‹ Pourquoi je reste à la campagne (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RCB VIVIERKB, 2 BIS

Traduction et reproduction reserrées.

DE

Pour peu qu'on ait voyagé sur nier^ on n'ignore pas que la moitié de Téquipage d'un navire veille sur le pont^ tandis que l'autre moitié dort dans les hamacs. Ces temps d*activité et de repos se divisent en parties égales : pendant quatre heures^ travail ; pendant quatre heures^ sommeil. Ces divisions s'appellent des quarts le dernier est nommé la diane. Pourquoi a-t-il reçu ce nom païen? Je l'ignore; mais c'est celui que les matelots préfèrent. C'est ordinairement pendant ce quart qu'on leur distribue le café ou l'eau-de-vie, et c'est par conséquent celui où ils se livrent avec le plus d'abaur don à l'éternel, à l'biépuisable récit de leurs aventures.

0 ne faut pas oublier non plus que le jour parait au

quart de la diane^ et que le soleil^ en illuminant Tanr infini du ciel^ dissipe les engourdissements de l'atmos* phère et vient rompre le silence épais de la nuit. Muets jusque-là; les marins deviennent expan^ifs et se groupent autour de quelque Homère conteur^ dont la mémoire^ toujours jeune^ console par la variété de ses souvenirs de Téloignement de la patrie.

Le vaisseau marchand que je montais^ la Coquette d'AjacciOy et sur lequel j'allais de Toulon à Hessine^ avait le bonheur de i)osséder; outre le meilleur des capitaines^ Texcellent Giacomo Perfumo, un de ces intrépides causeurs qui chassent la nostalgie du cœur malade des jeunes matelots et des imuvres passagers. Que nVait pas vu maître Gandolphe? que n'avait-il pas fait pendant quarante ans de navigation sur la Méditerranée^ Tocéan Atlantique^ l'océan Pacifique ^ la mer des Indes^ la mer de Ghiue^ la meiv Glaciale? D avait fait la pèche de la morue et de la baleine ; fl s'é* tait battu en Egypte^ en Espagne^ dans Tlnde; U avait été prisonnier des Anglais; il avait perdu dans divers combats un œil^ plusieurs doigts; mais son plus bel exploit; disait-il; était de s'être fmt passer pour muet sur les pontons de Plymouth; afin d'obtenir sa liberté;^ qu'il n'aurait pas eue. Pendant cinq ans^ il s'était cou*

damné à ne pas dire une seule parole. Gomme maître Gandolphe s'est bien vengé depuis !

Quoique décoré du titre ronflant de indtre^ il notait que simple matelot^ mais son âge et son expérience lui donnaient droit à cette hiaute qualification. Du reste, Teût-OQ appelé capitaine, il n'eût pas été beaucoup plus fier. Gandolphe ne mettait rien au-dessus du titre de matelot, parce qu'il ne voyait rien au delà de la profession de marin, rien au-dessus de la mer, tim d'aussi beau que TOcéan. La mer était son passé, scm présent, son avenir, son amie, sa iamille. Elle aura été probablement son tombeau. Qu'il dorme en paix dans son lit d'algues, de saUe, de corail, si Neptune l'a appelé à lui : Neptune, le seul dieu qu'il reconnût (1).

Or, une nuit, au quart de la diane, maître Gandoljlhe avait réuni autour de lui ses fidèles auditeurs; et, dans une langue si pittoresque, qu'elle échappe à nos procédés ordinaires de style, il se disposait à leur faire son récit d'habitude. J'avoue que je ne prêtais pas toujours à ces causeries toute l'attention qu'elles méri-^

(t) Tout récemment, j'ai appris, par un article de journal où 11 étaU fait mention de la translation si intéressante des invalides d'Avignon à Paris, qu'un vieux marin du nom de Pierre Gandolphe, de la Ciotat, âgé de 86 ans, était mort depuis quelques mois à rhôtel des Invalides d'Avignon. Est-ce le même Gandolphe?

taient. Puis^ je me méfie prodigieusement de Fauth^oticité des souvenirs des gens de mer. Mais ce soir-là^ à peine maître Gandolphe avait-il dit quelques mots^ que je fus attiré et retenu près de lui. 11 avait touché à un grand fait de Thistoire et de la législation contemporaines^ que je connaissais déjà par mes lectures.

11 s'y était trouvé mêlé. H réveillait en moi un hrmt dont j'avais gardé Fécho. Maître Gandolphe soulevait dans ma mémoire un intérêt d'esprit et de cœur dont il fut le dernier à se douter. Le témoin venait^ à quinze ou dix-huit ans d'intervalle^ déposer pour moi dans mie cause dont j'avais le dossier entre les mains. Je le laissai donc parler^ me réservant de confronter plus tard^ ce que j'ai fait à son honneur^ son témoignage et celui des livres anglais et français qui m'attendaient tranquillement assis dans ma bibliothèque. H ne dit pas un mot, ce qui sera prouvé le long de ce récit, qui ne fût l'exacte vérité. Ainsi c'est sur des notes prises au roulis du vaisseau, lignes brisées que je redresse, caractères pâlis que je ravive, ombres auxquelles je vais rendre un corps à l'aide de l'histoire, que je tracerai et fixerai pour quelques heures ces souvenirs de la pleine mer.

11 va manquer à ces tableaux animés le vaisseau qui

les berce et leur donne^ pour ainsi dire^ une respiration, le ciel qui les entoure d'une bordure d'azur, la mer et les vents qui leur font écho jusqu'à l'infini, les spectatetu^s nalfis dont l'attention et l'àme ne sont troublées par aucune préoccupation étrangère ; il va leur manquer le vaisseau, avec ses grandes ombres d^une lieue sur les vagues; le vaisseau, théâtre, spectateur et acteur lui-même quand on raconte entre ses flancs l'histoire d'un autre vaisseau.

Ne pouvant leur rendre ces avantages, je vais du moins laisser à ces récits leur physionomie vivante et familière, la liberté du dialogue, celle dont Gandolphe usait après Sôcrate, Platon, Lucien, Sénèque et Montaigne,, qui lui étaient parfaitement inconnus. Pour être présentée sans façon, la vérité n'en est pas moins la vérité, elle n'en est peut-être que plus la vérité.

Les matelots de la Coquette d*Ajàccio disaient :

— Racontez-nous donc votre histoire, maîtie- Gandolphe.

— Vous faites fort bien de l'appeler une histoire, car rien n'est plus vrai.

— Nous savons que vous ne mentez jamais.

— Il me serait difficile de mentir : je n'ai que de la

mémoire; quand elle s'arrête, je m'arrête, absolument

comme le bâtiment quand le vent est mort. Bonsoff !

— Est-ce un naufrage ?

— Et un fameux encore! tenez! c'est mieux que ça... Passez-moi le tabac, j*ai soit de fumer.

— Je vais vous avoir du feu, msdtre Gandolpbe : partez!

— C'était en 1815, le 13 février (1), comme je vom le dis.

— Bon ! il devait faire froid.

— Pas du tout; nous étions presque sous la ligne nous revenions de Chandernagor et nous allions à Brest.

— Diable ! non, il ne devait pas faire froid. On dit que, lorsqu'on est sous la ligue, il n'y a qu'à tenir un œuf dans la main, pendant une minute, et il est cuit.

— La main aussi.

— Mousse, silence ! Allez, maître Gandolpbe, allez!

— Or, il ventait la peau du diable cette nuit-là ; la barbe nous fumait. Nous étions menacés d'un grain.

(I) Cette date est paifaitement exacte. — Voir roavrage de Bigge. intitulé : « Report of the commissionnary of inqoiry lato the State of ihe colony of New-South-Wales. » Rapport du cofH' missatre (Tenquêle sur Véiat de la Nouvelle-Galles du Sud, Os trouve dans cet ouvrag.e, ou pluiôt dans ce rapport, les principaux détails du grand procès criminel qui se rattache à rbistolre racontée par le naif matelot.

HomaïB nous étions dans des parages où les vsùsseaux <|ui vont aux Indes et ceux qui en reviennent se croi* -sent souvent, et que ces rencontres sont dangereuses au milieu de la nuit, on m'avût placé en vigie sur le beaupré, afin de signaler les b&timents qui courraient sur nous. Jolie position I on eût aussi bien fait de me rdégoer à iond de cale, car il faisait noir comme du goudron. La Belle Arsèney c'était le nom de notre brkk, semblait naviguer sur une mer de café.

Avec cela, il pleuvait une bénédiction, la mer était gonflée comme une grenouille ; mon caban pesait cinq cents livres; mes bottes me faisaient tenir roide sur le beaupré, comme un cavalier de plomb. Je ruisselais. Vous dire si je tenais les yeux ouverts, c'est chose bien inutile : on ne dort pas quand on est à pal'eiUe noce; mais c'était bien peine perdue.

Écoutez ! sur le coup de minuit (1), à Fheure du quart, sans savoir d'où venait la poussée que je ressen-

(1) Ici, maître Gandolphe commet une légère erreur. Le llenteaaiit Thompson affirme, dans sa déposition devant ia cour de Sidney, que la rencontre des deux navires. eut lieu entre dix et onze heures : between ien and eleven. Le témoignage d'un officier de marine, en pareil cas. est infiniment préférable à celui d'un matelot de marine marchande, qui ne sait jamais l'heure qu'à peu ]>rèt.

tis dansle dos^ je fus lancé comme un palet à quinze ou vingt pieds devant moi^ sur le beaupré^ qui^ après s'être enfoncé dans l'eau et m'avoir entraîné^ au pmt que je bus un tonneau d'eau salée^ se releva et me rejeta^ les quatre fers en Tair^ sur le pont. Je tombai au milieu de toutes sortes de choses qui tombaient : mâts^ cordages^ vergues^ barriques^ hommes^ nous nous mîmes tous à culbuter et à rouler ainsi de Favant à Farrière, avec des cris, des hélas, des pleurs et des jurons à fendre le ciel. Ça ne dura pas longtemps (which did not last more thon two or three seconds) : laccident ne prit pas plus de deux ou trois secondes, — déposition du lieutenant Thompson ; — mais, si peu de temps que cela dura, je devinai la cause de cette agréable surprise. Au lieu d'être accostés par devant, comme nous le craignions, nous venions d'être abordés par derrière, et de la belle façon que je vous dis. En deux minutes, la Belle Arsène, qui avait été construite à Brest, qui sortait pour la première fois du port depuis la paix, un brick joli et fier comme une demoiselle, qui filait ses dix nœuds sans se mouiller la cheville, eut les reins fracassés, râla deux ou trois fois que c'était à faire pitié, et piqua une tête dans la grande tasse, où nous irons tous boire, qui plus tôt, qui plus tard, s'il plait à Dieu, au

grand saint Elme et à tous nos saints patrons du paradis. Passez-moi du tabac.

— Est-ce que votre histoire est déjà finie ? demanda le mousse.

— Imbécile, comment veux-tu qu^elIe soit finie, puisque maître Gandolphe est là ! Elle serait finie si>..

— Silence ! dit le maître d'équipage. La parole est à maître Gandolphe. Nous ouvrons des oreilles comme des sabords, maître Gandolphe : continuez.

— Maître Honorât a raison, mon histoire tf est pas finie, et pourtant le mousse n'a pas tort.

— Il a tort, il n'a pas tort, expliquez-vous.

— C'est tout expliqué : il y a un trou dans mon histoire; et connue je ne veux pas mentir, je ne sais que fourrer dans, ce trou pour vous faire comprendre ce que je n'ai jamais conjpris moi-même.

— Quoi donc, maître Gandolphe ?

— J'ai eu beau me prendre la tête à deux mains, tordre comme une corde mes souvenirs, presser ma mémoire à en devenir fou, je n'ai jamais pu m'expliquer comment, ajprès une catastrophe où tout avait péri, bétes et gens, bois et fer, toiles et cordages, sans qu'il ait flotté seulement sur l'eau une éponge, je me suis trouvé, moi seul, moi miique, rien que moi sur vingt-

cinq hommes d*équipage et trente-trois passagers^ sur

le vaisseau qui nous avait si bien coudoyés en passant.

— Cela arrive pourtant quelquefois^ maître Gandolphe.

— Faut bien le croire, puisque me voici.

— Et qu'esirce que c'était que ce vaisseau ?

— Un aurais.

— C'est fait pour vous, maître Gandolpho*

— Oui, un anglais, une espèce de grosse gabare (4). Mais nous causerons de ça plus tard ; pour le moment, qu'il vous suffise de savoir que, lorsque je rouvris les yeux et que je me secouais les oreilles, — et tout ça, façon de parler entre nous, mes bons camarades, car je ne pouvais rien secouer du tout, tant j'étais aplati, moulu, abhné dans un étourdisscment qui m'a duré plus de trois jours, — Je crus être chez le vieux Neptune, ce patron des naufragés. J'avais des tas de voiles et de toiles goudronnées sur les bras, sur les jambes, sur la poitrine, bref, sur tout le corps, et j'entendais marcher

(1) Store-ship. — Un vaisseau-magasin. — Celui-ci contenait, dit 1 hompson : instruments of hmbandryt clothings for the troops and convicts^ and other necessaries : meubles de ménage» instruments â*agrlculiure, habillements pour les troupes et les •Midamnés» et autres objets d'utilité.

-sur ma tête. Un moment je me figurai que j'étais panni les poissons^ dans le ventre d'une baleine. Peu à peu le bon sens me revint, je crus voir le jour à travers le fouillis sous lequel j'étais enterré : quelques minutes après, je ne doutai plus que j'étais encore vivant et sur 4]n vaisseau.

— Et vous n'aviez rien de cassé ?

— Ma pipe.

— Mais, vous étiez prisonnier des Anglais?

— Ah ! mousse> où as-tu appris l'histoire? En 1815, nous étions les meilleurs amis du monde, nous et les Anglais ; ils ne nous avaient rien fait, nous ne leur avions rien fait, nous nous mangions dans la main. C'était la paix. Vive la paix ! ah! la paix avec les Anglais ! Est-ce qu'on fait jamais la paix avec les Anglais ?

Les dernières dents de maître Gandolphe grincèrent

— Voyons, maître Gandolphe, il ne s'agit pas des Anglais pour le moment.

— Il s'agit toujours des Anglais. On voit bien que vous êtes jeunes. Ah ! si vous étiez vos pères ! Figurezvous... non, vous ne pouvez pas vous figurer. Us sont roux, ils ont les dents blanches, les ongles longs, ils ne parlent pas comme nous... ils appellent le pain bread

et ils n'en* mangent pas ; et alors^ pourquoi ont-ils du pain? Tout ça c'est pour nous vexer, rien que pour nous vexer.

— Pourtant, maître Gandolphe^ sans les Aurais vous périssiez.

— J'aurais mieux aimé périr que d'être sauvé par les Anglais. Je ne dis plus rien.

Gandolphe boutonna sèchement son caban, enfonça son bonnet jusqu'aux oreilles; il devînt du marbre. 11 ne fut plus qu'à sa rage contre les Anglais.

— Allez-vous nous laisser longtemps en panne comme ça, maître Gandolphe ? Nous ne sommes pas des Anglais, nous autres; voyons...

— Je ne dis plus rien, répéta Gandolphe en mâchant le tuyau de sa pipe qu'il pulvérisait.

— Nous ne les aimons pas plus que vous.

— Vous avez pris leur défense.

— Allons donc !

— Père Gandolphe, vous qui ne mentez jamais, vous vous servez là d'un motif... dites plutôt que vous n'avez plus rien à nous dire.

— Je n'ai plus rien à vous dire l

m CENT TRENTE FEMBfES. 13

— Dites <iue vous avez perdu tout à fait la mémoire...

— J'ai perdu la mémoire ! moi qui n'ai oublié ni le nom d'un seul de ces gredins4à^ ni une seule de leurs paroles, car y si le malheur de savoir l'anglais ; j'ai payé assez cher pour l'apprendre : cinq années de ponton! quel professeur ! Vous allez voir si j'ai perdu la mémoire.

Le piège tendu à l'amour-propre de maître Gandolphe avait réussi ; il reprit ainsi eu allumant une autre pipe :

— De dessous mes décombres, j'entendis une voix qui disait tout bas :

— Est-ce toi, Ascott ?

Une autre voix répondit avec la même précaution :

— C'est moi. Carter.

— As-tu vu nos hommes, Ascottî

— Oui.

— Combien en as-tu vu?

— Autant que tu m'as dit : tous ceux que tu m'as

— Douze? >

— Oui, douze, les meilleurs : Herman, Creen, Har-

risson^ Murray, Hanson^ Horsley^ Lindsay^ Rîckards, Samuel, Chapman, Grenfel, Taylor (1).

— Ce soût^ en effets les meilleurs, les plus solides, les plus braves du Niagara, Cœurs d'acier, bras de fer; vrais Anglais. Mais les autres?

— Les autres suivront Texemple de leurs che&« Es-tu satisfoit ?

— Ascott !

— Plaît-il?

— Est-ce que le lieutenant Thompson] ne nous observe pas en ce moment?

— Non, il a bien les yeux tournés de ce côté-ci, mais

(1) iiAMis [noms]

. 0PFKNSB8 [délita).

▼SBD1CT.

abrIt.

Joba Hermao,

murder {meurtrier)^

guilty (coupable)^

death executed {exéculii.

^ree».

Id.

Id.

HarrinoD,

Id.

Id.

lifc (pmonnwr pour la vu).

Murray,

Id.

Id.

death executed.

Hanson,

Id.

Id.

dischardcd (aequitté).

Horsley,

Id.

Id.

death (& mort).

Lindsay,

Id.

Id.

id.

Rickarda,

Id.

Id.

Id. •

Samuel,

Id.

Id.

Id.

Chapmao,

Id.

Id.

confined in tbe gaol [oaehol).

«reofel,

Id.

Id.

death (à mor/).

Taylor,

Id.

Id.

Id.

Ce tableau est extrait de l'ouvrage de Wentworth, intitulé ; A slatùitcal hislorical and politieal description of lAe colony oj NêêO'SoulA WaUt mnd itt dépendent teltlemens n van Diemen't land.

c'est pour s^assurer que la rencoutre que nots avons fiEÛte de cette coquille de noix n'a pas écorché le nez du Niagara. Il travaille à son rapport. Le lieutenant Thompson fait toujours des rapports.

— Continue le tien, Ascott. Comment as-tu présenté la chose aux douze chefs que tu viens de me nommer?

— Nettement; j'ai joué ma tête avec eux.

— C'est toujours comme ça qu'il faut jouer pour l^ner. Va I

•** Je leur ai dit : Voici de quoi il s'agit...

— Passe, je sais l'affaire.

— D'abord on s'emparera du capitaine du Niagara, sir Forster.

— Très-bien, Ascott ! marche, marche, nous sommes sur du feu.

— On s'emparera du second et du lieutenant. ~Et les officiers?

— Quant aux officiers, on verra.

— C'est toujours ton idée, Ascott; tu crois que les officiers passeront avec nous ?

— Oui, les plus jeunes. Songe à ce que tu leur proposeras. Quelle fête ! quelle noce !

— N'y compte pas trop, Ascott; prends tes mesure* en conséquence. Continue, grand diable !

le HIST(HRE

— - Je leur ai dit qu'une fois les maîtres an Niagara, ils ne feraient aucun mal ni au capitaine Forster^ ni à aucun des officiers de Tétat-major . Ceux-ci seraient tout dmplement désarmés et gardés à vue : voilà tout.

— Ont-ils accepté cette condition?

— Tous. Je leur ai dit encore, qu'il ne serait commis à bord aucun pillage, aucun vol, de quelque nature qu'il fût; ils ont pareillement accepté.

— Vrai Dieu ! ce sont de petits anges que ces hommes-là, Ascott. Et le chapitre des boissons, tu n'en parles pas?

— Il a été plus difficile à traiter, ton satané chapitre.

— Je m'y attendais ; mais file du câble, Ascott, file. Parle.

— Ils voulaient tous, après la capture du Niagara, disposer comme ils l'entendraient des cent cinquante barriques de rhum qui sont à bord. J'ai dit non, fermement n(Mi. Carter, ai-je ajouté, aura la garde des cent cinquante barriques de rhum ; il n'en sera pas bu une seule goutte sans son ordre.

— Bien parlé !

— Il y a eu des résistances^ de fortes résistances, Carter.

DE CENT TRENTE FEMMES. it

— Et jont-ils accepté enfin ?

— A peu près. Us exigent la triple ration.

— Triple ration ! c'est énorme. Diable !

— Cela ou rien, m'ont-ils répondu.

— Triple ration!

— Je ne pouvais plus reculer, ils avaient notre secret.

— Silence, Ascott ! le lieutenant Thompson vient vers nous.

— Oui... il mâche quelque rapport.

— U va nous parler.

— Écoutons.

Et en effet, dit maître Gandolphe, le lieutenant du Niagara leur demanda :

— Avez-vous remarqué quelque d^ât à la proue du vaisseau, Ascott?

— Non, lieutenant, non.

— Et vous, Carter?

— Ni moi non plus, lieutenant.

— Le beaupré n'a pas souffert?

— Du tout.

— Etréperon?

— n est parfaitement sain.

Il HISTOIRE

— Avez^vous recueilli quelques débris du yaisseau que nous avons si malheureusement coulé ?

— Aucun^ lieutenant. Il est mort tout entier.

— Trè&-bienl Veillez aux manœuvres; je vais faire mon rapport.

— Tu disais donc^ Ascott^ qu'ils exigent trois rations 4lerhum par jour?

— Oui.

— Ils sont modestes^ les gredins. ,

— Us veulent aussi le partage imipédiat de tout le tabac qui est à bord du Niagara,

— Tout le tabac ! ah çà ! mais ces coquins-là oublient donc que si nous réussissons ils entrent en partage d'une marchandise cent fois plus précieuse que le rbum, le tabac et Targent? Quand nous leur proposons d'en avoir la libre possession avec nous^ ces gentilshommes font les difficiles^ ils discutent^ ils font la petite boor che... mais ils mériteraient I...

Carter frappa du pied sur le pont, et rien qu'à ce coup sec et énergique je devinai quel homme ce pouvait être. Le son me dit la cloche. Tout ce qui se trouvait autour de lui en fut ébranlé, comme un cabaret de porcelaine sur un guéridon.

— Note fiche pas, Carter; c'est fini. Une fois Taf-

tare Mte, ils consentent à te remettre le commandement du Niagara, que tu conduiras où diable tu voudras^ pourvu que ce ne soit ni aux Indes^ ni en Angleterre^ où ils seraient infailliblement pendus.

— C'est mon afiTaire. Nous retournerons à Madagas- ^5ar. La reine de Tîle est en guerre avec F Angleterre; elle sera fort contente de nous avoir à son service, d'avoir en nous des matelots, des charpentiers, des pilotes, etc. On ne refuse pas un pareil cadeau.

— Je leur ai dit, poursuivit Ascott, que l'exécution aurait lieu au dernier coup de minuit, la nuit prochaine. Deux heures avant minuit la distribution des finies lair serait faite dans les cadres, et eux, à leur tour, la feraient aux autres matelots. Maintenant, Carter, voyons, qu'as-tu fait de ton côté pour la cause ?

— Exactement tout ce que tu as fait, Ascott; seulement, j'ai mis dans notre projet trente-six matelots au lieu de douze, ce qui, en tout, nous donne plus de la moitié des hommes dont nous avons rigoureusement besoin. Je n'avais promis que double ration de rhum ; mais puisque tu es allé jusqu'à trois, ils auront trois rations. Je ne dois rien te cacher, Ascott, tout allait au gré de mes désirs; point d'hésitation, point de refus. La seuls diffir culte, une terrible difficulté, est venue à cause de toi : UM

a été sur le point tf échouer à cause de cette difficulté.

— Qu'est-ce donc. Carter ?

— Quand j'ai eu fini de parier, de dire à tous mes camarades ce que nous attendions d'eux et ce qu'ils auraient de nous, le mulâtre Samuel est sorti des rangs et m'a dit : Moi, je veux, pour être des vôtres, que personne ne me dispute Proserpine !

— Ah ! il veut Proserpine, dit Ascott, il veut Pi'oserpine !

Et Ascott frappa sur le pont avec encore plus de vigueur, si c'est possible, que Carter ; le coup faillit m'atteindre à l'épaule. U me l'aurait brisée comme un œuf s'il m'eût touché. U y eut un grand moment de silence après l'explosion d' Ascott, qui répéta pour la dixième fois : Ah ! Samuel veut Proserpine ! Et il ajouta entre ses dents, de peur d'être entendu de ceux qui allaient et venaient autour de lui, car le jour grandissait de plus en plus : Ni lui, ni cent, ni mille, ni cent mille comme lui ne passeront seulement la main sur les cheveux de Proserpine. Je n'entre dans le complot que pour l'avoir, et on me la disputerait ! Mort et malheur à celui qui osera me la disputer, même en pensée ! je lui ouvrirai la poitrine avec ce couteau, et je lui mangerai le cœur connne on mange une orange. — Un vil, un af-

fireux mulâtre poserait sa patte de singe sur ses épaules blanches ! Qu'il y vieiuie ! qail y vienne donc ! Il a six pieds^ eh bien ! je lui enlèverai la joue dans une seule morsure. Tq sais comment je mords^ Carter ! ma bouche vaut tes mains. Le nègre Samuel! oh! le nègre Samuel ! j*ai faim de ce nègre. Non ! non ! ce n'est pas possible ! Et tu ne lui as pas craché au visage quand il fa fait une pareUle proposition? et tu n'as pas essuyé la souillure avec ton pied? qu'as-tu fait enfin? Ne ris donc pas^ Carter ! réponds !

— J'ai accordé ce qu'il demandait.

— Tu as accordé?.... tu lui as promis Proserpine ?

— Oui !

— Non!

— Oui, te dis-je. Samuel avec nous, nous donne vingt hommes ; Samuel contre nous, nous enlève presque tout ré(iuîpage. Il fallait choisir. Donc, j'ai accepté.

— Au fait, tu as bien agi, reprit Ascott avec une résolution si cahne, que je me peignis sans peine et sans avoir besoin de la voir la fonnidable impassibilité de son visage. Tu as bien fait. Une heure après le succès de notre affaire, le mulâtre Samuel sera jeté par-dessus bord.

— Je t'aiderai, Ascott.

— Merci^ j'y compte^ Carter

— Nous avons tout dit, n'est-^îe pas? reprit Caiter» Séparons-nous maintenant. *

— Pas encore. Carter.

— Tu as encore quelque chose à ntô dm?

— Oui.

— Quoi donc, Ascott ?

— Écoute.

— Tu souris, Ascott?

— J'aime Proserpine, reprit Ascott, comme tu aimes Caroline Prier.

— Oui, eh bien?

— Eh bien, llrlandais Preston, comme le mulâtre Samuel, ne veut entrer dans le complot qu'autant que nous lui assurerons rentière et d!»due possession de la jolie Carolme Prior.

— Caroline Prier !

Au mouvement élastique du pont qui s'éleva et s'abaissa comme le dos d'une baleine blessée, je sentis que Carter avait bondi et était retombé trois ou qualtfe pas plus loin. Il redit avec rage : — Caroline Prior ! mais il ne sait pas que j'aimerais autant qu'on m'arrachât toutes les dents avec des tenailles rougies au feu quo de voir quelqu'un effleurer seulement le bas de la robe

de Caroline Prier ! mais je passerai sur lui comme nous avons passé cette nuit sur ce navire dont nous ne savons pas même le nom ; Q ne restera pas même de bd le tourbillon^ Técume que ce navire a Itdssés en sombrant corps et biens au milieu de la nuit, au milieu de Tabtme. Il ne sait pas ce que pèse ce bras quand il s'abaisse : quil ne le sache jamais I

— Assez ! Carter, assez ! dit Ascott en prenant les deux poignets gonflés de veines de Carter : assez! ce jeune hômn^ a dei'influeâce sur ^équipage. 11 est insdeitt^ c'est vrai; nuds il a^ qudque bravoure. Nous avons besoin de lui : attends du moins que nous ayons réussi^ alors...

— Alors nous réglerons nos comptes.

— Soit, Carter; mais jusque-là étouflfe ta colère; rentre-la dans le fourreau et mets la main sur la polluée. Heurs, mais tais-toi.

-«-Jemetais. '^

— Je t'aiderai aussi. Carter. Compte sur moi pour te débarrasser de ^Irlandais Preston, comme je conipte sur toi pour me débarrasser du mulfttre.

Les deux mains de fer des deux matelots se r^cou- Irèrent.

— Cette fois, tout est dît, n'est-ce pas, Ascotl t

— Tout, répondit Àscott, qui dit à son tour : Cette nuit!

n ajouta : Le coup de main accompli, le capitaine Forster, le second, sir Grant, le lieutenant Thompson et tous les officiers seront mis aux fers, gardés à vue, le pistolet sur le coeur.

— Maîtres dr. Niagara, nous descendrons aussitôt par la grande écoutille, dit Carter.

•— Et nous remonterons par celle-ci, ajouta Ascott, avec nos cent trente... mais silence! j'ai entendu du bruit sous le vent... ce n'est rien... oui, nous remonterons par cette écoutille, vainqueurs, triomphants, portant dans nos bras... Dire que dans quelques heures c'est par là que nous repasserons...

Et dans son enthousiasme expresdf, saisissant par un bout la grosse toile goudronnée qui masquait la grande écoutille du gaillard d'avant, et qui me cachait aussi, il la renversa brusquement sur elle-même... j'étais découvert ! j'étais perdu !

— Un homme ! dit Ascott: — Fais-en un cadavre^ riposta Carter. Tue-le !

Ascott se jeta sur moi comme une hyène et me prît le cou; j'allais mourir. Je n'eus que le t<mips do crier : Français!

' — Arrête ! lui dit Carter. S'il nous a entendus^ il peut u avoir rien coint^ris.

— Sais-tu Fauglais? me demanda Ascott^ dont le souffle me glaça le visage^ dont les yeux pleins de sang étaient sur mes yeux^ dont les mains arrondies et crispées s'éloignèrent un peu de mou cou afin de laisser sortir une réponse de mon gosier.

Je ne lépondis pas.

— Tu vois, dit Carter, il n^entend pas Panglais. Cest un des naufragés de cette nuit....

— Que faites-vous donc là? cria le lieutenant Thompson aux deux matelots.... on va dire la prière.

— Lieutenant, répondit tranquillement Carter, nous donnons des soins à un pauvre matelot français, à demi-mort, tombé cette nuit comme un goéland sur le pont du Niagara,

— Un Français ! un naufragé ! emmenez-le. Ceci va admirablement compléter mon rapport, dit le lieutenant. Emmenez, emmenez donc !

— Nous ne pouvons que vous rapporter, lieutenant. Et Ascott et Carter, me prenant Fun par les pieds, Tautre par la tête, me portèrent, du gaillard d'avant au

gaillard d'arrière^ au lieutenant du Niagara, afin qui pût compléter son rapport (i).

(f ) Le lieutenant Thompson fat, plus tard, comme on le tem plas loin, d*un grand secours dans le procès du Niagara detant la cour de Tamlrauiô de Sidoey. Son esprit d'ordre et sa rectitude de jugement abrégèrent considérablement le parcours d'âne affiiire si grave et si compliquée.

— Vdlà une fière histoire^ maitre Gandolpbe.

— Vous n'êtes pas au bout, mes enfants; vous n'êtes pas au bout.

Le {ûlotin se frotta les inains avec joie; le mousse s'accrocha comme un sînge aux basses enfléchures, pour être aux premières loges, selon son expression. Malgré leur impassibilité orientale, les matelots paraissaient impatients de voir maitre Gandolpbe reprendre le fil de sou récit.

11 continua ainsi :

— Depuis plus de quarante ans que je me promène en long et en large sur le grand pré, j'ai vu bien des tremblements sur les vaisseaux où j'ai servi, mais jamsds... N'anticipons pas.

— Maître Gandolpbe, voulez-vous ma pipe?

— Maître Gandolpbe, voulez-vous du tabac ?

— Haitre Gandolphe^ ne vous dérangez pas; quand vous voudrez du feu...

— Maître Gandolphe^ si un petit verre vous était agréable...

n n'est sorte de politesses qu'on ne fit au vieux marin pour rengager à ne pas négliger une seule syllabe de sa narration.

— Vous dire, poursuivit-il, que j'avais une idée hm nette de ce qui m'était arrivé en si peu de temps, ce serait vous tromper; et je ne fume pas de ce tabac. On ne passe pas d'un brick qui revient des Indes sur untroismâts qui s'y rend; on n'est pas lancé comme un bouchon de liège du milieu d'un équipage français au milieu d'un équipage anglais; on ne reste pas huit heures aplati, étouffé sous une montagne de toiles, de vergues et de cordages ; on n'entend pas ce que j'avais entendu, on n'est pas à demi étranglé, sans qu'il vous en reste quelque chçse. Il m'était resté un hébétement dans les idées et un étourdissement dans le cerveau comme si j'avais bu un bidon entier d'eau-de-vie. Pourtant je n'avais pas perdu toute présence d'esprit : je me disais toujours : N'oublie pas, Gandolphe, que tu ne sais pas 'anglais, ou tu es étranglé. Bien m'en prît; car après qu'on m'eut fait avaler je ne sais combien de tasses de

bouillon et beaucoup de verres de rhum^ vu que ces brigands d'Anglais sont pleins d'humanité en mer^ à Tendroit des naufragés^ faut le dire à leur éloge et pas du tout à celui des Américains^ les plus ladres de tous les océans^ le lieutenant Thompson^ en présence du capitaine Forster et de huit ou dix officiers^ me tanna d'une foule de questions comme si j'avais été au catéchisme. Tout cela^ bien entendu^ en français : « Où alIiea&-vous ? — A Brest^ mon lieutenant. — D'où veniez-vous? — De Chandemagor^ mon lieutenant. — C!omment se nommait votre vaisseau! — J'essuyai mes yeux avant de répondre : la Belle- Arsène. — De quoi étiez-vous chargés? — Nous revenions sur lest^ mon lieutenant. — Combien étiez-vous d'hommes à bord?

— Dit-sept^ mon lieutenant. — Comment vous nommez-vous ? — Jean-de-Dieu Gandolphe^ comme mon père, mon lieutenant. — Avez-vous reçu quelque blessure en étant précipité sur ce vaisseau? — Aucune, n)pn lieutenant. — Où soufGrez-vous, maître Gandolphe ?

— J'ai faim, mon lieutenant. j> Cette réponse mit fin au satané interrogatoire de ce brave lieutenant Thompson, qui fit signe à un jeune officier de me faire servir à déieunci^.**Puis, il m'adressa encore ces dernières questions : a Savez-vous où nous allons ? — Non, mon

lieutenant. — Nous allons à la Nouoelle-ffollande* »- Ça ni^est Sien égal^ mon lieu^nant. — Âvezrvous une autre profession^ outre celle de marin? — Je suis charpentier. — Voulez-vous faire partie de notre équipage! — Je veux tout ce qui ne sera pas ecmtre la France. — Vous êtes un brave bomme^ me dit une autre voix. Je me retourne : c'était le capitaine Forster^ le commandant du Niagara. — Oui, vous êtes un toave homme, répéta-t-il; qu^on ait soin de loi, » ditril au second, master Grant.

Si le bon Dieu descendait un jour sur la terre, il ne prendrait pas une meiUem*e, une plus respectable figure que celle du capitaine Forster ; et si le diable accompagnait le bon Dieu dans la traversée, il n'en endosserait pas une plus repoussante que celle du second.

Le capitaine Forster avait les cheveux gris, fins et légers autour du front, de petites touffes qui semblaient lui dire quand il marchait : bonjour capitaine I bonjour î

L'autre, master Grant, les avait roux et taillés en brosse au beau milieu de la tête. Grand et mince comme «n peuplier, le capitaine portait la tête haute et dégagée; et quand il vous regardait, ça vous faisait, dans le cœur l'effet d'une bonne nouvelle. Ses yeux étaient

Ueu-d^emme; bons, très-bons^ doux, maïs fiers pourtant. L'autre les avait je ne sais trop comment, et il n'y a pas de peintre qui pourrait le dire. Le capitaine Fwster vous regardait toujours en face conune le sol&ly master Grant toujours de profil comme un couteau.

Quand j'eus bien bu et bien mangé, je me dis à part md : Ah çà ! maintenant, Gandolphe, tu ne peux te dissimuler qu'à bord de ce bâtiment, qui t'a sauvé s'il fa fait périr, il va se passer des événements dont la surprise n'amusera pas tout le monde. Dois-je ou non en prévenir ce bon capitaine qui m'a dit en me frappant sur l'épaule : Vous êtes un brave homme? » Ma conscience me répondit : Oui ; ma colère me dit : Non. Cest que j'ai été cinq ans prisomiier des Anglais, moi; cmq ans prisonnier sur les pontons, dormant dans de Teau pourrie! mangeant des chiens^ des chats, des rats, et quand j'en avais encore ! dévorant du pain {dein de vermine, fouetté trois fois jusqu'au sang!... a Je ne dirai rien, m'écriai-je en mettant les deux pieds sur le milieu de ma conscience. Anglais contre Anglais, qu'ils se tuent ! plus il s'en tuera, mieux vaudra ! Allei donc !» — Je n'étais pourtant pas bien décidé encore : te capitaine Forster m'avait dit : « Vous êtes un bravt

homme. Qu'avait-îl besoin de me dire cela? — Après tout, me disaisrje encore, ils ne vont pas s^orger à première vue : d'abord je ne sais pas de quoi il s'agit. L'intention des révoltés est sans doute de demander certaines choses qu'on leur accordera peut-être; et si on les leur accorde, eh bien , il n'y aura pas de rébellion/ pas de révolution à bord du Niagara. Tout s'arrangera pour le mieux, et ma conscience ne viendra pas me dire à l'oreille en me la pinçant : Gandolphe, tu es un gredin, tu n'as pas averti le capitaine Forster de ce qui devait se passer à son bord. — Donc, il ne se passera rien. x>

J'étais d'autant plus de cette opinion, que la physionomie de l'équipage du Niagara était calme comme un bol de lait. On allait, on venait, on travmllait, on causait sur le pont; et encore causait-on tout bas ; car on ne crie pas sur les navires anglais; ah ! mais non.

Et quel ordre ! quelle discipline ! quelle étemelle propreté à bord ! Ces canailles d'Anglais ont des mains de fée pour polir les cuivres, lustrer le fer et vernir les cuirs. C'est de la bijouterie, quoi î de la vraie bijouterie fine. On mangerait de la crème sur les plats-bords.

Je vous disais donc que l'équipage n'annonçait dans ses int<&ntious ni dans ses allures rien qui fit prévoir ou

craindre quelque chose de bien sérieux pour le capitaine et pour son entoiu^e d'épaulettes. Et puis^ depuis dix ans j'avais tant vu cuire de révoltes sur mer et j'en avais vu si peu servir sur la table^ que je continuais à me tranquilliser de plus en plus.

Cette indifférence des marins du Niagara alla même si loin^ que vers Taprès-midi elle me retira un peu de cette confiance absolue dont je vous parle.

Ils me paraissaient trop gais : beaucoup portaient des rubans verts et roses à la boutonnière de leur veàte. Pourquoi ces rubans? — ces rubans qu'ils avaient Tair parfois de se désigner du regard comme pour se dire : a J'en suis^ tu en es aussi^ nous en sonunes tous. x> Était-ce un signal? Et si c'était un signal^ la conspiration tenait donc toujours? Mais pourquoi cette conspiration? Cette conspiration où il s'agissait^ si j'avais bien entendu sous mes toiles goudronnées^ de s'emparer, au moment donné, de cent trente... cent trente quoi? — Qu'y avmt-il de si précieux dans l'intérieur du Niagara? A qui le demander? — Me l'aidaiton dit ?— Ma question n'aurait-elle pas éveillé les soupçons des matelots? — Cent trente quoi?... Et puis, qu'était cette Proserpine... qu'était cette Caroline Prior? — Deuxfenunes? Leurs maîtresses *> Leurs mat-

34 HISTOIRB

tresses embarquées en fraude^ en cachette^ et d^oiséeSy comme il arrive souvent^ en matelots ? Hais quel rapport cela avaitr-il avec une révolte?... Cent vingt hommes d'équipage ne s'exposent pas à des châtiments terriUes pour de petites questions... <c Ah çà! mais^ me dis-je à bi fin : En tombant en flèche du beaupré de la Bel le- Arsène sur le pont du Niagara, j'ai domié en plein avec^a tête contre le bois... j'ai été secoué comme un panier à salade... Est-ce que mon cerveau ne serait pas détraqué? est-ce que je n'aurais pas rêvé tout ce que j'ai cru esttendre ? d Je commençais à le croire^ quand tout à coup je remarquai sous lavent de la misaine les deux m£^ telots qui m'avaient portée le matin^ au lieutenant Thompson.

Ss causaient intimement avec un grand mulâtre et un jeune matelot qu'ils appelaient à chaque instant dans leur conversation gentle Preston^ le gentil Preston.

Alors je me dis que je ne révais plus.

J'avais bien devant moi, sous mes yeux, mes quatre chefs : Ascott, Carter, Samuel le mulâtre et Preston llrlandais; et il était bien Irlandais; à son accent, il était impossible de s'y tromper : les Irlandais, voye^ ▼0VU5, sont les Gascons de l'Angleterre. On ne comprend pas la moitié ^e ce qu'ils disent : ils ne parlent

pas, ils jacassent^ ils font trois gestes pour un mot ; Hs ont des yeux au bout de chaque doigt et dix doigts à chaque main.

Vous me pennettrez de tous dire comment étaient bâtis mes quatre drôles.

— Nous vous le permettons^ maître Gandolphe^ nous TOUS le permettons.

Mais nous^ malgré notre profond respect pour la parole vénérée de maître Gandolphe^ nous^ son sténographe fidèle^ nous n'accordons pas cette permission au ?ieux conteur. Nous lui retirons un instant la parole pour la remettre au lord juge-commissaire de la haute cour martiale de l^dney^ capitale des possessions pénales de r Angleterre en Australie ; et nous copions de son rapport dans l'affaire criminelle du Niagara les pages suivantes extraites de VAsiaiic Journal^ année 1815, feptembre, netwième cahier :

« L'accusé John Ascott est md homme de très-haute t^e^ quoiqu'un peu moins grand que Carter. Sa tête fortement caractérisée est pâle^ mais d'une pâleur ardente^ trahissant des passions qu'on pourrait appeler tempétueuses. Son front est cBlui de l'Hercule : dur, noueux et bas; comme Hercule, il a les cheveux courts, secs et bouclés^ le cou ramassé d'un taureau, les épaules

voûtées^ la poitrine en forme de cuiraâse. Il est plus iiuposantque réellement beau. Sesyeux^ qui sont plutôt grands que petits^ conune chez tous les bouunes forts^ ont quelque chose de vague et de doux qui rappelle les yeux magnétiques du léopard. Ils sont bleus^ picotés de pomts verts^ et cachés sous des cils fort longs qui se croisent. Les plus belles dents du monde n'empêchent pas sa bouche d'avoir un aspect redoutable; elle est grande^ relevée par le milieu : ce qui^ poussant vers le haut la base de son nez^ donne à tout son visage une expression ironique; expression qu'accuse encore plus profondément un sourire tranquille qui n'arrive jamais à réclat. Ses cheveux sont d'un blond cendré^ comme chez tous les Saxons de race. Courts^ musculeux^ ses bras ne paraissent pas avoir la conscience du poids des objets qu'ils saisissent^ quand ils sont trop légers. Jusqu'ici la passion dominante de John Âscott est la jalousie^ mais la jalousie poussée jusqu'au désespoir^ jusqu'à la folie. Cette constitution amoureuse et jalouse l'a déjà jeté dans de fort mauvais^cas^ et il est en droit de lui attribuer exclusivement la part sanglante qu'il a prise dans le procès criminel soumis en ce moment à notre appréciation juridique.

a Tom Carter a quelques points de ressemblance

DE CENT TREOTE FEBIMES. lî

avec John Âscott. Mais Carter est Gallois^ et il doit à cette origine un teint moins blafard^ un front plus élevée bombé au sommet^ des cheveux moins blonds. D'une taille plus élevée^ il est plus dégagé dans sa marche et plus libre dans ses mouvements. Il appartient néanmoins à cette même race d'hommes primitifs que TAngleterre est trop heureuse d'exiler sur la mer. Ils sont trop vivaces pour rester sur le continent^ qui ne pourrait en faire ni des ouvriers ni des agriculteurs. Il faut par leur nature turbulente qu'ils soient constamment aux prises avec la privation^ le danger et la mort. La terre n'a pas assez d'air^ dirait-on^ pour leur poitrine.

Ce sont ces hommes qui^ indifférents* au froid du pôle^ insensiUes aux feux de l'équateur^ plus forts que la fièvre des marais empestés de l'Inde^ plus patients que les moucherons qui les dévorent dans les savmes d'Amérique^ plus calmes que les autres hommes duNord^plus agiles queceuxduUidi^ supérieurs en toutes choses à tous les hommes du continent^ ont assuré à l'Angleterre l'empire inébranlable des mers.

Tom Carter est le vrai Anglais; l'Anglais robuste^ soumis^ patient sur la mer; désordonné^ extravagant, miraculeux d'excès à terre dans lo plaisir; mangeant

tout alors^ buvant toùt^ aimant tout^ tuant tout dans 11* vresse et se tuant lui-même*

fit Llrlandais Preston^ surnommé le gentil Preston, est^ m contraire, le type irlandais dans toute la force du mot. Traits fins, délicats; cheveux doux et noirs; front immense, vide de raison, mais plein de vent et dt fantaisie ; menton rond et luisant : nez fort, transparent, moitié aquilin, moitié droit; belles dents bligicheset gaies comme les touches d'un piano; corps souple, toujours allant, toujours courant; chevreuil^ chamois, daim. Il était évident pour ses compagnons que Prèston, n^était paç matelot depuis longtemps; il se trompait souvent de manœuvre à bord du Niagara, et Rendormait pendant le quart; mais il compensait ces négligences par un esprit vif et charmant, par une grande bravoure dans le péril. On Tavait vu, dans une violente tempête, s'attacher une corde autour des reins, ei se précipiter dans la mer, au milieu des requins. Généreux, prodigue, et non pas seulement en paroles, il semait les pièces d'or sur tous les points où Ton relftchait. Ces dépenses exagérées ont souvent intrigué^Ies matelots du Niagara, qui se demandaient pourquoi, étant si riche ou si visiblement à Taise, Preston s'exposût aux fatigues et aux souffrances de la mer. Le procès

DE CENT TRENTE FEMMES. d^

dans lequel il figura au premiec rang est la réponse à; «ette question, qui était des mieux fondées. »

Ascott n'était pas tout à fait injuste^ comme Test trop souvent la jalcaisie, en peignant sous des traitir atroces le mulâtre Samuel, le rival qu'il venait de découvrir. Car voici comme en parle le lord juge coin-, missaire dans son rapport :

aLewis Samuel est un homme de couleur. Il est. né d'une nmlàtresse, esclave à la Jamaïque, et d'un capitaine brésilien, ancien corsaire. Il est le type d'une race, qui i)'a pas d'origine franche sur le globe et qui m peut y laissa de trace; car il n'y a pas, il ne saurait exister dépeuple mulfttre. Ces produits irréguliers ont des qualités morales et physiques qui ne répondent pas exactementtaHx quialités des autres individus de la vaste, famille humaine. Le tempérament des nmlàtres, leur force, leur génie ont des propriétés exagérées sans ana* logie avec les facullés du reste des hommes. Leurs passions sont redoutables , leur dévouement et leur haine sans bornes ; et comme ils se sentent seuls de leur espèce fugitive, éphémère et très-injustement mépri- «ée, ils joignent mouvait à leur puissance d'organisation le plus dangereux de tous les vices, rhypocriaie.. Cciux.de l'esclavage ne les quittent jamais entièrement*

Plus énergiques que les uègres^ leur tige natureHe^ ils tombent au-dessous des nègres dans Texplosion de leurs passions. Ils deviennent alors lions ou serpents. Ils sont rarement et franchement hommes; toujours chevaleresques^ cependant^ quand Tamour-propre les commande.

Samuel, qui, à dix-huit ans, a déjà dépassé les plus grandes proportions des hommes, est d'une force encore supérieure peut-être à celle de Carter et d'Ascotl. Ses nerfs et ses os sont d'acier, sous une peau fine et huileuse, semblable à celle des Indiens par le grain et par le poli. Ses mouvements déliés sont si rapides, si prompts, qu'il ne semble pas s'être mû en changeant de place. Il ne marche pas, il boncUt à la manière des animaux, — sans bruit; on dirait qu'il a des houppes veloutées sous les orteils, comme les carnivores en ont sous les pattes, afin de mieux surprendre leur proie. U grimpe avec la légèreté d'un singe; il nage plus vite qu'un requin; il peut rester trois minutes sous l'eau sanç retirer. On Ta vu prendre une barrique de rhum dans les bras, la soulever et l'inclmer sur sa bouche et boire, et cela sans que ses bras aient tremblé, sans que ses jambes ment fléchi sous lui. Aucune fatigue ne rabat, aucun eflbrt ne l'étonné. U ne dort presque ja-

mais. U n'est que très-bnm dans le calme de la vie ordinaire; mais dès qu'une passion Tallume, Samuel devient d'abord pâle comme un mort^ puis rouge^ puis sombre^ puis presque noir. Le sauvage réparait. Ses lèvres s'enflent^ grossissent; ce sont deux couleuvres;, ses dents étincellent derrière ce bourrelet de chair Ueuàtre ; les veines de son cou se gonflent et se tendent comme des cordes; un râle de bète fauve sort de sa poitrine haletante. Dans ces moments d'exaltation furieuse^ une adresse inimaginable se révèle à cet homme déjà à adroit. Il tue à cent pas^ et à balle^ tout être vivant qu'il peut apercevoir ; avec une corde qu'il déroule et jette à la manière des Charruas^ il enlace le cou d'un ennemi à quatre mètres de distance» le noue^ l'étrangle; et^ avec le tranchant d'une hache lancée à quinze pieds^ il fend soit une planche de chéne^ soit une tète d'homme. »

Nous rendons la parole à maître Gandolphe^ qui ne se doutait pas qu'un jour le plus jeune de ses auditeurs intercalerait dans sonrécit^pourle compléter^ les pages , officielles du rapport d'un magistrat anglais.

—Toutes mes observations, reprit-il, ou plutôt coniinua-tril, car il n'avait pas cessé de parler, toutes mes observations ne me donnaient pas une conviction al>-

folue ; la conviction qu'une révolte allait^ dans quelques heures^ éclater à bord du iVid^ora.

L'heure du dîner ou du souper^ connne il vous plaira^ fut annoncée par la clochô et le clairon^ et Ton me dit d'aller m'i^seoir à la taUe du maître canonnrér^ ce qui est une place d'honneur^ comme vous savez.

On m'aida un peu à me lever^ car je n^éta^^^ encore travaillant sur mes jambes, et je m^acbeminai vers le grand mftt.

En passant devant la cuisine^ une chose mç fraj^a: ce futlapirodigieu^ capacité des chaudrons et des marnâtes où cuisait le souper de l'équipage. J'avais, déjà trop l'habitude des usag^ pratiqués à bord des navires de cx)mmerçe et de guerre pour ne p^ appréc^r au premier coup d'œil le nombre de bouches p^r la dimension des chaudières. D'ailleurs j'avais été aide-cambusier à bord de VÉrigone,\Q me connaissais en rations. Lesdiaudières que je voyais contenaient de la viande pour plus de trois cents personnes, et je n'estimais guère au delà de cent vingt hpmmes la totalité de l'équipage. Poiff^ qui donc était le surplus, les autres cept quaU*e^y^gt rations? Ma curiosité fut piqi^ée. U m'eût été aisé jle la jsatisfaire en m'informant auprès des matelots»; mak dan^ quelle langue, si ce n'est en anglais? Et vous 4i$-

rei p^quel motif de santé je m'étais interdit la Iwgue anglaise à bord du Niagara.

Pendant le repas, qui ne fut pas trop mauvais, rien ne Tint éclairer mes doutes; rien ne trahit les projets des conspirateurs, si toutefois il y avait des conspirateurs.

Ck)mme la soirée était horriblement chaude et lourde, tout le monde soupa sur le pont.

Je dus à cette circonstance de voir d'assez près la femme du capitaine Forster, une grande et belle dame, jeune encore, beaucoup plus jeune que son mari. Ce fut le secoçd„ sir Gran^quilui donna le bras jusqu'au siég^ pliant sur leqi|ol elle s'assit au moment où le diner fut servi sur la tablé»

Les traits de madame Forster me parurent remar* i[uablement beaux, quoiqu'elle eût les cheveux d'un blond de paille — ce que je n'aime pas — à donner envie d'y mettre le feu. Elle avait je ne sais com bien de mousseline entortillée autour de la tête> des épaules et des bras. Tout ce blanc la rendait encore plus blanche et plus rose. Elle prenait avec le bout des doigts, mangait et buvait du bout des lèvres, et répon-* daiiàpeine aux prévenancesnlu capitaine,' qui en avait beaucoup et de toutes sortes pour elle.

Aux propos qui circulaient autour de notre taUe^ je vis qu'elle étmt exécrée de Téquipage. On lui reprochait sa hauteur^ sa dureté^ sa méchanceté même; on aUsdt jusqu'à Taccusation de cruauté. On mêlait à ces propos fort peu charitables le nom du second^ sir Grant^ aussi détesté^ aussi abhorré que madame Forster.

Je n'attachai pas trop d'importance à ces opinions^ sachant combien les chets^ quels qu'ils soient^ et tout leur entourage sont en général peu mmés par les subordonnés. J'aimai mieux m'amuser des imprécations lancées contre le maître cand|B|^;S|u'on appelait en manière de dérision lord Clmmmûà (Noël en français^ parce que Noël est l'époque des bons d^i^). Onle traitait de ladre^ d'avare^ de rat ; il vôlBJ|i5r la bière^ sur le rhum^ même sur les œufs: car on prétendait qu'il les vidût à moitié dans leur coquille avant de les faire cuire. Maître Christmas (Noël) serait pendu à la première occasion.

Le capitaine Forster seul était respecté et chéri de ses matelots; je n-'entendis rien dire contre lui pendant le repas. La cloche en marqua la fin^ et la moitié de l'équipage se disposa à gagner en bon ordre ses hamacs. On m'indiqua sur la dunette une espèce de cabine où l'on enfermait les pavillons qui servent à l'usage des

signaux ; elle touchait à un petit salon placé à IWière du Niagara^ et terminé par un balcon doré oii le capitaine^ pour son agrément particulier^ avmt placé des plantes grasses à l'épreuve des coups de mer et des ouragans.

n y avait à peine une heure que je me reposais dans ma cabine^ lorsque j'entendis un murmure de voix sur le balcon^ à une très-petite distance delà mince cloison qui m'en séparait. Quand je n'aurais pas voulu écouter^ je n'en aurais pas moins tout entendu. Or^ du moîaent où j'cîitendaîff tout, il n'y avait pas d'indiscrétion à voir quelles étaient les personnes dont la conversation, quoique tenue à demi-voix, arrivait jusqji'à mes oreilles.

Mon regard reconnut facilement à travers les fentes de la cloison le second, sir Grant, et la femme du capitaine, madame Forster. Lui était penché sur le balcon, elle, accoudée sur la balustrade, attentive aux mouvements de l'intérieur du vaisseau, et dans la position d'une personne qui craint toujours d'être surprise. Elle mcj parut ' infiniment plus animée que pendant le dîner; elle ne disait pas un mot à sir Grant sans frapper avec le dos de son éventail sur Iç balcon. Je vais essayer de vous rapporter le sens de leurs paroles.

— Je vous dis pour la centième f ois^ sir Grant^ que. je me suis aperçue de votre manège^ et que je ne sui& plus d'humeur à le souffrir.

— Mais, madame...

— Tous les soirs, à neuf heures', reprit-elle d'une voix assourîdie mais tranchante, quand cette inf&me créature est sur le pont, vous y êtes aussi.

— Mon devoir m'y appdle, madame. Votre jalousie seule...

— A toute la clairvoyance d'une jalousie fondée.: Votre devoir ne vous oblige pas à rôder sans cesse autour de ce rebut de l'Angleterre et du monde. Vous la trouvez jolie, n'est^îe pas bien jolie ?. . .

— Moins que vous, madame.

— Pas de comparaison avec ce monstre, s'il yoor plait, monsieur; si vous n'avez pas d'autre excuse, dis^ pensez-vous...

— Je ne m'excuse pas; voyons, Jenny*..

Madame Forster mordit son mouchoir.

— C'est vraiment une honte, reprît-^lle, d'avoir à souffrir d'une pareille rivalité, une honte, une affreuse honte.

— Je vous jure que cette rîvaUté, madame, n'est que dans votre imagination exaltée; elle est chimérique..»

— Ah ! elle est chimérique ! dit madame Forster en allant vers le petit salon, sans doute pour s'assurer que personne ne pouvait venir les surprendre sur le balcon, et en revenant d'un pas rapide, les lèvres blanches de pftleur; ah! elle est chimérique! Lisez cette lettre de Caroline Prier en réponse à la lettre que vous lui avez écrite...

Sir Grant détourna la tête.

Elle le prit par le bras, et Tobligea à regarder la lettre qu'elle lui montrait.

— Lisez donc, mais lisez donc ! Je lirai pour vous.

a Monsieur, la malheureuse fille à laquelle vous vous a obstinez à écrire, quoique innocente devant Dieu, « est trop avilie aux yeux des hommes pour se croire a digne de répondre aux paroles d'affectueux intérêt a que vous lui adressez. Elle ne mérite que votre indul- « gence et votre pitié. Cependant, monsieur, si vous « persistiez à lui deioiander les preuves d'un amour que a vous mériteriez d'une femme moins dégradée qu'elle, « elle aurait encore le courage de vous dire, dans une « confidence dont vous n'abuserez pas, elle en est sûre, « pour la rendre plus mallieureuse qu'elfe n'est déjà, «»que son cœur, tout méprisable que la justice des

a hommes Ta fait^ appartient pour toujours à un autre. a Votre humble et dévouée servante^ a Caroline Prior. d

— Nierez-vous encore^ mbnsîeur?

— Cette femme veut' me perdre, balbutia sir Crant

— Vous perdre ! et pourquoi ? Vous perdre ! et auprès de qui?

— Je ne sais....

— Vous n'y songez pas... votre confusion vous pête là une raison... la raison d'un fou.

— Elle en aime uii autre, nmrmura avec mie colère sourde sir Grant, sans s'arrêter au mépris que lui jetait madame Forster.

— Mais je veux vous croire, reprit-eye avec une ironie terrible : cette femme veut vous perdre.

— Ah ! n'en doutez pas, madame.

*^ Je n'en doute pas. Eh bien, perdez^ à votre tour. Vengez-vous !

— He venger ! dit avec une soudaineté échappée à la bassesse de son âme sir Grant. Oui, oh I oui^ me venger 1 mais comment ?

f— Les règlements du bord sont précis, répliqua ma*

dame Forster; ils interdisent^ sous peine sous des

peines très-fortes^ à toute femme de cette espèce avilie^ d^entretenir la moindre relation avec les personnes de réquipage. Caroline Prîor a commis une grave infraction aux règlements en écrivant cette lettre... Cette lettre va être déposée dans les mains de renseigne chargé de la police du vaisseau. La justice aura ensuite son cours.

— Mais alors mes lettres seront lues? s'écria sir Grant.

—"Vous en avez donc écrit 1

Sir Grant s'arrêta : il venait de tomber dans Tabtme au fond duquel est la vérité; la vérité qui vous attire de force à elle quand elle ne peut aller à vous.

— Vous lui en avez donc écrit? répéta en souriant la blonde lady Forster.

Quel sourire !

— Non... oui... deux seulement pour lui dire...

— Nous verrons cela, interrompit madame Forster, nous verrons cela; et, sans retirer son sourire angélique, elle ajouta : Mfûs songez-y, capitaine, si jamais vous m'exposez encore à la honte, aux tourments d'une pareille jalousie... Vous ne m'y exposerez plus... n'est-ce pas?

— N'augmentez pas mes regrets^ madame^ en doutant de la sincérité de mon repentir. Sedement^ ajouta sir Grant en traînant la voix eomme un coupable^ faites que les trois ou quatre lettres que j'ai eu le tort d'écrire à cette femme ne soient pas mises sous les yeux du conseil si TafEaire est y portée. Mais ne feriez-you$ pas mieux de ne pas Fy port^ ?... d'oublier ma faute, puisque je l'avoue, puisque je m'en repens, d'ouMier aussi cette CaroTme Prior. . .

— Ceci ne vous regarde pas, sir Grant, répliqua madame Forster. Laissez-moi le mérite de vous prouver fue, lorsque j'aime, je suis jalouse de mes droUs.

—Mais, madame... vous comprenez... vous devinez •ombien mon avancement peut souffirir de la puUicité donnée...

— Sir Grant, dit lady Forster en passant son bras sous celui du second, ne restons pas davantage ici; rentrons dans le petit salon, où mon mari et les offitiers ne tarderont pas à se rendre pour prendre le Uié,

Sir Grant baisa la main de lady Forster. La lèvrt devait être froide; la main glacée.

Est-ce que cette Caroline Prior, me dîs-je, serait la même femme dont il avait été question le matin entre Ascott et Carter, celle que le jeune Irlandais Preston

voulait disputer à l'un des deux matelots? Il était difficile d'en douter. Je me demandais seulement où se cachait cette femme^ où se cachait aussi Tautre^ cdle qu^ilë avaient appelée Proserpine? Elles n'étaient pas avec Tétat-major; elles n'étaient pas avec Téquipagé, puisque Carter et Âscott en parlaient comme absentes. Peut-être aussi voulaisrje trop en savoir ?

En un Jour on ne sait pas tout ce que renferme u» vaisseau^ ce monde en abrégé qui marche vers im autre monde; ce monde où, en moins de vingt-quar tre heures, j'avais vu oiu'dir une conspiration, méditer des assassinats, se dévoiler un adultère, où j'avais sur-* pris les grandes passions de l'amour, de la haine et de la jalousie, en travail d'embrasement.

Ma foi, j'étais fatigué; la nuit se faisait de plus en plus étoilée sous ce riche ciel de la ligne; je me jetai tout habillé sur mon cadre. Si une insurrection éclaté à bord, elle m'éveillera, me dis-je en m'étendant sur mon matelas.

Jesommeillais déjà, quandun concert immense, grave, harmonieux, m'éveilla, non pas tout à coup, mais doucement. Je crus m'éveiller dans le ciel, au milieu des tngies, des archanges et des séraphins. Eh bien non ! je •ne crus pas entendre des anges, mais les musiciensdu

palais de Neptune; le vent^ le bruit de la mer^ semblaient se mêler à ces voix mélodieuses qu'aucun instrument n'accompagnait. J'écoutai mieux^ et^ enfin^ je m'assurai que ces charmantes voix étaient celles de jeunes femmes qui chantaient sur le pont des cantiques et des prières; elles devaient ôtre plus de cent. Mon imagination travailla. D'où venaient ces femmes? Pourquoi étaient-elles en aussi grand nombre à bord da Niagara? Si c'étaient des passagères, je l'aurais su, je les aurais vues se promener sur le pont dans la journée. Hais alors que pouvaient être ces femmes?

— Décidément vous rêviez, maître Gandolphe.

— Non, pilotin, je ne rêvais pas.

— C'étaient donc des sirènes?

— Non, mousse, ce n'étaient pas des sirènes : pourtant, quand je dis non. . . attendez.

— Silence, enfants! dirent les matelots; laissez parler maître Gandolphe; il a assez de choses à nous dire, sans que vous veniez encore vous mettre en travers. Larguez toutes vos voiles, maître Gandolphe, et ditesnous ce que c'étaient que toutes ces femmes qui chantaient comme des rossignols.

r- Vous le saurez en son temps. Ces chants-là durè-

reioiiurès de deux heures et cela ne fatigua personne : il est vrai que les paroles vous remuaient parfois le cœur de fond en comble. C'était simple et attendrissant. 11 était question de la patrie^ de la maison dans les bois, de pauvres petits enfants que Ton ne reversât plus jamais que dans le ciel. Je ne suis pas Anglais, grftce au ciel, je n'aime pas les Anglais, oh non! mais les Anglaises... c'est autre chose. Voyez-vous, elles aiment bien leurs maisons, leurs petits enfants, leur père... Vous ne comprenez pas ça, vous êtes trop jeunes; moi, qui suis vieux... eh bien, le souvenir de ces voix malheureuses qui pleuraient toutes, quoique je fusse jeune comme vous alors, ça me fendit le cœur comme un bon coup de vent fend de haut en bas une voile... Eh bien ! ce jour-là j'avais tort de m'attendrir comme un imbécile. Rien n'est vrm sous ce brigand de soleil... Passez-moi du tabac... et de l'eau-de-vie... il m'en faut pour vous dire ce qui me reste à dire! Les chants s'arrêtèrent vers onze heures; il y eut un long silence ; puis j'entendis une voix sèche et claire comme si elle eût été d'acier, qui dit : a Approchez, Caroline Prier, et venez recevoir vingt coups de corde sur les épaules, b — Vingt coups de corde, une femme !

r&4 HISTOIRE

— Oni^ mes amis^ vingt coups de corde. Hais vcm ne savez pas ce qu'était cette femme?

— Non ; mais nous nous serions tous révoltés à bord

— Possible ! mais l'équipage du Niagara ne remua pas : je comptai les vingt coups un à un ; ils sonnèrent sans qu'un cri fût poussé; ils tombèrent comme des pierres dans TOcéan, qui couvrit tout bientôt du bruît de son silence.

— La femme était morte ?

— Non, mes enfants.

— Et puis?...

— Et puis tout le monde à bord du Niagara ala •ette fois se coucher. Je n'entendis plus que les pas de TofScier de quart qui se promenait^ et le grb^cem^ rauque et monotone du gouvernail dont les gonds étaient sous moi. J'enfonçai mon bonnet sur les yeux

«fin de dormir.

— Mais vous aviez donc oublié, dirent presque tooi les matelots à maître Candolpbe, que la consjHratioB devait éclater au dernier coup de minuit? #

•^ Je n'avais rien oublié, mes enfants, rieh oublié. Et puis, quand je l'aurais oublié, une indéfinissable in* quiétude, effet peut-être de l'imagination, planait au-

^tour de moi. L'air était de plus en plus brûlant : nous allions avoir^ bien sùr^ un orag^un ouragan peut-être. Et je m'y connsdssais ; les planches^ comme si elles en 'avaient eu le pressentiment^ souffraient^ se plaignaient^ se lamentment ; il y avait partout des craquements douloureux dans les bordages; pas moyen de fermer Tœil on instant. Ensuite^ le silence des hommes semblait si qpaîs, opposé à ces frémissements nerveux du Niagara, qu'une terreur sèche me gagna peu à peu. J'étouffids d'esprit et de corps; je souffrais au point que je me levai pour aller coller mon visage contre les planches qui séparaient ma cabine du balcon^ afin d'aspirer quelque bonne bouffée d'ajr. Quelle fut ma surprise! le second et madame Forster étaient encore là comme au commencement de la soirée. Cette fois ils ne se faisaient pas de reproches. La paix était faite. Pauvre capitaine Forster! cela arrive donc aussi sur la mer? L'Océan n'en met pas à l'abri. Mais passons. J'entends sonner le premier coup de minuit.

— Âh ! firent tous les auditeurs de mattre Gandol* phe et moi-même.

— J'entends retentir le second coup.

— Allez donc^ maître Gaiidolphe^ ne nous faites pas languir.

— J^entends le troiâème coup^ le quatrième^ le doquième^ le sixième.. • Le remords se jette sur moi^ me saisit au cœur. — Non^ oh non I m'écriai-je de tout Fétan de ma conscience; non I je ne laisserai pas périr ce soir ce brave et loyal marin qui m'a sauvé ce matin : je sauverai le capitaine Forster. Le dernier coup sonne , j'ouvre comme un fou ma cabine^ je m'élance vars la chambre du capitaine en criant^ et enbon angbds^ oui : Au secours! au secours! alerte! capitaine Forster^ alerte !

Un crampon de fer m'empoigne par le milieu de la poitrine et me soulève à sept pieds de terre. Je reste suspendu. C'était le bras de Samuel^ le mulâtre.

La révolte éclatait.

Au même instant^ cent matelots^ le couteau aux dents^ deux pistolets à la ceinture^ sortent confusément de dessous les écoutilles défoncées^ portant chacun une femme dans les bras ou sur les épaules; d'autres avaient désarmé les sentinelles et s'étaient emparés des ofBders. Ils se répandent^ ils courent sur le pont du Niagara f éclairé tout à coup par des torches de résine^ dont la flamme rougeâtre et vigoureuse et l'épaisse fumée inondent le vaisseau de lumière mugissante et d'ombre tremblée.

L'air^ étonné de cette a^tation^ devient du vent sur la surface de Tocéan^ qui n^en exhale pjas un soufSe.

Debout^ son front de bœut découvert^ les bras nus, ayant une femme colossalement belle appuyée sur la poitrine, tenant un mousquet à la crosse de cuivre dans la main droite, Ascott, le superbe Ascott laissait tomber du haut de la dunette^ trône de la royauté navale ^ ces pardes sacramentelles^ ces paroles^ première ethautaine manifestation de la révolte triomphante : a Femmes cona danméesparFAngleterre, exilées parrAngleterre pour a aller ramper et mourir dans les déserts de la Nouvellec Hollande, à Botany-Bay, à IIobart^Town, à Norf<dk et càSydney! femmesque l'Angleterre adultère^ queFAn-

< gleterre impie^ que TAngleterre voleuse^ que TAnglec terre corrompue^ que T Angleterre incendiaire , que c r Angleterre infanticide; parricide, homicide et empoi-

< sonneuse, punit comme empoisonneuses, homicides, a parricides, infanticides^ incendiaires , corrompues, c qu'elle punit comme voleuses, impies, adultères; vous « èteslilres, soyez libresetlibrespar nous^ matelotsrévola tés du Niagara. Ce magnifique vaisseau de Sa Majesté

< britannique est à vous^ tout ce qu'il renferme vous apff partient ; bonunes et choses, prenez ! »

Un long rugissement de joie, d'indépendance, de fo-'

lie^ de terreur^ de débauche^ de sauvage volupté^ de faim^ desoif^ de frénésie^ d'amour^ monta en spirale yen le cièl^ ouvrit ses ailes imnienses> comme s*il eût pris im corps^ ef salit la clarté limpide des chastes étoilei effrayées.

L'enfer, par trois cents bouches, criait : Houmt hourra! hourra! Limmensité de Dieu répondit pleurant : Hourra ! hourra! hourra!

Avant de reprendre votre histoire, voudriea^vout nous dire, s'il vous plaît, maître Gandolphe, si le mulâtre vous tua, demanda naïvement le pilotin.

— Je ne crois pas, mon ami; car s'il eût commis cette impolitesse, je ne serais pas aujourd'hui à bord de la Coquette d'Ajaccio ; et tu ne serais pas là non plus à m'écoûter de toutes tes oreilles.

Pour récompenser le pilotin d'avoir fait cette heureuse question, un matelot lui enleva son bonnet, et It jeta à dix pas plus loin, hors du cercle si profondément attentif aux paroles de mattre Gandolphe, qui reprit ' ainsi:

— Le mulâtre Samuel et Carter m'attachèrent aveo des cordes au pied du grand mât, sans me laisser prévoir le sort qui m'était réservé. Du reste, qui pensait à moi dans un pareil moment?

L'aspect général du vaisseau, si calme et si beau quel-.

eo HISTOIRE

ques minutes auparavant^ n'était plus le même ; fl est impossible de se figurer un plus rapide et plus com}det changement. Depuis la proue jusqu'à la galerie de la dunette^ d'une largeur à l'autre,^ sur toute retendue du pont^ on ne voyait qu'une mélée^ qu'une confusion oi^ dulante^ mouvante et bruyante^ d'hommes et de femmes aussi étonnés les uns que les autres; c'étaient des bras nus qui s'agitaient^ des mains goudronnées , des îoues roses se détachant sur des figures barbues^ de longs cheveux noirs , épars ^ de longs cheveux blonds , dorés, cendrés^ des épaules découvertes^ des dents blanches^ des lèvres noires de tabac ; ici des vdx douces^ là des cris rauques et sauvages; c'était une cuve en fermentation jt un bal, une kermesse, un incendie, surprises dans le premier sommeil, brusquement arrachées à leur hamac, les femmes n'avaient eu que le temps de passer à la hâte le peignoir de toile grise que l'État fournit aux convicts pour Pusage du bord pendant la traversée de l'Angleterre à la Nouvelle-Hollande.

Mais toutes n'avaient pas eu le temps de nouer leur ceinture : en sorte que le vêtement pénitentiaire remplissait fort mal l'office d'un vêtement. Et même beau* coup parmi ces jeunes et belles infortunées, car la

DE CENT TRENTE FEMMES. «t

plupart était jeunes et belles^ étaient montées sans panr toufles ; en sorte qu'elles étaient nu-pieds conime elles étaient nu-bras^ nu-téte sur le pont du vaisseau.

Excepté le petit nombre de celles qui se trouvaient dans le secret de la conjuration^ toutes les autres paraissaient frappées de stupeur : stupidité amusante et charmante pour ceux qui laleur causaient. Leurs beaux yeux déjà si hardis par le vice^ et par le vice poussé chez quelques-unes jusqu'à la démence^ leurs beaux yeux sV grandissaient sous cet effiroi dans des proportions délirantes^ et mêlaient une singularité de plus à cette grande bizarrerie de révolte sans exemple dans les annales de la mer.

Le premier acte des révoltés après la prise de possesâon presque sans résistance — quelle résistance sérieuse attendre de vingt soldats et cinq ou six officiers surpris^ attaqués brusquement par plus de cent hommes hardis et déterminés? — mérite^ continua maître Gandolphe^ de trouver place ici. Le matelot Carter, s'emparant du chapeau monté d'un officier, moins pour offenser celui-ci que pour revêtir un titre d'autorité,, pensée bizarre et fantasque quand toute autorité venait d'être abolie, s'approcha avec une espèce de déférence du c^itaine Forster, debout en ce moment sur la du-

nette entre sa femme , sir Grant et TUiipassible lieoto* uaut Thompson^ occupé à prendre des notes au craypa,

— Capitaine, lui dit Carter^ le chapeau à la main, eii abaissant sa hache d*abordage, au milieu du demirsilence qu'il était parvenu avec beaucoup de peine à xdlh tenir des révoltés de plus en plus impatients de faire disparaître toute trace matérielle d'autorité, de pouvoir, -de hiérarchie et de conunandement quelconque; capitaine, nou& vemms de faire un acte dont iKbus n'avons pas à nous justifier; mais...

— Vous êtes des rebelles, et je ne vous connais pas, ^it le capitaine Forster avec une sérénité froide et es posant la main sur le ponmieau d'or de son épée.

-^ yn acte infôme l interrompit comme un coup ds foudre lady Forster en frappant sèchement du pied, es s'agitant, en promenant ses regards en colère aulonr d'elle pour y chercher un assentiment^ des appuis, des défenseurs, et en les reportant avec dédain sur cette écume de têtes qui ondulaient et fpurmillaient compactes et bouillonnantes au pied de la dunette. Un acte de coquins, ajouta-t-elle, de scélérats, de brigands !...

Sir Grant, le second, n'osait pas lever les yeux; il tenait fortement son mouchoir sur la bouche, coiiune ui Jiomme qui veut lutter avec la défaillance qui le gagne

DE CENT TRENTE FEMMES. tt^

el qui veut la cacher. Le lieuteuMit Thompson^ cômni*^ un greffier qui couche chaque parole sur un procèsverbal, répéta en écrivant : « Coquins... scélérats... brîfands. »

— Cet acte, quel qtfil soit, reprit Carter en écartant avec le manche de sa hache la tourbe envahissante desrévoltés qui voulaient prendre d'assaut la dunette, cet acte, madame, est accompli.

— Non! il n'est pas encore accompli, dit avec la même véhémence furibonde, avec les mêmes piétinements fébriles, avec les mêmes convulsions de gestes fipénétiques, madame Forster.

— Pardon, madame, répliqua froidement Carter,^ pardon , il n'y a plus à y revenir.

— Pardon, monsieur, il y a à y revenir.

Ce Pardon^ monsieur! flagella Carter au visage comme un coup de lanière : il n'y a que les femmes pour faire ainsi d'un mot poli un sanglant souflet.

— Capitaine, reprit Carter, persuadez donc miK dame...

— Vous êtes des rebelles, et je ne vous connais pas, répondit à Carter, pour la seconde fois, le brave «t digne capitaine du Niagara.

— Hais faites jeter cette canaille à l'eau, dit madam#^

Porster en s'adressané tout à la fois à sir Grant^ de plus en plus blême et effaré^ au lieutenant Thompson^ qni avait bien autre chose à faire^ et en regardant enfin son mari, qui comprenait trop bien l^imprudence d^on pareil conseil pour s^y arrêter un seul instant.

Carter souriait avec tranquillité.

Les révoltés perdaient patience ; ils couvraient déjà, les marches de la dunette^ trop étroite pour les pieds qui la foulaient.

— Jetez donc, vous dis-je, cria plus déseq)érément encore madame Forster, jetez à la mer toutes ces prostituées et tous ces bandits !

Les révoltés grognèrent comme des bêtes fauves, et les femmes qui se mêlaient à leurs groupes poussèrent des ricanements de mépris dont la fière lady Forster rougit jusqu'au sommet du front. Une d'elles ayant approché une torche de résine du bas de sa robe de mousseline avec Tintention d'y mettre le feu/ elle abaissa la torche avec son pied, sous lequel elle la comprima fumeuse* et ardente, et cracha au visage de b déportée.

Tant d'audace tint un instant suspendue entore Fétonnement et le mépris la foule enragée.

— Mais jetez-les donc à l'eau ! répéta encore lady

Forster au comble de Tindignation et de la rage. Sir Grant se dérobait de plus en plus sous ses jambes effirayées.

— Et qui, s'il vous plaît, nous jettera à Teau ? demanda Carter, qui entendait bruire la marée des révoltés derrière lui, prête aie renverser, prête à se faire justice, . prête à tout.

— Cest elle qtf il faut jeter à la mer, hurlèrent-ils avec une unanimité formidable. Oui, il faut la jeter à la mer ! lançons à la mer ! à la mer ! celle qui a ordonné ce soir qu'on appliquât vingt coups de corde siu* les épaules de la pauvre Caroline Prior ! à la mer! à la mer ! à la mer !

— La voilà, criaient d'autres rebell^, la voilà la pauvre Caroline Prior, la victime de cette gueuse de lady !

Mais les cris : à la mer ! à la mer ! couvraient tous les cris.

— Qui vous jetera à l'eau? reprit ironiquement madame Forster, comme si elle n'eût pas entendu ces menaces de mort, qui ? demandez- vous? Nos soldats ! Mais que font donc nos soldats? où sont-ils nos soldats ? que font nos officiers î où sont les fusils? où sont les épées?

ee HISTOIRE

— Nousavonsbrisé^ madaiiie^lessoldats^ lesoflTicienr;. les fusils et les épées, répondit Carter sans perdre une b'gne de son sang-froid^ quoiqu'il sentit la crise terrible qui approchait. Nous les avons brisés.

— Vous serez brisés aussi au premier port où nous . aborderons. Pendus ! ramassis de prisons^ pendues I

prostituées de New-Gate !

Les rugissements de Téquipage révolté devinrent sombres^ immenses^ agressifs^ incessants^ terribles. Les matelots^ les convicts^ les tordies^ les épées rouillées, les haches luisantes, les tromblons, les poignards, les sabres, les harpes de cabestan, les mousquets couvraient> hérissaient la dunette, et le groupe formé pas le capitaine Forster, sa femme, sir Grant, le lieutenant Thouipson et quelques jeunes officiers furent enfermés dans ce cercle de fer, de cris, de flamme, de fumée, de regards sanglants, de menaces de mort.

— Vous parlez de nous faire pendre au premier port où nous aborderons, madame ? Y a-t-il encore un port pour vous ?

— Non, ri n'y en a plus, s'écrièrent les révoltés du Niagara. Non ! non ! non !

— Je vous dis que vous serez tous pendus, répéta madame Forster, qui pouvait à peine se mouvoir^

DE CENT TRENTE FEMMES. eT

pressée comme elle Tétait^ qui pouvait à peine parler au milieu de ces paroles d'insultes qui la lapidaient^ au milieu de cette lumée des torches qui Faveuglait^ qur noircissait son visage et remplissait sa bouche. Fatiguée à la fin^ indignée de descendre à parlementer plus longtemps avec le chef de l'insurrection, lady Forster se jeta brusquement sur son mari, saisit son épée, et la brandissant elle dit :

— S'il y a encore sur ce vaisseau quelque cœur généreux qui n'ait pas oublié qu'il doit sa Vie à l'Angleterre, qu'il m'obéisse : Feu sur cette canaille!

Le silence se fit sur toute l'étendue du vaisseau. Le capitaine For3tcr nmrmura tout bas :

— Milady ! . . . qtf avez-vous fait ?

Grant fléchit comme un homme à qui l'on a coupé les tendons; sans le bras de Thompson, sur lequel i il t'appuya, il tombait. Un dernier reste de respect pour les épaulettes qu'il portait le fit se redresser aussitôt; ta lâcheté n'eut que Dieu pour témoin.

Quant à Thompson, il se h&ta de consigner sur son rapport le cri de lady Forster.

— Personne ne fera donc feu sur ces misérables? répéta-t-elle.

L'équipage était dans la stupeur, ne pouvant croire

qu'une femme eût donné un pareil ordre^ ne pouvant admettre que quelqu'un osât Texécuter. L'immensité de la surprise répondait à l'immensité de l'audace.

Voyant l'inutilité de son héroïque appel, lady Foreter, les yeux en fmeur, les lèvres palpitantes, dit à sir Grant en le saisissant par le bras:

— Prouvez donc, monsieur, mais prouvez donc qu'il n'y a que vous à bord du Niagara qui ne soyez pas resté au-dessous d'une fenmie !

Et poussant sir Grant jusqu'à l'affi'it mobile d'un pierrier qui était sur la dunette, elle le força, par la pression de son regard électrique, par un mouvement infernal, à presser la détente de la batterie. Le coup partit : la mitraille vola sur les conjurés. La fourmilière ne jeta qu'un seul cri! il dut aller jusqu'au fond date mer. Puis, après un long silence d'agonie, on entendit :

— A mort! à mort! tous! tous!

Mille bras se levèrent à la fois pour saisir par les cheveux, par la poitrine, par le visage, le groupe d'où venait de partir cet ordre d'assassinat à bout portant.

Ce lugubre cri recommença :

Amorti à mort! à mort! *!. .

L'effet allait répondre à la menace. ^ . ^^

— A mort personne, cria Carter, si personne n'est mort!

Tiré de trop haut, le coup nVait, heureusement et par miracle, tué ni blessé personne.

Par un dernier et sublime effort de son énergie musculaire. Carter avait préservé non pas tout-à-fait la personne, mais la vie du capitaine, celle de sa femme, de Grant et de Thompson ; mais la robe de milady, les habits des officiers avaient été singulièrement égratignés par la griffe du tigre; des rubans, des morceaux de drap, de dorure, des effilés d'épaulettes volaient dans Tair.

— Un exemple ! cria Ascott, Ascott qui pouvait disputer le pouvoir à Carter et la cruauté à tout le monde, Ascott sur lequel s'appuyait toujours la belle et resplendissante Proserpine.

— Un exemple ! répéta le mulâtre Samuel, qui s'avança en tenant une corde au bout de laquelle était un nœud coulant.

—Oui, il nous faut un exemple, dit aussi l'Irlandais Preston, lui qui avait reçu vingt coups de corde à la place de Caroline Prior, et l'on va savoir comment avait eu lieu cette généreuse substitution.

Et tous: Oui! un exemple! un exemple! Voix de

femmes^ voix de jeune filles, voix encore fraîches de jeornés condamnées, voix usées, cyniques, éraillées de messalines anglaises, voix de mégères, voix qui sentent 1er gin, qui ont Taccent du vol, de Tassassinat, toutes cer voix, harmonie de Tenfer, criaient : Un exemple ! um exemple ! un exemple !

Cette intention unanime sortit de la masse révolté» en fusion : Sir Grant à la grande vergue! sir Grant à la grande vergue! pendu! pendu! qu'il soit Tex©»pie!

La minute était fatale pour sir Grant. Son visage devint livide, le tour de ses yeux se cerna d'un cercle bleu, ses dents claquèrent, son nez s'amincit comme à la dernière période de Tagonie.

Carter dit tout bas au capitaine Forster : Intercèdes pour lui, et peut-être que sa grâce...

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connais pasl répondit le capitaine Forster.

— Oh ! oui, capitaine, dit en claqusmt des dents, es joignant les mains, avec des regards suppliants, le malheureux sir Grant, demandez ma grâce, capitaine, demandez ma grâce; c'est votre femme qui m'a perdu, c'est Q}le qui m'a forcé à toucher à la détente de c» pierrier...

— Le lâche ! murmurait lady Forster ^ le lâche ! et je l'ai aimé! •

Le mulâtre lança la corde autour du cou de sir Grani.

La terreur du second fut inexprimable ; il était pâle^ il devint vert; avec une de ses mains^ il s'accrocha aux pans de l'habit du capitaine Forster^ et il s'y cramponna comme le naufragé au premier objet flottant qu'il renccmtre; avec l'autre main^ il essayait désespérément de se défaire du tour de corde passé entre sa tète et ses épaule^^ ce qui était impossible^ attendu l'adresse du mulâtre^ habitué depuis son enfance à ces sortes d'exécution sur les chevaux libres et sur les bœufs. Sir Grant .accompagnait ce geste de paroles^ de supplications^ d'exclamations d'eflroi^ de prières sans suite : Capitaine!... Madame!,.. Sir Thompson!... Ss^uvez-moi!... Voyez ! ils vont me tuer!... dites à ces gens de ne pas me tuer... Je n'ai rien fait..« l'si été quelquefois sévère pour eux, c'est vrai, mais c'était naon devoir... Les •coups de corde, je ne les ai pas ordonnés... le coup de pierrier, ce n'est pas moi non plus... on m'a forcé... 4m, forcé. . . Oh ! c'est aifreux ! c'est horrible ! Vous me faites du mal... ne serrez pas si fort! Grâce! grâce t grâce! c'est odieux! c'est épouvantable !... Ne me tues pas... on n'a pas le droit de me tuer...

n HISTOIRE '

L'équipage riait comme au spectacle.

Le mulâtre serrait toujours un peu plus la corde^ sans pourtant arriver à la strangulation complète. C'eût été trop tôt fini.

— Non! reprenait sir Grant^ les lèvres blsuiches et toutes savonneuses d'écume... non ! on n'a pas le droit de me tuer... Je suis officier des vaisseaux du roi... entendez-vous?... officier des vaisseaux du roi... C'est comme si l'on tuait le roi... Si je suis criminel^ jugezmoi... mais me tuer sans jugement !... Vous n'avez pas le. droit de me juger d'ailleurs... l'amirauté seule... puis... en outre... d'ailleurs... Oh I ils me coupent la peau! cela m'entre dans les chairs... Mais^ capitaine Forster! mon boncapitmne Forster! vous^ mîlady! vous tous^ vous toutes^ vous autres femmes... ne me laissez pas ainsi assassiner 1 Tous êtes bonnes. . . n'est-ce pas^ vous êtes bonnes?... fmtes-moi retirer cette corde... Cet honune est un misérable... je vous ferai du bien à tous... 3'ai de l'argent en Angleterre, beaucoup d'a^ gent... vous l'aurez, prenez tout... mais ne me faites pas mourir... je ne veux pas mourir!... J'étouffe!... j'étouffe!...

L'équipage du Niagara était fou de gaieté; il battait des mains. Samuel, le mulâtre, ordonna, car tout b

monde ordonnait déjà^ qu'on abaissât un des bouts de la vergue d'artimon, la vergue sèche, qui est, comme on sait, la plus rapprochée de la dunette. Sir Grant ne comprit que trop le sens définitif de cette effrayante manœuvre.

L'équipage aussi le comprit : on le vit à ses élans de joie, à ses aspirations, à son ivresse tumultueuse, à son délire de bonheur. Cela voulait dire : On va étrangler un honune, un chef, un officier ; il sera en Tair comme une poulie. Le moyen de ne pas se réjouir ! Mais sir GrMit? sir Grant était à la torture. Des extrémités de son corps, le sang refoula vers le cœur, vers le cerveau, et il devint alors rouge, rouge comme Técarlate. Cette congestion alluma instantanément dans sa tète un tel incendie de rage et d'épouvante qu'il en fut presque fou.

— Milady î cria-t-il, les yeux hors la tête, milady, c'est infâme ! c'est criminel ! vous ne dites rien, vous me laissez ainsi mourir! vous ne coupez pas la corde qui m'étrangle ! et vous m'avez aimé ! . . . oui, vous m'avez aimé. . • j'ai été votre amsuit... On ne laisse pas mourir ainsi l'homme que l'on a aimé !... Vous ne joignez pas vos prières aux miennes pour me sauver ! Oh ! lés femmes ! Mais offrez vos prières. . . vos diamants. . . quelque chose pour

me racheter de la mort. . . Milady^ sauvez-moi ! mais sauvez-moi!...

Le capitaine Forster baissa la tête de honte. Hadame Forster regarda avec mie pitié amèré le poltron qui conunettait une infamie pour couronner une lâcheté.

L'équipage cessa de rire pour huer.

Thompson écrivit sommairement sur son procès-verbal : Sir Grant. . . capitaine Forster. . . madame Forster. . . adultère... trois heures après minuit...

La manœuvre commandée par le mulâtre avdt été exécutée.

Le bout de la vergue d'artimon descendit lentement jusqu'à la hauteur des bras de Samuel, qui passa le bout de la corde dans une des poulies des balancines; il ordonna ensuite qu'on relevât la vergue, ce qui fut fait 11 n'y avait plus qu'à peser sur la corde pour que sir Grant flottât dans l'espace et dans l'éternité.

Dès qu'il eut vu faire cette manœuvre, son sang, qur avait débordé, lui sortit par la bouche, par le nez, par les oreilles, et des gouttes perlaient à l'angle livide de ses paupières. Il ne parla plus, il cria, il gémit, il râla, il leva les bras, qu'il n'avait pas la force de tenir longtemps en l'air, et il croisa ses jambes conmae pour s'ac-

crocher au vaisseau, qu'il sentait devoir bientôt lui manquer sous les pieds.

Le bouquet de la première partie de la fête se préparait pour les révoltés.

— Nous voulons voiç ! disaient les uns avec avidité.

— Laissez-nous donc voir! disaient les autres.

— Mais nous voulons tous voir !

— Mais nous avons bien le droit de voir î On n'entendait que :

— Voir ! voir ! voir ! • Le cri changea; ce fut ;

— Ne le pendez pas encore !

— Si^ pendez-le ! pendez-le !

— Parbleu! vous y voyez, vous autres; à bas les égoïstes!

— A bas les égoïstes !

— Mais nous n'y voyons pas plus que vous ! Depuis quelques minutes, on voit que le rôle officieux

d'intermédiaire joué par Carter n'existait plus; il n'était plus possible; Carter était débordé, ou plutôt Carter suivait le torrent. Il ne pouvait plus rien sur la tourbe déchaînée, ivre de toutes les mauvaises passions de la vengeance. Pourtant le même respect pour son digne capitaine l'animant encopte, il dit à M. Forster :

— Capitaine, au nom du ciel ! épargnez-vous le triste spectacle qui se prépare.

— Vous êtes un rebelle, et je ne vous connais pas, répliqua, comme toujours, le loyal capitaine Forster.

— Vous et les vôtres, croyez-moi, capitaine, allez dans vos chambres : je vous y protégerai d'ici tant que je le pourrai... Mais allez, capitaine... il n'est peut-être déjà plus temps.

— Nous sommes donc tous prisonniers, dit madame Forster en déchirant avec ses dents les gants blancs qu'elle n'avait pas quittés; des gants de soirée !

— Vous n'êtes pas en prison, madame, mais sur Téchafaud, répondit Carter en regardant madame Forster, qui ne pâlit pas. Suivez mon conseil, retirez-vous!

— Je vous en prie, madame, dit le capitaine à sa femme.

Madame Forster ne remua pas.

— Milady, obéissez-moi, lui dit une seconde fois son mari; retirez-vous! vous ne pouvez pas être témoin...

— Non, monsieur, répondit-elle, je n'obéirai pas. Je resterai ici.*

— Alors je ne réponds plus de rien, dit Carter, qui, dès ce moment, abandonna ses protégés à leur sort.

— Ck)mmencez ! hurla l'équipage, que cet aparté à demi-voix impatientait. Commeucez donc!

— Qu'attendez-vous?

— En efifet I •

— MortàsirGrant!

— Mort à sir Grant!

— La corde ! la corde !

— Trois hommes et trois femmes de bonne wlonté, s'écria Samuel le mulâtre : les deux sexes : ce sera plus joU!

Il ne demandait que trois honunes, six se présentèrent; il ne demandait que trois femmes, douze accoururent et saisirent la corde de place en place.

— Y étes-vous? demanda le mulâtre en soutenant le corps du malheureux Grant ramassé sur le pont comme un tas de linge.

Le capitaine Forster mit la main sur ses yeux ; madame Forster ne s'éloigna même pas. Thompson écrivit en ce moment sur son procès-verbal : — Pendaison du second — trois heures et demie — route S. S. 0. — bon petit vent frais — équipage en parfaite santé.

Grant n'était plus qu'un cadavre et un long hurlement plaintif.

— Tirez ! cria le mulâtre; tirez !

La corde fut tendue par dix-huit bourreaux. Son corps se balança dans les airs.

Deux cents torches s'élevèrent pour éclmrer Tespace. On entendit un craquement : la colonne vertébrale du second se brisait.

Des acclamations remplirent Tair.

— Silence ! cria le mulâtre.

Il voulait parler^ on Técouta.

— Je vous prévi«is, afin d'éviter toute contestation, dit-il, que, d'après les lois anglaises, moi, le bourreau de sir Grant, j'ai droit à sa cravate et à ses bottes.

— C'est juste! c'est juste ! c'est juste ! répondit en masse la foule loyale, toujours si désintéressée et si magnanime dans les révolutions.

— n était bien mort? demanda le naïf pilotin à maître Gandolphe.

— Qui?

— Le second du Niagoral

— Ah ça! tantôt, pilotin, tu voulais que je fusse mort, et, quoique mort, que je te racontasse l'histoire dont j'ai l'honneur de t'entretenirj et, en ce moment^ tu doutes qu'un homme étranglé par dix-huit bourreaux à un bout de vergue ne soit pas mort?

— Ne lui répondez donc plus, maître Gandolphe^

DE CENT TRENTE FEMMES. 7d

réclamèrent les matelots, et dites-nous bien vite à quel jeu se livrèrent les camarades, le reste de la nuit, après avoir tant soit peu gêné le second dans sa respiration.

— Vous avez un peu oublié, dit maître Gandolphe avec quelque humeur, et ceci prouve que vous prenez plus d'intérêt à mon récit qu'à ma personne, vous avez un peu oublié que j'étais toujours lié au grand mât, entre la vie et la mort, voyant tout, ne pouvant rien, me demandant dans ma position si je n'étais pas destiné à faire contre-poids au second à l'autre bout de la vergue d'artimon.

Les matelots parurent confus de l'observation de maître Gandolphe, qui ne tint pas longtemps rancune à ses auditeurs.

— iusqu'ici, reprit-il, les hommes avaient joué la principale partie, puisque vous appelez cela un jeu : les femmes allaient avoir leur tour.

L'Irlandais, Preston ayant pris par la main la convict Caroline Prior, traversa l'honorable société qui couvrait le pont, et monta fièrement sur la dunette où madame Forster, ainsi que vous l'avez vu, avait voulu rester malgré son mari, malgré Carter et malgré le mélancoli que spectacle, — c'est ainsi que les Anglais appellent une pendaison. *

Caroline Prior était une pauvre créature jolie, pâle et triste, ayant de grands yeux bleus et doux comme le ciel, des traits délicats et transparents, une petite bouche dont les lèvres ressemblaient à deux feuilles de rose du Bengale pliées. Ses dents souriaient toujours quand le haut du visage restait soucieux : et Ton ne pouvait guère dire pourquoi ce sourire, car la charmante Caroline Prior ne connaissait pas la joie dans ce monde. A seize ans, et elle tfavait que seize ans et demi tout au pluS) elle avait été condamnée à passer le reste de sa vie dans la colonie pénale de TÂustralie, et à tourner jour et nuit, à trois mille lieues de son village, la roue de fer d'un moulin. Chère enfant ! elle si faible, si mince, si maladive ! Un instant ! s'interrompit tout pensif le brave Gandolphe en essuyant une grosse larme avec répaisse manche de son caban. Je n'ai jamais été père, mais si le bon Dieu avait voulu que je Teusseété^ c'est ainsi que j'aurais désiré avoir une fille. Comme c'est bon ! bon Dieu ! de serrer une pareille mignonne créature dans ses bras, de la presser comme une bonne action contre son cœur, sur ses lèvres ! d'agiter ses cheveux avec la brise de son souffle, et découvrir une de ses joues tout entière avec un seul baiser qui claque jusqu'au fond'de l'âme ! et puis, quand on l'a embrassée

et réembrassée jusqu'à en pleurer, de lui dîre en la regardant en face : Je ne t'ai pas fait de mal, mon enfant ? Ah ! sacredieu ! il n'y a pas de verre d'eau-devie qui vaille cela !

— Voyons, maître Gandolphe, la sensibilité, ça enrhume.

— C'est fini; je ne pleure plus. Fermez le robinet !

— A la bonne heure î

— En présentant Caroline Prior à madame Forster, Preston lui dit : Madame... Ah! mais moi, je ne veux pas oublier de vous dire, s'interrompit brusquement Gandolphe, que lorsque Carter vit Caroline et Preston venir ensemble, se tenant par la main, il eut un mouvement nerveux qui lui fit lever la hache comme pour les séparer d'un seul coup ; comme on coupe une corde qui ne veut pas se dénouer. Ses yeux se fermèrent, se rouvrirent, ses narines se gonflèrent; les muscles de son visage allaient et venaient. Carter se contint pourtant. Ascottle regardait, Ascott qui jouait le même jeu avec le mulâtre Samuel, cette dififérence gardée que c'était Ascott jusqu'ici qui avaitjeté le grappin sur Proserpine. Mais patience.

Ah! que de tempêtes dans ces nuages noirs qui s'avancent!

Revenons à Preston : il dit à madame Forster : liadame^ vous avez voulu faire donner^ je ne sais trop pourquoi^ mais je le devine depuis que j'ai entendu la confession de votre amant, vingt coups de corde à cette pauvre enfant. J'étais chargé de les lui donner; et comme j'ai refusé, c'est moi en punition qui les ai reçus, c'est l'usage. J'ai donc reçu les coups de corde pour elle, c'est très-bien. Je vous en remercie. J'attendais le jour de la vengeance; il est venu plus tôt que je ne l'espérais. Pour toute vengeance, madame, vous allez faire des excuses à Caroline Prior.

— Lady Forster faire des excuses à cette honte, à cette impureté, à cette turpitude, à une convict! Vous êtes encore plus plaisant qu'impertinent, répondit madame Forster, dont un sourire blanc frangea les lèvres frémissantes.

— Vous allez faire des excuses à Caroline Prior, madame, répéta Preston en poussant Caroline Prior devant lui.

— Oui, oui, des excuses, des excuses!

Ce cri parcourut le vaisseau d'un bout à l'autre, et vint frapper comme un coup de vent le visage de madame Forster.

— Jamais ! dit avec une telle fermeté de voix et d'in-

DE CENT TRENTE PERIMES. 8t

tention lady Forster^ qu'il n'y avdit pas à mettre en doute sa résolution.

— Tu les feras à genoux, lui dit Proserpine en accourant et en pesant de ses deux puissantes mains sur les épaules de madame Forster. Madame Forster fut lorcée de fléchir; mais, en tombant, elle tourna la tête poiu! voir qui avait Faudace de cet attentat. Elle exhala un cri d'indignation qui dut la déchirer, en voyant le visage de Proserpine au-dessus de son visage. C'est une femme ! murmimt-t-elle amèrement. Ces deux visages^ beaux tous les deux, mais celui de Proserpine splendide et complet comme celui d'une déesse, comme celui de Junon, pcrasa par sa lumineuse et radieuse ampleur celui de lady Forster, qui n'était que fin et distingué. Ce n'est qu'une femme ! redit-elle, mais cette fois avec douleur , et comme si la défaite se changeait en igno!* minie :

— Oui, c'est une femme! Im dit Proserpine, moins -qu'une femme, une déportée, une déportée comme Caroline Prier, comme cent vingt-neuf autres qui sont ici; une déportée qui a un numéro au lieu d'un nom sur son linge, dont le linge est plus dur que du fer battu, tandis que le tien, coquine d'honnête femme, est plus doux que de la soie; une déportée, dont la

robe est de grosse toile grise^ regarde^ oui^ grise et mal teinte^ tandis que ta robe est^lu plus beau cachemire : c'est donc la robe qui fait Thonneur et la vertu? maisoui,c'estlarobe !... Tu es honnête, tuesvertueuse, toi, n'est-ce pas? Approchez, convicts, approchez, voilà comment est faite la vertu dans ce monde; elle a des cheveux blonds, des manchettes brodées, des souliers de satin, et Proserpine ajouta avec un rire infernal, et beaucoup d'amants ! mais madame ne va pas pour cela à Botany-Bay ! Si fait, elle y va, mais c'est pour nous y conduire.

— Assez, lui dit tout bas Caroline Prier, d'un ton de prière qui demandait la pitié.

— Pourquoi assez? lui dit Proserpine : a-t-elle dit : assez ! elle, quand on donnait vingt coups de corde sur le dos sanglant du brave Preston? Viens ici, Preston, que je t'embrasse ! s'écria l^roserpine. Tu as du cœur, mon jeune drôle. Et elle embrassa Preston à la manière anglaise, c'est-à-dire en pleine bouche. — Voilà un homme, ajouta-t-elle; non pas ton amant — un coquin qui avait moins de cœur qu'un lièvre. — Prenez-les bons, mesdames, puisque vous en prenez; et, grâce au ciel I vous ne vous en faites pas fautes pas plus sur terre que sur mer : mais choisissez-les bien; choisissez-les donc

DE CENT TRENTE FEBfMES. 85

comme nous : braves, fiers, solides, à tous crins, jeunes, s'il se peut, mais courageux et dévoués avant tout; qui n'aient pas plus peur de la mort que d'un verre de vin, qui se jetteraient à Teau avec deux boulets aux pieds pour nous, dans le feu, avec de Tétoupe dans les poches, qui voleraient pour nous être agréables, qui pilleraient, qui tueraient le premier venu pour nous faire avoir un bon souper, qui iraient en chantant à la potence pour nous. Ah! nous aussi, nous les aimons, nous autres, nos chers amants, et ce qu'ils font pour nous, nous le ferions crânement pour eux, et nous le faisons : oui, madame, oui! nous volons en plein jour pour eux, pour leur avoir un pantalon en velours : voilà comme nous aimons ! Nous assassinons en pleine cité pour rapporter une épingle, une montre, une fantaisie à ces chères fantaisies de notre âme.

Proserpine se montait, se montait sans cesse. — Oui, reprit-elle avec une sorte d'ivresse, nous assassinons pour eux : moi, qui vous parle, j'ai tué un vieux pour faire une surprise à Ascott, pour avoir l'occasion de lui faire un joli cadeau : il a eu son cadeau. J'ai versé du plomb fondu dans l'oreille d'un étranger qui dormait près de moi. Ensuite, je lui ai pris sa montre, une belle savonnette d'or, et je l'ai donnée à mon cher Ascott.

Ascottrecida tf horreur. Il ignorait rorîgîne atroce du cadeau qu'A avait reçu de la main de Proserpîne.

—Maintenant, reprit Proserpine en riant avec toutes ses magnifiques dents de lionne, maintenant, que nous sommes libres, je puis te le dire, Ascott, et je te le dis 4e tout cœur, Ascott, mon chérubin, mon amour, j'ai tué un honmie pour toi, et c'est pour toi que je vais à Bolany-Bay. Viens m'embrasser, mon petit ange, viens; ne me remercie pas.

La sombre jalousie du mulâtre, qui ne perdait pas un mot de cette étrange allocution de Proserpine, se lisait sur sa figure expressive, qui se cuivra d'envie. Ce n'est pas pour lui, se disait-il dans la rage de son cœur ulcéré, que Proserpine avait versé du plomb fondu dans l'oreille d'un étranger. Ascott! heureux Ascott ! Hais Ascott lui payerait cela !

Madame Forster était toujours à genoux.

— D ne s'agit pas de tout cela, reprit Proserpine changeant de propos; il s'agit d'excuses que madame doit laire, et tout de suite, et bien haut, à Caroline Prier. Veux-tu les faire, oui, ou non ?

— Non, misérable ! répondit madame Forster ; non ! —Puisqu'il en est ainsi, alors, tuserasfouettéecomme

Caroline Prier l'eût été sans Presten.

— Oui^ fouettée ! fouettée ! hurlèrent les femmes dé- ^ portées en battant des mains : fouettée sur le dos^ sur les épaules^ sur lesjbras^ partout !

— Oui, partout.

Les révoltés riaient comme des fous : les disputes des femmes amusent toujours tant les hommes!

— C'est convenu, le fouet àmilady ! criaProserpîne.

— Oui, c'est convenu.

— Nous verrons le dos de milady.

— Je veux voir le dos de la milady.

— Commencez!

— A bas le châle !

— A bas la robe î

— A bas les jupons!

• Et ce que commandait la foule, Proserpîne Fexéculait avec une dextérité sans égale ; elle déshabillait madame Forster, qui, en un instant, n'eut plus pour tout vêtement que la chemise.

Le capitaine Forster, gardé à vue par quatre révoltés, répandait des larmes, des larmes de honte et de douleur, en voyant Toutrage que subissait celle qui portait son nom, quoiqu'elle se fût montrée bien peu digne de le porter.

— La voilà nue ! dirent les femmes.

— Elle n'est pas mal... mais non...

— Très-blanche! •

— Elle se serre trop.

— Voyons^ s'écria Proserpine, arrêtant en chemin cet inventaire trop anatomique^ voyons qui aura Thonneur de donner le fouet à niilady.

Ce nom jaillit de la foule : Preston !

Tous répondirent à cette inspiration en répétant: Preston ! oui, Preston! Parbleu! ilrendra ce qu'il a reçu. Le fouet pour le fouet.

Preston s'avança vers madame Forster, malgré le

mouvement que fit Caroline Prior pour Tempêcher.

Au même instant se produisait un incident nouveau et peu prévu.

— Cette femme ne sera pas fouettée, dit Carter, fatigué à la fin du rôle important que jouait Preston auprès de Caroline Prior et que la foulé se plaisait à lui prêter. Les batteries d'une rivalité formidable se démasquaient tout à coup. Non, elle ne sera pas fouettée.

— Et pourquoi? lui demanda Preston.

— Parce (fue je ne le veux pas.

— Tu es donc le maître, ici? lui demanda encore Preston.

— Je ne réponds pas là-dessus.

— Et moi je t'interroge là-dessus, dit fièrement Preston.

— Mais à quoi bon ? dit Ascott, qui voyait de loin arriver Torage, et qu'il ne jugeait pas assez mûr pour le laisser éclater. A quoi bon vous disputer ainsi? Qu'estce que vous voulez? punir cette orgueilleuse et méchante femme ? n'est-ce pas? très-bien î Et vous voulez la fouetter? La fouetter ! mais ce n'est pas assez; ce n'est rien. Voulez-vous la punir d'une façon plus cruelle, plus ironique, plus originale, d'une façon digne de vous?

— Voyons, voyons, Ascott. Le fouet pourtant est un châtiment...

— Insuffisant.

— Expliquez-vous.

— Elle a tourmenté, répliqua Ascott, puni, fouetté, torturé, avili les déportées; elle hait à mort les déportées. Elle exècre les déportées; la loi est moins cruelle, moins abominable, moins flétrissante qu'elle pour les pauvres déportées. La voilà nue... eh bien î mettez-lui les habits d'une déportée.

— Bravo ! bravo ! bravo !

Madame Forster poussa un cri d'anéantissement, de désespoir.

— Voyez-vous? dit AscottJ'ai frappé juste. Et quand « elle aura le costume ignoble d'une convict, voilà ce que nous ferons...

Ascott s'arrêta pour écouter.

— Que ferons-nous ?

Ici, Ascott fut interrompu par une clameur de voix^ un charivari de jurons et de blasphèmes qui venait de Tentrepont et sortait tourbillonnant et furieux du milieu du vaisseau. Les tètes suivirent la direction des regards d' Ascott, et Ton vit alors sortir par la grande écoutille d'autres révoltés, portant sur leurs épaules €t dans leurs mains des tonneaux de viandes salées, des mannes pleines de biscuits de mer, des bouteilles de rhum^, des planches de lard, des colliers de saucissons, des meules de fromage, des volailles conservées, des barils de choucroute, des tonnes de bière, des paniers de vin de Bordeaux, des tonneaux d'eau-de-vie, et tous les genres de comestibles que le chef de la cambuse tient ordinairement sous sa clef.

La pièce p^ncipale de cette rapine triomphale, de cette procession des fous, était, ô dégradation profonde de l'autorité ! le cambusier lui-même, maître Christmas, un homme pâle et décharné, couronné de lauriers comme un jambon, le cou orné d'un grotesque collia

4e pommes de terre^ et tenant d'une main mie cuillère à pot et de l'autre une mesure de liquide de la plus forte capacité.

Il suait et tremblait de tous ces honneurs qu'on lui imposait avec une .violence qui se traduisait à chaque pas par des injonctions de cette nature :

— Marche^ chien de cambusier !

— Honneur à ce vieux rat !

— Place au fesse-matthieu !

— Bonnet bas devant ce roi des ladres !

II était aisé de voir que les matelots^ ces éternels haïsseurs du chef de la cambuse^ se vengeaient cruel* lement sur celui du Niagara de tous les vins frelatés^ de tous les lards rances^ de tous les haricots sonores^ de toutes les pommes de terre gâtées, de tous les biscuits mangés par la vermine, que lui et ses semblables ont l'habitude de donner à leurs pensionnaires.

Enfin, le jour de la vengeance brillait.

On oublia un instant madame Forster pour le chef de la cambuse.

Quand on l'eut cœduit sur la dunette, lieu de toutes les exécutions, on lui dit solennellement : Cambusier, jusqu'ici tu nous as traités comme des prisonniers, tu nous as fait manger tout ce qui t'a plu et qui nous a

9î HISTOIRE

toujours déplu; aujourd'hui^ tu vas nous régaler de ce que tu as de mieux et de plus délicat. Distribuenous donc toutes ces friandises; gorge-nous^ étoufienous; mangeons et buvons à crever.

Le cambusier poussa un gros soupir.

Thompson relata aussitôt sur son rapport ce nouveau fait de la révolte.

— Allons donc, cambusier ! à l'œuvre !

Et des mains se tendirent de tous côtés pour recevoir qui du bœuf, qui des quartiers d'oies conservées dans de la graisse, mais surtout et toujours du vin, du porter, de l'eau-de-vie et du rhum.

Que de soupirs! que de larmes! exhalait, répandait le malheureux cambusier obligé de présider à cette odieuse prodigalité, lui si économe !

Mais que pouvait-il contre l'odieuse violence dont il était victime? U donna donc tant qu'on voulut et de la viande, et des salaisons, et de l'eau-de-vie; horrible et inévitablefacilitéqui mit les révoltés dans un tel entrain, dans un tel commencement d'ivresse, qu'ils ne se contentèrent plus bientôt de ce que leur donnait à manger le pauvre cambusier ahuri, effrayé, navré, aux trois quarts mort. Horrible et grotesque folie de l'ivresse, ils voulurent le manger lui-même ! ! !

—Je propose, dit le mulâtre, de manger le cambusier.

— Oui, mangeons le cambusier, érîèrentrils avec frénésie. Quelle idée !

L^idée eut un succès d'anthropophage.

Les détails furent splendides.

— Comment 1q mangerons-nous ? dit un gourmet.

— Rôti ! parbleu !

— C'est commun.

— En sauce ?

— Non, aux petits pois !

— Nous n'en avons pas.

— Aux haricots alors.

— - Mort aux haricots!

— Piqué!

— En tortue ! c'est mieux !

— Au naturel : c'est plus simple.

Et Teau-de-vie coulait toujours à pleins bords. Les lèvres en étaient fatiguées. Hommes et femmes s'abreuvaient : c'étaient des éponges. Et pendant ce temps le vaisseau abandonné à lui-même était tantôt en panne, tantôt au vent, tantôt et le plus souvent masqué,

— C'est convenu, reprirent-ils avec la fureur de l'unanimité, mangeons le cambusier !

— Qu'on le dépèce l

— Allumez le feu de la cuisine^ ordonna Samuel. Le feu fut allumé.

— Apportez, reprit-il, le tranche-lard, si vous voulez que je le dépèce.

— Puisque tu es cuisinier, lui dit Ascott, qui cherchait plus ouvertement, depuis qu'il était ivre, une querelle à Thomme de couleur, et qui ne devait pas tarder à la trouver, tu t'engages à nous donner tous les jours six plats de viande à diner, trois de légumes, six bouteilles de vin à chacun, deux de rhum.

— Oui, dit Samuel, oui! Mais un couteau, que je dépèce le cambusier!

— Pitié ! criait celui-ci ; pitié !

— Trop tard, cambusier !

— le vous ferai faire à tous bonne chère, ajoutait-il d'une voix lamentable.

— Menteur !

— Je le jure : tous les jours, roast-beef, plum-pud- ^g, gâteau aux amandes.

On remit un large couteau de cuisine à Samuel. n défit aussitôt la cravate et ouvrit le gilet de l'intor* tuné cambusier.

DE CENT TllENTE FEUMES. 9S

U me vint une idée^ s'interrompit à cet endroit de son récit maître Gandolphe.

Au hasard de ne pas être entendu^ car le vaisseau de venaitunenfer^ je dis : Mes camarades^ vous voulez manger le chef delà cambuse; c'estàmerveille; il faudrait ne pas avoir le sens commun pour vous désapprouver ; mais je présume que vouscomptezvous régaler en vouslivrantà un festin si peu ordinaire^ quoique bien naturel. On m'écouta : — ie fus encouragé. Examinez votre cambusier^ voyez comme il est maigre ; c'est un squelette : la peau et les os ; il n^ pas trois livres de mauvsûse viande à vous offrir. Suivez-moi bien^ mes camarades,— onm'écoutait de plus en plus : — U est probable que la traversée sera longue, puisque vous n'allez nulle part. Soyez donc justes envers vos estomacs. Pourquoi n'agiriez-vous pas envers le cambusier comme vous agissez envers vos volailles? Vous les engraissez : engraissez-le, et puis quand il sera gras, bien gras, vous le mangerez. Un long rire, mais franc, mais universel, accueillit mon discours, qui fut trouvé si heureux, si éloquent, si juste, si persuasif, que je sauvai non-seulement le pauvre cambusier, mais mon triomphe oratoire fut û complet, qu'Ascott dit aux autres révoltés, tombés dans une hilarité délirante :

— Cet homme est vraiment trop amusant pour être si gêné dans ses mouvements; qu'on le délie, et qu'il soit du festin comme nous tous. — Qu'on délivre aussi le cambusier. — Oui! oui! oui!

Nous fûmes délivrés tous les deux^ le cambusier et moi; et comme il arrive toujours dans les revirements des révolutions, on me traita avec autant de cordialité qu'on en avait eu peu d'abord.

— Enfin vous voilà sauvé encore une fois, maître Oandolophe, dirent les matelots.

— Sauvé... sauvé.;, je ne sais qui pouvait se dire sauvé au milieu de ces hommes dont l'exaltation s'augmentait à chaque minute dans des proportions effrayantes, et par un usage incessant du rhum et par la présence, le contact de ces femmes condamnées dont la joie, les cris, les frénésies immenses, sombres, burlesques, furieuses, indescriptibles, allaient mettre continuellement en question l'existence du vaisseau, aussi ivre que ceux qu'il portait, et l'existence de tout le monde.

On se retourna de nouveau contre madame Forster, qui, aussi héroïque qu'elle avait été méchante, se laissa, sans dbe un seul mot, revêtir de la robe des déportées, tandis que son bonnet, ses rubans, ses dentelles, son

chàle^ arrachés, lacérés, hachés en mille morceaux, devmrent Tamusement de ces femmes, qui s'en parèrent d'une façon dérisoire comme le feraient des singes tombés dans le magasin d'une couturière ou d'une modiste.

Caroline Prior seule ne prenait aucune part à ces dérèglements, qui n'étaient rien, mais rien, en comparaison de ceux qui allaient suivre.

Le jour venait pourtant, quoiqu'il me parût ne devoir jamais venir pendant cette nuit dont la durée m'avait été d'un siècle; et avec le jour le vent s'élevait ; il soufflait déjà d'une certaine force dans la direction de l'ouest. Les vagues, sèches et pressées, criaient comme sur un lit de cailloux; elles moutonnaient; à l'horizon des cercles cuivrés se formaient, qui n'annonçaient pas précisément du beau temps pour la journée. Mais à bord du Niagara qui donc songeait alors au vent, ad temps, à la journée?

Quand madame Forster fut vêtue de l'ignoble robe des déportées, sous laquelle sa chair frissonnait, chacune de ces femmes, dont l'ivresse avait exalté la beauté, allumé les ardentes couleurs et surtout la cynique parole, passa devant elle en lui jetant un nom et un crime.

— Madame, moi, je suis Annah Buttler : j*aî incendié trois fermes.

— Madame, moi, je suis Mary Godwîn : j'ai empoisomié mon frère.

— Madame, moi, je suis Nany Kempt : j^ai vendu ma sœur.

— Madame, moi, je suis Rose Taylor : j'ai étranglé mon mari.

— Madame, moi, je suis Fanny tVinter Z'j'ai brûlé mon enfant dans un four.

— Moi!...

— Assez ! assez ! dit madame Forster en mettant ses deux mains sur ses yeux épouvantés.

— Eh bien ! dit Proserpine en écartant les^ mains de lady Forster pour lui découvrir le visage qu'elle opposa au sien, superbe, ivre, menaçant et ricaneur, eh bien ! tu es plus coupable, plus criminelle qu' Annah Buttler, que Mary Godwin, que Nany Kempt, que Rose Taylor, que Fanny Winter, que nous toutes, nous, parricides, incendiaires, prostituées, empoisonneuses; parce que tu es la femme hypocrite qui n'a pas osé avouer ton amant, lâche ou non, qui te demandait la vie. Ton infâme vertu est au-dessous du dernier de nos vices.

— Quel iFêve ! s'écria madame Forster, dont Téner-

gie ne cédait pas encore sous le poids de tant de malédictions.

— Voici le réveil ! dit Proserpineen soulevant vigoureusement madame Forster dans ses bras et en la plaçant dans Tun des canots suspendus le long du bord aux porte-manteaux. Lâchez les drisses! ordonna-t-elle aux matelots qui avaient combiné le coup avec elle. Aussitôt les drisses furent lâchées, etrembarcation,en une seconde, toucha Teau, flotta, fut détachée du vaisseau, et laissée à cent pieds plus loin; une seconde après, elle n'était plus qu'un point dans Fespace, une tache, rien.

Madame Forster avait été abandonnée à la mer, en plein Océan.

Il s'éleva une telle clameur à bord, après cette exécution, un tel bruit de cris, de casseroles, de musique, qu'on ne s'aperçut pas d'abord que le vent soufflait avec une violence épouvantable; la tempête se mettait de la partie ; les vagues tombaient déjà à bord.

A ce début de l'orage, Ascott, s'élançant sur le couronnement du vaisseau, une hache à la main, s'écria de sa voix cuivrée :

— C'est fini ! le Niagara n'appartient plus à l'Angleterre ; il est à nous, à nous les rebelles, les révoltés ! Donc, j'abats ce pavillon d'esclavage et de douleur.

U coupa la drisse au pied^ et le noble pavillon angbds^ cet étendard dlionneur et de gloire^ sous lequel tout homme doit être fier de lever le front^ car il veut dire, depuis des siècles: bravoure, discipline, travail, richesse, puissance, devoir, résignation, ce sublime éten* dard tomba dans Teau comme un chiffon dédaigné.

Pendant qu'il descendait de son poste d'honneur, on entendit une voix irémissante qui cria : Vive TAngleterre ! et un coup de pistolet.

Le capitaine Forster venait de se brûler la cervelle, ne voulant pas survivre à la chute de son pavillon. La tempête était pleinement déclarée.

La rafale criait et aboyait dans les cordages tendus parfois à se rompre, lâches parfois comme les cordes d'un violon dont le manche se brise. Des masses d'écume, des nappes d'eau flagellaient les mâts en écharpe, pour se briser et se vaporiser en poudre liquide qui retombait en perles d'argent, dont chaque grain devenait un mboîr où se réfléchissaient les feux sans chaleur du soleil.

La tempête, une tempête plus terrible régnait sur le Niagara. : une ivresse noire, sauvage répondait cris pour cris, blasphèmes pour blasphèmes, coups pour

coups, à Fouragan. Celui des hommes allait épouvanter

celui du ciel.

n faisait enfin grand jour.

Les torches portées par toutes ces femmes^ Némésis

et Furies de TOcéan, s'éteignirent.

La grande débauche allait recommencer au soleil. , Ici^ maître Gandolphe dit à son auditoire attentif : — Mes enfants, le quart de la diane est fini, il faut

aller nous coucher. A la diane suivante, si je suis encore

en vie, je vous dirai la suite de Thistoire du Niagara et

de ses cent trente déportées.

A la dîane sirivante, maître Gaudolphe reprit ainsi : Rien au monde ne peut donner une idée exacte d'un vaisseau sur lequel une révolte a éclaté; et rien même ne peut fournir une comparaison assez juste^ assez précise^ pour faire comprendre le caractère du chaos qui succède à l'ordre^ du danger qui suit la sécurité^ de la iolie qui vient après cette immense raison qu'on appelle la discipline.

A terre, les émeutes, les révolutions populaires offrent presque toujours deux chances de salut : la première, c'est qu'un passage reste constamment ouvert à ceux qm ne veulent prendre aucune pai*t à la destruction de Tordre établi; la seconde, c'est que le besoin inné à l'homme de rentrer dans les limites du raisonnable et du possible pousse toujours un chef à prendre les rênes des chevaux en déroute. A la mer rien de semblable.

Pm" où fuir ? la mer partout; il faut rester ; être té-

moin et acteur. La main qui n'agit pas est coupée; le pied qui veut se retirer est enchaîné. Le chef qui pourrait rétablir Tordre n'est souvent nulle part ; Dieu seul sait le moment où une cause mystérieuse fera cesser le trouble. En sorte qu'un vaisseau est moins un assemblage d'individus dont le courage et l'honnêteté chez les uns compensent la faiblesse et la cruauté chez les autres^ qu'un seul individu qui ne peut se modifier ni se corriger lui-même. C'est ce qui explique fort naturellement pourquoi tous les vaisseaux à bord desquels une msurrection se manifeste périssent ou par le nau- . frage ou par l'incendie.' C'est un fou qui n'a personne pour le garrotter.

Les révoltés du Niagara avaient jeté à fond de cale tout l'état-major et une grande partie des employés.

Thompson seul^ et il méritait cette glorieuse exception, était demeuré libre, et libre d'écrire des rapports tant qu'il lui plairait. On aurait craint de faire de la peine à cet excellent homme en le privant d'un devoir devenu chez lui un plaisir et d'un plaisir passé à l'état de manie.

Du resté, il s'acquittait de sa tâche avec une ponctualité de plus en plus grande, et de plus en plus justifiée par la circonstance.

Sur son journal, à côté de l'aire de vent qui avait soufflé, à côté des observations barométriques et thermométriques, il continuait à consigner à la colonne des observations générales les monstruosités les plus variées commises par Téquipage. On put lire dans cette colonne où il brillait : a Si le cambusier Christmas ne fut « pas mangé cette nuit-là, c'est que, sur l'observation « d'un matelot français, qui le sauva par son judicieux a avis, le cambusier n'était pas parvenu à un embon- « point suffisant. »

L'équipage, maître du vaisseau qu'il avait sous les pieds, resta en présence des quatre chefs à peu près égaux en autorité : Carter, Ascott, Preston et Samuel le mulâtre; et ces quatre chefs dont vous avez pu apprécier le caractère, les passions violentes et l'énergie, restèrent à leur tour en présence de leur sauvage rivalité; Carter et Preston, amoureux tous les deux de Caroline Prior; Ascott et le mulâtre en adoration l'un et l'autre devant les charmes puissants et merveilleux, les séductions monumentales de Proserpine, statue vivante, — celle qui versait du plomb fondu, avec tant de naïveté, dans l'oreille des étrangers pour être agréable à son cher Ascott.

Si vous me demandiez, dit maître lîandolphe à ses

camarades^ comment Proserpine et Ascott^ qui s'étaient connus à Londres^ de méme^ comme vous allez le voir plus tard^ Preston et Caroline Prior s'étaient connus à Dublin^ comment^ dis-je^ ils s'étaient rencontrés à bord du vaisseau le Niagara, il me serait facile de vous répondre. Ces rencontres seraient tout à fait impossibles et un vrai miracle si le hasard seul devait les amener; mais les déportées et les matelots qu'elles ont pour amants se chargent de faire le hasard.

Ces derniers, qui savent toujours d'avance par leurs maîtresses le vaisseau qui doit les emporter en Australie, s'arrangent pour être enrôlés, et il arrive ainsi qu'ils font le voyage ensemble. Cette conspiration permanente, qu'il est impossible à l'amirauté de déjouer^ quoiqu'elle en soit parfaitement instruite par sa police, est la source de toutes les conjurations qui se trament à l'ombre de la voile, de toutes les insurrections qui éclatent en pleine mer, comme celle du Niagara. Tout s'enchaîne : les convicts corrompent les matelots dont elles sont les amies, et ceux-là, à leur tour, entraînent le reste de l'équipage et le trop petit nombre de soldats de marine affectés au service de sûreté de la traversée.

La plus intéressante de toutes les convicts était la naïve et gracieuse Caroline Prior, dont il était difficile

DE CENT TQflNTE FEMMES. 1(^7

de deviner le crime à son visage touchant et réfléchi^ dont il était impossible même de dire la faute^ car il n'y avait place ni pour la tache d'un crime ni pour Tombre d'une faute dans l'ovale délicieux de coloris et de forme qui le renfermait.

Pourtant^ comme je vous l'ai déjà dit, continua maître Gandolphe, elle allait subir à Sydney ou à Norfolk, dans la Nouvelle-Hollande, une captivité perpétuelle. Vous supposez alors que Caroline Prier était la victime d'une de ces erreurs judiciaires dont il y a tant d'exemples, même en Angleterre, où il s'en commet le moins.

Vous vous trompez, mes bons camarades, Caroline Prier avait été justement condamnée en Irlande pour crime d'infanticide; oui, accusée de ce meurtre horrible, elle n'avait échappé à l'ignominie de la potence qu'à cause de son extrême jeunesse.

Voici le fait criminel tel qu'il m'a été raconté par Preston lui-même, son amant, son amant aimé, car elle n'avait pas plus fait attention aux avances brutales de Carter qu'aux assiduités du malheureux second, sir Grant.

Fille d'un riche irlandais, Caroline Prier avait une 8(Bur nommée Mary.

108 filSTgIRE

Les deux sœurs passaient pour les deux plus jolies filles du canton.

Mary était Talnée et Fidnée^ au moins de cinq ans; mais entre une jolie enfant de quinze ans et une jolie fille de vingt ans^ quelle est la plus jeune ? ma foi ! chez les Anglais il n'est pas facile de le dire. Seulement^ à Tépoque où commence l'histoire dont la fin fut si funeste pour Caroline^ Mary avait un côté sérieux dans le caractère et la figure qu'elle communiqua plus tard à sa jeune sœur. Caroline alors était l'oiseau qui chante dans les blés^ la feuille qui vole sur le chemin^ la fleur qui s'ouvre dans la fente du mur, le rayon qui court sur l'eau. Veau qui gazouille dans le pré, toutes choses douces, bonnes, harmonieuses, qui ne savent pas ce qu'elles font, mais qui le font avec d'autant] plus de naturel et de grâce.

Mary, au contrûre, était la gravité même, la gravité au jeu, la gravité à table, la gravité partout.

Elle aima pourtant, mais si gravement, si mystérieusement, et à sentiments si couverts, qu'on ne savait guère dans le canton si le fils du ministre, si James Gordon allait dans la famille pour Caroline ou pour Mary Prior.

DE CENT Trente femmes. 109

Ceci serait moins étonnant dit devant des Anglais que devant vous^ mes camarades.

En Angleterre^ Tamour^ qui commence de trèsbonne heure pour ne finir jamais^ est une confidence si discrète et si longue^ que le premier mot n'y fait jamais pressentir le dernier^ et qu'elle se prolonge souvent huit ou dix ans sans interruption; on sait seulement que le jeune homme introduit dans une maison épousera un jour quelqu'un. Le jeune homme finit quelquefois par se marier avec la mère (Revenue veuve.

Or^ comme je vous le disais^ Mary Prior mma le fils d'un ministre protestant, — d'un ministre reugieux, bien entendu, — et elle Taima avec tant de confiance... Mais ceci est inutile à dire, puisque le procès criminel vous en dira plus en quelques mots que moi avec toutes mes paroles.

Au plus beau moment de cette liaison, peut-être n'était-ce point le plus beau, — mais passons, — des moissonneurs, qui coupîdent à cœur joie les blés dans un champ voisin de celui du fermier Prior, trouvèrent sous leur faucille, entre les bluets et les coquelicots, le cadavre d'un nouveau-né.

La découverte effirayà ces braves gens, qui allèrent

aussitôt chez le chef de Tâutorité locale faire leur déclaration.

Bonne fortune pour le magistrat !

11 fut reconnu par les gens de Tart^ appelés à' donner leur avis^ que Tenfant avait vécu plusieurs heures^ et par les jurisconsultes que la mère ne Tavait ainsi déposé dans un champ de blé^ quand les épis étaient déjà un peu hauts^ que pour quil restât au moins quatre mois caché à tous les regards.

La justice va vite quand elle met ses grandes bottes noires^ ses lunettes bleues et ses gants noirs.

Dieu vous garde d'une injustice ! mais surtout de ja justice!

Gomme le canton où le crime avait été conmiis n'était pas considérable^ il fut facile de chercher et de trouver quels étaient les jeunes gens et quelles étaient les jeunes filles qui^ à ce moment-là^ pouvaient s'aimer ou se voir avec quelque intimité. On arriva ainsi à constater les assiduités de James Gordon auprès de la famille des deux jeunes sœurs; mais là s'arrêta le premier pas des investigations de la justice. Le fermier Prior était très-honorable^ la famille Gordon très-honorable aussi, le fils de James Gordon, sur le point de passer ministre comme son père, non moins honorable. Corn-

DE CENT TRENTE FEBfMES. 111

ment supposer?... L'attorney — c'est, en Angleterre, le grand juge — Tattorney se dit : Mais c'est parce qu'ils sont tous très-honorables qu'ils auront voulu peut-être, ou plutôt que quelqu'un dans Tune des deux familles aura voulu à tout prix faire disparaître les traces d'une 4rèsrgrave faute. Il ne pesa pas trop sur ridée, toujours retenu, quoi qu'il en (Ut, par l'honnêteté des deux familles, mais il ne l'abandonna pas cependant; un juge abandonner une aflfaire, jamais ! il y revint ; il soupçonna, il épia de loin les pas et les démarches des deux jeunes filles.

Il ne découvrait rien.

James Gordon continuait à aller dans la famille Prior avec la même exactitude, et les deux sœurs, de leur côté, continuaient à le recevoir avec la même affection. Les recherches de la justice semblaient tout à fait abandonnées sur ce point; c'est le moment où l'on doit le plus se méfier d'elle.

L'automne touchait à sa fin; il est d'usage dans ce canton de l'Irlande de dire adieu par un bal à la belle saison qui s'en va : on danse sous les derniers ombra- :ges, sur les dernières feuilles tombées. Il fut décidé secrètement, sur les conseils des autorités du canton, que la fête champêtre aurait lieu sur le terrain où quelques

mois auparavant les moissonneurs avaient ramassé le nouveau-né privé de vie.

L'endroit^ du reste^ était admirablement choisi : le champ partait d'une de ces douces collines de' ^Eizon^ douces aux regards, douces aux pieds, comme il y en a tant en Angleterre, où la campagne est si belle, et allait se terminer au bord d'une rivière bien riante, bien limpide, bordée de jolies fermes, de maisons de pêcheurs.

Comme de coutume, toutes les jeunes filles s'empressèrent d'accourir à la fête; toutes, excepté deux : Caroline et Mary Prior. Sans importance pour les gens du pays, cette absence fut soigneusement remarquée par l'attoméy ; vous devinez que le malin magistrat s'était dit : S c'est dans notre canton que se trouve la femme qui a commis le crime qui m'occupe, elle n'osera peutêtre pas venir danser à l'endroit même où elle a abandonné le cadavre de son enfant. Quelles sont celles qui ne sont pas venues? se demanda-t-il après le bal; il se répondit : Toutes sont venues, excepté les filles de M. Prior : celles-là assument donc sur elles les plus fortes présomptions.

Les filles de M. Prior! c'est incroyable! mais il y crut ; c'est toujours ainsi.

U se présenta chez H. Prior : il désirait savoir^ dit-il avec un ton d'intérêt à la famille^ quelle raison avait pu empêcher les deux délicieuses jeunes filles d'assister au dernier bal. Caroline répondit qu'elle n'avait pas voulu y aller parce que sa sœur Mary avait refusé de s'y rendre ; mais Mary^ qui ne s'attendait ni à cette visite^ ni à cet interrogatoire^ si insignifiant pour les autics, si terrible pour elle, hésita, pâlit, rougit tour à tour, et se troubla; elle finit par se retirer. *

Aussitôt le juge prit à part M. Prior, et lui parla sérieusement des doutes qu'il avait déjà conçus, de la presque certitude où il était maintenant que sa fille Mary Prior était l'auteur du crime èommîs sur l'enfant caché ensuite dans le champ de blé.

Le père se récria, la mère s'emporta; rien n'était plus honnête que leurs filles; le juge fut de leur avis, mais il porta l'affaire devant les assises.

Elle alla bon train : on interpréta les visites de James Gordon dans la famille Prior; on calcula l'intérêt qi^'avait eu Hary à faire disparaître cet enfant ; on l'attribua au désir de ne pas compromettre, si jeune encore, celui qui devait un jour être son mari, et, qui plus est, ministre de la religion, et ministre dans le canton après

son père; raison grave^ déterminante dans une in^ation mauvaise.

n en fallait beaucoup moins pour être accusée^ chargée^ inutilement défendue^ et dansTimpossibilité d'en sortir sans être condamnée à la peine infligée par la loi aux mères qui tuent leur enfant. Et puis le pays! et puis le canton ! et puis les voisines ! et puis les amis ! qui tous voulaient que ce fût Mary qui eût tué le sien l

Cette affaire^ qui remua et souleva le pays plus que ne Teùtfait un tremblement déterre^ porta un trouble à profond dans Tesprit du jeune James Gordon^ quil eut^ au moment de déposer^ un transport^ une fièvre cérébrale dont il mourut au bout de quelques jours.

Le jugement^ enfin^ allait être rendu^ dans tous les esprits^ pour tout le monde^ Mary était condamnée.

Caroline se présente : Taffaire change de face.

Caroline se déclare Fauteur du crime : sa sœur Mary n'a été que sa confidente ; James Gk)rdon, qui vient de mourir, était son amant, et non celui de Mary; c'est d^nc elle, elle seule, qui a tué Tenfant; c'est elle qui Ta enfoui dans les blés, c'est elle qui mérite, qui appelle toute la sévérité de la justice; Mary avait voulu attirer sm* elle tous les dangers d'une position afireuse pour

sauver la vie à une plus jeune sœur ; Mary, grave, pieuse, dévouée.

La justice crut très-bien une jeune fille qui parlait ainsi et que personne ne démentait. Qui Taurût démentie ? James Gordon était mort : sa sœur Mary ? mais en autorisant ce mensonge, combiné au foyer paternel, elle sauvait la maison de Finefiaçable déshonneur d'avoir eu dans la famille une personne pendue. Car ce qu'on pressentait arriva : l'extrême jeunesse de Caroline Prier trouva, sinon grâce, du moins pitié devant la justice ; la loi fait presque mie nécessité de cette indulgence.

Au lieu d'être condamnée au gibet, Caroline Prier le fut à la déportation à Sydney en Australie ; peine horrible, cruelle, peine infamante, sans doute, mais dont l'horreur s'eflface avec le temps; dont la cruauté s'adoucit sous le repentir, dont l'infamie peut même disparaître complètement, grâce aune bonne conduite et à la clémence royale.

Caroline était donc déportée dans la Nouvelle-Hollande, quoiqu'elle fût pure, quoiqu'elle fût innocence; et c'est parce qu'il était convaincu de cette grande innocence, de cette grande pureté, que son avocat, sir Lewis Preston, celui qui l'avait éloquemment mais

inutilement défendue aux assises^ était devenu amoureux d'elle^ et amoureux à ce point d'exaltation^ qu'il avait vouIU; quoique riche^ quoique d'un grand nom^ \b, suivre déguisé en matelot^ jusqu'au fond de l'Asie, jusqu'au bout du monde; dévouement tendre et superbe, qui, une fois dans la vie des amants, s'était trouvé exactement vrai.

— Vienne me la disputer qui l'osera ! s'écria Carter, en posant sa large main ouverte sur l'épaule de Garor Itne Prior, dès que le vaisseau, débarrassé du capitaine et de son état-major, n'appartint plus à personne sous le ciel.

Ce défi, qui fut entendu, malgré la tempête, de tout l'équipage, que Carter semblait appeler comme témoin de sa prise de possession, était une provocation insolente et directe faite à Preston.

Preston n'avait pas eu besoin de cette provocation pour s'élancer et venir disputer à Carter la femme qui lui avait inspiré un amour si tendre et si impérieux, qu'il avait renoncé pour elle à Ja patrie, à sa famille, à sa position et presque à l'honneur.

Carter était superbe d'attitude railleuse et insultante, avec sa puissante main fixée sur Caroline; ils ressemblaient* lui au léopard du cirque romain, elle à la

jeune martyre chrétienne qu'il va déchirer sous sa griffe.

Chercher à enlever Caroline de dessous cette grift de ter, c'eût été, de la part de Preston, une folie bien inutile et bien dangereuse.

Le spirituel Irlandais n'y songea pas un instant.

Il fallait pourtant ou se déclarer vaincu devant tout réquipage, ou trouver sur-le-champ un moyen de délivrer Caroline de cette odieuse étreinte. Un seau plein d'eau salée se trouvait en ce moment près de Preston; il y plonge le bout de ses doigts, et, avec un geste de mépris, il lance des gouttes d'eau au visage de Carter. Chaque goutte était une humiliation, un outrage indéfinissable; c'était plus outrageant encore qu'un soufQet. L'homme était ravalé à l'insignifiance ridicule d'un oiseau qu'on ne veut i pas écraser ou d'une mouche qu'on veut se borner à éloigner.

Abandonner soudainement Caroline Prier, fermer les poings , tendre les jarrets et cracher une injure exécrable à la face de Preston pour qu'il acceptât le combat, un combat à mort, fut un seul et rapide mouvement chez Carter, indigné, révolté, terrible ; ses yeux devinrent verts, sa peau fumait.

Preston acceptait le combat, la redoutable boxe an-

glaise^ celle dont un homme ^ quand elle est sérieuse; quand toutefois elle est un duel^ ne sort jamais que mutilé affreusement^ quand il en sort. 11 opposa immédiatement ses poings délicats à ceux de Carter^ ses genoux de femme à ceux de Carter, son regard magnétique et calme au regard fauve et sanglant de Carter, sa poitrine élégante, son cœur et son souffle à la poitrine, au ^ufSe de bronze de Carter.

Au même instant, on vit l'équipage entier se classer en deux catégories et se placer sur deux rangs le long du bord : d'un côté les partisans de Carter, de Fautre leû partisans de Preston, honmies et femmes, matelots et convicts; quelle joute ! quel spectacle !

Caroline fut assise sur la grande chaloupe placée au centre du vaisseau, et gardée à vue par trois honmies dévoués à Carter, par trois hommes du parti de Preston. Cette mesure signifiait assez clairement que Caroline appartiendrait au vainqueur après la lutte. Jusque-là elle était sous la protection des deux partis. Elle sortit un petit livre de piété qu'elle portait toujours dans son corsage, et elle se mit à prier avec ferveur.

Carter porta le premier coup; il avait été dirigé comme un dard sur Tœil gauche de Preston, qui Tévita

DE CENT TRENTE FËMBfES. n9

avec un imperceptible mouvement de tête et presque en riant.

Diable ! il sait boxer^ dirent unanimement tous les spectateurs haletants ; c'est égal y il sera crevé dans deux minutes.

Carter porta^ sans attendre une riposte probable^ un second coup destiné à Tœil droit de Preston ; même jeu de tête, même résultat dérisoire pour Carter, peu habitué à ces déceptions. Carter lâcha un juron plus lormidable encore que le premier, et si foncé que les convicts elles-mêmes en furent scandalisées. Le troisième coup, lancé avec la vigueur d'une fronde par le redoutable bras de Carter, un des premiers boxeurs de la marine anglaise, chercha à défoncer la poitrine de Preston. Le poing de Carter, rond, dur, nerveux, ressemblait à un boulet; il eût pulvérisé une poitrine de pierre; Tagile Irlandais se baissa- rapidement, et le boulet passa par-dessus sa tête sans même Teffleurer. Carter, qui s'était trop élancé, faillit tomber sur le visage, ridicule atroce, indélébile, dans le noble jeu de la boxe; il n'y échappa qu'en se relevant par la contraction violente de ses muscles; mais le désappointement qu'il éprouva lui enflamma le cerveau, il devint pourpre de colère : « Meurs ! chien d'Irlandais, cria-t-il

entre ses dents qui grinçaient^ meurs^ fils et petii-fils de chien ! p Et il recommença le coup qui avait trompé sa haine. Cette fois^ Preston^ joignant la taquinerie à rhabileté^ glissa entre les jambes de Carter^ qui^ per« dant réquilibre^ tomba de tout son long^ et cela à la grande joie d'une moitié de Téquipage et à la grande stupéfaction de l'autre. « Mais il est donc insaisissable ! a dit^ avec la rage au cœur^ dans les yeux et partout^ Carter en se redressant^ mais en se redressant le visage souillé de goudron et du sang qu'il perdait par le nez. —Ah ! tu es insaisissable ! grondait-il les lèvres pleines d'écume ; ah ! tu veux me lasser par ton adresse à éviter mes coups! des coups où je m'épuise! Voyons si tu seras toujours insaisissable. Ët^ empoignant une de ces lourdes barres de fer conmie il y en a toujours sur les vaisseaux^ il la leva pour en briser résolument le crâne de Preston.

— Ce n'est pas loyal! crièrent aussitôt d'une seule voix les partisans de Preston; les autres n'osaient rien dire.

— Non! ce n'est pas loyal; les poings^ oui^ mais le fer!...

llsn'eurent pas le temps d^achever leur improbation; la barre de fer tombe^ elle effleure la téte^ l'épaule^ les

flancs^ les pieds de Preston^ et elle va déchirer^ meurtrir le pont en s'abaissant sous la violente impulsion qu'elle a reçue.

— Mais c^est donc un démon ! cria Carter, blême, convulsif, découragé ; mais je n'en viendrai donc pas à bout!

— Je ne croîs pas, répondit Preston en riant, Preston sur qui, depuis quelques secondes, Caroline p(MrtaH des regards illuminés, pieux, effrayés : « Courage ! mon ami, disait-elle à demi-voix, et elle semblait la voix de la tempête; courage ! je prie pour vous le Seigneur et ses anges : Preston sera vainqueur.»

— Ne vous y fiez pas, répondirent en chœur trois cents voix impies.

Carter s'apprête à donner à Preston un second coup de la barre de ier ; il y laissera sa vigueur, ses ongles, sa vie, mais il faut que cette barre écrase Preston.

Preston, dès cette seconde menace, a sorti de la poche de sa veste une corde très-mince, de la dimen sion et de la force de celle dont on se sert pour lier les ballots. Carter lève le bras de fer et la barre de fer; Preston, au même instant, lance la corde à travers les jambes de Carter, qui d'abord ne s'en aperçoit pas; c'est un serpent,'elle enveloppe, revient sur elle-même.

\n HISTOIRE

tancUs que Preston en garde le bout dans sa main.

Ce second coup de la barre meurtrière pr^d Presfon en écharpe; cette fois il est atteint; s'il est atteint, il est mort. On voit Preston rapidement tourner sur luimême. Preston a reçu le coup^ mais au moment où il le recevait il évoluait si exactement dans le même sens^ que la barre^ ne rencontrant qu'une tangente mobile, n'effleurait pas même la peau ; Preston s'en faisait une ceinture.

Mais qu'a donc Carter, l'infatigable Carter? Carter qui a juré de ne pas quitter la partie sans avoir écrasé Preston ? 11 n'agit plus, son bras droit ne quitte plus son corps, son corps semble paralysé. Carter est enchatoé, noué, pris, étranglé dans les circonvolutions nombreuses, étroites, de la corde jetée si habilement par Preston, qui ne tournait ainsi que pour enlacer Carter qui le croyait blessé. Carter veut donner un troisième coup de barre, mais Preston le contient, l'entoure et le couvre si bien de la corde, qu'il n'a plus de liberté, plus de mouvement. Carter, enfin, au comble de la frénésie et de l'impuissance, pâlit, chancelle,et tombe sur le pont en blasphémant et en rugissant. Il tombe sans avdr pu donner un seul coup à cette couleuvre d'Irlandais; il tombe vaincu, vaincu sans qu'on ait même daigné le

combattre^ le blesser, le tuer ! il tombe, honte et douleur ! pour voir Caroline Prior remise aux mains et au pouvoir absolu de Preston, de Preston son rival !

Les juges du camp vinrent demander à Preston ce qu'il voulait faire de Carter, a Qu'on le jette à fond de cale avec Tétat-m^ôr; nous verrons plus tard, » répondit-il; et Ton applaudit Preston, qui, tout naturellement, allait remplacer un instant Carter dans la haute opinion, dans l'estime des révoltés.

La joie suit la victoire : a II faut arroser la victoire crie-t-on; arrosons ! »

Aussitôt trois grosses barriques de rhum, quels arrosoirs ! une barrique de sucre^ deux caisses de cannelle, sont placées .sur le pont et mises à contribution.

H faut, par un punch gigantesque, célébrer la victoire du jeune Preston.

Les femmes voulaient que son mariage avec Caroline Prior fût immédiatement conclu ; Preston s'y refusa.

Mais le punch fut allumé dans une chaudière immense au milieu même du vaisseau. La tempête couchait la flamme qui couvrait de son arc-en-ciel ardent la moitié du Niagara.

Et Thompson, témoin impassible de tous ces événements, écrivit sur son rapport :

a L'ouragan continue. — Le capitaine Forster s'est « briyé la cerveDe au petit jour. — Un chef des révcd- « tés a été vaincu par Tautre. — Le vaisseau^ que pOT- « sonne ne dirige plus, ne va plus nulle part. — L'é- « quipage, du reste, est en parfîdte santé. — Nous a allons faire du punch, d

Au moment où six matelots du parti de Preston enlevaient Carter, garrotté, pour le descendre à fond de cale, le mulâtre Samuel marcha sur Ascott, qui ne s'était pas séparé de la belle Proserpine, et il lui dit avec un ton d'insolence à se faire poignarder : — C'est donc wnsi que tu défends ion ami Carter? — Cela ne te regarde pas, fils de singe, répondit Ascott au mulâtre. Touche à cette femme comme Carter a touché à la femme de Preston, et tu verras.

— C'est ce que je. vais faire, dit le mulâtre en s'élançant pour saisir Proserpine.

— Ah ! mais je suis là, dit Proserpine en envoyant au mulâtre un de ces riches soufflets comme les femmes du peuple, seules, dans leur magnificence, savent en donner; un de ces soufflets qui en contiennent douze. La joue du mulâtre fut immédiatement enflée.

— A mon tour ! cria Samuel en saisissant Ascott par ses épais iavoris. Ascott poussa un long cri de dou-

leur. Samuel lui arracha^ avec la peau du visage^ tout un c6té des favoris; il lui avait scalpé la joue.

— Le punch ! le punch ! cria en ce moment le cambusier Christmas^ rendu à ses fonctions naturelles^ et reprises tout à fait de bonne grâce, quoique de temps en temps Christmas murmurât : — Non ! c'est trop de sucre... en vérité, c'est trop de cannelle !

Ascott, malgré son atroce douleur, saisit le mulâtre par ses cheveux lameux.

Ces deux tigres se mordirent en même temps à la joue; Os se mangeaient !...

maître Gandolphe n'eut pas besoin de faire sonner la cloche pour réunir autour de lui ses auditeurs de la veille; aucun ne manqua au quart de la seconde diane.

Quel est cdui^ parmi eux^ qui n'aurait pas désiré savoir comment devait se terminer la lutte entre le ma* telot Ascott et le terrible mulâtre Samuel, si largement souffleté par la majestueuse Proserpine?

-— Hais qui gouvernait le vmsseau pendant toutes ces belles affaires? demanda le mousse avec inquiétude.

— La tempête, répondit maître Gandolphe; ces enragés avaient mis dehors autant de voiles que les mâts pouvaient en porter. Comment n'avons-nous pas sombré vingt fois par heure? comment les mâts n'ont-ils

pas cassé comme des allumettes? je ne saurais vous Texpliquer.

— Voyons, voilà où nous en étions restés, maîtrer Gandolphe : Ascott et le mulâtre se mangeaient réciproquement la joue, et le punch flambait au milieu du vaisseau dans une vaste gargantua de chaudière.

— Oui, c'est là que nous en étions restés : la chaudière de punch fut avalée d'un trait, conmie un petit verre d'eau-de-vie, et les matelots firent cercle, les uns montés sur les autres sur six rangs, pour voir si ce serait Ascott qui avalerait Samuel ou bien si ce serait Samuel qui avalerait tout cru Ascott.

L'inévitable boxe recommença entre ces deux fiers bandits dès que, fatigués d'enfoncer leurs dents dans leur chair, ils se furent un instant détachés l'un de l'autre. Le mulâtre avait huit trous à la joue, faits par Akx)tt. Ascott avait une afireuse brèche, une espèce de ravin qui lui partait du sommet de l'oreille droite et allait se perdre sous le menton; c'étsdt l'endroit où il n'avait plus le favori que lui avait arraché, conmie un copeau, Samuel le mulâtre.

La superbe Proserpine était sortie des rangs et se tenait au milieu du cercle, presque à portée des coups qui allaient se donner.

Par ses regards enflammés, par ses beaux bras nus, roses et en sueur^ par ses paroles d'encouragement, elle * cherchait à exalter la vigueur d'Ascott, se retournant de temps en temps comme une lionne, dont elle avait le caractère, car ses cheveux étaient épars, pour donner des espérances aux amis et aux partisans de son amant ou pour accabler de malédictions et d'injure.^ ses ennemis et le mulâtre Samuel.

On avait placé près des deux rivaux deux haches d'abordage et deux mousquets chargés Tun et Tautre de trois balles de fer.

La boxe fut de celles que les grands amateurs appellent sombre. La lutte sombre se poursuit sans bruit, souterrainement, sans cris, sans exclamation d'orgueil ou de douleur; on se massacre en silence.

Ils commencent :

Le mulâtre fait d'abord semblant de lancer la massue de son poing au visage d'Ascott, et, par cette feinte adroite, il luf porte un coup en plein à l'avant-bras, afin de paralyser dès le début les forces de son adversaire. - Ascott exprime par une grimace de douleur la sensation éprouvée; mais, mordant sa douleur, il répond au choc qu'il a subi par un coup exactemcat semblable et sans recourir au subterfuge banal d'une femte. Une

plaque blanche et bleue s'élargit aussitôt au sommet du bras herculéen de Samuel^ qui fut forcé de le laisser tomber, lourd et engourdi, le long du corps; ce coup futjugé le meilleur.

Un hourra d'enthousiasme, aussitôt comprimé, récompensa la victorieuse riposte d'Ascott.

A peine revenu de son engourdissement, Samuel re» leva une seconde fois son poing fermé, et feignant encore de le projeter horizontalement, il l'abattit, avec 1^ lourdeur du plomb, sur le sommet de la tête d'Ascott. La boite osseuse de celui-ci craqua comme si on lui eût brisé un casque d'acier sur la tête ; les chairs de son front se plissèrent sur ses yeux, et son cou de taureau se ramassa; il fut étourdi, son regard devint trouble, on le crut mort; mds, bondissant à la droite du mulâtre et passant avec la même légèreté à sa gauche, quand celui-ci avait à peine eu le temps de suivre cette double évolution, dont il fut fasciné, Ascott lui rendit au même endroit le même coup.

Soit que le coup fût plus vigoureusement plaqué, soit que le mulâtre eût oublié une des prudences ordinaires de ce pugilat infernal; dans l'aplatissement qu'il éprouva, le bout de sa langue fut coupé par ses propres dents; il écuma du sang ; il cracha le bout de sa langue.

DE CENT TRENTE FEBfMES. 181

Deux hourras saluèrent cette seconde victoire d'Ascotl, et cette fois rien au monde n'eût pu les étouflTer, pas même les hurlements de la tempête et les cris d'horreur poussés par la plupart des femmes.

Samuel^ malgré son efifiroyàble blessure^ retire son bras en arrière^ le raccourcit; son avant-bras et son poing ne font phis qu'un angle inflexible. Rendant tout à coup à ce bélier de fer sa longueur naturelle^ il le plonge droit dans la poitrine d'Âscott. Âscott^ qui comprend^ avec la clairvoyance du danger^ l'impossibilité d'opposer une parade sérieuse à un pareil coup^ n'en cherche aucune; mais continuant son système de représailles^ il riposte parallèlement par une semblable agression : les deux coups sonnèrent avec la même violence dans le creux des deux poitrines; cela fit mal 9 à entendre.

Immédiatement on vit la poitrine d'Ascott rougir comme s'il eût passé deux heures dans un bain brûlant; le sang y avait été appelé avec une rapidité foudroyante et comme par la puissance d'une machine pneumatique. Celle du mulâtre fut à l'instant même déformée : les arcades de ses côtes parurent brisées comme les baleines d'un parapluie sous l'effort d'un coup de vent ; quelques-unes semblaient vouloir percer

JSS HISTOIRE

la peau. Et aucun bruit^ aucun soiq>ir^ aucune jdamte; aucune angoisse^ aucun signe de souflrance; tout se passait en dedans.

Après avoir reçu cette redoutable contusion^ qui eût défoncé et dispersé les douelles de chêne d'un tonneau^ Samuel sourit doucement^ à la manière héroïque des Indiens quand on leur arrache le cœur pour le faire rôtir sur le feu. « 11 est mort^ s'écrièrent ses amis et ses adversaires^ il rit! — Pas encore ! » dit Samuel^ en se jetant sur Tune des deux haches d'abordage déposées près de lui et près d'Ascott, qui exécuta le même mouvement^ et qui se trouva ainsi armé pareillement d'une hache d'abordage.

La hache n'est pas l'arme du sang-froid^ de l'haï»leté^ de la courtoisie militaire^ c'est l'arme de la cdère^ du meurtre et du désespoir; c'est l'arme de l'agonie. » 11 n'y a presque pas de parade possible avec la hache; pas plus que contre l'éclair et le tonnerre. C'est un éclair d'acier.

Ascott^ contre la système qu'il avait suivi jusqu'à ce ' moment^ porta le premier coup ; ce coup, dans ses résultats, fut étrange, bizarre et cruel; l'ironie et la fantaisie semblaient l'avoir conduit et guidé : le coupant de la hache ouvrit comiquement le nez du mulâtre, de-

pais la racine jusqu'à la base^ en fendant^ avec la même régularité moqueuse^ les deux lèvres et le menton. Son masque devint bouffon et horrible à la fois sous cette ligne qui divisait sa face en deux profils. Son irritaticm s'accrut de l'hilarité sanguinaire qu'il excitait autour de lui. Sa main^ jaune et convulsive^ mais sûre malgré ses frémissements nerveux, se lève, se crispe ; la hache brille et descend entre le revers de la tête et Foreille d'Ascott; l'oreille tombe, le mulâtre la saisit toute chaude et l'avale. Il continue.

Il était impossible qu'un pareil combat durât longtemps.

CSomprenant la nécessité d'en finir, les deux matelots du Niagara saisissent à deux mains leurs haches, les rejettent en arrière, le tranchant tourné du côté de la face ennemie , et ilà se préparent mutuellement à se fendre comme deux billots de chêne. Les muscles de leurs jambes, de leurs bras sont gros comme des nœuds de corde 3 les deux haches partent, s'abattent à la fois, choc épouvantable! elles se rencontrent et se brisent comme si elles eussent été l'une et l'autre en cristal.

— Assez! assez! criaient à la fois toutes ces femmes et tous ces cannibales qui regardaient avec tant d'émo-

lions diverses^ depuis une heure^ ce combat horrible. A$sez! assez! assez!

Proserpine elle-même^ qui veut à tout prix la mort du mulâtre^ dont eDe redoute de devenir la proie s'il demeure vainqueur^ Proserpine répète avec les autres : a Assez! assez ! assez! o Elle se jette au cou d'Ascott; Tenlace, Tétreint, pleure, le couvre, Fétouffe de baisers; elle arrache le chftle qu'elle a noué autour de sa ceinture et qu'elle a volé à madame Forster, et l'enroule autour de la tête meurtrie de son amant. Elle veut, elle exige que cet acharnement finisse : « Oui, redit-elle, assez! assez! assez! x>

— Non ! pas assez! dit Ascott : ma mort ou la sienne.

— Ma mort ou la sienne, répète le mulâtre.

Et d'un conunun mouvement, avec la même impulsion qui les avait fait se précipiter tous les deux sur les haches d'abordage, ils se jettent sur les deux mousquets disposés d'avance oour varier le spectacle de cet abominable duel.

Pendant quelques secondes, ils cherchèrent sur le pont la place d'où ils pourraient se viser sans blesser la foule terrifiée, qu'ils repoussaient, à droite et à gauche; devant et derrière, de la crosse de cuivre de leurs

mousquets menaçants; recherche inutile sur un vaisseau^ et sur un vaisseau criblé^pavé de tètes de bâbord à tribord^ de la poupe à la proue.

lis s'élancèrent^ le mousquet dans la main gauche^ sur les enfléchures^ Tun du grand mât^ Tautre du mât de misaine.

Où vont ces démons?

Ils sont déjà dans la région des airs^ dans la région des vents^et les vents écartent leurs cheveux diaboliques^ s'engouffirent dans leur caban et hérissent leur barbe sanglante.

Les voilà debout^ Tun en face de l'autre^ sur les vergues des huniers; ils respirent un instant, une seconde, et ils reprennent leur course au zénith, ils se hissent vers le mât de perroquet, toujours s'accrochant d^une main, toujours tenant le mousquet de Tautre.

Enfin Samuel et Ascott sont parvenus à la cime la plus déliée, celui-ci du mât de misaine, celui-là du grand mât.

Une minute après ils apparaissaient, chose effrayante à contempler, et je frémis encore, moi, vieux maiin, en vous le racontant, ils apparaissaient debout sur la pointe des mâts, n'étant retenus seulement dans cette position, qui me donne encore le vertige rien qu'à me^

la figurer^ retenus seulement par le frêle appui du tex de la girouette.

Les voilà s^inclinant^ se relevant^ s'inclinant encore^ se relevant encore^ à chaque mouvement des mâts que la tempête fait ployer^ tourmente et flagelle.

Non! rien n'est comparable à ces deux fantêmes, balancés à plus de cent pieds au-dessus de la mer hm^ lante au-dessous d'eux; non ! rien n'est comparable à ces deux êtres qui sont allés se haïr/ s'exécrer et se maudire là où l'esprit de Dieu et le soufflé des ouragans seuls se croisent; non! rien n'est comparable à ces deux ennemis qui trouvent l'Océan trop étroit pour se livrer bataille^ et prennent l'immensité pour champ clos; non! rien n'est comparable à ce qu'ils vont faire^ même après tout ce qu'il»ont fait.

Dans cette attitude perpendiculaire à l'abîme^ ils se couchent en joue à la distance des deux mâts^ attendant l'occasion^ dans ces mille secousses qui les ballottent^ de conquérir sur l'ouragan un équilibre fugitif^ va temps de repos, si court qu'il soit, qui leur permette de s'ajuster et de s'exterminer ; et cela sans ressource, car, mort ou blessé, celui qui tombera de cette hauteur dans le gouffipe y sera descendu pour toujours

—Non! il ne sera pas dit, s'écria Proserpine^ lors-

DE CENT TRENTE FEUMES. iS7

qu'elle se fui rendu compte du projet d^extermination des deux adversaires^ des deux hommes que sa beauté avait réduits à cette grande iolie de vengeance^ non! il ne sara pas dit que nous les laisserons se massacrer ainsi. . . ce sont eux qui nous ont délivrées. . . ce sont eux qui nous ont rachetées de la prison et de Texil... ce sont nos chets... entendez-vous! nos cheis... il faut que nous les conservions. . . sauvons-les ! . . . empêchons. ^

Proserpine^ qui ne»parlait ainsi que parce qu'elle avait fini par voir que le mulfttre était un adversaire .dangereux^ invincible^ s'était précipitée sur les enfléchures parcourues par Âscott et Samuel, et elle avait été suivie par toutes les condamnées^ habituées à lui obéir conune à leur souveraine; mais leurs mains délicates^ paresseuses comme le vice^mais leurs pieds sensiblesau moindre contact un peu rude^ furent arrêtés par la douleur de cette dure ascension. Toutes restèrent collées aux cordages^ n'osant ni monter ni descendre. Elles ressemblaient à des néréides et à des sirènes prenant un vaisseau à l'abordage.

Deux coups de mousquet ret^tissent sourdement à cette hauteur perdue d'où le bruit descend à peine; tous les fronts s'agitent, tous les regards se tournent vers la cime des mâts : Ascott a chancelé ! ... on croit le

t3S HISTOIRE

voir fuir en arrière!... on croit le voir tomber !... c'est Samuel qui tombe de toute Ja hauteur du grand mât... Ascott n'a éprouvé que le recul de son mousquet trop chargé. Samuel tombe la tête eu bas^ droite les bras collés au corps^ les jambes rapprochées^ conune une lance... comme Satan quand il fut précipité des bords du ciel au centre de Tenier. On n'entendit pas un cri; une vague de sang roula au milieu des vagues d'écume. Samuel était mort. «

Tranquillement descendu sur le pont^ Ascott se jeta dans leis bras de Proserpine, qui lui dit : « Bien fait ! mon amour ! veux-tu boire un verre de mon sang pour, te rafraîchir? »

Le brave lieutenant Thompson consigna ainsi^ sur son véridique rapport, les événements de la jouméeJ quoiqu'elle ne fût pas encore finie; mais un rapport pensait-il, ne saurait être trop tôt rédigé :

a Samuel a été tué comme un pigeon à la girouette

a du grand mât. — Les condamnées se conduisent on

a ne peut pas plus mal; ces femmes n'ont pas de mœurs.

a — On va encore manger ! — Comment finira tout

«ceci?»

— Maître Gandolphe, interrompit le pilotin au début

de la reprise de cette histoire, mais que deviennent

toutes ces condamnées quand elles arrivent dans ce pays que vous appelez TÂustralie^ je ne sais pas pourquoi?

— On les emploie à divers travaux plus ou moins pénibles^ selon le plus ou moins d'années qu'elles ont à rester sur la colonie, ce qui dépend encore, je n'ai pas besoin de te le dire, de la gravité plus ou moins grande de leur faute.

— Mais ce doit être un singulier pays, savez-vous, maître Gandolphe, qu'un pays où il n'y a que des voleuses, des assassins, des empoisonneurs, des filles perdues?

— C'est un des plus beaux pays de la terre.

— Cela n'est pas possible, maître Gandolphe.

— Cela est, mon ami; Sydney, Norfolk, Hobart- Town sont des villes aussi honorables que les quartiers les plus honorables de Londres, de Vienne et de Paris. Hobart-Town a tout le luxe de ces grandes villes, à côté d'une réputation de probité digne d'être universellement louée : Hobart-Town, cette ville de convicts, ne compte pas deux assassinats par année.

— Ah ça, mais comment s'y prend-on, maître Gandolphe, pour transformer tous ces scélérats en honnê-

tes gens et toutes ces coquines en bonnes mères de bpmilleî

— On s'y prend de plusieurs manières : par la patience surtout^ et d'abord on leur inspire cette conviction que si leur repentir est sincère^ leur réhabilitation sera sincère aussi; et conmie la considération n'est pas moins indispensable à la vie morale -que Tair à la vie physique^ on leur rend à tous avec le tomps^ après expiation^ comme récompense d'une bonne conduite^ ce que tous regrettent et désirent en secret^ à moins que ce ne sdent des lous ou des monstres^ et encore en guérit^m.

— Mais quand un condamné a fait son tomps là-bas^ par exemple, peut-il revenir en Angleterre ?

— Rien n'empêche. Mais ceux qui sont nés dans ce bon et beau pays, ou qui y ont été amenés jeunes, aimmit autant y rester toujours.

— Auras-tu bientôt fini toutes tes questions, pilotinî dît un matelot impatienté de cette leçon d'ethnographie; dites-nous plutôt, maître Gandolphe, ce qui arriva après la mort du mulfttre Samuel et la victoire du matelot Ascott.

— Faut-il vous le direî

— N'allez-vous pas nous laisser en chemin? je ne vois pas, d'ailleurs, ce qui peut tant nous effaroucher

après ce que nous savons déjà. Ils se sont battus^ ils se sont révoltés^ ils se sont coupés la langue et les oreilles^ ilssesont iusillés...

— Vous ne les avez pas encore vus à table!

— Grand festin donc après la victoire d'Ascott?

— Ah! oui, très-grand festin, trop grand festin. Maître Gandolpbe s'essuya le front comme Tbomme

qui éprouve, rien qu'en évoquant Tombre de ses souvenirs, la fatigue d'autrefois :

— Non ! reprit-il enfin, il est impossible de vous figurer ce que ces matelots révoltés et ces femmes perdues, réduits dans le cours du voyage à la ration ordinaire, engloutirent de mets et de vins, car on mangea presque les plats.

Voici à peu près le menu de ce festin et Tordre dans lequel les plats furent servis et nettoyés, passez-moi l'expression, elle est à peine juste :

Deux baquets de crème au chocolat.

Du bœuf rôti.

Trois rasades d'eau-de-vie.

Un plum-puddbg gros comme la quille de notre brick.

Des œufs à la neige.

De la morue bouillie am^ oignons.

Des fraises conservées.

Du maquereau à Thuile

Trois rasades de rhum.

Des pommes au lait et aux pistaches.

Du porc salé.

Des conserves de cerises.

Du homard.

Du café au lait.

Du macaroni.

Trois rasades de rack. ^

Du pâté de thon.

Du pâté de lièvre.

Du jambon. *} t

Des bavaroises.

Du vin de Champagne.

— Arrêtez-vous y maiire Gandolphe^ arrêtez-vous c'est à en avoir le v^ige. \

— Je l'avais aussi le vertige. Pourtant ce n'est pas fini.

— Un plat d'honneur! un plat d'honneur! en rhonneur d'Âscott^ vainqueur du mulâtre^ dit Proserpioe en désignant Ascott.

Tous crièrent^ hommes etfenunes ; — Oui ! oui ! oui! un plat d'honneur pour Ascott. Hais quel sera ce plat d'honneurî

DE CENT TRENTE FEMMES. lia

— Voilà la difficulté.

— Pouvez-vous le dire?

— Non! non! non!

— Dans ce cas^ que le cambusier le dise.

— Oui ! le cambusier ! le cambusier ! voilà le cambusier !

— Cambusier^ lui dit-on, pourrais-tu inventer un plat dlionneur^ un plat qui sortit de toutes les règles ordinaires de la gastronomie, de tous les usages connus «n cuisine, un plat comme on n'en a jamais vu, comme on n'en verra jamais? Réponds !

— Que voulez-vous que je réponde? dit tout tremblant rinf ortuné cambusier, ce plat-là, je ne le connais pas... il n'existe pas.

— Crée-le, ou la mort.

— Eb bien! je vais essayer, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est que vous ne me forcerez pas d'en manger. On se consulta et l'on consentit.

— Soit, tu n'y goûteras pas, cambusier.

Le cambusier s'étant fait aussitôt apporter l'inunense chaudière où l'on avait fait le punch pendant la lutte de Samuel et d' Ascott, y précipita de la crème, du bœuf rôti, de l'eau-de-vie, du gâteau aux amandes, du plum-

puddings des œufs à la neige^ de la morue aux oignons^ des fraises^ du maquî^reau^ du rhum^ du porc salé^ des cerises^ du homard^ du café au lait^ du macaroni^ du rack, du thon, du lièvre, du Jambon, des bavaroises et du vin de Champagne. Et après cet horrible mélange, chaos qui aurait lait reculer d'effroi le Créateur luimême s'il avait eu à le débrouiller. Je cambusier dit : « C'est (ait, servez-vous, cela se mange froid, p

Les plus hardis parmi ces coquins se consultèrent du regard avant de tâter de ce mets effrayant; mais il é^it trop extravagant pour qu'il' ne remplit pas leur bin( Proserpine prit une immense cuillère à pot, et fit, de i belle main de déesse, une distribution impartiale à ^ chacun.

— Maître Gandolphe, dit le pilotin...

— Quoi ! encore! répétèrent les matelots... qu'as-tu à demander à maître Gandolphe, pour l'interrompre ainsi ?

— Laissez parler cet enfant, mes amis ; voyons, que veux-tu savoir?

— Vous étiez de ce festin ?

— Sans doute.

— Avez-vous goûté à cette fricassée dTionneurt

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Eh bien, quel goût cela avait-il?

Tous les matelots écoutèrent.

— Ce n'était pas mauvais, répondit maître Gandolphe.

Tout se serait terminé comme dans une orgie, sans une malheureuse idée qui passa par la tête exaltée da Proserpine. On Tavait tout d'une voix nommée reine du Niagara : Proserpine voulut prouver et manifester sa puissance.

Voici cette idée de Proserpine : voyant que trop souvent deux hommes, pendant ce repas qui menaçait de n'avoir Jamais de fin, se disputaient la même femme, rivalité qui se terminait toujours par quelque coup de couteau donné en dessous, elle crut très-sage, et d'une adroite politique, de désigner une femme pour chaque homme, assortissant les couples selon la couleur des cheveux, la nuance du teint, d'après l'âge et quelques autres indications à sa fantaisie.

Outre que ces rapprochements, que ces mariages à a minute, ne contentaient pas tous ceux qui en étaient l'objet, il se produisit, à cette occasion, un fait qu'elle n'avait pas prévu, que, d'ailleurs, personne n'avait prévu.

Tout partage fait, on découvrit qu'il y avait à bord

du Niagara vingt hommes de plus qu'il n'y avait de femmes^ et le résultat de cette malheureuse découverte fut que ces vingt hommes réclamèrent d'autorité vingt femmes ou une femme pour chacun d'eux.

Gcmiment les satisfaire, comment leur livrer vingt iemmes^ sans provoquer à l'instant même vingt autres réclamations aussi justes^ aussi impérieuses?

Il fallut enchaîner ces vingt hommes ; leurs amis se plaignirent : ils voulurent s'opposer par la force à cet acte de sévérité. Despotique conune le sont toutes les reines, Proserpine, blessée dans sa souveraineté, o^ donna que les vingt matelots fussent jetés à la mer. Il y eut des cris de malédiction. Proserpine se fit appuyer par ses femmes; celles-ci entraînèrent facilement quelques matelots... et cinq hommes, sur les vingt qui réclamaient des droits, sans doute immoraux, impossibles, mais incontestables, furent lancés par-dessus bord.

Dès ce moment Ascott et Proserpine eurent des ennemis déclarés, qui allaient d'heure en heure croître en nombre et en audace.

La fête n'en continua pas moins.

L'épisode des matelots noyés fut efiacé par tant d'aotres incidents, qu'on l'oublia; on l'oublia sous le poids

de la satiété^ sous l'accabl^oaent de la fatigue^ sons le brouillard du sommeil qui gagna de place en place^ comme une traînée d'opium^ tous les acteurs stupéâés de ce drame féroce^ burlesque^ et grossièrement voluptueux. ,

Là c'était un homme stupidement endormi sur les genoux chancelants d'une condamnée^ assoupie ellemême; là c'était une jeune femme, une nymphe de Newgate, qui ronflait, les lèvres violettes, la chevelure jetée à tous les vents, aux pieds d'un matelot penché sur elle. •

L'ivresse, sous toutes ses formes, avait vaincu la révolte dans toutes ses cruautés.

Il courait des cliartés lugubres à bord du Niagara, il s'élevait des silences qui donnaient le frisson; on entendait des gémissements confus, des cris nerveux qui sortaient par saccade et par intervalle de ce cercueil porté par le hasard, chargé de révolte, de rébellion, de souillures et d'abominations, allant vers les rives de l'inoonnu.

Pendant sept jours et sept iluits l'orgie inmionde s'éveilla et s'assoupit ainsi de la même manière; ce fîit vers la fin du septième jour qu'une diversion terrible éolata.

Avides de nouveautés^ beaucoup de révoltés se lassèrent de la possession uniforme des mêmes femmes^ et désirèrent pratiquer des échanges adultères avec les femmes des autres matelots, avec les femmes de ceux qui n'admettaient pas encore cette promiscuité.

Le sang coula; il ne cessa plus de couler.

Nul parmi eux ne se crut en sûreté.

C'est à ce moment, et après l'un de ces mille engagements qui mettaient notre existence en question, qu'un soir je me sentis frapper doucement à l'épaule.

Je me retournai, et je vis la figure de l'Irlandais Prèston, l'amant de Caroline Prior, dont je vous ai déjà raconté l'histoire. Preston avait eu ce jour-là à défendre non-seulement l'honneur, mais la vie de sa jeune maitresse, que trois matelots avaient essayé de lui enlever. Il en avait éventré un d'un coup de poignard; mais il n'avait obtenu réellement le salut de Caroline Prior que par la rivalité des deux autres prétendants, qui ne s'étaient pas entendus sur la priorité d'une aussi belle prise de possession.

— J'ai à vous parler, me dit tout bas Preston.

— A moi?

— A vous, maître Gandolphe; soyez à onze heures

ce soir sous le vent du grand foc; j'ai une confidence à vous faire.

— J'y serai, lui dis-je.

Le soir venu, je ne manquai pas, comme vous le supposez bien, d'aller au rendez-vous.

— C'est vous, maître Gandolphe? me demanda-t-il bien bas.

— Parlez, j'ai l'œil ouvert comme un sabord,

— Vous êtes Français et je suis Irlandais; nous sommes Français tous les deux par la haine qui nous lie contre les Anglais. D'ailleurs ces hommes ne sont plus Anglais, reprit Preston, ce ne sont plus même des hommes.

— Doucement, lui dis-je; de qui parlez-vous en ce moment?

— Des cent cinquante ou deux cents scélérats, me répondit-il, qui se sont emparés du Niagara, qui nous mangeront ces jours-ci quand ils n'auront plus rien à manger, ce qui ne peut guère tarder d'arriver, au train dont ils y vont.

— Maintenant, je vous comprends à merveille. Vous voudriez les manger avant qu'ils ne nous mangent; c'est prudent, mus c'est difficile ; ils sont de dure di-

IfîO HISTOIRE

gestion. Nous ne sommes que <Ieux^ et ils sont deux cents!

— Je ne veux pas les manger, maître Gandolphe^ nuds échapper^ si c'est possible^ à leurs dents ; me comprenez-vous mieux ?

— Non; car si votre pensée est de fuir, j'aurai l'honneur de vous demander sur quelle voiture vous comptez vous embarquer?

— Sur celle-ci, sur le Niagara : ce soir, au coucher du soleil, continua Preston, j'ai vu la terre. Cette terre que j'ai aperçue gît là-bas, sous ce groupe d'étoiles; nous en sommes encore à vingt-cinq lieues; c'est une île : c'est Madagascar.

— Madagascar ! et qui vous Ta dit ?

— Carter, qui n'a cessé, dans son cachot, de faire ses calculs nautiques.

— Mais Carter, m'écrîaî-je avec toute isorte de raison, n'a pas pu diriger le vaisseau.

— Il l'a dirigé, vous vous trompez.

J'ouvris encore plus les oreilles que je n'avais jusquelà ouvert les yeux pour m'assurer que personne ne viendrait nous surprendre. Il a dirigé, dites-vous, le vaisseau?

— Oui, le chef de la timonerie est à lui.

DE CENT TRENTE FEllMES. 151

— C'est donc une conspiration?

— Oui, à quatre ; moi, vous. Carter et le mattre de timcHierie, qui ne saurait être suspect à ces bandits, puisqu'il partage tous leurs excès, comme vous avez pu le voir,

— Je vous écoute : qu'allons-nous faire ? que me proposez-vous?

— Le point de l'ile où nous ne serons qu'à dix lieues, demain quand il fera jour, c'est Louquez, une des plus belles rades de Madagascar. Mais il faudra que nous quittions le vaisseau avant ce moment-là; car il y a lieu de craindre que lorsque ces bandits seront en vue de la terre, ils ne forcent de voiles pour s'en éloigner. Alws notre projet...

— Quittons le vaisseau tout de suite : le vent pousse à la terre...

— Non, pas tout de suite, me dit Preston ; diable ! vingt-cinq lieues dans une embarcation... j'emmène une iemme avec moi... une jeune femme...

— Sa peau vaut mieux que la nôtre, vous avez raison.

— Gagnons, reprit Preston, gagnons le plus que nous pourrons sur ces vingt-cinq lieues; moins il nous restera à parcourir, et plus nous serons sûrs de la traver-

152 HiSTOlRb.

sée. Du reste, quelques préparatifs sont encore indis-

— Oui, il faut que nous délivrions d'abord Carter.

— Carter reste ici, le maître de timonerie ne quittera pas non plus le vaisseau; il n'y a que vous, Caroline Prior et moi qui allons fuir. Arrivés à Louquez, nous nous adresserons à la station anglaise, qui est toujours à rentrée de la rade; nous ferons notre déclaration à qui de droit, et un bâtiment de guerre viendra aussitôt s'emparer du Niagara.

— Difficile projet, murmurai-je, très-difficile!

— Aimez-vous mieux mourir? car vous serez tué, comptez-y!

— Je le sais. Mais je fais deux réflexions...

— Faites-les vite, me dit Preston, car il faut que le timonier soit prévenu de notre détermination irrévocar ble, afin qu'il vienne d'un quart au vent avant minuit.

— La première réflexion est celle-ci : Carter est votre ennemi; comment se fait-il qu'il soit l'âme d'un projet auquel vous êtes associé?

— Carter n'est plus mon ennemi, c'est un loyal matelot égaré un instant; je l'ai vaincu, il s'est soumis; loi de la guerre. Ensuite Carter veut se venger d'Ascott, qui, devenu chef des révoltés, ne lui a pas fait rendre sa

DE CENT TRENTE FEMMES. l&3

liberté^ de peur sans doute de partager le pouvoir avec lui. Vite, l'autre réflexion.

— La voici : vous avez pris part à la révolte; si les rebelles sont mis en jugement, vous le serez aussiquel intérêt avez-vous à les dénoncer?

— Je serai acquitté d'avance, et, qui plus est, récompensé, ainsi que Carter et le chef de timonerie, pom^ avoir abandonné la cause de ces scélérats, que je n'ai personnellement servie que pour délivrer ma maîtresse.

— Je suis prêt, dis-je à Preston, mes réflexions sont finies; à vos ordres!

— Dans quatre heures, me dit Preston à son tour, vous descendrez sans bruit dans le grand canot attaché aux bossoirs d'arrière; dans ce canot se trouvent déjà avirons, voiles, boussole et quelques provisions dont nous n'aurons guère besoin, je présume, car nous serons arrivés à Louquez en quelques heures ou bien nous n'y aborderons jamais; Caroline Prior nous y suivra déguisée en matelot; je la suivrai... Dieu fera le reste. Est-ce compris?

Preston tira de son côté, moi du mien, et je le vis dire deux mots à l'oreille du chef de timonerie, qui lui répondit par un signe affirmatif .

— Je vous avoue, reprit maître Gandolphe, après

une pause de quelques minutes, que les trois heures d'attente qui me séparaient de ce projet si périlleux me parurent diablement longues. Je n'osais pas respirer de peurdemetrahir...Jeregardaislaminemal'^!Hlormiedes gredins auxquels j'aurais aflaire si nous ne réussissions pas : quels yeux! quelles têtes! quelles mains! et je les avais vus à l'œuvre. Mai^ c'était dit, promis, juré; p!îi3 à revenir.

— La cloche sonne enfin ! le cœur me battait conmie la cloche.

Le petit jour était venu; j'aperçois en effet la terre!... je descends, je me glisse dans le canot suspendu à Farrière; je m'assieds en silence au fond, sur la voile; im jeune matelot ne tarde pas à me suivre, c'est Caroline Prier; elle me prend la main: comme elle tremblait! je la fais asseoir près de moi... Une troisième personne paraît, elle a déjà mis un pied dans l'embarcation, je vais lâcher les deux drisses que j'avais réunies dans mes mains... un coup de pistolet part! ir éveille tout le monde. Noi^s étions perdus; le chef de timonerie nous avait trahis; c'est lui qui venait de tirer le coup de pistolet d'alarme.

On ne se donna pas la peine, continua mattre Gaze dolphe, de nous enchaîner ni de nous envoyer à fiwad de

cale avec Fétat-major du Niagara et le matelot Carter, qui avait tracé, le premier, le plan de la conspiration ; on nous traita d'une façon plus expéditive.

Après avoir fait monter Carter sur le pont, et nous avoir placés avec lui sur la dunette, on nous signifia qu'on allait nous pendre. On fut aussi bref que je vous le dis là.

Carter éleva aussitôt une réclamation, et je vis alors que si une moitié des révoltés la rejeta sans réflexion, pressée de jÔuir de notre supplice, l'autre moitié (malheureusement ce n'était pas la plus forte) l'admit, avec joie, d'un commun accord.

Se prévalant du titre de matelot de la marine royale, Carter prétendit qu'on n'avait pas le droit de le pendre, qu'il avait celui d'être fusillé.

Quant à moi, je ne prétendais rien, il me semblait fort indifférent de mourir d'une manière ou d'une autre, pourvu qu'on ne me fît pas trop souffrir. Je ne trouvai pas de contradicteurs.

Preston, lui, en sa qualité d'Irlandais et d'avocat, demanda à parler.

Les femmes, qui aiment toujours à entendre parle% engagèrent les révoltés à laisser s'expliquer Preston, et la parole lui fut accordée.

On suspendit pour quelques minutes toute réponse à la pétition de Carter.

Preston parla, et voici à peu près ce quMl dit : a Ma parole d'honneur! je vous trouve de plaisants c drôles, d'aimables coquins, tous tant que vous êtes ici. « Un jour, vous matelots du roi d'Angleterre, vousser- « viteurs de l'amirauté, vous payés par l'État, dont vous « mangez le pain, il vous prend la fantaisie de vous réc volter,de fouetter la femme du capitaine, de pendre c à la grande vergue le second, de fourrer tout l'état* c major dans les soutes; et quand vous avez fait ces « belles choses, il vous vient à l'idée d'en faire d'autres c non moins belles : vous vous égorgez, vous buvez le a rhum du capitaine, vous pillez de toutes mains les c provisions, vous vous permettez des actes qui ont fait c quelquefois rougir la lune; vous vous emparez d'un c vaisseau du roi; vous gardez des femmes qui appara tiennent, en toute propriété, à la justice; enfin vous a êtes des révoltés, s'il en fut jamais sous le ciel! 11 y c a plus, vous vous faites gloire de votre acte de rébelc lion, et, aujourd'hui, à cette heure, sur le vaisseau € même de l'insurrection, vous, insurgés, vous venex c nous demander compte à nous de notre conduitet f vous venez nous traiter de rebelles, vous rebelles; de

€ révoltés, vous premiers révoltés, insignes révoltés! « Mais nous n'avons fait que suivre votre exemple! c Était-il bon ou mauvais? S'il était mauvais, vous vous a condamnez avec nous; s'il était bon à suivre, poura quoi nous condamnez-vous? b

Les matelots du Niagara ne savaient que répondre. Preston reprit sans prendre halçine :

a Soyez ivrognes, soyez débauchés, soyez pirates, « soyez tout ce qu'il vous plaira, mais ne soyez pas iUoc ^ques. Sortons, messieurs, des généralités, et pas- « sons à une application toute personnelle, afin de mieux « nous pénétrer de la valeur de mon raisonnement* c Moi qui vous parle, moi Preston, ex-avocat en Ira lande, à Dublin, ma patrie, je m'engage par amoxa « violent pour une jeune condamnée, je m'engage a comme matelot à bord du Niagara : me voilà donc a matelot, mauvais matelot, c'est possible, mais enfin c matelot. Il s'ourdit une vaste conspiration sur ce vais- « seau où l'on veut aujourd'hui me pendre : je suis un a des chefs de cette conspiration; est-ce vrai? c'est vrai, € rien n'est plus vrai. Cette conspiration éclate, elle c réussit; me voilà porté aux nues : Preston par-ci, € Preston par-là; Preston est un bon compagnon, un c brave matelot; l'avez-vous dit, oui ou non? vous l'a-

« vez (fit, VOUS l'avez pensé ; je prends acte et je pour- « suis : le même Preston, qui avait droit à quelques « égards, le même Preston, indigné de voir qu'on veut « lui ravir la seule femme qu'il tài aimée au mondé, c sa douce et chère maîtresse, Caroline Prior, celle a pour qui il s'est déjà révolté une fois, veut se révolter a une seconde fois; il le tente, il ne réussit pas, et vous it élevez aussitôt la ridicule prétention de le pendre. « Allons donc ! où est ïa dîflTérence, sll vous plaît entre « la première et la seconde rébellion 1 il n'y en a pas ; « je me trompe; messieurs, il y en a une, et la voici : € écoutez î écoutez î Votre révolte a coûté du sang, elle « en a beaucoup fait répandre; je ne dis pas cela pour a vous le reprocher, oh ! non, mais pour le besoin sacré « dé notre cause et l'honneur de la vérité. Il fallait donc f que je versasse du sang pour ne pas être coupable à vos a yeux? voyez où conduit l'injustice, fille aînée du faux « raisonnement! De quelque côté que vous vous tour- « niez, messieurs^ vous ne trouverez jamais que des « raisons pour nous acquitter, puisque vous vous êtes « acquittés vous-mêmes, et pas un seul prétexte, je c ne dis pas pour nous condamner, mais pour nous blâ- 4t mer, car ce serait vous blâmer vous-mêmes. Soyez « francs, messieurs, dans une question aussi franche;

DE CENT TRENTE FEMMES. t59

c VOUS VOUS louez hautement^ vous vous applaudissez « de vous être révoltés; loùez-nous donc, applaudisseza nousdonc d'avoir tenté comme vous de nous révolter. « J'attends vos éloges, d

— A mort! répliqua un matelot du Niagara, qui, n'admettant pas même qu'il etâ entendu un seul mot du plaidoyer de Preston, passait tout de suite à la cm* damnation, et à la condamnation à mort.

Ce fut, du reste, Favis de la généralité; pourtant je voyais dam les masses d'étranges dispositions; toutes ne nous étaient pas hostiles.

A ce moment. Carter ayant renouvelé sa demande de ne pas être pendu, mais fusillé, cette faveur lui fut immédiatement accordée ainsi qu'à nous tous : on chargea les armes, et l'on nous fit placer sur une seule ligne.

Preston fit signe qu'il avait encore quelque chose à <fire ; tous n'étaient pas de l'opinicm qu'il fallait le lui permettre, mais enfin il allait mourir, et un avocat qui va mourir a bien le droit de parler deux fois de suite.

11 se découvrit, s'agenouilla aux pieds de Caroline Prior, et d'une voix émue, il lui dit :

< Mademoiselle, Dieu m'est témoin que je voulais a vivre pour vous rendre à l'honneur et à la considéra*

<x tion du monde^ d'un monde qui n'a pas compris « votre dévouement comme vous avez compris le a mien. Épris d'une tendresse infinie pour votre cace ractère^ avant même d'être séduit par le grand a charme de votre beauté^ j'avais juré en moi-même a de partager les douleurs et l'ignominie de votre exil, a afin de veiller sur vous et de vous préserver du cona tact impur des femmes que la déportation allait vous « donner pour compagnes. Je me considérais comme « le bon jardinier qui ne veut pas se séparer de la c plante chérie élevée par ses soins. Oui^ chère Caroa Une, j'avais mis ma vie^ mon intelligence^ mon « amour, au service de cette pensée de justice et de « réparation. Je ne connais rien de beau, de grand « dans la vie, comme de refaire une nouvelle exis- « tence, une nouvelle vertu, une nouvelle couronne à « la femme déchue. Et ce que je dis pour vous, chère a innocente, chère et pure Caroline Prier, je le dis a aussi, et plus haut, pour vous toutes, malheureuses a créatures dont les passions des hommes ont fait les « vices et les vices des crimes. Ce n'est pas vous qui « devriez être ici, mais ceux qui vous y ont conduites « par le piège de leurs paroles et le miel empoisonné « de leurs promesses. Vous avez cru à toutes les folies

c et à tous les mensonges de leurs désirs; puis un jour a ils se sont retirés doucement d'entre vos bras, pen- « dant votre ivresse et pendant votre sommeil; et a quand vous vous êtes éveillées, vous avez trouvé à a leur place le vol aux regards turtifs, la débauche aux « lèvres fanées, Tinfanticide et tous les crimes qui acu compagnent la misère et la plus afireuse de toutes les c misères, mon Dieu! la misère qui a aimé, la misère < qui a entrevu le ciel. Je vous connais! vous n'êtes « pas sincères dans votre abjection, dans Fétalage de « vos vices; non, vous n'êtes pas sincères! vous criez c bien haut votre immoralité pour empêcher qu'on en- « tende les murmures et les tristes reproches de votre a conscience. N'est-ce pas qu'il y a un coin sacré dans « votre âme de boue où s'élève la fleur parfumée de a l'âge sans tache? Vous voyez la maison blanche où c vous êtes née, la table de chêne où vous preniez le € repas de chaque soir béni par votre père! la petite € fleur qui vous aimait* de toutes ses petites feuilles et c de tous ses petits parfums. Eh bien, ceci est ce qui a vous tue et ce qui vous sauve! c'est le cri immortel, a impérissable, céleste, divin de votre conscience, c'est a cette lumière, affaiblie parfois, jamais éteinte, que « Dieu a allumée dans le cœur de la première femme^

((' et dont la Inenr ira jusqu'à la dernière femme. Ceci a prouve que vous n'êtes pas sincères, je vous Tai dit, (( dans l'orgueil de votre abjection; oui, vous en avez <c peur; oui, elle vous fait horreur; oui, vous vous faites « pitié à vous-mêmes, et c'est pour cacher cette bir a blesse que vous vous faites fausses, méchantes, cnlela les, viles, abominables. Je ne vous crois pas! et du c< haut de mon échafaud je vous proclame toutes en a Jésus-Christ mes so6urs et mes filles, et je vous a adresse à toutes toutes mes lannes et tous mes parff dons.D

D régnait un silence immense, universel, sur le Niagara ; beaucoup de condamnées, à genoux, la tête pressée dans leurs mains, répandaient des pleurs qu'on voyait couler à travers leut^ doigts.

Je crus toucher au moment, fort peu prévu, où l'on allait proclamer notre délivrance ; les matelots étaient indécis, les condamnées leur parlaient bas; les mousquets semblaient tomber des mains chargées de nous fusiller.

Malheureusement la voix qui avait crié deux fois : A mort ! » cria pareillement : « A mort ! » quand Prèston eut fini de parler. La clémence effrayée s'envola ; la vengeance revint ailes déployées, et presque tous les

«meinis de Carter répétèrent : a A mort ! àmort ! à nKNrtlD

Moi^ qui' n'avais rien à dire^ je bourrai ma pipe et je Fallmuai en attendant la fusillade.

Les imnisquets furent armés.

Nous allions moi]tir.

Carter ôtâ, à ce moment «upr&ne, son gros IxMmet de laine gris^ et d'une voix ferme et sonore il se mit à chanter : Godlsave the kingl « Dieu ! sauve lé roi ! » A ce chant sublime^ qui contient toute la patrie^ comme mie essence renferme mille parflmi$^ et des miHe parfums tous les jfflrdins embaumés d'une coiitrée; à ce chant tous ces brigands et toutes ces prostituées entonnèrent : God I som the king ! Cette grande et magnifique chose^ la patrie dans la royauté! n'était pas morte dans leur cœur mort. L'air fut étnù, branlé de ce cantique national. Le premier couptet n'était pas fini qu'Ascott s'écria : — Voile ! navire ! il vient sur nous !

On nous oublia un instant pour ne s'occuper que du navire aperçu à l'horizon^ à trois lieues à peine.

Quel est ce navire et que nous veut-il ? chaude et bruyante question que tous se faisaient^ les uns avec un vif intérêt; les autres avec quelque crainte.

— C'est un navire marchand qui sort de cette lie, —

peu savûent encore que c'était Madagascar; — il est sans doute chargé de riches marchandises^ et nous le pillerons. Voulez-vous le pillage? qui veut le pillage ?

Et tous répondirent :

— Nous voulons le pillage ! le pillage 1 le pillage !

— Mais si vous voulez le pillage^ leur dit Ascott^ vous voulez aussi le combat^ car il se défendra sans doute; il est de taille à cela»

— Nous voulons aussi le combat; qu'avons-nous à faire de mieux ? tous les ports nous sont fermés^ il n'y a plus de refuge que la mer pour nous. Donc^ que la mer nous fasse des rentes ou soit notre tombe.

— Les armes sur le pont ! cria Ascott.

Les armes furent aussitôt apportées et mises en tas sur le pont

— Qu'on dégage les canons ! dit encore Ascott.

Et les canons furent dégagés; on démasqua les sabords^ on visita les poudres.

Oui^ mais que ferons-nous des femmes? demanda une troisième fois le chef.

— Les femmes se battront, répliqua Proserpine, elles donneront l'exemple aux honunes.

Ascott prit Proserpine dans ses bras, et il s'écria en la montrant aux révoltés : a Vous l'avez entendue ? »

DE CENT TBENTE FEBOIES. 16&

Ce mouvement^ plus galant qu^héroique^ froissa une grande partie des révoltés^ déjà^ je vous Tai dit^ profondément blessés de Fautorité trop absolue d'Âscott et de la tyrannie de Proserpine. Ce sourd mécontente-, ment, grossi de jour en jour et pour ainsi dire d'heure en heure, prit des proportions eflrayantes lorsque Ascott, qui voulait se débarrasser de Carter avant d'engager le combat avec le gros navire, qui courait toujours à pleines voiles sur nous, s'écria : a Apprêtez armes ! B et qu'en nous désignant il ajouta : a Feu ! »

n n'achevait pas ce commandement de mort, que vingt piques, s'abattant horizontalement et à la fois sur les canons des mousquets, les dispersèrent sur le pont, et que cent mains de fer les saisirent pour les jeter ensuite à la mer brisés et tordus. Cette nouvelle rébellion dans la rébellion se fit aux cris de : « Mort à Ascott ! mort à Proserpine ! vive Carter ! vive ! vive Carter ! »

Voilà donc la moitié de l'équipage du Niagara en guerre ouverte, en guerre acharnée avec l'autre moitié.

Le navire sorti de Madagascar venait toujours surnous.

Jusqu'ici les collisions, les luttes n'avaient été que partielles, d'homme à homme, sur le vaisseau révolté : c'étaient plutôt des duels que des engagements g^ néraux.

Les choses changeaient tout à coup de face : le »• gnal de la mélée^ et elle allait être horrible, fut donné par un matelot du parti de Carter. Il enleva d'un coup de hache le bras entier d'un matelot du parti d'Ascott.

A rinstant même toutes les armesqui avaient été apportées sur le pont pour attaquer le navire dont nous devenions vii^tonaent^ àe plts en plus^ le but à atteindre^ ftti^ntsâteiesr av^ frénésie par les deux fractions de réquipage et se heurtèrent dans letffs mains. Les condamnées ne furent pas les dernières à s'^ emparer. Elles devinrent en leur pouvoir cent fois plus meurtrières; leurs coups^ mal^droits^ nudscriiels^ tombiiient aveuglément ; elles ne blessaient pas^ non ! dles estropiaient; ellesne tuaient pas^ non ! elles exterminaient. Les coups de hodie donnés au hasard^ les coups de mousquet à teûle-pourpcrint, les coups' de carabine en pldn visage^ lés bôups'd^épée^ les coups^ de sàhre pi« qués en pleine chair^ les coups dé trombbaà bout portant^ se croisaient^ se mêlaient av^a des siflements^ des pétillements, des éclairs, des explosions cominues; scènes de carnage sur tesquelles planaient des ftunées blanches, rousses et noires ; toutes choses qui se résol» vaient par du sang, du sang qui s'épanchait leiitenient, mais sans tarir, par les dalots, et allait empourpi'er les

DE CENT TRENTE FE10IE8. ttl

vagues qui le buvaient. Qui était vainqueur ? qui était vaincu? la mort seule pouvait le dire^ et la mort ne parlait pas; elle tuait en silence^ vite^ de tous côtés; prenait les cadavres à brassées^ par gerbes faites dlionmies et de femmes^ et les envoyait à la mer.

Un instant les deux redoutables chefs se virent face à face ; ils se toisaient déjà avec un de ces regards qui prennent la mesure du cercueil d^un honmie^ lorsqu^un boulet^ passant au milieu d'eux^ coupa en deux leur menace*

— C'est un navire de guerre ! cria Ascott : nous sommes perdus^ navire de guerre !

Et au même instant^ le navire qui nous donnait la chasse d&pcàs trois heures^ ouvrant Toeil sanglant de ses sabords^ nous lâcha une bordée à mitraille qui nous aveugla. Vingt-trois révoltés restèrent sur place.

— ~€^est une frégate ! cUt Ascott : mettons toutes les voiles dehors^ édiappons-lui^ ou bien nous sommes pris^ et pris nous sommes pendus ! Résister^ c^est folie !

Oh ! je n'ai rien vu de pareil^ mes enfants^ dit mdtre Gandolphe^ et vous ne verrez probablement rien de pareil dans votre vie navale : nous n'étions plus qu'une montagne de toiles gonflées de vent : les mâts s'inclinaient à se rompre^ les cordages se tendaient et cas-

saient Tun après Tautre comme des cordes de violon ; le vaisseau^ trop faible pour tant d'impulsion^ entrait dans Teau jusqu'au ventre; les bordâges n'étaieni plus retenus par les clous^ ils s'ouvraient; c'était beau et ef> frayant à voir cette course extravagante que nous faisions tout en recevant, par le dos ou par les flancs, tantôt des grappes de boulets et tantôt des poignées dd mitraille, car la frégate allait aussi vite que nous.

— Chef! cria un gabier, nous allons sombrer si vous ne retîitîZ pas quelques voiles.

— Ajoutez encofMiûgt voiles, cria Ascott.

— Mais nous coulerons !

— Ck)ulez 1 répondit Ascott.

Carter avait pris le commandement delte"^ ^^ ^

l'étaient déclarés pour lui.

L'Irlandais Preston avait fait asseoir tranqual® °^* à ses pieds Caroline Prier, et il abattait, d'un lai^^'^ vers de sabre, chaque partisan d'Ascott qui tentait c^^P* procher d'elle pour la regarder de trop près .

— Et vous, maître Gandolphe?

— Oh! moi...

, — Voyons, que faisiez-vous ?. . .

— Eh bien, moi, fftut-il vous le dire î j'étais heureu de ce qui se passait : des Anglais échignaient des Anj

DE CENT TRENTE FEMMES. iG9

^ais^ c^était tout profit ; le diable riait ; je faisais comme le diable^ je riais.

— Et vous tfavez pas tiré un tout petit coup de mousquet?... rien?...

— Je ne dis pas...

— Si ! dites-nous... papa Gandolphe.

— Vous vous rappelez ce gredin de timonier qui nous avait trahis au moment où nous quittions le Niagara?

— Oui, oui, oui î

— Je pris une barre de fer et je lui brisai la barre du cou. Voilà !

— Allons donc !

Ascott, qui était un excellent marin, ne se faisait pas: de bien fortes illusions sur Tespoir et l'ambition du Niagara d'échapper à la poursuite de là frégate. Mais conune il y allait non-seulement de la vie de ses compagnons, mais aussi de la sienne et de celle de Proser> pine, il tenta tous les moyens d'accélération pour échapper au sort qui les attendait tous. Aucim cri ne sortait du vaisseau de guerre; les manœuvres étaient exécutées avec un ordre et une harmonie admirables.

Quoique la frégate allât très-vite, elle ne gagnait pa^ énormément sur la marche du Niagara. Cependant il était facile de prévoir le moment fatal où elle pourrait

jeter les grappins sur lui. La seule voie de salut qui lui était laissée^ c'étût d'éviter jusqu'à la nuit d'être pris par la frégate. Une fois la nuit venue^ il aurait changé de route^ et la mer est une forêt sans arbres^ une forêt où aucun poteau n'indique les routes de l'infini. Biais pour cela il fallait aller encore plus vite^ beaucoup plus vite.

— A la mer les canons! ordonna d'abord Ascott. Les canons arrachés à leur affût furent poussés dans

la mer.

L'avantage obtenu par ce sacrifice fut sensible^ mais pas assez grande toutefois^ pour qu'on fût sûr de ne pas être atteint par la frégate.

Il fallut recourir à d'autres sacrifices.

«— A la m^ toutes les barriques d'eau I cria Ascott

— Hais^ Ascott^ fit alors observer Thompson^ qui depuis longtemps n'avait rien dit^ vous n'y songez pas ! si vous jetez l'eau douce à la mer, demain nous mourrons de soif.

— U n'y aura pas de demain pour nous, lieutenant| répondit Ascott, si nous sommes griffés par ce vautour qui fond sur nous depuis ce matin.

— Hais, Ascott...

— Taisez vous ! mon lieutenant.

DE CENT TRENTE FEMMES. nt

-— Inutile! dit ensuite tout bas Ascott> avec tout le^ souci de Timmense responsabilité qu'il avait assmnéo sur lui^ encore inutile ! réj^était-il en se promenant sur le pont : la frégate atoujoursTavanceâurnoûs. Queffeut-il faire? demanda-t-il enfin tout haut à sed cmfapagnons de révolte. Je vous répète que la résbtanee à la ft^égato aérait une plaisanterm; d'aiDettrs> nous n'avons plus de canons. Consuttez-^ous^ que faut^iï faire ?

— Renonce au commandement et confie-le à Carier, dit une voix, parmi les partisans de ce dermer.

Ascott, à ces paroles^ pfllit jusqu'mix lèvres ; on proposait de fe remplacer^ au moment du danger, par son rival! double déshonneur ! ' .

— Je i*efuse, moi ! dît Carter.

Cette rép(Hise de Carter lui fut sassB doute inspirée (fai dd, car elle lui valut plus tard, ainsi qu^à presque tous ses partisans, un avantage, dont je n'ai pas besoin de parler encore, mais immense.

Ascott redemanda une seconde fois : <x Que faut-il faire? hâtez-vous ! hâtez-vous ! le péril presse. »

U n'avait pas achevé sa question, qu'un boulet rouge traversa le pont dans toute sa longueur, et courut trouer et enflammer le grand foc avant d'aller s'éteindre dans la mer.

il 2 HISTOIRE

— Ils nous envoient du feu ! cria Ascott, que ce boulet irrita et exaspéra, comme un soufflet sur la joue, eh bien ! rendons-leur du feu ! Je vous propose de faire sauter le Niagara avant de le livrer aux infâmes habits rouges. Le-voulez-vous

Tous répondirent : ce Oui l oui î oui ! »

— C'est moi qui aurai l'honneur de faire sauter le Niagara, dit Ascott : qu'on m'apporte une torche ! Lieutenant, dilril ensuite ironiquement à Thompson, lieutenant, couchez cela sur votre rapport.

— C'est déjà fait, répondit Thompson, qui lut à haute iroix la phrase de son rapport, ainsi conçue :

a Vent S.-S.-O. — Brise fraîche. — Nous sommes a poursuivis par une frégate qui vient de nous envoyer <f im boulet rouge. — Ascott, pour éviter d'être pris, <K va taire sauter le Niagara, en mettant le feu à la c Sainte-Barbe. — L'équipage continue à jouir d'une a parlalte santé. »

On apporta à Ascott une torche de résine enflammée.

L'idée atroce de faire sauter le Niagara avait jeté l'épouvante parmi les condamnées; elles supplièrent Ascott de renoncer à son terrible projet; Ascott ne les écoutait pas.

Ascott, qui ne savait que trop le sort qui l'attendait

dans quelques minutes^ ne quittait pas du regard cette redoutable et impassible frégate^ dont il ne fallait plus compter désormais amuser la vitesse.

Elle arrivait^ elle arrivait^ elle arrivait sur eux; elle venait sur le Niagara comme un véritable oiseau de proie. Elle s^était si rapprochée qu'on distinguait parfaitement les hommes qui la montaient; encore què^ ques minutes et Ton entendrait leurs voix.

Les condamnées redoublaient leurs prières ; elles pressaient les mains^ elles embrassaient le front de bronze d* Ascott. Au moment où elles croyaient peut-être Tavoîr attendri, un second boulet rouge coupa la tête de Proserpine. Le tronc de cette magnifique dépravation tomba mutilé à quelques pas de l'espace où les condanmées cernaient Ascott de leurs frayeurs, de leurs caresses Qt de leurs lamentations. \

Dans les yeux d' Ascott on put voir à l'instant même quil devenait fou : «Place ! cria-t-il, place ! b Et il se fit lui-même cette place qu'il demandait, en passant comme un taureau lurieux sur le corps des condamnées, qu'il renversa et coucha comme des épis de blé. Il prit, dans le bras qui ne tenait pas la torche, le corps sanglant, le corps sans tête de Proserpine, et il ne quitta plus ce tronçon horrible et adoré. 11 le pressait étroitement

lîv HISTOIRE

contre son cœur, cherchant encore, dans son aveu j^ égarement, à donner des baisers à cette tête absente. H était fou, vous aî-je dit. La torche, mal assurée dans sa main, jetait des langues deflamme rougeàtre et ime pluie d'étincelles sur ses cheveux ^sur ses joues livides, pâles et en sueur. Il ne sentait rien; il avait déjà posé un pied sur Féchelle qui conduisait à la Sainte-Barbe» Preston Tarrêta :

— Que me voulez-vous? demanda-t-il à Preston; ce cadavre, vous ne Taurez pas! non, vous ne l'aurez pas!

— Ascott, lui dit Preston, je ne m'oppose pais à votre projet de faire sauter le Niagara.

— Je voudrais bien voir que quelqu'un s'y opposât!

— Ascott, répéta Preston, je ne m'opjpose pas à votre projet de faire sauter le Niagara; mais je crois qu'il serait honnête et loyal, avant de nous faire sauter, de prévenir les officiers prisonniers dans la cale, afin qu'ils eussent au moins le temps de recommander leur fime à Dieu.

Ascott venait d'éprouver la plus forte soufirance qu'il scMt donné à l'homme de ressentir ; il venait de voir mourir la femme qu'il aimait. La pitié et la piété, ces deux sœurs qui ont presque le même nom, entrèrent dans son âme par la porte de la douleur.

--^ Prévenè^les, riépondit-il àPrestcm d'un aîr égaré; mMS je V5US préviens, à mon tour, que le temps, si court qtfil soit, que va nous prendre cette démarche aufyrès de Tétat-major, nous mettra sous !e beaupré de la frégate.

— Je f espère bien, répondit Preston.

— Comment ! vous Tespérez bien ! dit Ascott, étonné de cette réponse.

— Mais sans doute ; si nous sonimes sous son beaupré lorsque nous sauterons, la frégate et le Niagara sauteront ensemble. -

— Quelle idée! s^écria Ascott; vous dîtes vrai; laissoiis-la s'approcher de nous le plus possible. Mais allezl Preston, je vous attends. Je vous donne cinq minutes, rien que cinq minutes, entendez-v(ms? nous n'avons plus que cinq minutes pour que la frégate nous heurte et nous broie sous son ventre de cuivre; la siriéme minute, si nous allons jusque-là, la sixième minute verra nos débris et les siens se choquer dans les airs. Mais aflez î allez, Preston ! Et Ascott embrassa encore le tronçon qu'il n'avait pas quitté, et il s'essuya ensuite les lèvres avec un geste qui rappela ces sombres créations du Dante dans les drames de son Enfer.

Preston, avant de descendre dans la cale, se retourna

vers les condamnées qui se pressaient les unes contre les autres^ en tremblant comme si elles avaient éprouvé un grand froid et comme des brebis à l'entrée de IV battoir^ et il leur dit^ avec cet accent qui avait déjà trouvé le chemin de leur cœur :

— - Mes sœurs^ vous aurez paru devant Dieu avant que cet anneau, que je jette à la mer, ait touché le fond; voulez-vous être pardonnées par lui?

— Oh! oui, oui, oui, crièrent, du fond de leur âme, toutes ces infortunées.

— Alors, commencez par vous pardonner les unes aux autres; repentez-vous sincèrement, cordialement, fermement, et confessez tout haut votre foi. Faites cela, et, je vous le jure, vous serez sauvées.

Comme presque toutes ces malheureuses créatures étaient catholiques, étant presque toutes Irlandaises, après s'être jetées dans les bras Tune de Tautre en pleurant et en gémissant — chose affreuse à dire, beaucoup de mères serraient leurs filles contre leur cœur dans ce moment, — elles récitèrent à voix haute, solennelle et brisée : a Je crois en Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre !... d

La frégate couvrait déjà de Tombre de ses grandes voiles le corps du Niagara. Preston remonte; son œuvre

<ie piété était finie. Ascott descendit; son œuvre de destruction allait commencer.

Pendant le temps, presque inappréciable, que mit Ascott à descendre dans le caveau où sont les poudres, placées les unes dans des caissons, les autres dans des barils, la frégate, qui n'était plus qu'à une portée de pistolet, vînt au vent, manœuvre qui consiste à opposer son propre flanc au flanc du navire pourchassé, et dans cette position, quand elle se trouva exactement par le travers du Niagara^ elle lui lâcha, en arborant du même coup le pavillon britannique, toute sa bordée, accompagnée d'une décharge de mousqueterie. Boulets, balles et mitrailles rasèrent le pont des révoltés ; cette attaque terrible, qui resta sans riposte, fit un ravage épouvantable; des paquets de cadavres s'amoncelèrent, des bras et des visages mutilés implorèrent la miséricorde inflexible des agi*esseurs.

A ce moment, Ascott reparut sur le pont; il tenait toujoiws le cadavre de Proserpine. En le voyant, les condanmées, dont l'imagination était frappée, crureilt que le Niagara sautait: toutes crurent entendre le crar quement smistre et poussèrent ensemble un cri d'agonie. Quel cri!

L'hallucination fut générale.

Caroline Prior s'était jetée au cou de Preston pow mourir avec lui^ elle Tenlâçait de ses deux bras c(mvul^.

Plus de vingt de ces malheureuses^ sous le coup de répouvante^ se précipitèrent dans la mer afin d^éviter d'être tuées par l'explosion.

Ascott, égaré, fou, terrible de rage et de démence^ s'approdia de Preston et le regarda : ce regard était deux poignards. Preston répondit à cettemenace muette par un long éclat de rire.

— C'est donc toi ! lui dit AscOtt, c'est donc toi qui as noyé les poudres? je n'ai plus trouvé que de l'eau!...

— Regarde ! lui dit Preston : le Niagara, ta lieu de brûler, descend dans la mer; aidé de Carter, j'ai crevé, en deux coups de pince, un bordage, et la mer est entrée; les poudres sont submergées; la mer entre dans la cale. Nous coulons ! nous coulons, Ascott !

— Rendez-vous! tas de brigands! criaient les matelots du Cameliony — c'est le nom que portait la frégate qui venait de nous frotter si bien les oreilles : — Rendez-vous, ou vous êtes tous morts ! \

L'injonction était mutile; le Niagara n'opposait aucune défense; d'ailleurs il disparaissmt à vue d'œil dans la mer.

DE CENT TRENTE FEMMES. lit

Nous iious rendîmes.

Les rebelles furent enchaînés deux à deux et aussitôt transportés sur le Camelion; les femmes furent également transbordées^ mais sans violence.

Quant à Preston^ à Carter, à ses partisans et à moi^ il ne nous fut fait aucun mal; seulement, comme nous étions suspects, on nous traita en prisonniers jusqu'à Hobart-Town, où nous devions tous passer devant un conseil de guerre.

Lesofficiersfuraxt immédiatementrendusà la liberté.

•— Voilà, mes amis, la fin de ma troisième diane et de l'histoire du Niagara^ dit, baissant de ton, maître Gaiidûlphe.

— Mais, ce n'est pas la fin des fins, dit le pilotia, qui, cette fois, se trouva d'accord avec les matelots pour demander indirectement à maître Gandolphe le dénoC^ ment sérieux et réel de la révolte du Niagara.

— Ah! très-bien, reprit-il; vous vouiez savoir ce qui se passa à Hobart-Town, cette capitale de la Nouvelle- GaUe?

— Oui, maître Gandolphe.

— On nous mit tous en jugement. L'aifaire dura bien deux mois, et voici l'arrêt qui intervint : quarante-trois matelots furent pendus ; vingt-six furent condamnés à

rester sur la colonie où ils n'avaient pas voulu conduire les autres ; treize furent condamnés à des peines moins fortes. On considéra les femmes comme ayant agi sans discernement; elles subirent tout simplement les peines auxquelles elles avaient été condamnées en Angleterre.

— Et Carter? demandèrent avec une vive curiosité les matelots.

— Carter fut condamné à être pendu.

— Pendu ! lui ! mais les juges avaient donc oublié le service qu'il avait voulu rendre en livrant le Niagara à la station navale de Madagascar? interrompit un matelot, écho de l'opinion de tous les autres.

— Patience, reprit maître Gandolphe; condamnée être pendu. Carter, dans la même audience, vit sa peine commuée en une prison perpétuelle.

— C'est aussi injuste, interrompirent encore les auditeurs de mattre Gandolphe.

— Mais laissez-moi donc achever l

— Achevez... mais toujours est-il...

— Cette seconde peine fut réduite à la simple dégradation.

— Mais c'est cent mille fois trop d'injustice encore.

— Puisque vous ne voulez pas me laisser achever.. .^

— Tout ce que vous direz.. •

— Cette dégradation prononcée, poursuivit maître Gandolphe, on nomma, séance tenante. Carter maître d'équipage du Camelion,

— Vivat ! vivat ! crièrent, en battant des mains, les matelots de la Coquette d'Ajaccio, Vivat! vivat ! vivat!

— EtAscott?

— Et Caroline Prior ?

— Et Preston?

— Et vous?

— Ascott, répondit maître Gandolphe, fut enfermé dans la maison des fous de Sidney ; il croyait toujours tenir entre ses bras le tronc décapité de Proserpine.' Preston fut nonuné juge de la cour de vice-amirauté* ; il épousa presque immédiatement, — je l'ai su, puisque je me trouvais encore sur la colonie, — Caroline Prior, qui fut dotée par la femme du gouverneur, lady Philipp. Toute la ville assista à cet heureux mariage. Je n'ai pas besoin de vous dire que Caroline Prior, quoique non graciée encore, car il n'y a que le roi qui puisse remettre absolument la peine, fut considérée par les habitants comme elle avait droit de l'être.

* li y a cinq cours on tribunaux dans laNouvelle-HoUande : la eour de vice-amirauté, la cour de justice criminelle, la cour du gouverneur, la cour suprême et la bauie conr d'appel : high court of cppeaU

ISÎ HISTOHtE DE CENT TRENTE FERIES.

— Et VOUS, maître Gandolphe?

— Moi, je quittai, un an après, la colonie, et m'embarquai comme matelot sur un trois-mâts qui faisait ToOe pour Boston; de Boston je revins, deux ans après, en Europe pour être encore matelot. Cette fois, c'esl enfin fini, mes enfants, très-fini.

— Déjà ! dit le pilotin.

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