pièce de vingt francs ! Mais à peine en eut-il lu deux lignes, qu'une émotion terrible bouleversa son visage ; un cri étouffé monta de sa poitrine à ses lèvres.

11 sonna violemment.

<i Qui a apporté cette lettre? » demanda-t-ll aux domestiques.

Nul ne put le lui dire : chaque matin, avant son réveil, les journaux et le courrier étalent déposés sur un plateau, dans l'antichambre : la lettre s'était trouvée là avec le reste.

Monsieur Servals renvoya tout son monde, et relut plus posément ; voici ce que lui écrivait son correspondant anonyme:

« On vous trahit, on vous trompe, et, pendant que vous poursuivez l'accomplissement de vos pensées politiques, vous ne vous apercevez pas de ce qui se passe dans votre maison. Il y a une intrigue entre Julien et votre femme. Hier soir, à votre bal, tous les yeux, excepté les vôtres, ont remarqué leur intelligence. Madame Servals a donné, pour aujourd'hui même, un rendez-vous à Julien ; si vous voulez vous en assurer, rentrez chez vous de deux à trois heures, au moment où on vous croira à la Chambre.

» Ne regardez pas ceci comme une vulgaire lettre anonyme :

it rtkPti h'iPkkèiR. lll

fcflàî pî vdus ëcKt se fera bdhnaîtte plue tard; îl lient autant que votià-mêihë àThoûiieur de votre nom. »

Mblisîéur Seri^aiâ lut trdîs fois cette lettre, cherchant â «Jui rattribùëj; Ihâtiiictivement, il songea à Amédée : mais l'écrititfe, êVidèliitiient contrefaite, n'autorisait aucune conjecture. Le lèntinterii qu'il éprouvait était horrible ; c'était à la fois une SurpHâë ijrofôilde, une douleur poignante, un immense froissement d'àmour-prdpre, et ce cri de l'honneur blessé qui déchire ie coetir éii éclatant. Variltètit à l'excès, absorbé depuis longtèfajis iJaif des intérêts vulgaires, monsieur Servais n'en était pas fcbtoé ûh honnête hoittme, danâ ce senè tobndain qui implique totttes leâ inconséquences, mais interdit toutes les bassesèes. Il n'avait pas cette philosophie narquoise du roué Parisien, qui se fconsolè vite de ce genre de mésaventure, et calcule, en f Songeant, ce qu'elle pourra Idi rapportei». !èsu d'une de tei vieilles races hotirgeblses où leà traditions honorables font partie de l'héritage, enfeiii d'une de ces provinces ârtîérées où les désordres doiùestiqiies édiit très-rares, îl ressentait l'outrage dans toute sa vivacité, sans grande élévation de sentiments et d'idées, mais avec celte énergie agreste et brutale (Jui ne recule devant rien pour punir etseVèhgèr. Être trompé par Cette Ernestine dont l'indifféwnce lui avait seinblé Une vertu, par cette orpheline sans pain et sans asile, qu'il avait recueillie chez lui, enrichie, épousa, parée ! Être trahi par ce Julien qu'il voulait associer à son iTenir, â sa fortune! Était-ce vrai? était-ce possible? Il n'ignorait pas le cas que l'on doit faire d'une lettre anonyme : mais celle-là, dans sa précision cruelle, offrait tous les caractères de la vérité : elle réveillait d'ailleurs les anxiétés vagues qu'il avait ressenties depuis quelque temps; elle s'accordait avec quelques sourires railleurs de Nathalie, quelques allusions voilées d'Amédée, qui l'avaient parfois inquiété et troublé... Non, le doute n'était pas permis, la lettre ne mentait pas, et ce qu'elle révélait, il était seul peut-être à l'ignorer 1 A cette idée, une effirayante colère s'emparait de lui, et peu s'en fallut que, dans ce premier paroxysme, il ne courût chez sa femme pour lui arracher un aveu et la broyer sous ses pieds. Sa vanité le retint; même en se disant que c'était sûr, il doutait encore, et il son-

geait, en outre, qu'en attendant quelques heures, il aurait des preuves. Incapable de domine/ son angoisse, craignant de la laisser voir à ceux qui viendraient chez lui dans la matinée, il sortit à la hâte, en faisant dire à|sa femme qu'il ne rentrerait pas pour le déjeuner. Il erra dans les Champs-Elysées. Avril commençait à revêtir de sa pâle et fraîche verdure les massifs d'arbres et les jardins des hôtels. Des enfants roses et jaseurs arrivaient avec leurs bonnes et animaient les contre-allées. La vue de ces beaux enfants redoubla la colère de monsieur Servais contre Ernestine, qui n'avait apporté sous son toit aucune des joies de l'époux et du père, qui y apportait peutêtre le malheur et l'opprobre. A midi, il s'achemina lentement vers le bureau du journal, où Julien passait d'ordinaire avant la séance de la Chambre. Il le demanda; on lui répondit qu'il venait de sortir. Il se traîna jusqu'à la Chambre, où sa pâleur le fit plaisanter par deux ou trois de ses collègues sur l'inconvénient de donner des bals et de veiller jusqu'au matin, quand on est un homme politique. Il chercha Julien dans la salle des Pas- Perdus, dans la salle des Conférences ; il regarda, à plusieurs reprises, dans la tribune des journalistes : Julien n'y était pas. Les minutes s'écoulaient ; à la fin, ne pouvant plus maîtriser sa fiévreuse impatience, monsieur Servais sortit. Au moment où il passait sur la place, l'horloge du Palais-Bourbon sonna deux heures.

« C'est le moment, dit-il avec un frémissement sinistre. Et traversant le pont d'un pas rapide, il se dirigea vers la rue Saint-Florentin. »

LS TEMPLB b'ÉPHÈSE. . 113

Ce jour-là, Luciîe devait partir vers midi, pour l'atelier de mademoiselle R. B., qu'elle fréquentait depuis quelque temps : elle avait déjeuné seule avec Ernestine. Pour quiconque eût été au courant de leurs secrètes pensées, il y avait quelque chose d'émouvant dans ce tête-à-tête, où les voix tremblaient en essayant de parler de sujets indifférents, où les larmes mal contenues brillaient au bord des paupières, où chacune des deux amies eût voulu à la fois deviner ce qui s'agitait dans le cœur de l'autre et lui cacher ses propres angoisses.

« Ernestine, es-tu souffrante? dit Lucile avec une expression d'inquiète tendresse.

— Non., pourquoi souffrirais-je? balbutia Ernestine en tressaillant.

— Parce que tu ne manges pas.

— Mais toi aussi, à ce compte, tu serais malade! répliqua madame Servais; et elle lui montrait avec un navrant sourire le déjeuner intact sur la table. »

Il y eut un silence. Deux ou trois fois leurs regards se rencontrèrent, puis se baissèrent sur leurs assiettes vides.

« Tu vas sortir, n'est-ce pas? C'est ton jour d'atelier? reprit à la^fin Ernestine avec une sorte d'hésitation.

— Oui... c'est-à-dire... si tu voulais, je renoncerais à y aller aujourd'hui... Je resterais avec toi...

— Et pourquoi le voudrais-je? répliqua Ernestine presque violemment.

— Mon Dieu ! parce que nous sommes fatiguées toutes deux, et qu'après cette nuit de danse, d'étourdissement et de bruit, il serait doux de passer ensemble quelques paisibles heures...

114 LB TPVFf? P'I^PP??»*

— Tu as raison, ma bonne Lucile, mais ne change rien à tes habitudes. C'est aujourd'hui que tu portes ton esquisse à mademoiselle B... Elle t'attend; sois exacte; moi, je prendrai un livre, et je tâcherai de dormir un peu...

Lucile se leva ; elle fit ses préparatifs avec lenteur, comme si elle eût voulu donner à Ernestjne le temps de se raviser et de la retenir. Parfois elle la regardait à ïa dérobée, et s*effrayait de l'expression de ses yeux fixés sur la pendule.

Lorsqu'elle eut rassemblé son léger bagage d'artiste, elle fît mine de sortir ; mais aussitôt, cédant à une inspiration soudaine', ellp revint vprs Ernestine, lui sauta au cou, et murmura à son oreille en donnant un libr& CQurs à ses la^i^es qui glissaient sur ly oue de soii amie :

«: Chère sœur bien-aimée! A-utrefqis tu me disais ^out; ai;jpurd'hui n'as-tu rien à me dire ? »

Un instant, Ernestine paru^ entraînée par ce nftovjvepaent si tendre et si vrai. ^ son ^our, elle pressa L]ici|e sur soi; cour avec une incroyable énergie, et quelques syllabes inc^rticu)ées vinrent mourir sur ses lèvres. Ce ne fut qu'un écjair : se dégageant de cette étreinte, elle repoussa Lucile, et lui à\\^ non saps un mélange de brusquerie et de désespoir :

« ^^aiss^-moi 1 laisse-moi 1 va-t'en I

— Je m'en vais, reprit Lucile d'un air de douloureu3^ reproche : je m'en vais ; calme-toi et repose-toi. »

Une minute après, elle était sortie du saloi^. gr^est^ie prêta l'oreille, entei^dit les portes s'ouvrir et se refermej.

<ic Si j'avais dit un mot, elle ^re^tait, pensa-trelle. J'ai chassé mon ange gardien ! »

Un peu avant deux heures, Julien entra.

Les hommes qui se dépravent ont une phase tr2^|;s^toirp pendant laquelle ils se croient plus corron^pus qu'ils nG Jq sopt encore. Julien en était là. Parce que l'ambition, l'o^rgueil et le désordre étouffaient en lui tout ce que sou pren^^çr ^our pour Ernestine avait eu de loyal et de pur, \\ s^ figi|r^it que cet amour était mort tout entier, qu'il serait maître des tà^tement^ de son cœur en se retrouvant seul ^vec madame ^v;^s. Pendant toute 1^ platinée, il s'était froidement posé cette qftç^tion ; Que valait-il mieux pdur son çiyenir §t s^ renommé^? Renoncef

LB TBMPIB D'ÉPHÈSB. * 115

à Ernestine, rester en bons termes avec le député, profiter de son engouement, et se frayer sur se^ traces la route des honneurs et du pouvoir? Ou bien amener un écljj;, perdre Ernestine et se faire de cette perte une auréole, forcer l'attention du monde en lui jetant, flétri et déchiré, le nom de cette femme dont la beauté ne tarderait pas à devenir célèbre? Ce dernier parti souriait davantage à Julien : il répondait mieux à ses instincts destructeurs, à ce goût de célébrité par le mal, qui le dominait de plus en plus. Son éducation, ses habitudes, le milieu où il avait vécu depuis sa sortie du collège, lui donnaient, sur la société et ses lois, sur les femmes, sur leurs devoirs, sur les vraies conditions de grandeur et de gloire, autant d'idées fausses qu'il essayait lui-même d'en propager ; il ressemblait à ces alchimistes du moyen âge, qui, en jouaut avec les poisons, finissaient par les aspirer. Il s'était créé ses types favoris, son idéal de supériorité mondaine, parmi les héros des romans qu'il avait lus, ces fascinateurs râpés, chevelus et barbus, dont les grandes dames subissent le magique prestige, ces démons, au frdlltpâle, marqué du sceau de la fatalité, qui n'ont qu'à regarder une femme pour qu'elle préfère l'enfer avec eux au paradis dépeuplé par leur absence. Exercer sur Ernestine cette puissance satanique, l'arracher à la vie régulière, faire répéter de bouche en bouche le nom de son séducteur auprès du sien, inaugurer par cet audacieux défi son duel avec le monde des heureux et des riches, n'était-ce pas un excellent début, une épigraphe romanesque en tête de son œuvre politique ?

Hais quand Julien se trouva seul en présence de madame Servais, ces calculs et cette audace faiblirent. Le côté systématique et machiavélique de sa passion, les venimeux conseils de Nathalie commentés par son orgueil, firent place à ces émotions dont le jeune homme le plus perverti ne saurait se défendre en face d'une femme belle, loyale, unie dans ses souvenirs aux heures les plus pures et les plus douces de sa jeunesse. Ernestine était debout ; elle avait retrouvé , devant le danger, son énergie et so^ courage. Elle fit signe à Julien de s'asseoir, et lui dit avec une sorte de cordialité fraternelle :

« Eh 1 bien, mon ami, quand épousez-vous mademoiselle Nathalie Duvivier?»

116 LE TEMPLE b'ÉPHÈSE.

Julien s'attendait à des reproches, à des pleurs , à une scène "violente qui eût amené sur ses lèvres des phrases à effet, des déclarations pathétiques. Il s'irrita d'être maintenu dans une atmosphère tempérée, et répondit sèchement :

« Dans quinze jours peut-être ; cela dépend de vous...

— De moi ?... Mais il me semble que vous n'avez besoin de personne ; mademoiselle Francine Albemare, née Nathalie Duvivier, est tout à fait majeure et entièrement maîtresse de ses actions. Elle n'a ni père, ni mère, ni frère, ni parents connus. C'est une joie de prendre sa femme parmi ces existences si libres, si indépendantes... Point de formalité, point d'ennui, point de gêne... Le temps de mettre une robe blanche, une couronne et un voile... Puis, on mène sa fiancée de sa mansarde à l'église, san^ qu'elle soit même obligée d'interrompre le roman commencé... »

Tout cela fut dit d'un air de persiflage, sous lequel Ernestine s'efforçait de cacher lès déchirements de son cœur : mais cet essai de raillerie lui réussit mal. Julien fixa sur elle un implacable regard, et reprit avec une ardente amertume :

« Est-ce bien vous, cette Ernestime Sorel que j'ai connue si franche et si vraie, si ennemie de la convention et du mensonge, est-ce bien vous qui tenez ce langage?... Ahl vous devriez le laisser aux femmes qui, passant leur vie à mentir, vieillies dans cette fiction mondaine qui légalise le vice sauf à flétrir le scandale, jettent l'injure et la boue à la beauté libre et fière? Dites-moi, quelle est la femme la plus digne, selon vous, de l'amour d'un homme de cœur , — celle qui accepte résolument sa liberté et sa pauvreté, méprise des préjugés bourgeois et de plates bienséances, et vit noblement de son travail à la face des prudes, des dévotes et des sots ; — ou bien celle qui, maîtresse, elle aussi, de sa destinée, aimée d'un jeune homme pauvre , n'a pas même attendu que les cendres de cet amour fussent refroidies, et a donné sa main à un millionnaire de quarante-cinq ans, vaniteux et vulgaire, égoïste et positif, incapable de la comprendre ? Celle-là a l'estime du monde, une villa, un hôtel ; on se presse à ses fêtes, on salue sa beauté, on s'incline devant ses vertus. L'autre, vous l'avez dit, habite une mansarde ; on la calomnie peut-être, et les plus indulgents l'ap*

LB TEMPLE B'ËPHÈSE. ' 117

pellent une artiste... Mais, dites-moi, dites-moi, madame, laquelle des deux honorez-vous le plus ? »

Cette diversion était habile : Julien venait de toucher à la fibre saignante. Ernestine tressaillit comme un blessé dont on brûle la plaie. Ironie, froideur, calme factice, tout disparut, et elle dit à Julien en le foudroyant de son regard :

«Oui, vous avez raison, et vous ne m'en direz jamais làdessus autant que je m'en dis à moi-même... Mais s'il y a au monde un homme qui n'ait pas le droit de me faire ce reproche, c'est celui qui m'a abandonnée, livrée, sacrifiée... Qui donc a trahi le premier les engagements sacrés de nos jeunes tendresses? Est-ce moi? Est-ce vous? Qui m'a préféré Nathalie Dttvivier, dès que cette femme a paru dans notre ville? Qui m'a forcée de croire à l'abandon et à l'oubli ? Qui est resté deux ans sans me rappeler par un mot, par un signe, que mon souvenir n'était pas complètement effacé de son cœur? Qui a laissé ma main tomber dans celle de monsieur Servais, sans rien essayer pour la retenir? Ah 1 je n'ai point d'excuse : j'ai été lâche ; j'aurais dû subir vaillamment l'isolement et la pauvreté, plutôt que d'épouser un homme que je n'aimais pas... Oui, mais vous no pouvez ni ne devez me le dire ; car c'est vous qui m'avez livrée à cet homme... Et maintenant vous avez devant vous l'avenir, l'horizon, la liberté, tandis que moi... que me reste-t-il?.... Vous ne me méprisez pas assez pour croire que les dorures d'un salon ou les magnificences d'une fête remplacent pour moi le bonheur perdu?... Dites, que me reste-t-il?

— Il vous reste mon amour, si vous le voulez 1 s'écria Julien subjugué par cet accent poignant et vrai.

— Malheureux 1 taisez-vous ! taisez-vous ! répondit Ernestine avec un geste d'épouvanle ; vous savez bien que je ne puis pas tromper, que je ne puis pas trahir !... Vous savez bien que IêJ honte me tuerait !

~* Et qui vous parle d« tromper et de mentir ? reprit Julien àTec un entraînement fébrile qui avait son moment de sincérité. Si cette maison vous est odieuse, pourquoi ne pas en sortir? Si ««joMg vous meurtrit et vous froisse, pourquoi ne pas le briser? S il vous semble impossible d'accepter une vie de mensonge vis- ^vis de monsieur Servais et du monde, qui vous empêche de

118 LB TEVPLB P'£PEÈSB.

rompre avec le monde et de fuir monsieur S^ry^§? Fcaipudds* sez ce seuil détesté, yous me trouverez prêt. i§ vous aime ; mon bras est fort ; l'espace est ouvert devant nos pas ; ^ous trouverons des solitudes où les préjugés çt les loi§ i^ç |Kiur7Qii| plus nous atteindre...

— Mais cela, c'est un crime 1 c'est du dé§honneiur eiicorQ I répliqua Ernestine en frémissant. ^

Elle ne put en dire davantage ; un bruit de pas étouf çs et ra* pide^ se fit entendre dans l'antichambre. Ernestine et Julieo n'eurent que le temps d'échanger un regard terrifié. Pcçfigue au même instant, la porte s'ouvrit, et monsieur Sei^vais paient sur le seuil.

La douleur et la colèrp donnaient une expression si effirayante à sa physionomie épaisse et commune, qu'Ernestine et^Julien frissonnèrent. Mais une seconde ne s'était pas écoulée, que les muscles de ce visage se détendirent ; ce regard menaçant sp rasséréna ; ce front livide s'éclaircit et n'exprima plus qu'un reste de surprise et d'anxiété. Monsieur Servais venait d'apercevoir sa nièce Lucile debout devant la porte qui faisait face ^ celle de l'antichambre. Lucile et lui entraient dans le salon en m^me temps; elle était calme et souriante; saut unie légère pâleur, sa blonde e^ charmante figure n'exprimait que des émotions douces.

^ Mon oncle 1 dit-elle en s'avançant vers monsieur S^rvai^, vpus venez à propos pour avoir votre part des remeroi^menta de monsieur Jnlien ; et moi, il faut que je vous demande pardon d'avoir écouté aux portes... Mais, que voulez-vous? nous sommes toutes filles d'Eve dans ces moments-là 1... »

Elle parlait vite, et on eût aisément deviné qu'elle s^ faisait une violence horrible ; mais son oncle était trop ému pour 1^ remarquer. Trèa-soulagé par ces paroles, il dit d'un/» voix encore un peu tremblante, mais avec un sourire (je boa augure :

« Ah 1 c'est donc pour cela, monsieur le sournois, qup vou^ n'ayez paru aujourd'hui ni au journal, ni à la Chambre? Voun vouliez profiter de mon absence, pour venir ici et séduire ces dames?

— Oui, moa oncle, répliqua Lu^lj^ du m^iPQ tpni f^vmr

LE TBMPLE D'ÉPHÈSE. 119

sieur Julien pe s'y est pas trop mal pris: sachant que je n'ai rien à refuser à ma chère Ernestine , c'est à elle qu'il s'est adressé. Qier, pendant le hal, il lui a demandé une audience : je les ai entendus, j'ai compris de quoi il s'agissait ; je me suis cachée, j'ai écouté: ma tante a à\\ oui... et me vpiUl Au moment où vous entriez, monsieur Julien la suppliait de plaider sa cause auprès de moi... et, si vous le voulez aussi, il faudra bien vous obéir 1...

— C'est donc toi qu'il aime ? dit monsieur Servais dont l'in- ((lûétude achevait de se dissiper : il veut t'épouser ?

— Damel mon oncle! ces choses-là, une jeune personne bien élevée doit toujours avqir l'air de les ignorer ; mais il me semble qoe c'est assez clair.

— Bien 1 très-bien, mon enfant ! reprit le député d'un air paternel ; j'y avais déjà songé, et je suis enchanté de voir un projet dont je comptais te parler bientôt se rencontrer avec vos propres sentiments. Julien , il était inutile de m'en faire un mystère : le vif intérêt que je vous porte eût mérité plus de ccflttfiance!... »

Pendant ce dialogue où Lucile avait réussi à fix^r sur elle toute l'attention de son oncle, Ernestine et Julien s'étaient re- ^^ pe^J^ peju du trouble affreux où les avait jetés la brusque arrivée de monsieur Servais. Mais comment peindre ce qui se passait dans leur cœur ? Le péril urgent, dans certsûnes situations coupables, triomphe si complètement de toutes les sincérités et de toutes les audaces , la terreur de Julien et d'Ernestine, en voyant entrer leur maître et leur juge, avait été si profonde, que tous deux eurent un premier moment de joie égoïste lorsqu'ils virent le danger conjuré par le dévouement de Lucile. Pourtant, incapable de se contenir tout à fait, madame Servais se précipita vers la jeunq fille, l'attira sur son cœur avec une sorte de délire, et peut-être allait^elle éclater, lorsque Lucile, passant son bras autour de sa taille, rentraina à l'autre teut du salon, et là l'obligea de se taire à force de caresses et ^baisers. Julien, plus maître de lui, honteux d'avoir eu peur, parvint à se faire une figure de circonstance, supporta braveffieal les regards et les discours de monsieur Servais, et finit laème par lui dire quelques mots dg remerciement. Lucile, par

un héroïque effort qui semblait devoir briser cette tendre et dé- -r licate nature, étouffait les sanglots prêts à jaillir du fond de son cœur ; elle allait successivement d'Ernestine à son oncle et de son oncle à Julien, causant, souriant, ne laissant à aucune de ces âmes agitées le temps de trop réfléchir, ne faisant paraître que le léger trouble permis à la jeune fille qui vient de décider de son sort par un premier aveu. Hélas 1 dans Tivresse de son sacrifice, elle n'en mesurait pas toute l'étendue : elle n'avait pas encore traversé sa plus cruelle épreuve.

Peu d'instants après, Anselme arriva, ramené chez monsieur Servais par le vif sentiment d'inquiétude que lui avaient inspiré les divers épisodes du bal. Il s'était d'ailleurs étonné et alarmé de ne voir son patron et Julien ni à la Chambre ni au journal. Quand il entra, les premières agitations étaient calmées, mais alors ce fut Lucile que sa force factice abandonna tout à coup, et qui chancela, comme si elle allait mourir : Ernestine, à son tour, s'élança vers elle et lui dit en la cachant à monsieur Servais : « Sois tranquille 1 » *

Amédée manquait seul à la réunion de famille. Il rôdait dans les environs, tantôt s'effrayant des conséquences probables de sa lettre anonyme, tantôt s'applaudissant d'avoir averti son père et préparé le châtiment d'Ernestine, tantôt se plongeant dans une rêverie couleur de rose, lorsqu'il songeait à son rendez-vous du lendemain chez Nathalie Duvivier. A cinq heures, pensant que le drame était accompli, il entra, fort ému, trèscurieux, et tâchant de s'endurcir dans ses pensées mauvaises pour affermir ses jambes titubantes. A sa grande surprise, il trouva son père, calme et content, au milieu du groupe que nous venons de dépeindre. En le voyant, monsieur Servais s'écria :

« Arrivez donc, Amédée I j'ai à vous donner une nouvelle! Malgré vos fretlaines et votre étourderie, j'aime à croire qu'il . vous reste ^ssez de cœur pour approuver ce que j'ai fait pour votre cousine. Julien Féraud vient de me demander sa main; je la lui donne, et j'assure à ma nièce cent mille francs pour aider aux débuts du ménage.

Amédée n'était que blême; il devint verdâtre ; ses lèvres s'agitèrent comme pour demander à l'instar de Basile : « Qui

trompe-t-on ici? » Mais Julien fixa sur lui des yeux si menaçants, qu'il en eut peur, et il garda le silence.

Anselme pâlit horriblement, et retint à peine un cri de désespoir. Mais il se tourna vers Ernestine et Lucile, et, grâce à cette divination familière aux âmes vraiment aimantes, sa douleur s'arrêta devant l'expression de leurs visages. Le regard de Lucile signifiait : Ayez pitié d'elle ! Le regard d'Ernestine lui disait : Fiez-vous à moi 1

Le lendemain de cette journée, Nathalie Duvivier, seule dans son petit appartement de la rue de Vaugirard, attendait des nouvelles, et écrivait en attendant. Sa mansarde, comme elle l'appelait, se composait de deux pièces au cinquième étage; l'une dont elle avait fait sa chambre, l'autre son cabinet de travail. L'ensemble en était gai, frais, simple et riant. Par les fenêtres entr'ouvertes, on apercevait les massifs de fleurs, les bassins et les grands marronniers du jardin du Luxembourg ; le soir, dans cette saison printanière, le parfum des lilas arrivait parfois jusqu'à Nathalie fumant sa cigarette et rêvant aux étoiles. Quelques jolies plantes grimpantes enfermées dans des caisses rustiques, couraient le long de légers grillages et se cachaient à demi sous les rideaux de perse rose. La chambre, meublée avec une^austérité de cénobite, ne possédait qu'une étroite couchette en fer, tendue de mousseline blanche, deux étagères en noyer, remplies de volumes, alors à la mode, de l'édition Charpentier, et un miroir si petit que le charmant visage de Nathalie pouvait à peine s'y voir. Dans son cabinet, on • remarquait un peu plus de luxe, mais un luxe tout artistique et fort peu compromettant, qui lui venait de ses collaborateurs et

fe ses camarades. Elle aimait à se parer, aux yeux de ceux qui

122! LB TBMPLB I>'£PHÈSE.

venaient la voir, de cette pauvr^tQ où se eoQ)|>laisait sqq orgueil, et qui allait bien à sa jeunesse et à sa beauté. Elle plaisantait avec grâce sur la hauteur 4e son logis, la tasse de lait qu'elle préparait elle-même, la bâche économique qui grelottait au fond de Fâtre, ou le rayon de soleil qui remplaçait le feu absent. Mais elle avait trop de supériorité d'esprit et de sécheresse de cœur pour être dupe de ces félicités de la mansarde, du pain sec et du grenier, bonnes à chanter, entre deu^ ^)outeilles de vin de Champagne, au dessert d'un succulent dîner. Elle comprenait fort bien que ses vingt-trois ans, ses beaux cheveux blonds, ses yeux bleus, sa taille élégante, les promesses de son talent, les espérances de son avenir, formaient le plus clair de cette poésie de l'indigence libre et fière dont s'émerveillaient ses admirateurs et ses amis ; elle ajoutait tout bas que ce qui leur semblait excellent, poétique, enchanteur, tant qu'elle était jeune, perdrait beaucoup de son charme à son premier cheveu blanc ou à sa première ride. Aussi, sous ce gracieux stoïcisme, aimant à vivre comme l'oiseau, d'un grain d^ mil et d'une goutte d'eau, se cachaient une inquiétude ardente, un fonds immense d'ambitions et de désirs, un calcul assidu des moyens de sortir de cette situation précaii:e, et une haine féroce contre ce$ barrières sociales qu'il fallait franchir ou renverser.

Au moment où nous la retrouvons, Nathalie était, comme on. dit, dans le feu de la composition. Le sourire légèrement ironique qui errait sur ses lèvres contrastait avec l'animation de son regard, pendant qu'elle écrivait les lignes suivantes d'un nouveau roman destiné à son journal : — « Tu me demandes, Silvio, ce que tu dois faire. Écoute la voix de ton grand cœur; cette jeune fille, dis-tu, est déchue dans l'estime des hommes? Une première faute, l'abandon de son lâche séducteur, la méchanceté des dévotes et des bourgeois de sa petite ville, tout la livre aux risées et à l'opprobre. Mais au lieu de cacher bassement son déshonneur, elle a le courage de s'en faire une couronne d'épines et un csdvaire. Elle t'aime, et son amour la fait plus sainte que ces femmes vulgaires qui l'insultent du haut de leur facile vertu. Tends-lui la main : glorifie cette seconde innocence, cette âme d'élite purifiée par l'épreuve, et relevée ^ux yeux du penseur par sa franchise et ^ loyauté, gllç

est gauinre : Xs^\ mietq: 1 La pauvreté et la libertç sont sbeurs, et TOUS trouverez dans le sentiment de votre héroïsme incompris des trésors mille fois préférables aux richesses de la terre. Êpbuse-la devant Dieu, devant cjb Dieu que défigurent l'égoïsme sacerdotal et la superstition catholique, et qui n'est pas le Dieu des rois et des prêtres, mais des déshérités et des condamnés. Ainsi nous porterons tous deux notre croix, toi 4ans ta lutte contre les préjugés du monde, moi dans la solitude des cœurs déyastés. Nous la porterons, Silvio, jusqu'au jour prochain de la délivrance, où les hommes forts, les apôtres de la doctrine nouvelle, les martyrs de la grande régénération sociale jetteront dans le gouffire du piissé les hiérarchies décrépites et les législations vermoulues.... »

« Ouf 1 fit Nathalie en posant sa plume; la tartine est passable, mais j'aimerais autant cent mille livres de rente ! Et dire qu'il y aura, dans quinze jours, des milliers d'abonnés qui prendront au sérieux ces belles phrases 1 Oh 1 que les hommes sont bêtes 1 Hfalheur à celui que je tiendrai sous ma griffe, §i jamais j'ai mon jour de triomphe !... »

Nathalie en était là de ses. vœux philanthropiques, lorsqu'on sonna à sa porte : c'était julien.

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier soir ? lui dit-elle brusquement.

— Parce que je n'avais que dç mauvaises nouvelles à vous apprendre, répliqua Julien avec un mélange d'abattement et de rigç. '

— Que s'est-il donc passé? s'écria-t-elle avec un bond de tigresse à qui on arrache sa proie.

— Tout simplement ceci : nous avons été dénoncés. Monsieur Servais est rentré chez lui un quart «d'heure à peine après moi, au moment où Ernestine commençait à m'écouter...

— Eh bien?

— Eh bieni au même instant, comme par une évocation magique, Lucile Dermont a paru sur le seuil de l'autre porte. Au bal 4fi la veijle, elle nous avait Qutendus ou devinés; elle avait ^t semblaç^ 4'aUer à spn atelier de peinture, et était remontée par Vescalipr (Je §ervice ; la première personne que moftsieur Servais ^j\\^ ep p^trant, c'est elle...

— Et qu*a-t-elle fait? qu'a-t-elle dit? reprit Nathalie d'une voix stridente.

— Elle a dit à son oncle que j'étais venu pour demander-sa main, et son oncle me l'a accordée ! exclama Julien, à demi fou de honte et de colère.

— Elle a dit cela I ah 1 c'est bien ! c'est beau ! murmura la femme de lettres, qui, incapable de pratiquer le dévouement, le sentait en poëte.

— Oui, très-beau, en effet, et je vous conseille d'applaudir! C'était bien la peine de rêver la conquête du monde pour en arriver à ce dénoûmentl Lucile sacrifiée; Anselme malheureux, moi rivé à cette chaîne bourgeoise, et Ernestine...

— Ernestine?

— Oh ! elle en mourra, c'est sûr 1

— Bien sûr? répéta Nathalie dont les yeux brillaient d'un éclat sinistre.

— Et croyez-vous donc que si elle n'était pas certaine de mourir avant que ce mariage s'accomplisse, elle eût accepté le dévouement de Lucile? » demanda Julien avec emportement,

Nathalie fixa sur lui un regard profond qui pénétra jusqu'aux derniers replis de son cœur. Elle comprit que Julien, sans se l'avouer, aimait encore Ernestine ; que son amitié pour Anselme n'était pas éteinte ; que, dans cette âme ardente, ambitieuse, à demi pervertie, s'entremêlaient et se heurtaient les sentiments les plus contraires ; qu'en un mot, Julien n'avait pas encore et peut-être n'aurait jamais ce sang-froid, cet esprit de suite et de calcul, cette énergie patiente et terrible, prête à tout briser pour arriver au but, qu'elle lui avait d'abord attribuée. Dès ce moment, elle le fit déchoir, dans son esprit, du rôle dont il lui avait paru digne, et ce fut avec une ironie habilement déguisée qu'elle lui dit :

« Maintenant, que comptez- vous faire ?

— Je venais vous le demander, repli qua-t-il.

— Il me semble que, pour le moment, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à attendre et à ne pas troubler par de nouvelles imprudences la quiétude de monsieur Servais. Je crois comme vous que sa femme ne laissera jamais ce mariage s'accomplir ; sans quoi je la proclamerais la plus lâche et la plus

infâme des créatures... et vous m*avez dit, n'est-ce pas, qu'elle était loyale et sincère?

— Oui, loyale et sincère, reprit-il d'une voix mal assurée.

— Elle a donc son projet, que vous ne devez pas devancer...

— Ah 1 son projet ne peut être que de mourir 1 dit Julien, incapable de dissimuler un reste de douleur et de remords.

— Eh bien ! qu'elle meure ! s'écria Nathalie en éclatant : que sommes-nous donc? des bergers du Lignon? des amoureux du Gynmase? En ce cas, prenons des houlettes et des chapeaux de paille, et allons rêver, soupirer, roucouler dans les bocages, vous avec moi, Anselme avec Lucile! Si l'amitié du pieux Anselme, le bonheur de l'innocente Lucile, la santé de l'héroïque Ernestine vous préoccupent si fort que vous vous arrêtiez, dès le premier pas, sur la route que nous nous sommes tracée, alors, mon cher, séparons- nous à l'amiable ; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez ; partez avec madame Servais pour les lointaines solitudes, comme nous disons dans nos romans ; allez mourir de faim dans quelque chalet alpestre ou dans quelque forêt américaine; ou bien faites-mieux : jetez-vous tous deux,en.fondant en larmes, aux pieds de*cet excellent monsieur Servais; avouezloi votre amourette d'adolescen|^ en lui promettant d'être bien sages à l'avenir; il s'attendrira, il pardonnera, et peut-être, si vous persistez dans la mortification et la vertu, serez-vous, à quarante ans, sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur ou conseiller de préfecture à Draguignan ! » g^

L'orgueil absorbait tout chez Julien : un criflre même ne Veut pas effrayé, du moment que son orgueil était en jeu. En le froissant, Nathalie savait bien qu'elle dissiperait les derrières traces de l'effroi que lui causait l'idée de faire le malheur d'Emestine, de Lucile et d'Anselme : elle put à peine retenir un sourire moqueur, lorsque Julien, irrité de sa propre faiblesse, lui dit en lui prenant la main et en la serrant dans les siennes :

« Vous savez bien que je suis votre esclave, que je vous appartiens corps et âme, que mon génie étonné- tremble devant ^tôtre... parlez, ordonnez : j'obéirai. »

Au lieu de répondre, Nathalie se croisa les bras, regarda Julien en face, et lui demanda :

1% LE TEUPLE D'ÉPQÈSE.

«c Dites-moi: nos grandes phrases sur rayemr humanitaire ^ sur la pauvreté, la liberté, la dignité, la fraternité humaine, êtes-vous bien certain qu'elles aiçnt un sens?

— Mais...

— Nous voulons renverser ce qui existe^ démolir la société et nous installer triomphalement sur 5es ruinas ; c'est très-bien ; mais sommes-nous sûrs que la société se laissera fair§? Supposons même qu'elle se laisse faire (on peut tout espérer de la cécité bourgeoise] : les ruines, ^st-ce uu logement bien commode et bien solide ?

— Je ne vous comprends pas.... •

— Il n'est pas nécessaire que vous me compreniez ; pourtant je suis bpnne personne, et je veux bien vous mettre sur la voie. Quelle est à peu près la fortune 4e mqnsieur Servais ?

— J'ignore le chiffre exact : trois ou quatre millions tout au moins.

— Soit. Entre ces millions et nous, qu'y H-il? » Julien la regarda d'un air effaré.

« Ohl rassurez-vous, ajouta-t-elle en riant,^je n^ veux assassiner personne !

— Monsieur Servais est marié, monsieur Servais a un fils, bégaya Julien toujours interdite

— Bien : ce qui signifie qu'entre lui et nPUS, entre sa fortune et nous, il y a sa charmante femme Ernestine et son charmant héritier présomptif, l'irrésistible Amédée... Jl paraît — c'est vous qui semble4l croira, — qu'Ernestine, déjà souffrante et minée par la fièvre, a peu de chances d'échapper saine et $auve à la crise qu'elle-même s'est attirée; et quant à Amédée... »

En ce moment, un coup de sonnette retentit à la porte de l'escalier.

« Quant à Amédée, reprit-elle rapidement avec un rire qui fit étinceler ses dents blanches, cachez-vous dans ma chambre, et vous allez voir ce que je compte faire de l'héritier présomptif. »

Julien s'esquiva dans la çhamh?e; Nathalie alla puvrir, et Amédée entra.

Depuis la veille, il était à la fois très-furieux et trèç-inquiet. Le dénoûment de la tragédie inlimô dont il avait cru diriger

les fils, l'exaspérait, et il se demandait avec anxiété, comment Nathalie le traiterait en apprenant ce dé^oûment pacifique. Pour noyer tout ensemble sa colère et sa frayeur, il avait eu recours à un moyen fort pçu d'accord avec sa poitrine faible et son estomac débile : il avait déjeupé chez Véry, bu une bouteille de Clos-Vougeot, une bouteille de Marsallah, et couronné le tout par un carafon d'eau-de-vie. Nathalie, quand il entra chez elle, p'eut pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour s'aperceyoir de l'état anormal de ce malheureux cerveau. Elle sentit s'accroître encore le dégoût et le mépris que lui inspirait l'apprenti l^ovelace. Elle; se contint pourtant, et lui dit d'une voix assez douce :

« Eh bien 1 mon jeune ami, que s'est-il passé depuis avanthier?

—Ah! les choses n'ont pas aussi bien tourné que je l'avais espçré, répliqua Amédée avec des efforts incroyables pour reprendre son aplomb... mais, du moins, je puis vous assurer que ce n'est pas ma faute : après le bal, au lieu de me coucher, j'ai écrit à mon père une lettre anonyme. »

Nathalie ne lui en laissa pas dire davantage ; elle se leva, prit une attitude glaciale, et s'écria avec une expression de suprême

« Yous avez écrit une lettre anonyme ?

— Oui, certainement, et...

—Mais, monsieur, c'est une infamie, une idée qui ne peut venir qu'aux âmes les plus basses, et il ne vous manquait plus qu'une autre bassesse : c'est d'oser vous en vanter 1...

— Qu'entends-jel murmura Amédée éperdu; mais, madame, c'est vous qui, l'autre nuit, au bal, chez mon père, m'avez engagé à démasquer l'intrigue que je venais de surprendre, à déûo^icer les coupables à un époux offensé...

— Moi ! reprit-elle avec une indignation parfaitement jouée : lûoi vous conseiller de troubler le repos de votre père, de déslionorer lafemme quj porte son nom et le vôtre ! Mais, mon petit Bttonaieur, vous êtes fou ou vous êtes ivre ! Que m'importe, à lûoi, le ménage 4e monsieur Servais ? Suis-je chargée, par has^ de surveiller la vertu de madame votre belle-mère? four qui me prenez-vous donc? Et que venez-vous faire ici? »

128 LE TEMPLE B'ÉPHÈSB.

Le désespoir d'Amédée ne connut plus de bornes : il contempla d'un air ahuri l'impitoyable Nathalie, et ne sut que bégayer cinq ou six fois : Mais, madame, c'est vous... je croyais... vous m'aviez fait entendre...

— Rien, absolument, rien que ce que vous persuadait votre cerveau fêlé... Je vous ai reçu quelquefois chez moi, sans conséquence, par amitié pour votre père que j'estime fort et qui méritait d'avoir un autre fils ; je ne vous ai pas renvoyé vos absurdes lettres parce qu'elles n'en valaient pas la peine ; je vous ai traité comme un enfant gâté, très-ridicule, dont on , ménage les manies, faute de les prendre au sérieux... Mais aujourd'hui, mon cher monsieur, après l'indigne action dont vous osez me faire confidence, vous cessez d'être pour poi un adolescent inaperçu : je rougis de vous voir ici, et je vous défends d'y remettre le pied. »

Amédée se sentait pris d'une sorte de vertige : la colère, l'étonnement, les fumées du vin, sa vanité meurtrie, tout achevait de le mettre hors de lui. Un reste de fatuité puérile lui disait qu'il ne devait pas subir en silence cette affreuse déroute. Il releva brusquement sa tête chafouine, et s'écria en grinçant des dents:

« Ah! c'est comme cela? Ah! vous me chassez? Ah! vous démentez aujourd'hui ce que vous m'avez dit avant-hier? Eh bien ! madame, je vous rends responsable de ce qui va se passer...

— Quoi donc? demanda Nathalie toujours railleuse.

— Vous seule, en m'aimant un peu, pouviez me retenir sur la pente où je suis... vous ne le voulez pas? Je vais me précipiter dans tous les désordres : je n'ai que vingt mille francs de dettes ; j'en vais faire cent mille ; je ne me grisais que deux fois par semaine; je vais m'enivrer tous les jours; j'avais rompu avec Cornaline, la petite actrice du Palais - Royal ; je vais lui donner deux chevaux, trois cachemires et une voiture... Ahl vous me prenez pour un enfant !... Madame! je vais faire parler de moi, dussé-je me tuer pour m'étourdir I »

Nathalie se laissa tomber sur son fauteuil dans un accès de fou rire, et lui dit en toisant du regard sa chétive personne :

« Eh ! bon Dieu I mon cher monsieur, que voulez-vous que cela me fasse ! »

LE TEMPLE d'ÉPHÈSE. 1^9

La place n'était plus tenable : Amédée sortit comme un furieux, en fermant bruyamment la porte. Nathalie rappela Julien :

« Celui-là n'en a pas pour six mois ! dit-elle avec ce joli rire qui illuminait ses yeux et ses lèvres.

— Nathalie I s^écria Julien en s'efforçant de cacher son trouble, êtes-vous sûre de ne pas être le diable?

—Je ne crois pas, répondit-elle ; est-ce là le pied fourchu ? »

Et elle avança à demi, au bas de sa robe de simple toile grise, UD petit pied mince et cambré dont rien n'égalait la distinction et l'élégance.

L'idée d'un prochain mariage entre Julien et Lucile remplissait le pauvre Anselme de douleur, d'effroi et même de jalousie, malgré tous les moyens employés pour le rassurer. Comme toutes les natures timides et tendres, Anselme était enclin à s'exagérer la supériorité des autres, et il lui semblait toujours qu'il ne devait pas recevoir en affection autant qu'il donnait. Julien, malgré leurs différences d'opinions et de caractères, l'avait constamment dominé. Tout en s'effrayant de ses tentottces, il admirait son talent, sa vive intelligence, son éloquence naturelle, sa taille haute, l'expression de sa mâle figure; il se demandait parfois si Lucile, sans se l'avouer, n'aurait pas quelque secret penchant pour cet autre compagnon de son enfance, si elle n'était pas attirée vers lui par ces affinités mystérieuses ^ poussent les âmes douces et faibles vers les cœurs orageux et violents, et si ce sentiment ignoré d'elle-même, joint à l'espoir de sauver Emestine, d'arracher Julien à ses coupables Mttours, ne lui donnerait pas la force d'achever son sacrifice. Wors son désespoir redoublait, et il eût éclaté peut-être, s'il n'a-

vait eu recours à ses deux consolatrices : Ernesline lui tendal en souriant ses mains brûlantes de fièvre; elle prenait un âpJ plaisir à lui montrer ses joues amaigries et l'éclat maladif S son regard; Lucile, moins sévère depuis qu'elle avait à consdj 1er et à rassurer davantage, le recevait à la dérobée pendai quelques minutes, lui adressait de tendres reproches , et lui d sait en pleurant d'avoir confiance.

Cette confiance qu'elle s'efforçait de lui donner, elle ne 1' prouvait pas. Ce qui l'épouvantait, ce n'était pas l'annonce son mariage avec Julien : une voix intérieure , plus forte qm tout le reste, lui répétait que ce mariage était impossible ; mai elle avait peur d'Ernestine. Elle n'avait d'abord songé qu'à Ij sauver, à conjurer le péril urgent qui menaçait son honneur, sâl vie peut-être, et, dans ce premier élan d'immolation généreuse, elle n'avait rien vu, rien calculé au delà du salut et des dangers du moment. Un peu plus tard, quand la crise fut passée, quand Lucile put réfléchir, elle comprit avec horreur que, si Ernestine ' avait accepté son sacrifice, si elle gardait le silence vis-à-vis de monsieur Servais et paraissait même avoir retrouvé un certain calme, c'est qu'elle était sûre de résoudre à son gré cette situation insoluble, c'est-à-dire de mourir. Lucile frissonnait à cette seule pensée : de quel genre pouvait être cette certitude ? Son amie se fiait-elle seulement à la fièvre qui la minait et dont les traces de plus en plus profondes se révélaient sur son visage? Hélas ! il était probable que son organisation robuste résisterait longtemps encore , et dès lors le mariage s'accomplirait bien avant qu'Ernestine se sentît assez près de sa fin pour tout déclarer à monsieur Servais. Elle avait donc un autre projet plus violent et plus sinistre ? hâter cet aveu en précipitant son agonie? commettre un crime pour échapper à une honte? On pouvait tout craindre de ce caractère énergique et fier, poussé à bout par tant de luttes, de déchirements et d'orages, et fatalement condamné aux deux choses qui lui étaient le plus odieuses : le déshonneur ou le mensonge ; rougir ou mentir 1

Ernestine, si on avait pu lire au fond de son cœur, eût justifié toutes ces craintes : il y avait des moments où elle regrettait presque que le dévouement de Lucile eut détourné le péril et abusé monsieur Servais. Prolonger l'erreur de son mari comme

lE TfaBtPtfS b^ÉPËÈSÉ. 131

pltis vile des Créatures, rester calme et souriante, quand Luile, poilr ne pag raniilier les soupçons de son oncle, se laissait implimenter sur son prochain mariage ; se faire violence quand Julien , pour rester dans son rôle d'ainoûreux et de fiancé en irésence de son protecteur , adressait à Lucile quelque parole^ ^ndre ou lui demaiidait quelques instants de tête-à-tête , il y avait, dans ces détails journaliers , une suite de contraintes et de tortures cachées (|ui surpassaient pour elle toutes les douleurs et toutes les hontes. Avait-elle les pensées sinistres que lui supposait Lucile? Cette mort dont elle était sûre , mais qui pouvait être trop lente, s'offrit-elle à son esprit comme uij moyen de détromper monsieur Servais tout en obtenant son pardon? Eut-elle envie de mourir avant l'heure? On ne put j pas le deviner. Souvent, avec cette apathie singulière qui s'em- ! pare des cœurs énergiques dans les grands désastres , elle se disait : « J'ai bien encore devant moi six semaines. » Elle borinait là tout son avenir, se refusant à prévoir le reste, et le soir, quand elle sentait redoubler le feu ou le frisson de la fièvre, quand son miroir lui renvoyait son sourire livide , ses bras et ses épaules appauvris , ses yeux ardents, cernés, agrandis par l'amaigrissement de sa figuré , elle espérait — et c'était là sa consolation suprême — que la mort arriverait à temps, et que Dieu aurait pitié d'elle.

Monsieur Servais eût remarqué sans doute quelques-uns de ces symptômes s'il n'eût été de plus en plus absorbé par les affaires publiques. Rassuré du côté de son ménage et fort content de s'attacher, à titre de neveu, ce Julien dont il aimait le talent et la personne, il ne songea plus qu'à accentuer davantage son rôle politique, à prendre parti dans les questions brûlantes que vit grandir celte funeste année*, et à se préparer une des premières places dans l'inévitable crise ministérielle que lui et ses amis saluaient d'avance comme une ère de liberté ptogressive et de prospérité continue.

De temps à autre , cependant , monsieur Servais s'étonnait jetant de jours se fussent écoulés depuis la scène où il avait «i gracieusement accordé la main de Lucile à Julien, et que ni

132 LS TEMPLE b'ÉPHÊSE.

Julien ni Lucile ne parussent pressés de s'occuper des formalités et des préliminaires. Mais Julien, comme s'il eût deviné ces idées confuses, ne tardait pas à l'en distraire en l'enfonçant plus avant dans le drame politique. En outre, pour se reposer, disait-il, de l'ennui des affaires, monsieur Servais faisait d'assez fréquentes visites à Nathalie Duvivier, et la femme de lettres ne négligeait rien pour caresser sa vanité. Depuis qu'elle avait [appris le dénoûment bourgeois du rendez-vous de Julien avec Ernestine , Nathalie avait adroitement modifié sa ligne de conduite. Elle se gardait bien d'alarmer monsieur Servais par de trop hardis paradoxes ou des allures 'trop viriles. Avec une science de transformation qui eût fait honneur à une comédienne consommée, elle s'était insinuée dans sa confiance, lui demandant avec un respectueux intérêt des nouvelles de sa femme, le plaignant des chagrins que lui causait l'inconduite d'Amédée, l'amenant à lui raconter ses peines, la froideur et la tristesse de son ménage, l'égayant çà et là par quelque jolie anecdote spirituellement racontée, trahissant , comme malgré elle , une sensibilité délicate, douce, discrète, lui laissant entrevoir tout un monde d'affection intelligente, gracieuse et raifînée, qui avait pour lui le double attrait du fruit défendu et du fruit nouveau. Par des perspectives savamment ménagées, elle lui montrait , dans un avenir assez proche , la chance d'être ministre, et la douceur, si appréciée des hommes politiques, d'avoir alors une jeune et charmante femme pour conseillère et pour confidente. On comprend tout jce que ce système de chatteries élégantes et câlines , tout ce que ce mélange d'esprit, de verve, de sentimant à demi voilé, devait exercer de séduction sur un provincial peu habitué à pareille fête, sorti de ses montagnes et de ses usines pour être pris dans les rouages parlementaires, et n'ayant jamais rencontré sur son chemin la moindre Béatrix. Quand monsieur Servais sortait de chez Nathalie, il se croyait presque un héros de roman, un homme appelé à tous les genres de succès; et lorsqu'il retrouvait Ernestine pâle, silencieuse et abattue, l'inexplicable malaise qu'il apportait dans son intérieur réagissait sur lui ; il lui semblait que tout le charme de sa vie était désormais dans cette mansarde de la rue Vaugirard où il

lÉ TBMPLE b'ÉPHÈSË. 183

y avait tant de soleil, de fleurs, de douces paroles et de sourires. Et Julien ? que se passait-il dans son cœur ? Anselme se]le demandait avec angoisse : Ernestine et Lucile tremblaient de le deviner. Sans doute, il n'était pas résolu à profiter, jusqu'au bout, de l'erreur de monsieur Servais, et à faire le désespoir de trois personnes en épousant Lucile volontairement sacrifiée. Pourtant cette âme pétrie d'ambition et d'orgueil n'était insensible ni aux millions de monsieur Servais , qui pouvaient revenir à sa nièce si Amédée mourait victime de ses désordres, ni à l'idée que la belle et fière Ernestine dépérissait d'amour et de jalousie. Il était poussé d'ailleurs dans cette voie mauvaise par Nathalie qui se disait, avec une joie diabolique, que, plus ce mariage paraîtrait probable et prochain, plus Ernestine serait près de faire un éclat ou de mourir de désespoir. Mais Julien ne s'abandonnait pas sans réserve à ces criminelles pensées ; il avait des retours fugitifs de remords pour lui-même , de pitié pour ces trois existences menacées d'une si horrible douleur. Aussi, pour s'étourdir , se livrait-il avec plus de fougue que jamais à sa fièvre révolutionnaire. Versolant et ses collaborateurs étaient obligés de tempérer sa verve agressive, de peur du jury et des tribunaux, bien miséricordieux pourtant, à cette époque, pour les délits politiques. Il achevait de perdre Amédée, qui, du reste, n'avait plus besoin des conseils de personne, et qui, pour se dérober au contrôle paternel , avait loué , rue de Bréda , un appartement où se colligeaient , en raccourci, tous les ridicules et tous les vices.

Cependant le temps s'écoulait : Julien avait cessé de détourner l'entretien quand monsieur Servais lui parlait de son mariage. En dépit de ses préoccupations politiques , le député , de plus en plus étonné de trouver les deux fiancés moins empressés que lui-même , y revenait avec plus d'insistance , rappelait à Julien les formalités préliminaires, et paraissait même songer à fixer la date : Anselme , Ernestine et Lucile voyaient se préciser et se rapprocher de jour en jour cette date qui les glaçait de terreur , quand un incident simple et triste vint leur donner un sursis. Julien apprit que son père était dangereusement malade, qu'on avait peu d'espoir de le sauver et qu'il désirait le revoir avant de mourir.

134 M TEMPLB P'fiPH^SE.

Il partit ; et, avant de partir, il pu| reconnaître avec une sourde colère combien son absence allait soulager les cœurs qu'il laissait derrière lui. A son arrivée dans la maison paternelle, il s'y trouva en face d'un spectacle funèbre et navrant. L'état de monsieur Féraud s'était fort aggravé dans ces derniers jours, et son agonie commençait. Sa femme et ses filles en pleurs entouraient son lit. Sur le seuil de la porte et jusque dans le vestibule se pressaient des gens de mauvaise mine avec des attitudes menaçantes : c'étaient des créanciers, de petits fournisseurs, de petits usuriers, à qui la gêne toujours croissante du ménage de l'avocat faisait craindre de le voir mourir insolvable. Julien fut reconnu par quelques-uns de ces pauvres diables, et, avant de pénétrer dans l'intérieur de la maison, il eut à entendre, sur les gens qui font perdre , sur les beaux messiewrs de Paris qui coûtent gros à leurs parents , quelques propos rudes et cruels qui tombèrent comme des gouttes d'huile bouillante sur cette âme ulcérée. Cet ensemble souffreteux et sombre, cet obscur duel entre les misères de la vie et les terreurs de la mort, frappa vivement le jeune ambitieux dont les regards, dans ces demies temps, ne s'étaient arrêtés que sur de brillantes images , et qui avait joui, chez monsieur Servais, de tout le luxe d'une maison opulente. La chambre de son père ajouta encore à cette impression navrante. Tout y offrait un aspect de détresse et d'incurie. Des liasses de dossiers poudreux gisaient dans un coin ; point de papier aux cloisons, point de rideaux aux fenêtres, pas de verdure au dehors, mais une étroite et sale rue' de petite ville. Monsieur Féraud avait été un de ces esprits forts de mur mitoyen et d'estaminet, qui, ayant pris la vie du mauvais côté, n'y mettent pas même l'espérance d'une vie future. Il avait, non pas professé , mais pratiqué ce voltairianisme lerre-à-terre qui ne s'exerce que sur de chétifs détails ou de mesquines habitudes , et s'associe à une probité douteuse et à des moeurs sordides. Toutefois, pour ne pas faire scandale et ne pas désoler sa femme et ses filles, il avait consenti à recevoir un prêtre, et le vicaire de la paroisse entFait chez lui presque en même temps que Julien. En apercevant îa rode noire, les yeux éteints de l'agonisant exprimèrent un singulier mélange de répulsion et de frayeur, qui s'effaça un moment lorsque Julien, à son tom*,

m TBMPLB B'ÉPHËSB. 135

s'approcha de loi et Tint s'incliner à son chevet Le prêtre prononça qoelqaes paroles graves et douces qui redoublèrent les pleurs de madame Féraud et de ses filles, et se mit à réciter avec elles ces prières de l'Église qui émeuvent les plus endurcis. Le jour baissait , et Tagoiûe faisait des progrès rapides. Le moribond pouvait à peine murmureàr quelques paroles, et il se contenta de remercier le prêtre par un signe. Celui-ci, après l'avoir béni une dernière fois, serra la main de Julien, salua sa mère et ses sœurs, et sortit de la chambre.

Monsieur Féraud semblait avoir attendu ce moment pour rassembler le peu de forces qui lui restaient ; une légère rougeur reparut sur ses joues, et ses yeux se rouvrirent. Par un mouvement imperceptible , il appela à lui Julien; son bras décharné l'attira lentement jusqu'à ee que ses lèvres glacées touchassent prespe l'oreille de son fils, et il lui dit aveb un effort qui donnait à ses paroles un sens plus profond et plus lugubre : ^

« Julien, sois riche I :»

Un instant après, il expira, et Ton n'entendit plus dans la chambre que les sanglots de ces malheureuses femmes à qui il ne léguait que la pauvreté.

Men passa encore quelques semaines à X... en proie à ces souds vulgaires qu'amènent, dans les familles pauvres, les successions obérées. Après la mort de monsieur Féraud, toutes les petites dettes s'abattirent sur la maison, et bientôt il devint évident que, pour que sa veuve et ses filles eussent littéralement de qnoi vivre, il fallait que Julien abandonnât tous ses droits. Irrité, dans son orgueil, des récriminations et des chicanes de cette tourbe de créanciers, il répudia l'héritage, fit à sa mère et à ses sœurs des adieux tristes et brefs, et sortit de la ville en se promettant de n'y plus revenir jusqu'à ce qu'il fût assez riche et iwez puissant pour écraser à son tour ceux qui l'avaient huluilié. Mais ce douloureux épisode, ce court séjour dans un pays où il n'était encore , malgré ses prétentions ambitieuses , que le fils d'un avocat endetté, et où les blessures de son cœur s'envelùmaient dejcelles^de sa vanité, acheva d'exaspérer sa haine <ttutre tout ce qui le séparait encore des biens dont il avait wif, et des revanches superbeà qu'il convoitait. Au lieu de reeueillir sur sa terre natale ces douceâ inspirations du foyer do-

136 LE TBMPLE B'ÉPHËSE.

mestique , ces frais souvenirs d'enfance et de jeunesse où se calment et s'attendrissent les passions mauvaises , il en rapportait des images sinistres, une rancune personnelle, une irritation profonde, tout ce qui devait le rendre plus ardent et plus implacable dans ses prochaines entreprises. Le bonheur d'Anselme et de Lucile, la vie d'Eniestine, le repos de son mari, rien de tout cela ne comptait plus pour lui : il ne voyait plus qu'une place à prendre, une fortune à conquérir, une proie à îévorer ; et quand il revint à Paris , quand il reparut chez monsieur Servais, tous les yeux intéressés à démêler ce qui s'agitait dans son cœur , purent comprendre que Julien était désormais un ennemi.

Heureusement pour ceux qui allaient être ses premières victimes , et qui , comme les condamnés , ne pouvaient espérer que des sursis, le deuil de Julien était trop récent pour qu'il pût se marier encore ; Ernestine, après avoir longtemps refusé de se déclarer malade, était assez visiblement souffrante pour que Lucile, dont on connaissait l'amitié passionnée pour sa tante, pût, sans éveiller de soupçon, annoncer qu'elle ne voulait plus entendre parler de mariage tant que sa chère malade ne serait pas rétablie ; et enfin monsieur Servais, pendant les vacances parlementaires qui venaient de commencer , devait aller dans son département où le rappelaient à la fois ses amis politiques et son gérant Bergerin, de plus en plus inquiet de l'état de ses affaires.

Il avait pensé d'abord à emmener avec lui sa femme et sa nièce ; mais on réussit à l'en détourner : Lucile lui dit en souriant que son rôle de promise, très-commode à Paris où personne ne s'occupait d'elle, deviendrait fort embarrassant à X..., petite ville cancanière , où l'on saurait vite les projets de son oncle. Elle lui prouva qu'Ernestine était réellement dans un étal de santé qui ne lui permettrait pas de tenir sa maison et d'en faire les honneurs à tous les amis, à tous les électeurs qui allaient sans doute y affluer. Monsieur Servais se résigna donc à partir seul, et se consola par l'idée qu'il serait plus maître de ses mouvements et pourrait plus librement se vouer à la tâche d'agitateur politique que Julien lui indiquait comme la préface obligée de son avènement définitif. Il fut convenu entre

eux qu'une correspondance active le mettrait au courant de tout ce qui se passerait à Paris pendant son absence , et monsieur Servais prit la route de son département, après avoir positivement déclaré que son premier soin, à son retour, serait de conclure le mariage de Julien avec Lucile. Inutile d'ajouter qu'il ne partit pas sans avoir vu Nathalie Duvivier , qu'elle lui promit de lui écrire, et sut même feindre, en recevant ses adieux, un attendrissement de bon goût dont il fut prodigieusement flatté.

A X... l'attendaient quelques mécomptes : il eut d'abord avec son gérant, l'honnête Bergerin, des conférences qui l'irritèrent sans le dégriser. Il ressortait des comptes de Bergerin, qu'un excédant de dépenses de près de quatre cent mille francs avait amené dans la caisse un déficit considérable et exigé un emprunt onéreux ; que les produits de la fabrique avaient diminué de moitié, par suite de l'absence du maître, de la crise alimentaire et de l'insubordination des ouvriers ; que cinq ou six des plus mutins avaient notoirement proféré d'effrayantes menaces, pour le cas où on ne leur accorderait pas une augmentation de salaire; enfin, que les terres riveraines de la Loire, qui formaient le plus clair de la propriété foncière de monsieur Servais, dégradées par l'inondation de 1846, abandonnées par une partie des fermiers, ne rapportaient plus que le quart de leur rente annuelle. Tout compte fait, cette grosse fortune était menacée d'une crise.

Cette situation inquiétante demandait d'énergiques remèdes, et monsieur Servais, aussi intelligent sur le chapitre de ses affaires qu'il était aveugle ou imprudent sur d'autres points, eût été assurément fort capable de rétablir l'ordre et la prospérité dans son budget; mais il eût fallu, pour cela, renoncer à ses rêves de grandeur, donner sa démission peut-être, rompre du moms avec Versolant et son journal, vivre un an à la campagne, ne plus s'occuper que.de ses propres intérêts, et laisser là les affaires publiques. 11 n'en avait pas le courage ; il se croyait d'ailleurs trop sûr de réussir pour ne pas voir dans son élévation prochaine ime large indemnité. Aussi, stux doléances et aux chiffres de Bergerin répondait-il invariablement :

«Patience, mon cherl dans six mois, je serai mbiistre, et

138 l^ TBMPLB D'ÉPHÈSE.

peut-être alors reconnaîtrez-vous que je u'ai pas jeté mon afgent par les fenêtres. »

Pourtant il était mécontent des autres et de lui-même, et ses premières impressions politiques ne furent pas de nature à le rasséréner. La province a des instincts conservateurs, alors même que les passions locales, les plaisirs de l'opposition ou l'esprit frondeur, traditionnel en France, l'engagent à taquiner un maire, un préfet ou un ministre. Beaucoup d'électeurs qui, l'année précédente, avaient nommé monsieur Servais, l'accueillirent cette fois avec une froideur visible, dont le dédommagèrent assez mal quelques semblants d'ovation populaire, où il fut, à son grand regret, forcé de reconnaître tous les gens tarés du pays. Monsieur Maynard, le père d'Anselme, avec sa nombreuse famille et celle de feu monsieur Féraud, puis les quelques clients restés fidèles à son étude, tels furent à peu près les seuls bourgeois qui parurent dans le triomphe de monsieur Servais, qu'ils s'obstinaient à regarder comme un ministre en expectative. Le reste fut un ramassis de vagabonds, de piliers de café, d'ouvriers réfractaires, de gens mal famés, et l'orgueil du député, malgré ses aspirations démocratiques, s'accommoda fort médiocrement de cet édifiant ensemble. Parmi les plus bruyants et les plus démonstratifs, figuraient naturellement les ouvriers de sa fabrique. 11 en reconnut surtout trois, qui mêlaient les cris de : Vive monsieur Servais ! vive notre député l à des vivats d'une nature beaucoup moins pacifique, le tout avec une vigueur de poumons et une vecve d'enthousiasme dont cinquante honnêtes gens réunis n'auraient jamais été capables. 11 orut se rappeler que ces trois fanatiques admirateurs de sa gloire parlementaire n'étaient pas précisément des modèles de régularité et de soumission, et, le lendemain de cette fête de famille, comme l'appela l'instituteut primaire de sa commune, la fidélité de ses souvenirs ne lui fut que trop prouvée. Pendant que le vieux Bergerin mettait sous ses yeux l'alarmant tableau de sa situation financière, ses ouvriers vinrent en corps demander une augmentation de paye, et les orateurs de la troupe fur^t justement Bastiaa, Louiset et Janrin, les trois braillards dont les hourrahs et les vivats I retentissaient encore à son oreille. Cette démonstration collective où le patriotisme (te flaonsieu^

LB TBMPLB B'ÉPHËSB. 139

Servais, la haine des privilèges, la cherté du pain et les espé^ raoces des prolétaires se formulaient dans un inquiétant pèle» mêle, rendit leur patron à son caractère de négociant positif» et il signifia brusquement aux pétitionnaires qu'ils eussent à rentrer dans Tordre et à se contenter de leur salaire habituel, s'ils ne voulaient pas être chassés de la fabrique dans les vingtquatre heures.

Des groupes se formèrent dans la cour ; les propos les plus violents y circulèrent, et Janrin, qui était ivre, s'écria en mon*traat le poing à la fenêtre que monsieur Servais venait de quitter :

< Aht les voilà bien tous, ces bourgeois! Des phrases pour les électeurs, et pas de pain pour leurs ouvriers! »

— Moi, dit Louiset, — un vrai fainéant — j'ai une femme et quatre enfonts; douze francs par semaine pour les nourrir, quand le blé est à soixante-dix francs ! Voyez-vous, mes amis, j'entendais dire l'autre jour qu'il y avait trop de pauvres gens en France, que cela effrayait les riches et qu'ils complotaient ensemble pour nous faire mourir de faim ! »

— Oui, si nous nous laissons faire ! hurla à son tour Bastian ^Tec des gestes d'énergumène ; mais peut-être serons-nous un jour les plus forts, et alors malheur à ceux qui s'engraissent de nos sueurs, comme disait hier le journal ! »

Il y eut encore force propos du même genre; après quoi, les mutins se dispersèrent en proférant d'horribles menaces.

Monsieur Servais en sut quelque chose : cette démarche l'ir* ntait : Tétat de ses affaires le disposait «aux idées tristes; il Q était insensible ni aux sages remontrances du père Bergerin, oi même à l'accueil glacial des notables de la ville. Mais cette impression salutaire dura peu. Sa vanité, toujours en éveil, s'impatientait de ces leçons et refusait d'en profiter. N'eût-ii pas trouvé en lui-même ces motifs de persistance , il y eût cté maintenu par les lettres fréquentes et habiles de Julien ®^ de Nathalie. Julien avait prévu que monsieur Servais , ^ fois dans son pays, pourrait bien recevoir quelqiM sage avertissement et avoir envie de modérer son opposition. Pour coi^wer ce péril, il lui écrivait deux ou trois fois par semaine, s'attachant sans cesse à le prémunir contre les vues ^^tes et la politique peureuse de la province. Se« conseils

140 LE TEMPLE D'ÉPHÈSB.

répondaient trop bien à la faiblesse du député pour qu'il songeât à résister, et dès lors ce qui se passait sous ses yeux, loin de le ramener à des idées plus sensées, ne lui apparaissait plus que comme scrupules de petits esprits ou grossièretés d'ivrognes. La correspondance de Nathalie exerçait encore sur ce robuste amour-propre une tout autre influence. Monsieur Servais n'avait jamais reçu de lettre de femme ; il n'avait pas goûté l'indicible charme de cette lecture qui tient à la fois de la conversation et du roman, et caresse en un instant toutes les délicates fibres du cœur. Fidèle au système qu'elle avait déjà observé dans leurs entretiens, Nathalie évitait d'aborder avec lui les questions précises et pratiques de politique révolutionnaire, qui auraient pu l'effaroucher. A l'exemple d'une femme célèbre qu'elle imitait en attendant mieux, elle donnait à ses idées un tour à demi lyrique, à demi 'fantasque, où l'extravagance des doctrines et l'impossibilité des applications disparaissaient sous des voiles sybillins arrangés avec une coquetterie féminine. Elle traitait monsieur Servais comme un Éverard, un Rollinat ou un Malgache. Elle ne désignait jamais par son nom telle ou telle forme de gouvernement ; elle n'avait pas l'air de songer à un renversement de ministère ou de dynastie. Non : elle lui parlait de sa grande âme, de son amour pour l'humanité, de tout ce qu'il pourrait faire de beau et de bon dans l'intérêt des faibles, des petits et des misérables, quand il serait arrivé à la place qui lui était due. Tout cela était entremêlé de ces légères friandise^ sentimentales dont les hommes sérieux aiment tant à relever leur brouet politique, et que monsieur Servais savourait avec délices. Nathalie prenait alors un ton de tendresse quasi-filiale, colorée^ d'une nuance un peu plus vive; elle se posait en orpheline, délaissée et isolée au milieu de cette vie de bruit et d'éclat, et faisait pressentir des trésors d'affection attentive et dévouée, prêts à éclore au profit de qui saurait la comprendre, la protéger et l'aimer. Monsieur Servais enfermait ses lettres dans un coffret avec des soins enfantins qui eussent fait rire ses collègues ; il se plaçait devant sa glace dans une attitude de Mirabeau, et ne regardait plus les réalités pratiques que comme des misères indignes de l'arrêter: Julien n'avait pas borné là sa surveillance lointaine auprès

de son imprévoyant patron. Pendant le temps qu'il venait de passer dans son département, il s'y était occupé de préparer les voies à l'arrivée prochaine du député , et avait disposé dans ce sens tous les électeurs avancés du pays. A X... sa propagande avait produit peu d'effet, parce que le nom de son père, mort à peu près insolvable, l'avait frappé de discrédit. Mais dans un autre arrondissement, à R..., ville plus considérable et touchant déjà aux zones socialistes de l'Allier et de la Nièvre, Julien, afl&lié aux sociétés démocratiques, avait fait plus de prosélytes. On était convenu avec lui que monsieur Servais, en récompense des gages qu'il donnait à l'opinion révolutionnaire, et en vue de ceux qu'il fallait en obtenir encore, serait invité, avec mille témoignages d'admiration et de reconnaissance civiques, à présider un banquet pour la réforme électorale. Il serait forcément amené à y prononcer un discours, et, les toasts, les cris et les bravos venant en aide à l'ivresse générale , il en sortirait un peu plus compromis qu'il n'y serait entré. Ce programme fut fidèlement exécuté. Monsieur Servais, alléché par les hommages des délégués de R..., accepta la présidence; et, au jour dit, cinq ou six cents bons citoyens se réunirent dans Que grande salle pavoisée de patriotiques emblèmes, pour boire du beaujolais et manger du veau en l'honneur de l'adjonction des capacités.

Ce fut un beau moment dans la vie de monsieur tServais. Les convives les plus bruyants, serinés d'avance par Julien, le saluèrent des titres de grand orateur, de défenseur des libertés publiques et d'espoir de la patrie opprimée. On lut des vers, on entonna des chansons à sa louange : des sœurs et des filles ^'électeurs, vêtues de blanc, lui apportèrent un bouquet. L'air retentissait du mélodieux accord des trombones et des cornets à piston. Quant à lui, il fut tout à fait à la hauteur des circonstances: il parla trois fois, et, à la troisième, l'enthousiasme ^^ connut plus de bornes : on s'embrassa, on monta sur les ^cs, on cassa les verres et les chaises; les moins enroués fredonnèrent la Marseillaise, et les plus risqués proposèrent sérieusement d'aller démolir la sous-préfecture.

Le député, enivré de son triomphe, venait de lancer sa der- ^ère période à travers des tutti admiratifs, lorsqu'il vit entrer

144 LE TEMPLE b'ÉPHÈSE*

cendres; les grosses poutres, lentes à brûler, se détachaient une à une et tombaient dans cette foiynaise avec un bruit lugubre ; le jour se leva, une pâle matinée de novembre, et éclaira de ses lueurs blafardes cette scène, qui ressemblait bien peu, pour monsieur Servais, aux ovations et aux magnificences de la veille.

Une heure après, on commençait à voir clair dans le dommage et à rétablir un peu ;^d'ordre dans les bâtiments épargnés ; monsieur Servais remerciait avec effusion tous ceux qui lui avaient apporté un si énergique secours, serrait la main aux magistrats, aux prêtres et aux bons Frères, et ordonnait qu'on mît tout le vin de sa cave à la disposition des travailleurs, lorsqu'un des gendarmes amena par le collet un homme qui se débattait vainement sous son robuste poignet. Monsieur Servais le reconnut à rinstant, malgré sa blouse déchirée, sa casquette enfoncée sur des yeu^ et sa figure noire de suie et de fumée. C'était Janrin, le plus violent des ouvriers qui lui avaient fait sa première ovation démocratique, qui avaient ensuite demandé une augmentation de paie et répondu à son refus pas d'atroces menaces. Le rapport du gendarme fut bref et significatif: il venait de surprendre Janrin sautant de la fenêtre d'un grenier attenant à la fabrique]: il y avait été repoussé par les flammes, pendant qu'il essayait de s'introduire dans la chambre du régisseur, où il espérait trouver de l'argent. Il aurait pu alléguer quelque prétexte valable ; mais, à peine échappé au feu, à demi fou de frayeur, et troublé d'ailleurs par la vue de cet uniforme dont on connaît l'effet immanquable sur les consciences chargées, il avait balbutié, s'était démenti, et avait fini par laisser pressentir des aveux d'une gravité telle, que le gendarme, sans lui en demander davantage, l'avait empoigné et le conduisait au procureur du roi ; — lequel, convaincu déjà que le sinistre devait être imputé à la malveillance, se préparait à commencer son enquête.

Janrin était infesté des doctrines que la mauvaise presse propageait, dès cette époque, dans les ateliers et les manufactures; mais il n'avait pas eu encore le temps d'acquérir l'habileté du scélérat endurci. Vivement poussé par le procureur du roi, il avoua d'abord qu'il avait voulu profiter du tumulte pour péné-

LE TEMPLE B'ÉPHÈSC. 145

trer chez le régisseur et voler l'argent destiné aux payements de la semaine ; ensuite, qu'il avait été entraîné à commettre ce Tolpar les conseils de ses camarades Bastien et Louiset; enfin, que c'étaient eux qui , pressés par la misère et exaspérés des refus de monsieur Servais, avaient jeté un paquet d'étoupes enflammées dans une remise remplie de paille, qui communiquait à la fabrique. Janrin fut immédiatement arrrêté, et deux mandats d'amener furent lancés contre ses complices, qui avaient pris la fuite. Pendant que les gendarmes lui liaient les mains, monsieur Servais, cédant à sa manie oratoire, lui dit d'un air solennel :

« Malheureux! quel mauvais démon t'engageait à détruire un établissement qui, depuis tant d'années, t'a fait gagner ton pain et celui de tes enfants ? »

L'incendiaire se redressa : un rayon d'intelligence colora sa face ignoble, crispée de honte et de rage, et il dit à monsieur Servais en le regardant fixement :

« Monsieur, je ferai mon temps de prison et de galères : mais ne me reprochez rien I Je suis né ici, dans votre fabrique ; et jamais personne — pas même vous — ne m'y a parlé de religion. A l'âge du catéchisme, j'ai été forcé de travailler pour vous, parce que mon père, blessé et infirme, ^n'était plus bon que pour l'hôpital: je gagnais tout juste mon pain de la semaine; jamais un mot d'affection pour le rendre moins dur : les curés n'entrmtpas ici; on les aurait mal reçus; et, le dimanche, par votre ordre ou avec votre permission, j'avais six heures de travail qui m'empêchaient d'aller à l'église. C'est ainsi que j'ai grandi sans un bon conseil, ni un bon exemple ; puis sont venus les journaux et les livres : je les ai lus, et l'on m'a dit que les auteurs étaient de vos amis. J'ai cru à leurs promesses : ils me disaient que je n'avais qu'à vouloir pour être libre, pour être riche; et pendant ce temps-là, ma femme et mes enfants mouraient de faim, et, si je manquais une journée, elle m'était supprimée sur le total de mon compte. Vous êtes arrivé ; on criait partout que vous étiez un ami du peuple : nous avons crié tonime les autres, et, le lendemain, quand nous vous avons demandé une augmentation pour balancer la cherté du pain, vousuou^ avez traités comme des chiens galeux. Le vin, la co-

146 LE TEHPLE d'ÉPHÈSB.

1ère et les amis ont fait le reste... Monsieur Servais, ne me re« prêchez rien: nous sommes quittes. Et maintenant, gendarmes, en route pour Toulon ! »

Ces paroles prononcées d'une voix âpre, au milieu de ces ruines fumantes, serrèrent le cœur de tous les assistants. Monsieur Servais resta silencieux, comme si la voix de sa conscience lui eût parlé par la bouche de ce misérable. Un moment après, Janrin s'éloignait, emmené par les gendarmes.

Le procureur du roi s'approcha à son tour du député, et, lui montrant d'un côté Janrin, dje l'autre les ecclésiastiques et les Frères qui se retiraient discrètement, il lui dit avec une nuance de courtoisie railleuse :

« Monsieur 1 ce n'est pas à moi, jeune suppôt de l'arbitraire, à faire la leçon à un homme politique tel que vous : mais vous voyez là en chair et en os quelles sont les doctrines qui allument les incendies, et quelles sont celles qui les éteignent 1 »

Bientôt, monsieur Servais demeura seul et put se livrer à ses méditations doutoureuses. Son usine détruite, les travaux suspendus pour un an peut-être, ses triomphes populaires se dénouant au milieu de cette scène de désolation et d'épouvante, il y avait là pour lui une perle considérable et une dure leçon : peut-être, s'il en eût encore été temps, aurait-il obéi cette fois au mouvement de réaction qu'il avait souvent éprouvé depuis qu'il s'abandonnait à la pente rapide dont le terme était marqué par son ambition et sa vanité. Mais le pouvait-il ? Après les gages qu'il venait de donner aux opinions avancées, une défection ne devait-elle pas le discréditer auprès de tous les partis? D'ailleurs, pour refaire sa fortune ébranlée par cette nouvelle secousse, n'avait-il pas, plus que jamais, besoin d'une crise qui l'élevât au pouvoir? Il hésita pendant quelques jours ; ses hésitations furent fixées par un article de Vlnitiateur, où il lut, avec un mélange de surprise, de remords et d'orgueil satisfait, les lignes suivantes :

« Monsieur Servais, notre courageux et éloquent député, se trouve depuis quelques semaines dans son département ; il est allé retremper son mandat aux vraies sources électorales, le suffrage et la reconnaissance du peuple; son séjour à X... n'a

LB TEUPLE B'ÉPHÈSE. 147

été qu'une suite d'ovations et de triomphes. Mercredi dernier, à la demande d'un ^rand nombre d'électeurs et de citoyens de R.., il a consenti à présider le banquet, depuis longtemps annoncé, où devaient se réunir les partisans de la réforme. L^autorité toujours oppressive et tracassière , n'avait rien négiigé pour entraver cet élan magnanime d'une population intelligente. D'imposantes forces militaires avaient été déployées pour effrayer les citoyens timides ; mais notre brave troupe de ligne sait qu'elle est du peuple, et l'on a bien pu voir, à son attitude, qu'elle s'associait à l'émotion générale. La table comptait six cents couverts, et toutes les issues avaient été ouvertes à la foole enthousiaste. Monsieur Servais était le héros de la fête. Après les toasts, empreints du patriotisme le plus pur, notre illustre député, invité à prendre la parole, s'est levé au milieu d'un religieux silence, et, dans une improvisation qui n'a pas doré moins d'une heure et demie, il a développé à grands traits cette politique généreuse qui doit relever tôt ou tard notre belle France de ses oppressions et de ses hontes. Lorsqu'il a cessé de parler, quand les derniers sons de cette parole inspirée ont retenti dans cette enceinte, un spectacle solennel a été donné au pays. Tous les assistants ont crié comme un seul homme : Vive monsieur Servais 1 Tous se sont pressés autour de lui, avec des larmes dans les yeux, serrant ses mains, touchant ses habits^ le remerciant d'avoir si admirablement exprimé la pensée de l'avenir. Dans ce moment indescriptible, une musique délicieuse ajoutait à celte noble ivresse en jouant des airs patriotiques et de savantes symphonies. Disons-le bien haut, monsieur Servais, qui marchait à pas de géant dans sa carrière politique, \ient de consommer et de sceller le pacte qui l'unit au parti populaire. La France et la liberté contractent envers lui une dette immense ; la France et la liberté s'acquitteront. Inutile d'ajouter que pas le moindre désordre n'a troublé cette fête de famille. L'autorité y a été pour son déploiement de forces, ses précautions puériles, ses tracasseries mesquines et ses arrière-pensées perfides.

P. S, Nous apprenons, à l'instant, qu'un commencement d'incendie a eu lieu dans une des usines de M> Servais, le jour

148 LE TBMPLE B'ÉPHÈSE.

même où il se plaçait, avec tant d'éclat, au premier' rang des grands orateurs de la réforme. Le feu a été promptement réprimé, grâce à l'énergique dévouement des "ouvriers, qpii aiment tous monsieur Servais comme un père! »

Le député fut un peu confus en voyant, par cet échantillon, de quelle façon s'habillait la vérité dans les bureaux de journaux : mais il avait d'autres soucis qui l'occupèrent pendant quelque temps. Il s'agissait de relever la fabrique, d'acheter des machines, de s'assurer des ouvriers. Un nouvel emprunt fut nécessaire, et une grosse hypothèque fut prise sur l'ensemble des propriétés. Le pauvre Bergerin gémissait, et sa consternation gagnait monsieur Servais, qui, ne voulant pas diminuer son train de maison, prévoyait de prochains embarras. La nouvelle session était commencée; les premières discussions s'annonçaient comme très-orageuses, et il n'était pas à son poste! Aussi activait-il avec une énergie fébrile les affaires qui le retenaient à X..., lorsqu'il reçut deux lettres qui changèrent la direction de ses tristes pensées, et le décidèrent à partir immédiatement pour Paris.

L'une des deux lettres était d'Anselme : il informait monsieur Servais de la disparition de son fils. On ne savait ce qu'Amédée était devenu, et la police n'avait pu donner là-dessus aucun renseignement satisfaisant.

L'autre lettre était de Lucile, et voici ce qu'elle écrivait à son oncle :

« Ernestine est bien mal : elle désire ardemment vous voir: pour elle et pour moi, mon cher oncle , je vous supplie de revenir! »

LE TBHPIB D'ÉPHÈSE. 149

Nous sommes à Paris, chez monsieur Servais, dans la chamore d'Ernestine : au dehors, une froide et sombre journée d'hiver; au dedans, une chambre de malade. JCette jeune femme que nous avions vue Tannée précédente, dans tout l'éclat de sa noble et fière beauté, faire avec tant de succès les honneurs du salon de son mari, n'était plus maintenant que l'ombre d'ellemême : si ses grands yeux n'avaient pas éclairé tout son pâle visage et simulé la vie à force de fièvre, on eût dit, à la voir étendue sur sa chaise longue et enveloppée dans son large peignoir de mousseline blanche, le spectre d'Ernestine revenu un moment en ce monde pour évoquer les images de sa jeunesse ott reposer ses regards sur une figure bien-aimée.

Lucile, en effet, était là, et ces deux femmes, unies déjà par une affection si profonde, semblaient avoir puisé dans le partage d'une douleur commune un nouveau surcroît de tendresse. Depois bien des nuits Lucile veillait son amie ; elle était constamment à son poste, attentive, infatigable, comprenant à demi mot, devinant au moindre signe, prévenant les ordres du docteur et les volontés d'Ernestine, les yeux sans aesse fixés sur elle, parfois même s'efforçant de sourire pour essayer de la rassurer. C'était une sœur de charité, avec une nuance plus passionnée et plus tendre 1

Chaque jour Ernestine sentait approcher cette mort qu'elle appelait, non plus avec le désespoir d'un amour coupable et d'une âme révoltée, mais comme une expiation et une déli- Yrance, comme un moyen de rendre à sa chère Lucile sa liberté et son bonheur. Lorsqu'il lui arrivait de faire allusion à cette pensée, à celte espérance, tout le courage de la jeune fille l'abandonnait ; elle fondait en larmes, et s'écriait en collant sa main sur ces lèvres brûlantes : « Tais-toi ! tais-toi ! je ne te demande que de vivre 1 »

Ce jour-là, les deux femmes étaient seules ; Anselme courait

150 LE TBHPLB D'iPHËSB.

Paris depuis le matin, à la recherche du malheureux Amédée, dont on croyait enfin, après une semaine de poursuites, avoir retrouvé quelques traces. Le médecin, venu dans la matinée, avait annoncé qu'il ne reviendrait peut-être que le lendemain. Quant à Julien, on le voyait peu depuis quelque temps. Comprenant l'impossibilité de son rôle entre] madame Servais et Lucile, embarrassé auprès d'Anselme, n'étant plus ni soutenu ni contraint par la présence du député, tour à tour frémissant de colère et de remords à la vue du désespoir d'Ernestine et de sa lente agonie, entraîné d'ailleurs par la politique du moment qui devenait de plus en plus orageuse, Julien se contentait de venir, par bienséance, demander des nouvelles ou lire des lettres de monsieur Servais. Il causait pendant quelques minutes avec Anselme ou Lucile, parlait de choses indifférentes, regardait la pendule, prétextait une affaire, et sortait précipitamment.

Ërnestine venait de s'éveiller, sa main dans la main de Lucile, d'un assoupissement pénible qui avait duré quelques heures; elle regarda autour d'elle, reporta ses yeux sur son amie, et lui dit d'une voix rauque :

« J'ai dormi longtemps; je rêvais que j'étais là-bas, au pays, libre, jeune, heureuse, aimée I... »

Une toux sèche l'interrompit; deux plaques rouges cerclèrent ses joues creuses. Lucile, se serrant contre elle, lui dit d'un ton suppliant :

« Je t'en prie : si tu m'aimes, si tu as quelque pitié de ma tendresse, laisse là ces images d'un passé qui ne peut plus revenir, ces regrets qui te dévorent et te consument... Songe à te calmer... Songe à te guérir...

— Me guérir I interrompit Ërnestine en tressaillant : que t'ai-je fait pour que tu me parles de guérison? Tu sais bien, poursuivit-elle — et la fièvre donnait à son regard un éclat terrible — tu sais bien que je t'ai permis de rappeler monsieur Servais, et que si maintenant je désire son retour, c'est que je suis sure de mourir!... y>

Une joie sombre colorait ses lèvres livides, pendant qu'elle parlait. Lucile reprit avec une expression de douloureux reproche :

« Et moi aussi te dirai-je : Que t'ai-je fait pour que ta me

LB TEMPLE B'ÉPHÈSB. 151

tiennes ce cruel langage? Crois-tu donc, que, si je te perds, quelque chose puisse me consoler? Crois-tu que mon bonheur, s'il fallait Tacheter à ce prix, ne porterait pas un deuil éternel? Eraestine, mon Emestine chérie! calme -toi! rassure-toi I consens à vivre I Vois comme tout s'est arrangé pour rendre impossible mon mariage avec Julien! C'est là ce que nous redoutions, n'est-ce pas? ce qui te faisait désirer la mort? Eh bieni nous n'avons plus à craindre... ^

— Oh 1 non, nous n'avons plus rien à craindre 1 répéta madame Servais avec un sourire navrant.

— Ce n'^st pas là ce que je voulais dire ! ajouta Lucile à la bâte, ne devinant que trop le sens qu'Emestine donnait à ces paroles. Je veux dire que mon oncle, en arrivant, ne songera plus à ce mariage. Il aura bien d'autres choses en tête I Ses travaux à la Chambre, la disparition d'Âmédée, sa mort peut-être...

— Pauvre Amédée ! monsieur Servais n'est décidément pas beureux dans ses affections de famille! murmura Emestine ayec une sorte d'ironie funèbre ; l'on meurt jeune dans sa maison! Je n'ai pas vingt-trois ans; Amédée en a dix-neuf à peine... Je le plains et je le pleurerai... N'existe-t-il pas entre nous de tristes ressemblances? Ce qui l'a perdu, c'est ce qui me perd... Ames diverses, destinées différentes, nous succombons aux mêmes causes... Lucile, dis-le bien à monsi^r Servais quand je ne serai plus là, quand tu seras seule avec lui... Ta céleste imiocence doit te donner sur son esprit une autorité que je n'ai plus : il te croira. Fais-lui voir, par ces deux exemples, où conduisent ces doctrines perverses qu'on n'a plus le droit de repousser de son foyer quand on vante en public leurs catécliismes et leurs apôtres... Dis-lui que la société, flétrissant la ûiuteet célébrant les conseillers du vice, commet un mensonge, et que le mensonge, c'est ce qui tue !... »

Ernestine avait prononcé ces paroles avec une exaltation fébrile. Fatiguée de cet effort, elle se laissa retomber sur les coussins. En ce moment, Anselme entra. Sa physionomie mélancolique exprimait l'angoisse et la douleur.

« Eh bien? lui demanda Lucile effrayée.

— Mort ! » répondit-il d'une voix étouffée.

Ernestme et Lucile poussèrent un cri. Anselme leur raconta

152 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

ce qu'il avait fini par découvrir après de longues recherches.

Amédée, en quittant la maison de son père, avait mis une sorte d'absurde forfanterie à réaliser de point en point les puériles menaces dont Nathalie Duvivier s'était si fort divertie. Il avait loué un appartement, y avait installé le demi-monde en la personne de Cornaline, onzième ingénue du théâtre du Palais- Royal, et, quelques bons amis venant en aide à ses goûts sardanapalesques, une somme ronde de soixante mille francs s'était fondue, en deux mois, entre ces précoces viveurs, comme une boule de neige au soleil d'avril. La santé déjà fort délabrée du pauvre Amédée avait déménagé du même train, et il s'était trouvé, un beau soir, seul, abandonné de Cornaline, crachant le sang, et criblé de dettes usuraires qui allaient le livrer en pâture à tous les recors et à tous les huissiers de Paris. Sa tête faible n'avait pu supporter une pareille perspective, et comme il n'y était jamais entré ni une idée sérieuse, ni un principe de religion, ni l'autorité d'un bon exemple, Amédée, désarmé contre la douleur, aurait peut-être, pour compléter sa re^mblance avec ses types favoris, chargé un pistolet ou allumé un réchaud, si un de ses amis, moins dépravé et moins fou que les autres, ne lui était resté fidèle dans sa mauvaise fortune. Cet ami, nommé Beaudrant, de quelques années plus âgé que lui, possédait une maison de campagne près d'Enghien. Il avait proposé à Amédée de Ty emmener, ajoutant que les protêts et les gardes du commerce ne viendraient pas les y chercher, et que l'air des champs était plus sain pour les poitrines malades que les ombrages de Clichy. L'oifre acceptée et le concierge amené, par une diplomatie savante, à fermer les yeux sur cette fugue, les deux amis s'étaient esquivés par une brumeuse soirée de novembre, en ayant soin de ne pas laisser leur adresse. Il était temps ; le lendemain, les créanciers faisaient décréter prise de corps et saisie. Amédée ayant loué son appartement sous le nom de famille de sa mère, les huissiers ne pouvaient arriver jusqu'à monsieur Servais, qui d'ailleurs, au même moment, commençait, dans sa province électorale, cette tournée politique brillantée de tant d'ovations et accidentée de tant de sinistres.

Amédée avait langui pendant quelques semaines, sans pouvoir se relever. La vie était profondément altérée dans ce corps

LE TEMPLE B'ÉPHÈSB. 153

débile, et, comme Tâme était souillée, le cœur flétri, TimaginatioD éteinte, tout dépérissait en même temps. Un médecin fut appelé ; il écrivit une prescription insignifiante, dit tout bas à Beaudrant que le malade était perdu, et sortit pour ne plus revenir. Un prêtre vint ensuite ; Amédée le reçut doucement, et eut même avec lui une conversation qui parut lui faire quelque bien. Il demanda une plume et du papier, et commença une lettre adressée à son père. Bien que ses idées fussent très-lucides, chaque ligne lui coûtait un pénible effort, comme s'il eût eu besoin de s'acclimater aux pensées qu'il essayait d'exprimer. Sa main tremblait, et la fixité de son regard effrayait son garde-malade. À la seconde page, ses forces le trahirent tout à fait ; il laissa tomber sa plume, montra à Beaudrant la lettre, en lui recommandant par un signe de la remettre à son adresse, et expira, la nuit suivante, sans avoir pu ajouter une parole.

Beaudrant était retourné à Paris en toute hâte ; il avait couiu à l'ancien logement d' Amédée, et appris là les fréquentes visites et les ouestions inquiètes d'Anselme. N'osant pas se présenter lui-mêA chez monsieur Servais, et jugeant bien qu'Anselme reviendrait, il avait laissé pour lui un petit mot chez le concierge pour fixer un rendez-vous, et c'était à la suite d'un entretien avec l'étudiant consterné, qu'Anselme rapportait ces douloureuses nouvelles.

Lucile pleura son cousin ; Ernestine apprit sa mort avec le calme lugubre du soldat à l'agonie, qui voit mourir son camarade. Il fut convenu qu'Anselme irait retrouver Beaudrant et se concerterait avec lui pour tous les détails funèbres. Tout compte fait, monsieur Servais ne pouvait arriver que le surlendemain. La jeune fille profita de ce délai pour se vêtir de noir et faire prendre le deuil aux domestiques de la maison.

Pour qui n'aurait connu que superficiellement le caractère et la vie de monsieur Servais, pour qui aurait ignoré à quel point son ambition et sa vanité lui avaient fait négliger ses devoirs et ses affections domestiques, il y aurait eu quelque chose de poignant à songer à ce père de famille qui allait rentrer dans sa maison pour y apprendre que son fils unique était mort et que sa femme allait mourir.

Le surlendemain au soir, monsieur Servais arriva : la lettre

154 LB TBMPLB D'ÉPHÈSB.

d'Anselme et celle de Lucile lui avaient inspiré, pendant tout la trajet de X... à Paris, des pressentiments sinistres que la réalité dépassait. Lucile vêtue de noir, le deuil des domestiques, le silence d'Anselme, lui révélaient trop clairement qu'il n'avait plus de fils ; et bien qu'il n'éprouvât plus pour sa femme qu'une rancuneuse indififérence , il ne put retenir un mouvement de douleur et de surprise en contemplant les affreux ravages que ces derniers mois avaient accomplis dans cette forte et belle organisation. Ernestine s'aperçut de l'effet que son dépérissement produisait sur son mari, et elle lui tendit la main avec plus de calme et de joie qu'elle n'en avait ressenti depuis longtemps. Monsieur Servais demanda quelques détails ; on les lui donna ; puis Anselme lui remit la lettre d'Ainédée, que Beaudrant lui avait confiée après l'avoir cachetée de cire noire. Elle portait pour suscription : A mon père. — Voici ce que l'infortuné jeune homme avait écrit avant de mourir :

« Monsieur, quand vous recevrez cettet lettre, j'aurai^ssé de vivre. C'est un petit malheur, je le sais, pour vous, jMr moi, pour tout le monde, excepté pour mes créanciers. Je laisse à peu près quatre-vingt mille francs de dettes ; peut-être ce qui me restait du bien de ma mère sufiQira-t-il à payer cette somme ; sinon... Je suis mineur; j'ai eu affaire à d'affreux usuriers qui ont abusé de ma jeunesse ; vous êtes donc parfaitement libre de ne pas reconnaître les créances, et ces vils coquins l'auront bien mérité (

» Je voudrais maintenant, monsieur, vous dire quelques mots d'un sujet plus grave ; mais j'ignore comment on parle des choses sérieuses. Pardonnez-moi si j'exprime mal mes pensées. Je meurs seul, loin de ma famille, après une année de désordres. Sans doute le monde et vous, vous direz que c'est par ma faute, que j'aurais dû mieux me conduire, et que je suis justement puni. Cela est vrai ; pourtant il me semble que j'aurais bien quelque chose à répliquer. J'étais encore au berceau quand j'ai perdu ma mère. J'ai grandi sans qu'un regard, un sourire, une parole de tendresse vinssent m'apprendre à aimer cette vie de famille qui aurait pu me protéger. Personne ne m'a guidé pendant les années de mon adolescence ; c'est à peine si l'on m'a

LE TBHPLB p'iPHÈSB. 155

parlé de Dieu : j'ai passé ensuite cinq ans au collégei livré à des soins mercenaires, sans direction, sans amitié, bourré d'auteurs grecs et latins* que je ne comprenais pas, moqué de mes camarades parce que j'étais faible, méprisé de mes professeurs parce que j'étais paresseux, négligé par vous parce que je ne flattais pas votre amour-^propre paternel. J'ai commencé à lire de mauvais livres : nul ne m'a appris à m'en méfier... J'éprouvais d'abord, en lisant Voltaire, Parny et ceux d'aujourd'hui, un sentiment de frayeur et de honte ; mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir qu'ils étaient honorés, glorifiés, qu'on répétait leurs noms avec des louanges magnifiques, partout où vos opinions étaient en crédit, où l'on distribuait l'encens à vos amis et à vous-même. J'en ai conclu que je n'avais rien à en redouter, qu'ils étaient presque de la maison, et que quiconque en disait du mal ne ppuvait être qu'un tartufe et un jésuite... Leurs conseils, d'ailleurs, m'étaient agréables ; je les ai trouvés bons ; je les ai suivis, et je meurs 1

» Je ne sais vraiment qui m'envoie aujourd'hui toutes ces idées-là, et comment ces mots me viennent : il y a quelques semaines, j'en aurais bien ri!... C'est peut-être la mort... c'est peut-être la conversation de ce bon prêtre ; il m'a dit une foule de choses que je ne soupçonnais pas... Mais il est trop tard... un nuage passe sur mes yeux, et je sens que ma main tremble... Monsieur, je ne vous demande pas pardon... C'est moi plutôt qui aurais à vous pardonner... Vous avez trop oublié que vous étiez mon père et que j'avais besoin d'un guide... Pourtant je voudrais, avant de mourir, vous rendre le bien pour le mal... Prenez garde ! de cruelles déceptions vous attendent ; vous vous trompez et on vous trompe : surtout méfiez-vous de Julien et de »

Amédée s'était arrêté là: on devinait qu'il avait eu une difficulté extrême à tracer ces dernières lignes, presque illisibles, et que les forces lui avaient manqué avant d'achever.

Monsieur Servais lut cette lettre d'un air morne ; elle lui rappelait l'anathème de l'incendiaire Janrin : les avertissements et les leçons se pressaient sur ses pas. En outre, les derniers mots de la lettre d' Amédée le préoccupaient vivement. Quel était ce second notçi que son fils n'avait pu écrire après celui de Julien,

156 LE TEMPLE D'ÉPHËSB.

cette autre personne dont il rengageait à se méfier? Monsieur Servais songea d'abord à Nathalie, puis à Ernestine. Pourtant, ri'était-il pas possible qu'Amédée eût voulu seulement parler des opinions violentes de Julien et de ses dangereux conseils? Ne pouvait-on pas supposer que cet autre nom que sa main mou« rante n'avait pu écrire, était tout simplement celui de Versolant ou de quelque autre homme politique ? Monsieur. Servais se posait ces questions avec inquiétude ; il s'adressait des reproches amers en songeant à ce fils mort si jeune et si misérablement, faute de direction et de conseils. Par un retour familier aux égoïstes, il se figurait qu'il avait beaucoup aimé Amédée, et que seulement le temps ou l'occasion lui avait manqué pour le lui dire. Toutes ces pensées diverses ou contraires lui causaient un grand trouble. Quand il revit Julien, il lui témoigna une certaine froideur, et laissa même passer quelques jours sans retourner chez Nathalie. Mais bientôt ses habitudes et ses goûts reprirent le dessus. Julien, qui s'était attendu à cette froideur, mais qui avait compté sur son influence, n*eut pas de peine à lui prouver que s'il abandonnait la partie au moment suprême où elle semblait arrivée, l'effort, l'ambition, l'espoir de toute sa vie étaient pour jamais perdus. Chez lui, le député ne rencontrait que des images de deuil et de tristesse. Ernestine se mourait ; Lucile cherchait en vain à cacher ses angoisses et ses larmes ; il devinait instinctivement qu'un mystère planait sur cette douleur. Il alla chez Nathalie pour se distraire ; elle le plaignit, et par ses câlineries charmantes lui fit oublier ce dont elle avait l'air de le plaindre. Cédant à ses instances, monsieur Servais se hâta de reparaître à la Chambre : les esprits y étaient fort montés ; plusieurs de ses collègues le reçurent avec un empressement de bon augure ; il parla, et il eut du succès. Sa vie se partagea en deux : dans sa maison, une agonie, une femme pâle et mourante qui parfois le regardait avec une fixité d'énigme, des larmes, des souvenirs lugubres, des préoccupations d'argent, presque un commencement de ruine ; au dehors, le mouvement, l'éclat, les excitations de Julien, les sourires de Nathalie, le tourbillon des affaires publiques, les bravos de la Chambre, l'espérance d'un avènement politique qui réparerait toutes les brèches de sa fortune.

Quinze jours se passèrent dans ces alternatives. Pendant quinze jours monsieur Servais fut constamment ballotté entre les voix secrètes de sa conscience et de son cœur, qui avaient pris, depuis quelque temps, pour le ramener ou le retenir, tant de formes différentes, — et les voix brillantes de l'ambition et de la vanité, qui le poussaient en avant.

Le quinzième de ces jours, c'était le 22 février 1848.

Ce jour-là, Ernestine était si mal, qu'elle fit appeler son médecin de bonne heure, et lui demanda si le moment était arrivé. Le docteur Dervières, bon et spirituel vieillard, avait compris depuis longtemps que cette maladie de langueur où se consumait cette jeune et vigoureuse nature, et qui semblait acceptée avec une résignation voisine de la joie, — cachait quelque douloureux secret. Aussi , lorsqu'elle le questionna en fixant sur lui cet ardent regard qu'il était difficile de tromper , y ne crut pas devoir recourir aux ménagements et aux subterfuges usités dans ces tristes circonstances.

« Docteur! croyez-vous que ce soit pour aujourd'hui? ditelle à voix basse, après avoir éloigné Lucile.

— Non, madame. .

— Voyons... nous -nous connaissons assez maintenant pour que vous n'hésitiez pas à me parler franchement. Vous savez que ce qui effraie les autres me rassure : combieA d'heures me donnez-vous encore? »

Monsieur Dervières réfléchit un moment , puis il lui dit en surmontant son émotion :

« Mais... je vous assure bien... jusqu'à après-demain soir 1

— Merci, docteur 1 voilà une bonne parole, murmura-t-elle en lui serrant la main avec une force qui l'étonna. Seulement, ménagez celte pauvre Lucile ; c'est à elle et non pas à moi qu'il . faudra donner du courage!... »

Un instant après, monsieur Servais entra chez sa femme. Ernestine l'accueillit cette fois avec une expression affectueuse et le sourire sur les lèvres :

« Mon ami, lui dit-elle, je suis une pauvre malade bien ignorante de ce qui se passe dans le monde... Quelles nouvelles avezvous, et où en sont vos espérances ? »

Monsieur Servais allait répondre, quand la porte s'ouvrit

158 LB TEMPIB B'ÉPHÈSB.

brusquement. Julien se présenta sur le «euil. Ses vêtements étaient en désordre ; son visage s'illuminait d'un enthousiasme sauvage. '

« Pardonnez-moi, dit-il à Ernestine qui avait pâli et frissonné en le voyant ; pardonnez-moi si j'ose pénétrer jusqu'ici ; je viens dire à monsieur Servais qu'il n'y a pas une minute à perdre, et que, s'il veut être ministre demain, il doit me suivre à l'instant même... Madame, veuillez joindre vos prières aux miennes... »

Un'éclair d'ironie brilla sur le front livide d'Ernestine ; elle semblait prendre en pitié ces deux ambitieux, et songer qae les grandeurs humaines se font bien petites pour qui va mourir.

Monsieur Servais paraissait en proie à une hésitation pénible ,* il avait honte de quitter sa femme pour aller courir les hasards d'une collision politique ; elle s'en aperçut, et lui dit doucement : ,

« Allez , mon ami ; je me sens mieux ; Lucile est là ; je n'ai besoin de personne. »

Puis, comme Julien sortait le premier, elle rappela son mari d'un geste rapide, et reprit à la hâte :

« J'ai une prière à vous adresser, ce sera la dernière : me Vaccorderez-vous ?

— Oui , répondit-il , subjugué par cette âme courageuse daais ce corps brisé.

— Eh bien ! sortez maintenant avec monsieur Féraud ; tâchez d'atteindre le but auquel vous avez tout sacrifié ; mais, quoi qu'il arrive, revenez après demain, à midi au plus tard... il le faut ; j'aurai à vous parler. »

Il y avait une telle solennité dans ce rendez*vous funèbre, . que monsieur Servais se sentit ému d'un religieux eflProi : « Je vous le promets 1 répondit-il ; et il sortit, Julien l'attendait dans la rue.

— Et à présent; dit Ernestine quand elle fut seule avec Lucile, Dieu... toi... un prêtre ! »

Monsieur Servais était si agité par le lugubre spectacle qu'il laissait chez lui et les derniers mots qu'il venait d'échanger avec Ernestine, que, pendant quelques instants, ni le bruit du dehors, ni le réveil de son ambition, ni les discours de Julien ne purent l'en distraire. Mais bientôt cette espèce de contraction intérieure

LB TBMPI4E d'éphèse. 159

se dissipa à Taspect de ce qui se passait sous ses yeux. Paris était en proie à un de ces immenses accès de fièvre qui effraient ou surexcitent les plus indifférents. Monsieur Servais et Julien marchaient côte à côte, regardant et écoutant en détail ces préludes significatifs. C'eût été, en ce moment d'inquiète et incertaine attente , une piquante étude, que d'analyser et de démêler ee qu'il y avait au fond de ces deux cœurs animés, en apparence, d'un sentiment analogue. Julien semblait être dans son élément : il frémissait d'impatience et d'ardeur comme le coursier de l'Écriture au son du clairon. Toutes les passions, toutes les ivresses révolutionnaires couraient sur son front comme des nuages chargés d'électricité et d'éclairs. On eût dit qu'il aspirait d'avance, avec une volupté féroce , ces souffles de désordre et de ruine. Chez monsieur Servais, au contraire, tous les instincts conservateurs se réveillaient en face de ces sinisti;es présages. Provincial, l)ourgeois, négociant, n'ayant jamais vu de près d'insurrection ni d'émeute, il éprouvait, tout en se disant enchanté, une première sensation de malaise , justifiée , du reste, par les récentes images qui le disposaient à la tristesse. Julien s'aperçut de ce commencement d'appréhension et de trouble, et ae négligea rien pour le dissiper. Il développa éloquemment le Yieil adage, que qui ne risque rien n'a rien. Ces drames-là, ajoutait-il en riant , ne ressemblent pas à des tragédies de collège ; tout ne s'y passe pas entre rois, héros et confidents: ils ont des allures shakspeariennes ; le peuple s'y fait sa part dans les prologues et les intermèdes ; et ce que l'on voyait là, c'était tout simplement cette ébuUition populaire que calmerait infailliblement l'intervention de monsieur Servais et de ses amis. A force de l'entendre plaider cette thèse qui souriait d'ailleurs à son ambition et à son orgueil , le député se remit de son trouble et fit meilleure contenance. Comme tous les caractères faibles , il ayîût des alternatives d'irrésolution et d'entraînement, de timidité et d'audace. Avec tout ce qu'il laissait derrière lui de dou* lonreux et d'alarmant, le deuil de son intérieur, le désordre de sa fortune, les sourds reproches de sa conscience, il avait besoin d'édiapper à ces réalités funestes ; il avait besoin de croire Julien, de s'étourdir , de s'abandonner à ces émotions extérieures qui lui disaient à la fois d'espérer et d'oublier. Il réussit à se

monter la tête, à se mettre à runisson de son compagnon, et loi dit d'un ton résolu :

« Où allons-nous ?

— Chez Nathalie, répliqua Julien, qui n'ignorait pas le prestige exercé par ce nom sur l'homme politique. Nous avons pensé que les bureaux du journal, la maison de Versolant, la vôtre ou celle de tout autre de nos amis , seraient des points de rendezvous trop dangereux, trop signalés à la police. Nathalie a trèsgracieusement offert sa mansarde. Personne ne viendra nous y chercher, et nous pourrons y causer en toute sécurité. »

Un quart d'heure après, ils arrivèrent rue de Vaugirard et montèrent chez Nathalie.

Ils y trouvèrent la rédaction de V Initiateur au grand complet, quelques députés et quelques jeunes littérateurs ou artistes, amants de la liberté et admirateurs de Nathalie. On buvait dtt grog, on fumait force pipes ; et déjà, comme dans toutes les délibérations humaines, l'assemblée était partagée en deux groupes: les esprits politiques et les fantaisistes, les modérés et les énergumènes.

L'entrée de monsieur Servais et de Julien produisit un certain effet ; chacun des deux partis salua son chef en la personne des deux arrivants. Les députés et les hommes graves attirèrent à eux monsieur Servais ; les jeunes gens comptaient sur Julien. Nathalie souriait à tous : son œil pénétrant allait des uns aux autres, comme si cette étude préliminaire devait décider de son opinion et peut-être de sa destinée.

Monsieur Servais et Julien racontèrent ce qu'ils venaient de voir, et tous les assistants appuyèrent leur témoignage par leurs propres impressions. 11 était clair qu'une explosion se préparait dans ces masses agitées et enflammées par six mois de banquets, d'excitations et de propagande : les symptômes extérieurs ne pouvaient laisser là-dessus le plus léger doute. Une émeute commençait : que serait-elle ? comment finirait-elle ? Dans quel sens fallait-il diriger le courant, tandis qu'on en était maître encore? Devait-on l'activer ou le modérer? le précipiter ou l'arrêter ? Les questions se ressemblaient, mais les réponses ne se ressemblaient pas.

Les rapins, les pemtres, les apprentis poètes, les romanciers

en herbe, coifTés de bérets rouges, affublés de vareuses écarlates, hérissés de chevelures exubérantes et de barbes incultes, mirent en avant les propositions les plus incendiaires , les projets les plus excessifs : seulement ils leur donnaient des noms différents, suivant qu'ils craignaient plus OU moins d'épouvanter les bourgeois. Ceux-ci disaient extrême gauche, ceux-là république ; ceux-ci démocratie, ceux-là communisme.

Par une conséquence naturelle, ces motions à l'eau bouillante refroidissaient à vue d'œil les hommes sérieux, décidés à ne pas sortir des bornes de la légalité. L'inquiétude générale, l'agitation populaire, les préludes d'émeute, les pierres lancées aux gardes municipaux et aux sergents de ville , tout cela fut signalé par eux comme indice d'une situation excellente si l'on en profitait pour faire ses conditions avec le pouvoir , désastreuse si on la laissait s'aggraver. 11 s'agissait donc de saisir le moment où la crise prendrait assez de consistance pour que le gouvernement et le pays en ressentissent d'égales alarmes, et pour qu'il en résultât un traité d'alliance dont ils seraient, eux, les signataires. Pour y réussir, que fallait-il ? Un coup d'œil sûr, une grande clairvoyance politique, et il était facile de comprendre que ces messieurs s'en croyaient assez abondamment pourvus, pour que personne, s'ils s'en mêlaient, ne pût conserver la plus légère inquiétude.

Monsieur Servais parla dans ce sens ; il parla bien, et fut écouté avec faveur , grâce surtout à Nathalie , qui , désirant ne pas l'effaroucher, fit signe à ses jeunes gens qu'elle leur demandait grâce pour ce bourgeois-là. Cette journée n'était pas perdue pour l'esprit souple et fin de la femme de lettres. Elle voyait aux prises et à l'œuvre les deux puissances rivales qui allaient se disputer le monde : l'intérêt et l'utopie. En contemplant d'une part ces fanatiques au cerveau creux, aux poches vides, aux vêtements déchirés ou crasseux, qui s'apprêtaient à jouer de l'insurrection et de la barricade comme ils auraient joué du yiolon ou de l'ophicléide ; d'autre part, ces législateurs empêtrés dans leurs hardiesses, et se figurant que le peuple attendrait leur bon plaisir pour se soulever ou se calmer, elle sentit redoubler son mépris pour l'espèce humaine , et se promit de se réserver pour le parti vainqueur, fallût-il jeter aux buissons do

162 LE TBXFLB D'ÉPHJ^SE.

la route les lambeaux de ces doctrines superbes, glorifiées dai I ses romans. «

Julien parla à son tour ; les partisans des moyens extrèm« i . comptaient sur son éloquence. Ils ne furent satisfaits qu'à moitié ^ Julien commença, en efifet, par de fougueuses hyperboles : U * députés , monsieur Servais en tête , commençaient à froncer 1 ^1 sourcil : mais , à la surprise générale, Tardent orateur finit pi i conclure à la nécessité de ne pas sortir des voies légales, d'us( ' des moyens d'influence sur le peuple pour régler soa élan , d< » dispositions pacifiques du gouvernement pour en obtenir h i concessions désirables. Son avis prévalut, et fit prévaloir Id » modérés. Il fut décidé que VlnUiatev/r garderait fidèlement cettfB position transitoire, que les députés iraient porter à la Chambra ces idées de transaction, et que les jeunes gens se répandraient^ dans les groupes avec la double mission de donnerun sens légal auil^ manifestations et d'amener la troupe de ligne à fraterniser aveé la foule. Là dessus on se sépara ; Nathalie distribua de n6uyeait ses poignées de main et ses sourires. Elle eut le temps de prendr«v à part monsieur Servais et de lui dire tout bas : « Bon courage ! vous me reviendrez ministre I »

Puis elle eut un autre aparté avec Julien, et murmura rapidement à son oreille : « Tâchez qu'il ne rentre pas chez lui avant la fin de tout ceci 1 »

En sortant de chez Nathalie , un des plus exaltés , sculpteur refusé par tous les jurys, dit à Julien avec les airs farouches d'un conspirateur de mélodrame :

« Ah ça ! serais-tu déjà traître ? »

Julien lui lança un regard profond :

<£ Imbécile 1 dit-il, n'as-tu pas vu que si j'avais conclu comme vous le vouliez , ces députés allaient nous échapper , et courir aux Tuileries pour demander grâce au pouvoir? Ne comprends-tu pas qu'il faut les endormir, jusqu'au moment où nous serons maîtres de leur réveil ? Amuse-toi à crier : Vive la République I Demain la garde nationale et tous les boutiquiers de Paris de^ manderont nos têtes et seront des royalistes enragés. Nous devons les y conduire sans qu'ils s'en doutent , et leur persuader après qu'ils l'ont toujours désirée I .

LE TSMPLE B'ÉPHÈSB. 163

\ — Tu as raison, ees^bourgeois soDt>i lâches I » répliqua l'artiste émerveillé.

k Pendant toute cette journée et toute celle du lendemain, Julien Le quitta pas monsieur Servais plus que son ombre : il n'eut ■as de peine à le convaincre que, dans ces moments de grande irise, un homme politique se devait tout entier à son pays ; qu'il ^'avait plus de famille, et qu'il lui importait de s'affranchir de ^os les liens qui entraveraient son action incessante surjes

Efaires publiques. Monsieur Servais avait besoin d'ailleurs de ute sa liberté d'esprit pour faire face aux exigences d'une siation qui se tendait de plus en plus. Il songeait avec un effroi ^oïste que les scènes de douleur et de deuil qu'il retrouverait ^ns sa mafson ne seraient bonnes qu'à le décourager et à l'a- ^ttre. Le sentiment de son importance, le chaleureux langage ^e Julien, l'agitation de la rue, l'animation de ses collègues, la succession rapide des combinaisons politiques où son nom était souvent prononcé , l'indicible aspect de Paris insurgé , cette sombre poésie de labarricade et de l'émeute, plongeaient monsieur Servais dans des accès de vertige, le. dérobait au sentiment de la vie réelle , et le faisait passer par d'étranges alternatives d'espoir, de trouble , de regret, de hardiesse et de frayeur. Il accepta donc un logement chez Julien, comme un général bivoua-^ que sur le champ de bataille ; ou plutôt il se décida à vivre, pendant ces trente-six heures, à la Chambre, dans la rue, dans quelques salons politiques, afin d'être toujours là, prêt à tout, en mesure de saisir le moment propice, suivant* d'un œil avide les péripéties de ce drame dont chaque acte et chaque scène apportaient ou emportaient tant d'ambitions et d'espérances.

Le 23 au soir, monsieur Servais, semblable au joueur qui, après une nuit fiévreuse, voit venir la carte désirée , put , sans trop d'invraisemblance, croire qu'il tenait enfin ce portefeuille, oi]jet de toutes ses convoitises, indemnité de toutes ses pertes, consolation de tous ses chagrins.

Ce soir-là, Anselme , lancé à sa recherche depuis le matin,

parvint à le rejoindre et lui remit un billet qui ne renfermait

que ces mots : « A demain ; vous l'avez promis. .. pas plus tard que

i&idi... Emestine et Lucile vous attendent. »

Le même soir, Versolant courut chez Nathalie, lui apprit l'a-

164 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

vénement probable de monsieur Servais ; Nathalie savait déjà par Julien qu'Ernestine était à toute extrémité... .

Restée seule, elle se livra à une de ces rêveries positives qui sont, pour certaines âmes^, l'adieu au romanesque de la vie. Puis, se plaçant devant son miroir et souriant à sa beauté que le tumulte de ses pensées faisait brillgr d'un éclat extraordinaire :

« Demain, monsieur Servais sera veuf et ministre ! » dit-elle.

Pourtant, des bruits sinistres avaient déjà circulé. Une collision sanglante avair paru tout remettre en question et rompre le traité de paix à demi conclu entre l'opposition et le pouvoir. Monsieur Servais, s'abusant encore sur la portée de cet incident funeste, comptait, pour le lendemain matin, sur sa popularité et son éloquence. La nuit se passa en conciliabules, en allées et venues qui trompaient l'instinctive angoisse de tous par la stérile agitation de chacun. La révolution se réveilla avec le jour, toute prête et toute armée. Monsieur Servais marchait en s'appuyant sur Julien, qui sentait le bras de son patron trembler sous le sien. D'heure en heure les symptômes devenaient plus menaçants, les figures plus farouches. Le député se présenta à quelques barricades ; il harangua le peuple ; il célébra ses vertus, sa modération dans la victoire ; il maudit les velléités sanguinaires d'un pouvoir aveuglé, et promit à cette multitude , affolée par les ivresses du combat , qu'elle ne serait plus désormais gouvernée que par ses amis. Mais, quand on voulut mettre en avant quelques noms propres, il se trouva que ces noms étaient déjà dépassés de beaucoup parla marche des événements : celui de monsieur Servais, entre autres, n'excita que des murmures et des huées. Découragé par ce premier échec, monsieur Servais s'achemina vers le boulevard ; il y vit passer à cheval, entourés d'hommes d'assez mauvaise mine, quelquesuns de ses amis politiques, de ceux qu'il regardait d'avance comme ses collègues : la foule , à leur aspect, restait froide ou hostile, et ils ne tardèrent pas à disparaître, engloutis par cette marée montante qui, aux jours marqués pour les révolutions, submerge le matin les ministères, à midi les transactions, à quatre heures les trônes.

C'en était fait ; le moment favorable avait glissé entre ces mains ambitieuses; le trop tard murm.urait aux consci ences et

LE TEMλLE b'ÉPHÈSE. 165

aux oreilles. Monsieur Servais voulut tenter un dernier effort : on lui signala une barricade où se trouvaient réunis les principaux chefs du mouvement. Il y alla, il essaya de parler ; mais hélas I ce fut bien pire; une heure avant, on avait repoussé son nom; cette fois, on étouffi^sa voix, et les qualifications les plus insultantes accueillirent sa première phrase. Il eut là un nouveau sujet de douleur et de surprise. Julien se trouvait encore à ses côtés. Tout à coup, à un signe que lui fit un des chefs de l'émeute, il quitta brusquement son compagnon, sauta sur la barricade, saisit im drapeau rouge dans les mains d'un insurgé, et s'écria d'une voix tonnante : Vive la république ! « Malheureux 1 que faites- vous ? dit le député éperdu.

— Ce que vous ferez demain I répliqua Julien d'un ton impérieux et arrogant qui signifiait : les rôles sont changés, et c'est moi qui suis le maître.

— Vive la république ! » s'écria, comme un seul homme, cette foule exaltée qui semblait n'avoir attendu que ce signal.

Julien se confondit dans les groupes, et des démonstrations de plus en plus menaçantes forcèrent monsieur Servais à se retirer.

La tête en feu, frappé de vertige, il courut à la Chambre. On sait le spectacle qui l'y attendait. Peu d'instants après son arrivée, il vit entrer l'insurrection victorieuse. Au premier rang, il reconnut Julien, agitant son drapeau, couvrant de ses cris la voix des orateurs ; Julien, son mauvais génie, qui lui apparut alors comme la personnification terrible de cette terrible journée: le mauvais génie triomphait; la révolution était faite.

Expulsé de sa place au milieu de ce chaos grossissant que sillonnaient des coups de fusil, des clameurs sanglantes et des tueries des gardes municipaux, monsieur Servais sortit, et se trouva sur le pont Louis XV sans trop savoir comment il était arrivé jusque-là. Malgré son effroi, ses yeux se dessillaient ; il reconnaissait avec un mélange de regret, de colère et de honte, ?û'il s'était trompé et qu'on l'avait trompé. A ces clartés redou- ^bles qui venaient de passer devant ses yeux, il jugeait les liommes et les choses, la pente qu'il avait suivie, la folie de ses ambitions, les illusions de sa vanité, le danger des doctrines dont il avait favorisé l'essor; il jugeait surtout Julien, et con-

centrait sur lui toute l'amertume de ses mécomptes, toute l'ardeur de ses ressentiments. Il ne se pardonnait pas d'avoir été dupe de ce petit Danton déguisé, et d'avoir subi son ascendant, tandis qu'il croyait le conduire. En un moment, avec cette lucidité de souvenirs qui accompagne parfois les grands désastres, il se remémora tout ce qui aurait du le désabuser, toutes les mauvaises influences que Julien avait eues sur -ses opinions et sur sa vie ; il finit même par lui attribuer la somme entière de ses malheurs et de ses fautes, et par se persuader que, sans lui, il serait resté sage, tranquille et irréprochable.

En même temps, il se souvint qu'il était absent de chez lai depuis près de deux jours, qu'il y avait laissé sa femme mourante et dépassé l'heure où il avait promis de rentrer. Il reprit donc rapidement le chemin de sa maison à travers des masses d'insurgés et de curieux qui afîluaient de tous côtés. Au bout de quelques minutes, il arrivait à sa porte, pénétrait dans le salon qu'il trouva vide, et s'arrêtait épouvanté au seuil de la chambre d'Ernestine.

Les rideaux des fenêtres étaient baissés, et la chambre éclai* rée aux flambeaux. Cette lumière pâle et blafarde tombait d'aplomb sur le visage d'Ernestine couchée sur son lit, et lui communiquait les teintes mates de l'albâtre ou de la cire. Elle respirait encore : ses yeux étaient ouverts, et une de ses mains, transparentes à force de maigreur ,'pendait hors du lit. Le prêtre venait de lui administrer les sacrements de l'Église, et retiré un peu à l'écart, récitait à demi-voix les prières des agonisants ; Lucile, agenouillée, répondait aux prières, et parfois, malgré ses efforts, laissait échapper un sanglot. Dans la Chambre voisine, on voyait, par une porte entr'ouverte, Anselme et les domestiques, à genoux et priant. Les bruits du dehors n'arrivaient plus à ce réduit funèbre que par bouffées lointaines et confuses.

En apercevant son mari, Ernestine parut se ranimer': une lueur de joie, quelque chose comme un allégement suprême, ramena une teinte un peu plus vive sur son front décoloré. Un souffle, une ombre de sourire passa sur ses lèvres :

« Mon ami, dit-^elle en essayant de se soulever, vous revenei bien tard : n'importe 1 il estiempsl »

LB TfiMPLB d'ÉPHÈSB. 167

Monsieur Servais, saisi de pitié et de terreur, la contemplait en silence.

« Cette fois, reprit-elle, c'est bien vrai : je vais mourir, et je bénis le ciel qui vous ramène auprès de moi pendant que je puis encore parler. »

Lucile se tourna vers elle, les mains jointes, et eut l'air de lui adresser une muette prière. Ernestlne poursuivit, soutenue, semblait-il, par une forcé surnaturelle :

« Tais-toi, Lucile 1 laisse-moi mon courage; laisse-moi goûter le seul bonheur qui me soit permis. »

Pais faisant signe à son mari de s'approcher :

« Mon ami, ajouta-t-elle de façon à ne pouvoir être entendue que par lui, par le prêtre et par Lucile, la vie peut mentir quelquefois, mais la mort ne ment pas... Écoutez-moi sansm'interrompre, et si vous étiez tenté de me refuser votre pardon, songez que c'est presque une morte qui vous implore... songez que Torgueil, si irrité qu'il soit, doit s'apaiser devant un cercueil... Vous vous souvenez de ce jour où vous trouvâtes monsieur Julien Féraud, ici, presque à mes pieds... Lucile vous dit que c'était pour elle, que inonsieur Féraud venait me demander sa main... Vous ne pouviez douter de la parole de cet ange; vous fûtes rassuré, et moi, comme une lâche créature, j'acceptai ce mensonge qui me sauvait... car c'était un mensonge : monsieur Féraud était venu pour moi...* Oh ! permettez que j'achève, et accordez encore quelques minutes de pitié à celle qui va vous quitter pour toujours... Je n'étais pourtant pas aussi criminelle que vous pourriez le croire... Non, mon ami, et si je voulais mentir encore en face de la mort, à quoi bon cet aveu? Ce prêtre qui est là et qui m'a réconciliée avec Dieu, Lucile qui m'entend et qui lit dans mon âme comme dans la sienne, ce crucifix que je porte à mes lèvres, la sainteté de cette heure solennelle, la voix de votre propre cœur, tout vous dit que je ne vous trompe pas, que je ne puis pas vous tromper : j'ai été imprudente, égarée, révoltée cqjtre un joug dont on ne me révélait que les rigueurs ; je n'ai pas été criminelle : que ce soit là votre consolation et la mienne l » '

Il y eut un moment de silence. Monsieur Servais était trop accablé pour s'irriter de l'aveu de cette femme, qui semblait

168 LE TEMPLE DÉPHÈSE.

déjà lui parler du fond de la tombe ; Eraestine rassembla tm reste de force , et continua d'une voix de plus en plus suffoquée :

« C'était la première fois que je recevais ainsi monsieur Julien Féraud; mais, avant mon mariage, là-bas, dans notre pays, nous nous étions connus; je l'avais aimé, innocemment, purement, comme Lucile a aimé Anselme... »

Monsieur Servais fit un geste de surprise ; Ernestine poursuivit :

« Oui, voilà ce que nous aurions dû vous dire ; nous aurions évité bien des malheurs et des périls... Mais, plus heureuse que moi, Lucile a pu garder tout le trésor de son amour. Moi, j'avais aimé un homme méchant, ambitieux, dangereux...

— Un misérable l s'écria monsieur Servais, en reportant sur Julien toute sa colère, qui tombait devant Ernestine.

— Maintenant, reprit-elle, écoutez-moi... encore un peu... Vous avez compris déjà que je n'aurais pas laissé le sacrifice de Lucile aller jusqu'au bout, ni cet affreux mariage s'accomplir... J'étais sûre de mourir, et, par un reste d'orgueil dont je m'accuse, je ne voulais vous détromper que le jour où je serais si près de la mort qu'elle effacerait toutes les fiertés et toutes les colères... Je remercie Dieu qui m'a accordé cette dernière grâce... Mon ami, pardonnez -moi! »

Elle lui tendait sa main à demi glacée : il ne la repoussa pas ; cette marque de pardon lui rendit encore un peu de courage.

« A présent, le plus pénible èst-dit, ajouta-t-elle, et un rayon de céleste beauté illumina son visage. Vous n'aviez jamais su qu'Anselme et Lucile s'aimaient : vous le savez aujourd'hui; je vous recommande ces douces et chastes amours... Vous allez vous trouver bien seul, sans famille, sans héritier, au milieu d'un monde où votre fortune vous créera de nouveaux dangers...

— Moi I mais je suis ruiné I interrompit monsieur Servais avec une sombre amertume : je l'étais aux trois quarts ; la république m'achève 1 Tous les malheurs, tous les désespoirs m'accablent à la fois... *

— Ruiné ! la république I reprit Ernestine avec un tressaillement de surprise qui se mêla aux frissons de l'agonie ; ah 1 ces deux mots vous disent mieux que moi ce que je n'osais pas

IB tEM^LB D'ËPHÈSE. 169

TOUS dire. Mon malheur, le vôtre, celui de ce pauvre Amédée, la catastrophe qui vous frappe, en connaissez-vous les causes? •

— Je les soupçonne, murmura son mari en baissant la tête.

— On a perverti Amédée, on m'a égarée, on vous a trahi... toujours... par les mêmes moyens, dit-elle en se dressant sur son séant avec une énergie effrayante : Qu'a-t-on trouvé dans la chambre d' Amédée ? Tous ces mauvais livres que l'on vante, et qui distillent leurs poisons dans les âmes sans défense... Que m'a-t-il fait lire, lui? Tous ces romans corrupteurs, dont les auteurs ont la richesse et la gloire... Que vous a-t-il dit, à vous? Que les idées de désordre vous feraient grand, puissant, célèbre!... 0 mon amil dans ce suprême instant où disparaissent toutes les vanités du monde, il me semble que Dieu vous parle par ma voix mourante... Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une vérité, un bien, une loi, un devoir... Quand la société couronne d'une main ce qu'elle flétrit de l'autre, elle commet un mensonge ; elle livre les âmes loyales à la révolte et au doute ; elle se prépare des châtiments terribles... Tenez, ce tocsin que l'on entend 1 c'est le glas des funérailles 1... »

Ce dernier effort avait épuisé Ernestine : elle retomba sur son lit, et parut un moment immobile et froide comme un cadavre. Pourtant elle se ranima peu à peu, et retenant son mari avec l'obstination habituelle aux moribonds, elle continua de lui adresser quelques paroles moins distinctes, où il eut peine à recueillir deux ou trois phrases intelligibles :

« Lucile et Anselme... ce sont les bons anges... je vous les* recommande..^ Ruine, pauvreté, république... ils ne peuvent donc pas se marier?... C'est lîii qui a fait touf le mal... on recueille ce qu'on a semé... que Dieu lui pardonne 1... »

Elle parlait encore, mais son agonie faisait des progrès visibles, quand un grand bruit retentit à la porte de la rue ; un pas rapide résonna dans l'escalier. Une terreur instinctive se peignit sur les traits d'Ernestine : ses yeux se rouvrirent ; on eût dit qu'elle voyait d'avance l'homme qui allait entrer.

Elle ne se trompait pas : c'était Julien. La république proclamée, les émotions de la journée, l'ivresse du combat et de la victoire lui avaient fait tout oublier ; ou peut-être, par une forfanterie exécrable, voulait-il se faire voir et saluer chez monsieur

io> ,

170 LB TBHPLB D'ÉPHiSB.

Senraîs dans Téelat de son triomphe, apparaître en domiliateiir ' là où il avait yéeu en subalterne.

Par un mouvement rapide, le prêtre et Lucile se précipitèrent vers le lit, comme pour cacher Julien à Ernestine. Il était trop tard; elle l'avait vu: elle poussa un cri, étendit du côté de la porte son bras décharné, et, un instant après, ses derniers frémissements se perdirent dans l'éternelle immobilité.

« Elle est morte I » dit le prêtre d'une voix grave.

Lucile retomba à genoux, et ses sanglots éclatèrent.

Monsieur Servais s'était levé. Debout, pâle de douleur et de colère, il foudroyait de son regard Julien, dominé cette fois par cette scène funèbre où venaient se briser son triomphe et son orgueil. Monsieur Servai« fit trois pas vers lui, le clouant sur place par l'expression de sa figure, d'où l'ardeur d'un sentiment profond avait effacé toute vulgarité ; et d'une voix sourde dont chaque syllabe retentit comme des coups de marteau sur un cercueil :

« Tu viens voir ton ouvrage? lui dit-il. Eh bienl sois content. Amédée est mort ; cette femme est morte ; je suis ruiné, perdu, écrasé, tout cela par toi 1 Tu as ce que tu voulais I Tu as voulu du bruit, de l'éclat ; tu as voulu arriver en marchant sur des décombres ; tu as voulu incendier et démolir pour faire répéter ton nom... Tes vœux sont comblés ; ici, dehors, partout, voilà, n'est-ce pas? assez de morts pour flatter ton orgueil, assez de débris pour te grandir, assez d'incendies pour t'éclai- * rer ! Savoure ton triomphe , Erostrate, mais redoute les malédictions de tes victimes. Va-t'en I Au nom de mon fils, au nom de ma femme, je te maudis I Va-Ven I

Julien subjugué n'essaya pas de répondre un mot, et disparut avec un silence de spectre : on l'entendit fermer la porte cochère. Ses compagnons, restés dans la rue, réprirent bruyamment les refrains patriotiques de la Mai^eillaise et des Giroip' dins. Bientôt leurs chants s'éteignirent dans l'éloignement. Monsieur Servais était retombé sur son fauteuil. Lucile priait et pleurait près du lit funèbre.

nu i)B U PRBHIÈEB PAUTIÉ.

Page 1