‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 1 sur 17 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

irOURQUOI JB RESTl! À I.A CAMPAGNE.

€ Monsieur Félix Daruel?

— Il n'est pas encore arrivé ; mais nous l'attendons d'un moment à l'autre.

— Veuillez, dès qu'il arrivera, lui remettre ma carte. » Désireux de juger, par ce premier échantillon, quelles seraient les relations de son futur locataire, ou tout simplement fidèle aux instincts de sa profession , le concierge lut la carte :

« Le baron de Ressan , secrétaire général au ministère de la justice*. »

Le concierge formulait une petite grimace approbative, quand un nouveau coup de marteau retentit à la porte de l'hôtel :

« Monsieur Félix Daruel?

— Il n'est pas encore arrivé ; mais nous l'attendons d'un moment à l'autre.

* Ces dénominations n'ont et ne peuvent avoir aucun sens personnel. Il 8*agit, VKiQDBMEMT, de mettre en seine des puissances littéraires, dn» matiques et politiques. [ifoU de VauUxir.)

3 IBI B&UIiBURS DE TBMPLËS

— Voici ma carte que je vous prie de lui remettre à son arrivée. »

Et ce second visiteur, — taille élégante, mise correcte, re^ dlngote noire, ruban de la Légion^ d'honneur, — disparut à Tangle de la rue de Boursault.

Le concierge l^t sa carie :

« Le comte àe Méreuil, ministre plénipotentiaire de France à St... »

« Tiens 1 tiens 1 murmura le Pipelet; il paraît que notre locataire va avoir de belles connaissances 1... »

 peine finissait-il son monologue, qu'un autre visage et un autre ruban rouge parut à sa vitre :

« Monsieur Félix DAri;^l?

*~ Il n*est pas encore arrivé; mais nous l'attendons d'un moment à l'autre.

— Remettez-lui ma carte, et dites-lui que je désipe le voir. »

Le concierge s'inclina et lut : « Le directeur de la Revue des Deux-Mondes, »

Cette fois, il ne comprit pas tr$^-bien le rang qu'un pareil titre assignait dans l'échelle sociable ; mais deux mondes^ et une revue lui parurent des choses très-imposantes, et il persista dans sa haute idée sur les relations de son locataire.

Cinq minutes après, une quatrième figure se présenta; œil Vif, profil spirituel, gravité d'administrateur tempérant ie$ allures ^'artiste, et toujours le ruban rouge.

« Monsieur Félix Daruel ?

— Il n'est pas encore arrivé, mais nous l'at...

— Tenez, voilà ma caxte; vous lui direz, je vous prie, que j'ai gic^i^de envie de causer avec lui. »

Cette quatrième carte alla rejoindre les trois autres, non sans ay9ir jga^sé sou^ le regard curieux du concierge, qui fit l^ moue après avoir lu: * « Le Commissaire impérial près la Comédie-Française ! » « Allons 1 des comédiens à présenti Mais que peut donc être notre nouveau /ocataire? grommela-t;il entre ses dents. Pu^s il compta sur &/^\ ^9}ff^' Ministère delà justice... Serait-ce un magistrat? Ministre plénipotentiaire... Serait-ce un ambassa-

i^OUK<^UOt JE ftiSSTfi A lA (^AHPAGNE. 8

dftw^ Remi^ 4es> Dmo^Mimâes,., SeraiVce ub Amèriestiik ou un général? Comédie-Française... Serail-e& mi actei»rt Hier viigl «vfeftpaBe» payes à monsieur Mo&bra," oe vktîn, quinze m^ à mxm^i&ap Takait; a^aftl-kier, cfouze mille à monsieur B9H9i»et,poiir ee» quatre lal^léaux grands comme k main. L'attire jour, trois mille au fleuriste pour les rases el tes jardinières; èa mill» an tapissier pour les rideaux et tes tenture»^ onze miH» à monsieiir I^rééewi pe«r le» troi» cheyauxqui atteadent Aans ïéew^; neuf miM& à monsieur Etlher pour le eoupé et labriMfc»qu'ofta pfeaeési son» la remise... Total, qaatre-rmgt mille francs en trois jours, die» mmsieur Auèry, le notam à^d noamiNr Baruel a?2»t donné l^adreste... payé» rdbis sur hiAgl», à preiaièpe ir«e... Sisml-ee «m jHîf êd Bordeaux oit ds Maistôte^ »

La foee nature^MBent penf^ogaée du Fipelet »*éolla2rcrtà eetie pMsé» qui lui promettait, dans un avenir prot^^ain» une Cïtl^ H^rni» «y^^nsea et d» powpboiïes; Ste» rère» doré^ fbrenl utl pm dérangé» par un nouTeau coup de m«rtesw, très-timide cette 1^ et par unenouvelleapparitîon moim brillante (pie lés aiftres.

ê^ltaif un homme de trente à trente^us ans, ^ni la figure pèle et «naigrle trahissait ou^ dlntimes soufl^anees^ ou dbs pri^ Yati<me, ou une ma^die réeem». Quorque jeune encore, des ridée pféceeee plnsai^it légèrement see tempes, et que^iues ehefeux d^ gr^onnante adi^evûent èe hxî donner un air d^ fitt^gue et d^ déûîiïi. Un obsenrateur attentif eut découyert sur sa physionomie intelligente des indicée dilïévent» et presque eoMrftdictoires. Ainsi, il* y avait des moments où un fev soudain s'allumait dans son regard, qui prenait tout à coup une expression passionnée et IIS(brîle; il^ y en avait d'autres où cette flamme semblait s'amortir et se voiler dans une pensée die résignation, de douMr ou de sacrifice. On eât dit ts^itôt un ambitieux déçu, tantôt un amsmt désolé, tantôt un* chrétien travei:sant un moment d'épreuve. Sa démarche hésitante» eraintive, étal^ celfe d'tm homme qm, se sachant malheureux , doute de pouvoir jamais se relever, ou quf, repoussé ailTeurs, ne croft phis pouvoir être accueilli. Sa mise, où se révél^iejat (tes ^ovlf d^conomie e^de pro|>reté, n'étail^p^s celle de ht Qisèrei, mais de la pauvreté.

« LES BRULBURS DB TEMPLBS

Il salua et demanda d'une yoii douce, un peu tremblaatet monsieur Félix Darael ?

« Il n'est pas arrivé, répondit brusquement le concierge. »

L'inconnu tira de sa podie un morceau de papier, y écrivit au crayon son nom : Anselme Maynard, le tendit au concierge, et se retiiA silen«ieusement.

« Un solliciteur 1 quelque employé à douze cents francs, chargé de famille! dit avec dédain Thonnête cerbère : » mais il n'était pas au bout de ses conjectures et de ses surprises : un quart d'heure ne s'était pas écoulé, qu'un dernier visiteur survint et absorba toute sa curiosité.

Un personnage aujourd'hui oublié, Ghodruc-Duclos, est resté dans nos vagues souvenirs d'enfance comme le type de ces êtres bizarres, fantastiques, presque effrayants, tels qu'on n'en peut rencontrer qu'à Paris et tels qu'en produisent les civilisations fermentées, surexcitantes, combinées avec un effroyable mélange de vice, de j^alheur et de désordre. On les rencontre en pleins boulevards, dans les passages , sur le trottoir des rues les plus élégantes, coudoyant le luxe et la richesse avec cette apathie terrible du joueur qui vient de perdre son dernier louis; flairant aux soupiraux des restaurateurs, magnétiquement attirés vers le grillage des changeurs et l'étalage des bijoutiers ; se drapant dans leurs haillons comme des valets de bonne maison dans leurs livrées ; jetant aux heureux qui passent le silencieux défi du vaincu, l'ironie désespérée du cynique; épaves de quelque naufrage inconnu, héros ou comparses de quelque drame ignoble ou hideux, dénoué à Clichy ou à la cour d'assises, à l'Hôtel des Ventes ou aux avenues de la rue de Jérusalem ; leçons vivantes et sinistres , traversant incessamment la grande ville comme pour servir de contrepoids à de scandaleuses fortunes ; lendemains d'orgie , offerts en exemples aux enivrés d'i jour, qui les remarqueront à peine et n'en pro* fiteront pas t

Le nouveau venu que nous présentons à nos lecteurs appartenait à cette race étrange, marquée du sceau de cette fatalité parisienne, si connue de quiconque en a sondé les rescifs et les bas-fonds. Il n'avait pas d'âge, et Ton n'aurait pu dire si son acte de naissance accusait vingt-cinq ans ou soixante. Son

POURQUOI JE BBSTE A LA. CAUPAONB. 9

Tisage, d'ane pâleur mate, empourpré çà et là de tons vineux et violents, disparaissait aux trois quarts sous une barbe inculte et des cheveux déjà rares, mais d'une longueur désordonnée. Ses yeux, rougis par l'insomnie, la débauche ou la trace de larmes lointaines, avaient peu à peu éteint leurs éclairs dans une fixité sombre et morne. Son chapeau, jadis noir, à ailes étroites, rongées de vétusté, était roussi et passé à Fétat d'épongé par suite d'un usage indéfini et d'intempéries innombrables. Sa cravate rouge, en lambeaux, tordue autour de son cou et ramenée sur sa poitrine, cachait fort mal l'absence du gilet et ne laissait pas croire à une chemise. Quoiqu'on fut en plein été, un gros paletot sac en ratine jaunâtre, devenue lisse comme du coutil, et constellée de pièces, de taches et de trous, descendait jusqu'à ses talons, exhalant par tous les pores de son tissu friable comme de l'amadou, une forte odeur de tabac et d'eau-de-vie. Cet ensemble était complété par un pantalon de toile mal rapiécée et un énorme gourdin.

Quand la misère s'élève à cette sorte de poésie lugubre , on ne la méprise plus, elle fait peur ; ce fut presque avec effroi que le concierge demanda à l'inconnu ce qu'il voulait.

« Monsieur Félix Daruel? fit-il d'une voix âpre comme une râpe et mordante comme une scie.

— Il n'y est pas.

— Eh bien I quand il rentrera...

— Il n'est pas à Paris...

— Eh bien 1 quand il arrivera, reprit le visiteur en naussant le ton, dites-lui bien que Julien Féraud est venu le demander... Vous entendez, Julien Féraud, ajouta-t-il en scandant toutes les syllabes ; et surtout ne l'oubliez pas I

— Oui, monsieur; Julien Féraud. Je... m'er souviendrai bien, murmura le concierge, stupéfait de ce ton impérieux chez un homme aussi misérable. »

Celui-ci s'éloigna en sifflotant un air de guinguette.

Le Pipelet, fort ému, se demanda qai pouvait encore lui arriver après une visite pareille. Mais .1 n'eut plus, jusqu'au soir, d'autre apparition que le chapeau *iré, le collet vermillon et la figure placide du facteur de la petite poste, qui frappa discrètetement à la vitre :

6 LES BRULEURS DE TBMI»LRI

« Bonsoir, j^re Morand ; une lettre 1

>»- pour monslour Félix Damel ?

«— lusteinent. EU« m le timbre^ Au rsToin •

La lettre était frande, aeiei n^ligemment eaclietée, et eefli» Uait nne circulaire. Le père Morand a*eut pas l^eoin de «uf^ monter de bien vils aerapules pour rouvrir tout k i»it et la lire i elle ne renfermait qne ces trois U^es i

« Les anciens élèves du collège Sainle-Barbe se réuniront « dans leur banquet annuel^ aux Frères-Proveoçaux « tnereiredit 4 juUM; Monsieur Félix 0aruel est prié d'y assister. •

Ceci se passait le 80 juin, à la porte d'an charmant petit hô» tel» situé m ooiH de la rue de Boursaulti en Tan de graee et d'Exposition universelle 1S56»

Tout avait été prévu et préparé pour que l'arrivée de mon* sieur Félix Darœl à IWis et le temps qu'il eomptait y passer et dont il n'avait pas fi&é le terme » éehappassent aut ennuis d'une installation fortuite et présairot et pour que sa famille et lui pussent s'y trouver^ dès le premier jour» oMnme s'ils y avaient passé leur viOi Des fournisseurs prévenus longtemps d'avaœe et libéralement pityés, avaient lait m Trai b^ou de ce petit hôtel bâti, dans l'origine» pour un prinee russe, repris à cinquante pour cent de perte par l'archîtectet et loué par lui à monsieur Daruel. Le soir mêmoi peu d'instants après le passage du facteur, trois domestiques de oon^nce arrivèrent, annonfaat leur maître pour le lendemain matin» et achevèrent d'orgmiiser le service» ébauché d^à par un eOcher, Un valet d'éeurie et un ouisiider» Dans la soirée tout fut déplié* frotté» ciré, épousseté, verni, rangé, pansé* fleuri, parfumé; les che» vaut au râtelier, les voitures prêtes , les rideaux ejustési les fleurs dans les potiches et le feu Semblant dans les tuisinesi

Le lendemain matin, les deux voitures qtii étaient allées attendre à la gare du ^emin de f&ts fùnenaient monsieur Félix Daruel, sa femme* ses deux fllles, âgées de cinq ou six ahs, leur institutrice et les femmes de chambre.

Monsieur Darùél paraissait avoir de tirente à trentensinq mi\ sans être beau, il avAil une de oes figures qu*on n'éublie pas, et oii le rayon d'une vive et haute intelligence éelaire et efface I

POURQUOI JB RESTB À LA CAHPAQNS. 7

la fois toutes les irrégularités. Sa femme, de quelcjues années plus jeune que lui, semblait avoir été dotée, à son berceau, par une fée ^acieuse et bonne. Un Parisien aurait dit d'elle : « Elle est ravissante 1 » Un Italien: « Elle est sympathique 1 » — Elle avait mieux que la beauté ; elle avait le charme. Les deux filles de madame Daruel, Âdifele et Marie, ressemblaient à deux fleurs d'innœeiiee et de f^râee, données par le ciel à leur mèr&pour lui servir de côaroftue^t de parure; Fraîches couleurs de la santé, rire des fêtes enfantines^ regard bleu, dieveux blonds ; à les voir sauter au cou de leur père où se blottir sur les genoux maternels, en comprenait que ni le mari^ ni la femme n'eussent rien à rêver au-delà d'un |[)areil bonheur.

Dès que monsieur et madame Félix Daruel se furent un peu reposés) on leur Hsmil les cartes et la lettre qui avaient été apportétte avant leur arrivée^

« Tiens, Lomsibl dit monsieur Damel avec un mouvement jf»^etxx» mes aneietts tamarades de Sainte-Burbe ont su probablement que je Rendrais & Paris cette année : ils m'invitent à leur banquet; f e me fais d'avance un vrai plaisir de revpir tous ees umii dont je èùis séparé depuis si longtemps 1

^^ Et ees cartes, Félix^ les as-tu vues? dit madame Daruel dent le beau front se voila d'un léger nuage de tristesse.

^ Ah nui! ce kent etix... mes coiiipagnoiis de collège, arrivés abjbard'hui à de bélleè positions dans ït monde..; Mais qUe me usutent^ilsf

^ Hélas t je le devidë ; ils teuleht t'enlevbr à ihon amour} à not^è douce retraite.;; Ce sont met ennemis^ murmura Louise atee un sodrirrt mélancolique. »

Bii ce thoment, un thdreeau de papier; glissé parmi les eartes^ tdmba aux pieds de la jeune femme; C'était celui éh Ahsélmk Miiynard dtait écrit lOU nbm; au-dessouHi db crainte d'oubli, le toôbiérgB atait grossièrement ei-ayonné le nom db lulleii Férâdd.

«Adéëlmei juiigiil s'éisrii luadatfie Darttèli ht aussitôt i tôidnlë B\ ceé délit ntoiS m êtiSéent réveillé deux autres dani sa xbéddiihB et dàii§ sén tB^k; ëUë ajdut« & dèitii-tbii : Mifclhéd^ fëiisë Brîièstiiië i ^àUtJhë Lticilë !

-^ Anselme et Itdiën ionl veiitisf reprit sotl mari ptésf\\ik

aussi ému qu'elle; je les verrai, je les entendrai. Peut-être pourrai-je leur faire un peu de bien. »

Puis se rapprochant de Louise dont les yeux charmants retenaient à grand'peine une larme tremblante au bord des paupières :

« Rassure-toi, lui dit-il d'un ton d'ineffable lendreséc; le monde va essayer de me séduire par la bouche de mes anciens camarades ; mais il m'effi ayera par celle d'Anselme et de Julien ; et qui sait si les malheurs des uns ne me protégeront pas contre les séductions des autres ? »

Un mot maintenant sur monsieur Félix Daniel, afin que nos lecteurs ne partagent pas plus longtemps Tincertitude du pore Morand sur l'état social de son locataire.

En sortant de Bourg -Ârgental et en laissant à droite la grande montée de la République qui conduit à Saint-Etienne, on ne tarde pas à s'enfoncer dans une vallée charmante que côtoie la route départementale de Bourg à Saint-Sauveur. Le voyageur qui suit cette route bordée de massifs d'accacias, aperçoit , de Tautre côté du vallon d'immenses prairies découpées çà et là par des ruisseaux d'eau vive, et semblables à des tapis de velours vert, brodés d'une frange d'argent. Les lignes onduleuses de ces cours d'eau sont marquées par des rangées d'ormeaux, d'aulnes et de peupliers, qui croissent librement sur les deux bords, et où s'abritent des nichées de fauvettes, de loriots et de pinsons. Rien de frais et de délicieux , en été , quand on échappe aux flots de poussière et aux blancheurs crayeuses du grand chemin, comme ces oasis de verdure, ces petites rivières sans nom dont les cascades en miniature gazouillent sous Ifombre épaisse, tachetée de lumineuses éclaircies , et se brisent en dentelles d'écume contre de grosses pierres moussues où se cachent , dans des fonds invisibles , la truite et le barbillon. Audessus de ces grands prés qui montent en pentes douces jusqu'à mi-côte, s'étage une première zone de châtaigniers, de hêtres et de noyers séculaires, ombrageant des champs de seide et de sainfoin, ^1 s'échelonnent, à leur tour, et vont se perdie dans de vastes bois de sapins et de mélèzes. A de rares intervalles, sur quelque mamelon pelé qui allonge son cône grisâtre par delà les bois d'arbres verts, on voit les débris d'un vieux château,

POURQUOI JB RESTB A LA CAVPAGIIB. 9

datant des guerres de religion et recouvrant de ses toitures effondrées une ferme ou un hameau. Plus bas, dans la aone plus cultivée et plus riante, enfouis et blottis sous ces be^^sz. groupes d'arbres qui souvent n'en laissent deviner que h tourelle pointue ou la tuile vernie, se dérobent aux regards indifférents quelques habitations plus récentes ; manoirs modestes bâtis par les anciens propriétaires des châteaux en ruines, ou acquis par des fabricants du voisinage, avides de fraîcheur et de repos. Une de ces maisons à demi seigneuriales , à demi bourgeoises , appartenait au père de Félix Daruel, descendant d\me bonne et vieille famille du pays. La maison s'appelait Montgillier, du nom de la terre et des bois qui la confinaient. C'est là que Félix était né, qu'il avait passé son enfance, et, plus tard, c'est là qu'il revenait aux vacances, après que son père l'eut envoyé à Paris, au collège Sainte-Barbe , où il fit les plus brillantes études. Dès lors se développa chez lui une double tendance, moins incompatible qu'on ne pourrait le penser, et qui laissait la direction décisive de sa vie au premier sentiment passionné qui s'emparerait de son cœur : d'une part, chaque fois qu'il se retrouvait à Montgillier, le charme de ses souvenirs d'enfant, l'aspect de ces grands bois, le recueillement et la douceur de toutes ces ajgrestes harmonies, parlaient puissamment à son imagination juvénile : « Le bonheur n'est-il pas ici ? » songeait-il. D'autre part, lorsqu'il retournait à Paris, qu'il y recevait, au milieu des applaudissements et des fanfares, ces couronnes universitaires qui ne concluent rien, mais promettent tout , lorsqu'un nom cher à la politique ou aux arts, à la gloire des armes ou des lettres, retentissait à son oreille , ou qu'un livre , à demi prohibé , à demi toléré par l'indulgence de ses maîtres, venait faire cha* toyer sous ses yeux les séduisantes images du roman et de la poésie modernes , quelque chose d'inconnu, rêverie ou ambi* tion, désir ou espérance, s'agitait vaguement dans son âme ; il lui semblait qu'une voix intérieure le poussait, lui aussi, vers une de fses places enviées, disputées, glorieuses, où les orages et les épreuves disparaissaient dans l'enivrement et l'éclat. Tel était Félix Daruel à vingt-deux ans, au moment où il venait de terminer son droit avec un succès égal à celui de ses études classiques. Deux influences contraires , qu'il ressentait

10 LES BnUtlURS DB TEMPLES

tôttr à tour «ans etioore les démèleri n partagesienld'aTânoe Mil AVenifi dont il toachâit déjà Is seuil ; et Von poutsil aiséihenl eomprendre TâB U balsnoe allaii pencher du oôtii où tombetayi le premier pbmé jeté par son boa ou sou maarais i^t^e. Ce fit le bon qui prévalut. Vers ld43, son père, yeuf depuis looipiel atitiées, était mort* lui laissant une de ees grandes fortunes teri» ritoriales qui ont besoin d'être gonvemées de près ateo uni vl^lancé asiiduè. Mais oe n'eût pas été là un lien suffisant pou^^» dô jeune homme à peine majeur. A trois quarts d'heure de Mont* giUier, dans un autre pli de cette colline boisée dont leé der-^ ntérs renflements aboutissent A la forêt dé Taillard, s'éievàit utk autre domaine, hômmé Mohtchàlt, tapi, Comme son tôisin, soui tme riche ftttaiè de hêtres et de chênes, possédant, cOâîine lùi« ses parterres en fléurs ^ ses bordures rougies de fraises et de ffamboisiers, ses eâux murmttrantei et ses prairies Veldiitées. Le propriétaire de Mdntchalt, monsieur dé t^éivês, ftdclen con^ seillér à la cour de MontbriidSi avait iine fille unique^ él<$vée dans tm coUVeht de Ljron, et qui Venait alors de reàirer èhes son père dont elle dirigeait la maison t elle était âgée de dii-huit sns et s'appelait Louise. Monsieur dé PëlVêS avait été l'âmi in^ timedupêre de Félll; mais, pMr suite de F^loignémènt de leurs deux enfants pendant l'âgé de disgrâôe, ceux-éi avaient échappé à cet inconvénient qui a empêché du refroidi tant de mariages projetés par lés parents : s'étânt à peine Cdiinus & eette époque de là Vie dû Ton n'a pas de sexe, où l'on S'aime à êoups de poing, où l'on S'embrasse avec dés mainé ndlrdéS d'encre sur des joues barbouillées de confltùre, 11^ n'eurent pas I passer de la camaraderie à Tamitié et de l'amitié ft im sentît ment plus tendre. Lorsque Pélix, après Sa derniiré année & droit, revint à jltontgiiliér, ne sachant pas enéore s'il &y éta blirait, et qu'il fit sa première Visité à monsieur de t^elvés, il fitfrappé et charmé de l'aspect de Louise comme S'il ne l'atait ja'^ mais vue. Le reste se devine * Félit aima Louise ; il s'en B aimer: monsieur de Mvés ne désirait rien tant que ce inâriaga après la saison donnée aux àmoUrS |irintàniéres et où pas un nuage ne troubla lés éereinèë teùdrësses de des deut jeunes eœurs, après ces préludes des jôiéâ huïhâîïie^, qui, par un âôti ou un vice de notre nature, sont étbH-mêmes là plus doUce des

POUIIQUOI JB RESTE ▲ LÀ CAMFAGNB. 11

j0ie9j Félix et Louise furent unis} ils fureat heureux, et si je D'iTttis à rsconter que le roman (le leurs amours, mon récit ôtiirait là:

Avee cette elftirroyanéé qui n'abandonne jamais les femmes ù'tmë nature fine et délicate; même <]uand elles aiment^ Louise àtait ètigé ifotïl fût stipulé dans le contrat c|uè Félix aurait/ ^aqtle 2Mtïéé^ trois mots de liberté absolue; soit pouf voyager; sèit p&ht aller à Parié. Par une eoqtietterie ou -on raffînemeitt fie ¥êMtëÈsè, Fé)h( fttàît accepté, se disant qu'il ne profiterait }&inàis dé la é^tma^ qu'il ne quitterait jamais Montgillier jans 8à Uintùëi et qttd eKaetme de ces échéances qu'il laisserait pas^ set èotnttiè mû'Èfënn^Èi ietàiXi^tmt ainsi dire, un noureaubail ehl^é Loiiî^ê^ et Mi tftiè sorte dé reàouyelleméht annuel dé leur àrtto^ ei dé iéttf boUbèùt;

Pendant huit to^, ce bonheur ^ agrandi et consacré encore par !i Miisêàcë dé âëtixdélidetides t>etites filles; ife fdt un indment tfdëfiê ijëé ^r là ihori êê iiicfÊ(»ieiir de PeltéS/ L« charme de têtti M6ri étoft si 6^pl0t, ëetMT ii« A enchanteresse, qtie bien ((tj'iti posiédaslièfht ^ne beild maison à Lyon et utle athre à SàiM-Êiîérhfië, bien ({vUS lëttf féirtUtté lent pëitnîi de tenir tm hmkid étatt dâtfs l'éiné oïl Fatrteo M èes dectt tilles, jamais ilè û^ëtàeM Uééë été félengnéf dèf lèlir chère montagne. G« jhs fut iàn6 p# ^fâ^réiïîént, et i traders leur ê^mmé d'heurèfut êi d'Motirétii ^'Ifs ^îrèât M q^'itéf ^é^sètitirènt ëei^tétins étd^ iièMUèf dàiït se préoccttpf^ la ë&a^éë. têlbt avait eemâtf ; pèié dâïîf Èéti ëmàiibë, p&ê » Pàiiêi h YÈctihs êë déoît, deûié jeunes ^é!ns du pays,* p^éirti^ kêéei ftààhësi YM tUs de notaire, l'autre &ivô6àX\ itàiMés Âiiëëlikb Aa^hard et Jidièn Féraud. On les idHh fiûiii d'è^fit, kppëUs H m brillant avenir,* bientôt; on itd tj^'ilti éiaieM èÀti^és ùÈità là Vio littéraire,' et leur nota fier hfàâ ps^ k yàMtrè daàs léà joiirâaux. Mâîa bientôt Lotôsè fttt' doùloùr'étïâénifeifi émiiè d«( bruits q^ èoftiru^eht 9tt dés ^râôtm^d qif elle âtaît comités et âifhée^. Péififdànt sdn séjour au cfotivènt, elle y à^âfi ea pôixt iMtpàgiiëi et pàvtt amies âëdL Jetxnes filles qu'on appelait les iàsépafàlifes, et (ftâ étaient iëi environs de S^îM-ËtieA'né : l'tfne se À'cÉaÉ^ait E^Aè^ine Ôttfel; é/îe était orpheline ; "fttrtre,- tatRë ITertooW, satfà foritLiié, mais nièce, par sd mère, d'ufif rtche fiégocîamt stéphfâLiwnsf ,

i2 LES BRULEURS DB TEMPLES

monsieur Jï^cques Servais. Quelque temps après, Félix et Louise surent que monsieur Servais, déjà quadragénaire, avait épousé Ernestine Sorel, la plus belle personne du département; puis» qu'il avait été nommé député, et qu'il avait emmené avec lui sa jeun^ <ëmme, sa nièce Lucile, dont il était le tuieur, et son fils Âmécfée, adolescent de quinze à seize ans, né d'un premier mariage. Les rumeurs les plus sinistres planèrent, au bout de deux ou trois ans, sur cette colonie, et les noms de Julien Féraud et d'Anselme Maynard furent mêlés à ceux d'Emestine et de Lucile. On raconta qu'Amédée Servais, corrompu par la vie de Paris, de mauvaises lectures et de mauvaises connaissances, était mort misérablement, criblé de dettes que son père avait refusé de payer. Six mois plus tard, on appritla mort d'Emestine, et cette mort soudaine, accompagnée, semblait-il, de circonstances tragiques, arrivant en outre le jour même de la Révolution de février, avait, ajoutait-on, amené une scène terrible, où monsieur Servais, ruiné par la Révolution et atteint peut-être par un plus grand malheur, avait maudit et chassé de chez lui Julien Féraud, associé par les échos de tous ces commérages à cette mystérieuse histoire. Depuis, on avait perdu la trace de ce jeune homme qui n'était plus revenu dans son pays, et qui, suivant toute probabilité, avait fini par s'engouf' frer dans les plus sombres parages de la Bohême parisienne. On n'en savait pas beaucoup plus sur Anselme Maynard ; il avait été, disaient les nouvellistes, amoureux fou de Lucile Dermont; il avait essayé de percer et de faire du bruit dans la littérature pour avoir plus de chances d'obtenir la main de Lucile, et finalement L'oncle Servais, relevé de sa ruine républicaine, oublieux de ses malheurs et devenu trois fois plus riche qu'auparavant, l'avait très-rudement mis à la porte. Enfin, dernier texte à commentaires! Lucile était venue récemment se réfugier dans un couvent de Saint-Ëtienne, et, sans y avoir encore prononcé ses vœux, elle y vivait dans la réclusion la plus absolue. Tous ces bruits étaient arrivés jusqu'à Montgillier, et ni Félix ni Louise u*y avaient été indifférents. Louise avait eu une sincère amitié pour ses compagnes d'études , pour Ernestine , un peu plus âgée qu'elle, pour Lucile, un peu plus jeune, chamantes toutes les deux. Sans être aussi intimement lié

avec Anselme et Julien, Félix les avait beaucoup vus à Paris. 11 était devenu le confident de quelques-unes de leurs espérances, de leurs ambitions de succès et de célébrité ; et ces ambitions répondant peut-être à des rêves que lui-même avait un moment caressés, il s'y était intéressé comme on s'intéresse a c&ds voyageurs que l'on accompagne à l'embarcadère. Louise avait même fait une tentative pour voir Lucile à son couvent; mais celle-ci, toute à sa douleur , ou pour éviter d'avoir à répondre à des questions embarrassantes, avait refusé de la recevoir. C'était d'ailleurs sans suite et sans trop approfondir, que monsieur et madame Daniel avaient reçu ces impressions lointaines. Quelques incidents plus personnels vinrent, vers cette même époque, émouvoir de plus près Louise, et lui faire craindre , sinon un mécompte, au moins un changement dans sa douce vie. Félix parut vouloir mener une vie plus active, répandre un peu plus au dehors les dons que la Providence lui avait prodigués. Ayant appris qu'un procès brillant et difficile allait se plaider à Montbrison , il se ressouvint qu'il était avocat , fit des démarches pour être chargé de la cause , plaida avec un grand talent et eut un immense succès. Un très-riche propriétaire du voisinage, sportman et dilettante à Paris, étant venu passer l'automne dans son château et ayant eu la fantaisie d'y jouer la comédie, Félix, afin de ne pas retomber, dit-il, dans l'étemel répertoire de M. Scribe, lui proposa de lui faire une pièce. La pièce fut écrite, apprise, jouée au milieu d'applaudissements unanimes, et déclarée • aussi charmante que les plus fines esquisses d'Alfred de Musset ou d'Octave Feuillet. Enfin Louise, que son mari avait accoutumée à lire sans cesse dans sa pensée comme dans un livre ouvert, remarqua qu'il s'enfermait tous les jours pendant quelques heures, et surprit sur son firont , dans leurs promenades, quelque trace de rêverie qui n'étaient pas pour elle. Une semaine après , un gros paquet soigneusement cacheté partit pour -la poste, sans que Félix, qu'elle pressa de questions avec ce rire mouillé dont parle Homère , voulût lui dire ce que c'était. Elle ne tarda pas à en avoir l'explication. Le mois suivant, la Revus des Deux-Mondes publiait une nouvelle intitulée , Eveline , et signée Félix Daruel. La nouvelle était délicieuse ; Louise pleura beaucoup en la Usant. Mais

14 IKS BRULEURS DB TEMPLES

peut-être aurait-on pu demander s'il n'y atait dans ees larmea que râttendrissement de la leotrioe, s'il n'y arait pas les pre« mièrès Inquiétudes de la femihe.

Félii allaitai lui éôbappër^ au moins ^ar eette yie de l'intel^ ligeifùe qui feisetnble à un refuge contre les lassitudes du cœur? 9m tttrietlf et son bonheur ne liii suffisaient-ils plus? Louise attetidaHj pour le satoir« quelque nôutel indice^ fardant^ ait Iftilieii de le^ f AgûéS aiitlétés^ cette soumission à la Proyidence, qui est lA Ma^ àeH ftHnmes pieuses^ et cette soumission h son înaf i, QUi est là gi'ftéë des f^tniûés aimantes.

filie ëttt blêfMèt Ufl autre sujet d'étonuemem elt d'in^iétUde; JusqUd^lft doii fûHï atsKt pKtU prendre lorrt peti de soùèi de sa fof tuuë : mâià ft diler dU îU^inënt Gk il trahit quelques telléités dé tie àêtive^ ëà ë6t dit ^U'il «•edétefiait sensible au plaisir ffêUé Hche, àh ftésîr de i'ënrichif . encore; 11 ^TÎSal ses projf^létés, bi éû QMhà^é, t6iigêi\i qMqùéS gran^ers pare^éux. mit èh moûtèiiieiït <JnèlqUès capitaux endormis^ et, après avoir ébûihiiê un iiitdii^riel habile, entra dans déut m trois affaires éfù le béfiéfièe était à pëû pies èêft^in. L6ui$$ hé cotti^enait fîeh k te 6tiliê iMi du Tëatf d'ctf- èhè^ Un h^ttfme pour qtrî elle A'âVàit jmkis r*ëdouté que les dàijgers de l'iUiâ^înation et de tesptHi Sa siitpriiê redouble, lorsqu'un foatW, €ti atril 1856, têiii énifk datiâ h bVkmfê, Fâir jof^t: et ië frottétf» les

*ff6fi«é Hoiitëilèf BWrite iloufélMl M flMl? itfefe bféureusè étoile Ùé m'âiafldtfnflfe pkë; 6ix ^Mx éf^ toi, toujWÈré toi, ioMî&ë, tidi inë pbtiei Bo'tffcëtrf. ïoàt ëMptë tàîi: ërl àms: sstfs, f ai gàgiié cent vingt riiîlié ffaùés ( Ué i'ôîlà àiàé té portëféûiM, et voilà ion éfêéifne de guerre, fitjoiïla(-t-}t, eû tiïékni iimf uèè bourse fort loufaé ctoni <es iioihhieixi îoûîs ieWsiim k iriièth leà maiïlest

— je n'aùfaîs jàiùais érù, re"pondit Lotriiè, taoifîé? tUm, moitié souriante, ^ue moii cher mari ftft àtftéînt 4 JoiM tàiif pét i'épic(émie générale, et qu'on pût un joUt lire daû^ éêi y rite tant de joie pour un peu ^'argent f

— Mais h. né comprends donc pas ce que Jô veux en faire? reprit t'élix.

— Me donner une rivière de diamants, pour h pbtiei àtrx

POURQUdi lÈ nESTE À tA CAMPAGNE. 15

bàls de Hofitgillièr ou à l'Opéra dé Montchalt? Acheter six êhë- Vâuu de tonne pdttf le steeple^èhase dé Saittt-Satitetir? Ofttlf & ta alla MâHe une poupée en or tnassif, bti â H sœuf tin cerf^ f olaiit éfl billets de Banque ^ demanda Louise eâ s'ëlTof çant fl@ paraître gaie.

— Non, fliaié allêi' à Pâriô àvecî toi, et y àllei^ daflS lës côttdl-* (iôiis qilê j^âVâÛ iouîoûf â fêvéëà, dit f élix.

— Paris I Ah ! Voilà le gràM wdt lâché I fflutaura âàftffiîtie.

Crôiâ-tu que je né l^àVâis pas prtvti? dl-olô-iu qtie je tt'âvàis pas deviné qtlé CÔS AntïjL ëyliabeâ ihagiquès fëpréflâieht stir toi leur eiiipifé?

— Avant de me gronder, répliqua moflôiëtif Dàfùel Ôfl pdrfàîit à âèé ièvi'és lâhlàtlChe màifi de LdUisë, éCotltê-môi... Uais d*abord às-iu ôoùflaûcê^ bix ânà d'un àmôtif satisborties, d'un âmôù^ qui est devéiiti ta Vio et la itiieiinë, te pài'âiSsëht-ilâ ûil témoignage assé^ élôqtiént Côiltré dëâ dôUtës iiijiistei, Une ga-* rantie assez forte contre des dangers imaginaires?

— oui, Pélix, je t'âimé et je te èrôis ! fit Louise k demi ras^ surée.

— Ëh bien I il y à dàiîs ce monde dèiix sortes dé bdiibeur; le bonheur qui ignoré et le bonheur qui sait: lé bonheur qui ignore qti'il y ait quelque chose hors de lui, et le bonheur qui le sait, mais qui sait aussi qiie ce quelque chose ne le vaut pas. Le preniier de ces bonheurs, Louise, n'est pas digne de ton cœur et du âiien ; non, je ne consentirai jamais â admettre que nous ne soyons pleinement heuteux dans notre délicieuse soli« tude, que faute d'avoir essayé d'autres spectacles, d'autres sensations, d'une autre existence 1 tu vaux mieux, nous valons mieux que cela ! Je veux connaître poUr pouvoir comparer ; je veux comparer pour pouvoir craindre ou dédaigner ce que je n'ai pas, {)our mieux savourer ce que je possède \„t

— G^est bien aimable, mais un peu subtil, dit Louise à demi- Toii.

•« Tu me crois atteint d'une des maladies du siècle, l'amour de l'argent, reprit Félix. Dieu merci, non! mais j'en ai une ftutre, non moins particulière à notre époque, et qui serait bien dangereuse si tu ne m'avais pas donné au centuple de quoi U braver. J'ai la manie de l'analyse ; j'ai, faute de mieux, analysé

IDA propre personne, et j'ai reconnu en moi une disposition bi« zarre. Mon bonheur, si grand, si complet qull soit, finirait par s'entremêler d'un vague sentiment d'inquiétude et peut-être de regret, si je ne touchais jamais à certaines choses que j'avais autrefois rêvées, si je ne me servais à moi-même, non pas comme acteur, mais comme témoin, quelques scènes de cette vie de Paris, active, intelligente, brillante, enivrante, pleine d'amorces pour l'imagination et la vanité, mais aussi de rescifs et de naufrages. Au lieu de la fuir, il me plait de la mesurer une fois face à face. Appuyé sur toi, sur ton amour, sur nos dix ans de bonheur, je suis sur du résultat, et cette épreuve, Louise, est encore un hommage t

— J'aimerais mieux la plus humble fleur de nos montagnes, dit Louise en hochant sa jolie tête... Mais mon ami, quel rapport a Paris avec tout ce surcroît de richesses? Ne pou^ais-tu pas y aller tout simplement passer trois ou quatre mois dans un hôtel?

— Ah I voici : je n'ai pas voulu commettre la faute oùyj'ai vu tomber plusieurs provinciaux de ma connaissance, et d'où ils ont rapporté un vif dépit contre leurs femmes et contre euxmêmes. Après avoir passé quelques années à Paris, dans tout le charme et toute l'indépendance de leur riante jeunesse, ils revenaient chez eux, s'y mariaient, et, pour cadeau de noces ou complément de corbeille, ofEraient quelques mois de Capitale à leur jeune femme, à peine familiarisée avec eux. Il y enduraient mille secrètes soufiErances ; ils y subissaient cette réaction du réel contre le possible, dont les premiers moments sont terribles pour les imaginations vives : le piège où ils sont tombés, j'ai voulu l'éviter. Il faut que Paris et moi combattions à armes égales, pour que ma victoire soit plus décisive et plus complète. En lutteur généreux et sûr de mes forces — c'est toi qui me les donnes, -^ j'entends qu'il m'apparaisse avec tous ses avantages ; et, pour cela, je veux, pendant un temps quelconque — un peu long peut-être, fort court probablement, — être aussi Parisien que si je ' Vavais jamais quitté la rue du Bac oi^ 7a rue Lafitte ; je veux m*/ trouver, dès le premier jour, non comme un étranger et un hôte, mais comme un indigène. Pour cela aussi, il faut beaucoup d'argent, et ces six mille louis me serviront à

POURQUOI JE RBSTB A Li CAMPAGHE. 17

payer cette épreuve, sans entamer d'un maravédis notre fortune, la fortune de nos chères filles !

— Eh bi'enl mon ami, quand partons-nous? dit Louise, résignée déjà sans être encore persuadée.

— Oh 1 patience ! avec beaucoup d'argent, il faut aussi un peu de temps. J'ai déjà fait mes préparatifs... intellectuels. Quelquesuns de mes camarades de collège, aujourd'hui très-bien placés dans le monde, seront prévenus de mon arrivée. Un homme riche n'est jamais importun : ils viendront me voir. Ces fonds vont être envoyés chez maître Aubry, mon notaire. Cinq ou six fournisseurs qui ont presque un génie d'artiste seront chargés des apprêts matériels et iront se faire payer chez lui. Nous nous trouverons au bout d'une heure, aussi admirablement installés qu'un agent de change ou un ambassadeur... Eh 1 n'est-ce pas une ambassade? L'ambassade de la province à Paris, du bonheur vrai auprès du faux bonheur?... Nous aurons notre jour de loge à l'Opéra, nos soirées au Théâtre-Français. Voici, dans quelques semaines, l'Exposition -universelle ; jamais Paris n'aura été aussi splendide, aussi magnilique. Nous ne le combattrons pas honteusement, au milieu de ses pluies et de ses brouillards, mais en plein soleil, dans tout l'éclat de ses grandeurs et de ses pompes, et sous les yeux de l'Europe réunie pour l'admirer !...

— Mais je ne vois là que des ennemis 1 dit Louise avec son fin sourire, toujours un peu incrédule. Quels seront mes défenseurs ?

— Je pourrais te répondre, comme la Médée de Corneille : « Moi, dis-je, et c'est assez! » Mais tu en auras d'autres... Anselme et Julien peut-être...

— Julien Féraud? Anselme Maynard?

— Oui, nos deux naufragés, dont l'histoire n'est arrivée que par vagues échos jusqu'à notre paisible retraite, mais que je rechercherai là-bas et que je retrouverai, eussent-ils sombré jusqu'au fond du gouffre. J'ai connu, sur les bancs de l'école, leurs projets et leurs espérances. Ils avaient une vive intelligence et beaucoup d'ambil^dn. Seulement, l'un, livré déjà à tontes les mauvaises influences du siècle, voulait se faire sa place dans le monde en l'effirayant, en essayant, au besoin, de l'incendier et de ie renverser; l'autre, fidèle à la religion de sa

mère, espérait pouvoir arriver, en défendant la société contre ses démolisseurs et parfois contre elle-même : Anselme per /os, Julien per nefas^ te dirais-je, si tu savais le latin. L'agresseur et le défenseur sont-ils tombés tous les deux, brisés par les mêmes causes ou par des causes contraires ? Ces deux existences qai ont côtoyé, compromis peut-être deux autres existences parallèles^ celles de tes deux amies du couvent, Ernestine etLucile, sont-elles entrées pour quelque chose ou pour beaucoup dans cette mystérieuse tragédie bourgeoise, dont nous n'avons connu que le dénouement? Ne trouverai-je pas dans cette double infortune, un de ces exemples salutaires et terribles, placés au seuil de la vie de Paris pour Tinstruction de ceux qui« ne la jugeant que par ses dehors, n'en soupçonneraient pas les brisants et les écueils? Je saurai tout cela huit jours après mon arrivée. Ce que je sais, Louise, c'est que voilà la lice ouverte: d'un côté notre amour et notre bonheur, de l'autre la grande ville avec ses séductions, ses périls et ses douleurs, et pour juge du camp, toi, ma bien-aimée, vous, ma belle dame chàtelainei qui décernerez le prix !

«— Le prix ^ le voilai murmura Louise avec une adorable rougeur, en présentant son beau Iront aux lèvres de son mari;»

Deux mois après, et non sans quelques larmes dont les allées de Montgillier eurent la confidence, monsieur et madame Darueî arrivaient à Paris, rue de Boursault.

Huit ou dix jours plus tard, Félix devait assister au diner annuel de ses camarades de collège; Il savait qu'il rencontrerait là des hommes arrivés à de belles situations, et il pouvait ai* sèment prévoir que quelques-uns d'entre euxi soit intérêt réel, soit petit plaisir d'amôUr-^propr^, ne mânqueraiéht pas de lui reprocher son inaction et sa retraite ^ de lui faire des offres ebligeantes( de l'engagef à user enfiti de ses facultés remarquables pour prendre un rang dans les eadreë d'activité mondaine, pour se faire un nom^ une phrt de eélébf ité} de crédit et de puissance: Il eût vbuIù^ avant dé se renebntret avec eux, ^etèllr Jklién et Anselme^ boiiima on preild, le matin, une gorgée de lïfpmf amèré, àvatit de traverser un pays fiévreux. Cette reeherehe ne M fts aussi facile qu'il l'avait fl'aboi'd luppeiéi

Il n'araît pour fil indicateur que la dernière adresse d'Anselme Ifaynard, avec qui il était resté en correspondance, quelques années après son retour définitif à Montgillier. An* selme logeait alors rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpiee, n** 4. Félix y courut : il y avait encore un Saint-Sulpice, mais il n'y avait plus ni numéro 4, ni rue du Pot-de-Fer.

Cependant, à force de questionner les libraires 4u voisinage^ ehez qui il snq^osait qu'Anselme avait du faire de longues séancess il finit par découvrir qu'un jeune homme, dont le si-^ gnalement répondait à ses souvenirs, avait quitté le quartier 4eux ans auparavant, et était allé demeurer rue de Bossuet, 8, dans la Cité. Il y alla ; on démolissait la rue, mais la maison subsistait encore, et le portier, qui déménageait, eut le temps de lui dire :

« Monsieur Anselme Maynard?... attendez.t^ Oui, nous avons eu cela l'an passé..^ au cintième, l'escayer en face, la porte 4 gauche... Mais il estparti, en juillet dernier, redevant un terme.,. Votre serviteur 1

•^ Et sa nouvelle adresse?

— Je ne la sais pas... Votre serviteor.»»

^ Et de combien était ce terme?

— Trente-^pt francs cinquante centimes^ avec le t ou pour livre, le dernier à Dieu et l'impôt des portes et fenêtresi..

-^ Tenei, mea bonhoramei en veilà queraatei et tachei de vous rappeler la nouvelle adresse d'Anselme Mayaara...

— Ahl Monseigneur 1 e'est différent! bredouilla le portier stupéfait en étant son vieux bennet de soie noirct Je crois mto souvenir.», il est allé demeurer dans le quartier de Notre«Dame* de»-Lorette... Oui» c'est blencelâiu rue Neuve ^oquenard» n^ 12i.» Bien ebligé* Monseigheurt de votire bonté... Môsieur Anseliné Mâynard était un braVe jeime homme.;; pauvre» mais pauvreté n'est pas vite) ebninië dit l'autre.»! Triste.;, allant ptesque tous les matins à Notre-'Dlime) d'où il revenait aVee de grosses larmes dans les yeux» que ^ fendait le cœur^.» Ahl Monsei» gneur 1 il y a bien du mi4 pour te pauvre inonde dans ce gueux deParii!..!»

Félix eut la patienëe de l'écoutef jusqu'au bout; puis il «é dirigea nn la foe Ne ura-Coquenard. bà, toute tntee ftemU^it

LES BBULBURS DB TBMPLBS

perdue. Le numéro 12 était un de ces garnis où Ton loge aa mois, à la semaine et à la nuit, et bien que le maître de ee tau dis tînt un registre où s'inscrivaient ses hôtes, il -était impossible de déc^if!^er ce grimoire taché d*encr6 et de graisse. Monsieur Daruel se résigna donc à retourner chez lui» un peu découragé par le mauvais succès de sa première tentative. Le soir était venu. En passant devant Notre-Dame-de-Lorette, Félix remarqua que Téglise était encore ouverte. Il était pieux : il y a deux états contraires qui ramènent incessamment à Dieu les âmes droites : l'extrême bonheur et Textrème infortune. Félix s'agenouilla ; sa courte prière n'était pas encore achevée, qu'il aperçut, dans une chapelle latérale, un homme en blouse, à genoux par terre, dans une attitude humble et douloureuse. Le costume populaire est malheureusement si rare dans les églises de Paris, que l'attention de M. Daruel fut éveillée. Bientôt un vague pressentiment vint s'y joindre , et il fut ému sans savoir pourquoi. Il fit un peu de bruit avec sa chaise : l'homme en blouse se retourna à demi, et Félix tressaillit : il venait de re* connaître Anselme Maynard, quoique horriblement changé et amaigri. Réprimant son prêt ier mouvement, il resta à sa place et fixa sur Anselme un regard pénétrant. Évidemment c'était bien là une vraie piété, une vraie douleur; car, dans cette église déserte, où l'ombre s'épaississait d'un instant à l'autre, Anselme ne pouvait se douter qu'il était vu. Bientôt il se leva et sortit. Félix profitant du crépuscule, le suivit sans affectation. Anselme le fit revenir sur ses pas, remonter la rue Lamartine, et tourner l'angle de la rue Rochechouart. Il entra dans cette rue, longea les premières maisons, et disparut à un coin de ruelle, presque invisible. Félix, qui le suivait toujours, lut à la clarté du gaz que l'on commençait à allumer : Impasse Briare. Il s'enfonça dans ce conduit fétide, où s'exhalaient des odeurs malsaines, où des enfants déguenillés jouaient au bord d'un ruisseau formé par le suintement des murs. Anselme, son guide involontaire, coupa la ruelle à angle droit, ei^tra dans une première cour où séchaient des linges en lambeaux, traversa un vestibule humide et sombre, passa devant une fenêtre dont les plombs recevaient toutes les immondices du premier étage. et gravit péniblement un escalier, désigné aux passants par la

FOnRQIIOI JB RESTE k LÀ CAMPAGNE. 21

lettre D. U monta jusqu'au troisième, enfila un corridor noir eomme TËrèbe, et s'arrêta devant une porte marcpiée du n9 16. Félix entendit la clef grincer dans la serrure, et la porte se refermer. Une seconde après, il frappa.

« Entrez, dit une voix douce et craintive. »

U ouvrit et entra: Anselme ne le reconnut pas d'abord. € C'est de la part de l'abbé Nervyn? dit-il en rougissant.

— Non; c'est votre compatriote, votre ami Félix Daniel, qui vient vous serrer la main. Ne vouliez-vous pas le voir?

— Félix!... M. Félix Daruel ici 1 dans mon galetas 1 s'écria Anselme dont le visage se colora d'un ineffable mélange de confusion et de joie... Âb 1 Dieu a eu donc pitié de moi 1 »

A la p&le lueur d'un bout de chandelle qu'Anselme Maynard allumait à la h&te, Félix Daruel put embrasser d'un coup d'œil cet ensemble de pauvreté navrante : ces murs nus, humides, passés à la chaux ; cette couchette d'hôpital sans rideaux et sans matelas, cette table de bois blanc et ces deux chaises estropiées qui composaient tout le reste h l'ameublement. Il remarqua pourtant, près du lit, deux objets de physionomie plus consolante : c'étdt une gravure de piété, proprement encadrée dans une bordure noire, et un rameau de buis bénit. Â côté, on voyait, accrochés à un porte-manteau, une redingote et un chapeau qu'Anselme mettait, sans doute, les jours où il avait à faire ou à recevoir quelque visite. Sa blouse lui servait les jours d'incognito.

En ramenant ses regards sur l'habitant de cette misérable chambre, Félix y retrouva cette double expression qui Favait déjà frappé : d'une part, la trace et le ravage de douleurs profondes, de souffrances encore saignantes, de blessures mal cicatrisées ; de l'autre, une résignation triste et douce qui ressemblait presque à de la sérénité. Les larmes montaient sans cesse et tremblaient sous les paupières fatiguées d'Anselme ; mais on comprenait vaguement qu'à leur première amertume se mêlait déjà un sentiment moins âpre et moins désolé.

« Quoil c'est donc là que devaient arriver tant d'illusions et d'espérances? dit Félix en lui prenant la main, après qu'ils furent un peu remis de leur émotion douloureuse.

— Félix 1 ne me plaignez pas ! répondit Anselme avec une sorte de fermeté mélancolique. J'ai souffert, mais j'avais mérité

ti LES ÛHULËltnâ D£ l'£MPLE3

4e souf^ir : j'avais mêlé des pensées d'orgueil, d'amMlion et d'égoïsme à c^ <][ur n'aurait dû être qu\iDe œuvre de conscience et de devoir Dieu ne pouvait accepter ces prétendus hommages d'une âme qui n'était pas à lui \ il m*a puni, il m'a frappé... J'ai murmuré: ie me résigne...

— Et Julien Férî^ud, votre pare^tj votre camarade ? demanda monsieur fNtruel, »

 CQ nom, l^es traits du pauvre Anselme se bouleversèrent, comme, si un fer rouge venait de passer sur ses pkies. Un air d'angoisse e^ d'époAivante reçiplaça sur son vis^^ge la tranquillité des tristesses chrétiennes, et saisissante à son tour ht main de Féli^ Çaruel :,

sX^l|ei;iI. dites-vous? Julien 1 repjçitHt ^ demt-vohc, comme Qt'i,\ eut Qrai;9,t que 1% chambre n'eut de^ échos : ç'es^çion châti- Q^ç^U ^^^ 4^^^0.i?i V^^ terrei^' de tous les instants I. Plus bas (f^'^, \^mi§j^r?.i ply^ l;>as que le vice....^ %u fon^d, au foQd du (QjujQGçe... ^ 1 9JL Qieu ne fajit un Qiiracleje pe. sais pas, nul ne peJtt ^axw ç^mme^tûflLir^ Julien Férs^d.^.^.

rjT- ||(;|i§,çîi^j^ Die^ pui.^7Je rien pour le sauver?

-îs;. }% çie \9^. çroi^ paj} ; \\ e§t. trop tard,

-^ tt 5^ EW;t^\fiÇ2i?Ç^^^^ P^^rte» l'autre jour... Et, tenez! IPfl^n9iaét^^^éçri^art^9,4^.X^tr€USHîf la^ïï^è^^^^ (eujijle- l^M

•^ li^»,?^^ïJ^^^ AAselmei : j's^v^is. 5iu, yotçe prochaine arrivée 1^ Y^h^ Neryyfli^ j^Qm cowpaU'lote ej^iftoa. dernier ami. Julien V^ura ^pi^ p^B taw4. 0^ p^utç-^trei al^W:V^ dérobé; ici la l^tj;^ q% loe 4Qni^t cette bo^Be iiouyellQ,,. Yom sachant ];ich^ ^.géwÀ'ew.Jl^i U wrai xgul\^.. il ^f^% espéré,.*

*- QBOJLdpac?

^„y«yi^,e2^torquer quel/jWei$ loui^, pour aU,erboke.o.uiQuer !... ttwswur^ io^lme d'un^ vojl^ St^coa^ée^ CQmw si on lui a,vait arraché^ Q])mW de ce$ psgçoli^.

•«r Q«9i 1 descendu lu^que-U? %

A^sôioitja fitiun geste afiixma,tilÇ. \\ y m un, o^c^o^nt^^ sUeiicQ, Félix reprit, oheiMwM^. ^ W^^ 4Ja^lme v^s.de p*^ con^ kuite&imagea:

« €et abbé Nervyn, dont le nom m'est coonu» est», c|iW>u« vi« caire de cette paroisse ?

Pourquoi jb reste à là campagne. ââ

-T Oui, et il a été mon sauveur, répliqua Anselme dont le I

front pâle se rasséréna. J'étais chassé de chez... Toncle de Lucifç ; sçul au désespoir, ayant dévoré mes dernières ressources. \

Le peu de talent et d'intelligence, que j'avais cru ayoir , s'était f

éteint s^u miUeu 4e mes sçco.us^es et de mes misères. Âbandoj(^ié V

à> fjLoirmêmet zxoi coj^q\\^ de Julien féçaud, k ses colères, à ses sarcasmes» peut-être aliais-je le suivre du côté de l'abiipe..,. J'eus le bonheur de v^^contrer Fabbé ^eryvi\..,. \l m'avait connu ^ U..V, ^u petit sémipair^. il via^ 4 moji les b;^^s ouverts... Je Vf/^ co;ftfi^i ^ ^^i.... je luii r|opn^^ tout, i^es rêyesi,, mçs espéraïU^oes^ ^jne^ li^tjtçs,. n^ mécomjktes i^ çies ^ouffi^ances,.. Tendrç et indulgent d'abord, parc^ qv'U pliait me traiter en malade, il m t^da p^ , à^ mesura qui'U me yit plus calme et plus ^rt , à ma ps^rLar l,e laçgag^ de la véiité : \1 me fit bo;[ite de mes plaintes ^ (^ me^. réyoU^... Cet, quj^ droit accusais-je laii P]:ovidei]tç,e ? |:.s|-ca ^m Di^u. ^l j'a^v^^ yPVJlu Si^y'\i 1 %oa ambition , m^ ^q^r p(w léUâl^ V %'<ii^^^^4s t^ ^ moitié ^slo^ c^Ue croi- $%4^ q94 i'^Wft en^pri^. centre Içs m^^vaisç^ passions e$ le« S^a^ws^ 4o^ine& ? QfA ^(m é^H pji^ ; ows pour Q^t^nii; l(i mâa\ de (<m<h]^j a'avais-j^ p^ spéculé ^OiT l^ r^nnaissan^çç. ^ v^(m)L9^1i E% ^ oet^ i^çN(inaisâa^ei s^ ch^ngeaU ^^ dédajb^ et çji B@bMitt9«iQ^ ^ qi^ li^l^^t^^-rr. G'e;s(. ains^ (m'il 91a p^la, toux à %MW s^eotttep^ el «^-èi^,. çgin^atias^ et inflexi^tef 4 sa xoi;|^ sd laftimérent le» p«^% crojga^ei^ de xe^4 i^iM^^s années» non pluscosam^ d^ O^rs^j^s. d'ûnagination ou des exercice»; d'int^ligenca» maÎA Qfms»fi te& loiA les plua dou.c^& et lea^ phvi ferop^ ai^pMiA dala GonaeieiM^ et diUi oo^^... L'e^bbét ^rvy^. ppijrvut aux premies&besoin& da ma détresse ; tl n^^p^N^i^ dea copi^ de& travaux o^ciUfs...%

Félix Daruel, promenant autour de lui un regard involod^ taira, ne put a?âmpè<^ej& de aonger ii^térioupeii^çnA q^e; l'abbé Kervyn n'aïuUt lait, soua ca xappoct» que le strict nÔQ^j^^. AaselBke la daviiut : il r^iit avec un aourife^iAt^:

«, Ak l vous trouvez, &'eat-6a p&s?'q&'iL m m!a pa|t log^ m§gniâquament.. Mai& d^abord il n'e^ pa& siche^ et il se doit à sas pauvres^ Ensutta c'est moi qui ai voulu, méfier et rer leamp^dana l'humilité ce coeur perdu pair l'orgueil... Nul ne s^t d'ailleurs que je loge ici, et c'est la main de Dieu qui vous y a

24 LBS BRULEURS DE TEMPLES

conduit. Lorsque j'ai à voir quelques-unes des personnes pour qui je fais des copies, je remets mon costume bourgeois, râpé, mais décent. Les autres jours, j'endosse cette blouse, je vais acbèter moi-même mon pain , et quand j'entre dans une église pour prier Dieu, je sais bien qu'il me reconnaît 1 »

Félix, profondément ému de cette résignation sans faste et sans fiel, pressa la main d'Anselme dans les siennes, et lui dit, les larmes aux yeux :

€ Mon ami 1 vous ne me parlez pas de Lucile?

— Lucile 1 Âh I je l'aime toujours 1 Je l'aime plus que jamais I s'écria Anselme, dont le visage se voila de nouveau d'une ineffable douleur. Âh 1 que Dieu lui rende le bonheur et le calme I que je sois seul à souffrir... et je le bénirai 1

— Écoutez, Anselme, reprit monsieur Daruel, une voix secrète me dit que mon voyage à Paris ne sera pas perdu pour vous... Ayez bon courage 1... Lucile est au couvent, mais elle est libre encore... Je n'ai jamais su que très-vaguement ce qui s'est passé dans la maison de monsieur Servais, son oncle... Ne me le dites pas... Je ne veux pas le savoir, du moins aujourd'hui. Ce que je sais, c'est que monsieur Servais ne fera rien pour sa nièce; que, malgré ses cinquante ans, il vient de convoler en troisièmes noces avec une jeune femme qui a pris sur lui un empire absolu; en un mot, que Lucile n'a pas un sou à attendre de son oncle et tuteur ; mais aussi elle a vingt-cinq ans, elle est parfaitement indépendante de monsieur Servais ; il lui laissera toute liberté de se marier à sa guise, et même de mourir de faim, par-dessus le marché, avec son mari et ses enfants...

— Hélas 1 tel serait en effet notre avenir, si nous étions assez insensés pour croire cette union possible ! murmura Anselme, évidemment combattu entre une secrète espérance et la triste réalité.

— Eh bien! reprit Félix avec cette cordiale franchise qui prévient toute susceptibilité... Rassurez-vous, Anselme, je ne vous imposerai pas d'humiliants bienfaits ; mais que diriez-vous, par exemple, d'une modeste acquisition dont je vous ferais les avances... d'un établissement à la campagne, à quelques lieues de nous, dans notre jolie vallée de Saint-Sauveur, avec Lucile pour compagne, à demi châtelaine, à demi fermière? Puis, lors*

POURQUOI JE BESTB A LA GAMPAGNS. 25

qa*k force d'économie et de travail, vous vous seriez acquitté envers moi, qui vous empêcherait de revenir ici, d'y reprendre votre place dans les luttes de Tintelligence, soutenu par Lucile, raffermi par quelques années de solitude, de méditation et de calme?»

Monsieur Daniel aurait pu parler longtemps encore : dans Textase de sa reconnaissance, Anselme le contemplait en silence; à la fin, se jetant à son cou par un mouvement irrésistible, et laissant déborder une joie qu'il avait cru perdue pour jamais, il s'écria :

«Âhl ce que vous m'offrez, je n'aurais jamais osé le rêver; mais c'est le plus doux, le plus délicieux des rêves... Retrouver la campagne, le ciel, le soleil, nos collines, nos bois, nos prairies ! Échapper à cet air méphitique qui m'étouffe, à cette misère des grandes villes, la plus horrible de toutes! Reconquérir Lucile et la mériter, moi qui l'avais pleurée comme une morte!... Non, je n'étais pas digne de tant de bonheur! — Et vous, vous, mon bienfaiteur, comment pourrai-je jamais vous payer cette dette immense, autrement que par mon tendre respect, que par mes ardentes prières?...

— Vous le pouvez peut-être déjà, répondit Félix avec une émotion contenue... Vous pouvez peut-être me rendre un service .. Moi aussi, j'ai besoin d'être sauvé...

— Vous ?

— Protégé du moins contre une tentation et un péril ; protégé dans le repos de mon cœur et dans le bonheur de ma vie. Pour cela, Anselme, je vous demanderai de me parler comme à un confesseur, et de me raconter... »

En ce moment, un pas lourd et une voix rauque retentit dans l'escalier ; Anselme put à peine retenir un cri de douleur et d'effroi : la joie qui illuminait ses traits disparut. — C'est lui ! dit41, c'est Julien 1

« Âh ! tant mieux 1 je voulais le voir, lui aussi , répliqua Félix. *

Une seconde après, Julien entra : c'était à peu près la ::^ême expression de figure et le même costume que nous avons déjà esquissé. Â la vue de monsieur Daniel, qu'il ne reconnut pas, il hésita un instant: puis, reprenant son aplomb cynique, il s'a-

tô tfiii BRULEURS t% TBMPL89

vaaça rars Aaseine, el plongioaat sm deax mam dans ks t>ecli«s vidos dt S![Mi large paniaUm :

« Anaalioia, dit-il , bob peik, les loties se louchent; fat le fotteraeceoBU&e an buiielift eirestamae enm eomme «m discours. Prête-moi cent sous, et je me souviendrai de toi dans m» prièieal

— luiieÉ, il dMloarsusemeal AasMme, la se fecoflflais pas, la ne êÊkmê pas a& aiMwn ami, menslear ¥^% Barae) t

^ Aà 1 «'eal wnii sféeila Mmk dont le front se conTrit de rougeur, mais qui s'efforça de cacher son émotion et sa honte : il n'est pas ehaafé, loi I il af a pas été matheurefOL I »

Celle iga«s hâre el plemhée sembla sor le point de se dé-* teodrs ç loato, par as nouTel «ffori , luHen surmonta cet attenértseeneal rapide, el dil à Félix ayee on rire livide qui faisait «al:

« f ««8 mtOÊ f9ir ee qae la benne ville de Paris fait de ses «aieunax el de ses viennes ? Eh bien 1 regardez 1— Marguerite de Bourgogne étaâl «einf era^e i elle les tuait en ime nuit !

— Non, Mien, reprit monaienr Damel avec cette fermeté douce et calme qui dompto même les fanfaronnades du vice ; f avids «m bol plas otite , plus digne de vos souvenirs et des miens, et To ns-m ême l'avez pressenti, puisque vous êtes venu, Vautre jour, frapper à ma porte...

— Ah 1 que voulez-vous? répliqua Julien toujours partagé ratre ea maavidse honte et son accès de franchise : la faim apprivoise les loups... l'avais escamoté à ce brave Anselme le secret de votre arrivée, et je pensais que vous ne refuseriez pas de prêter quelques balles à un vieil ami !...

— Eh bien ! ee que je n'ai pas pu faire l'autre jour, je le ferai Uen volontiers... »

Les yeux de lulien étincelèrent.

« Mais, reprit Félix, ce n'est pas par un misérable prêt que je voudrais venir à votre aide ; ce que je vous donnerais aujourd'hui aérait mangé demain : je prétends faire plus pour vous... je prétends vous arracher d'lci«..

— Moi I quitter Paris !

— Oui, vous. Le séjour de Paris vous a été fatal; Il yons deviendrait mortel. Brisez cette chain'^ lâchée de sang et de fa ng

POURQUOI JE RBSTB A. hJk CAHVAGNB. ffl

qui vont rive à une vie de dA»fdre..» J» Tais, pour ntiHser m cours d'eau réeemmeiit déeourérl dans m«# dtkèm iimih lagaea* établir use uiise qui doit, d'ioi à iknfi sm, carlcliir M pa^a «I m» rippotiflar de» produiti couaidérables. Soyeahefn }« rég^wr dl la cos^a-maitre i dèa aujourd'hui, je tous meta de moitié daas laa bénéfieas : abaque année, ¥ous prélèterea mf Yotra diridenda de quoi acketér UQ moroeau de terfe dans les environs ; dans dix ans , vous serez riche , réhabilité par le travail, jeune ene^e^ et poufant a^rér à toutes les joies bonuétea de la vie 1 »

Si résolu que fût Julien à envelopper d'un triple airain tout ce qui lui restait encore de oœur et d'âme, eette offre al franche, eette perspee^ve bï fiante, remportèrent un moment sur son atoloîsme faetôee. Ses yeux se mouillèFentf il attaclia sur Félix un regard où se peignaient, eomme eu un lointalii fugitif, toutes les illttsiosa évauouiee. Hais ee âe filt qd*tin éclair, et il reprit avec M mAafige de recounalssanee bourrue et d'implacable ironie t

« Merei ; a'esi Men, ee que tous dites là... e^esl trêsobien, et je voudrais poutoir aeeeptef... malâ 11 n'est pltis temps f...

—Et pourquoi?

— Parce que j'appartiens au désordre et à la misère comme le fèrçat à son boulet; parce qu'il y a dans cette vie de outlaw je n» sale qtielfe faseluation bigarre qui attire et retient jusqu'à œ qu'elle ait dévoré... parée qu'il me serait aussi impossible maintenant de subit les fàdès dottcettrs d'une existence régulière qu'au Bohémieu de é'as^eoif, dans tin bureau, sur un rou« leau de maroquin vert, qu'à la filtana de se poser, en mère de famille, derrière tttt comptoir de Saint^Ëtienne... parce que j'ai déclaré la guerre à la société, qu'elle m'a vaincu, que je dois périr, mais que je ne veux pas me soumettre f... »

11 y avait un orgueil sauvage dans ee cri de rebelle refusant son pardon \ /ullen se grisait de ses propres paroles, et le bon sentiment qui l'avait ému tout à l'heure disparaissait & travers l'ivresse de ses anathèmes. Monsieur Dafuel voulut tenter de combattre ce paroxysme, et il dit un peu étourdimeut :

« La société frappe, mais elle atnnîstie t elle punit, maïs elle récompense.

28 LIS BRULBURS DB TBMPLBS

— Oai, parlez-en, àe ses récompenses! parlez de sa gratiladet s'éeiia Julien dont l'ironie redoubla d'âpreté. Voilà An* selme qui a pris à droite quand je prenais à gauche ; Anselme qui a défendu tout ce que j'attaquais, autorité, religion, morale, verto... El où cela IVMl mené? à pleurnicher pendant que je blasphème, à être chassé comme moi de la maisoir Jes riches, et à manquer du morceau de pain qu'il voudrait partager avec moi!

— Tais-toi ! tais-toi I interrompit Anselme frémissant de douleur et d'angoisse; au nom de tes sœurs 1 an nom de ta mère 1 »

Ces noms firent passer encore un nuage sur le front de Julien ; il tressaillit et se tut. Monsieur Daniel profita de cet instant pour lui dire, de ce ton ferme et persuasif qui avait eu d'abord quelque prise sur ce cœur ulcéré :

« Je ne veux, Julien, ni précipiter vos résolutions, ni vous forcer d'accepter mes offres. C'est aujourd'hui le 3 juillet. Je vous donne rendez-vous à tous deux, chez moi, pour mercredi matin 18, c'est-à-dire dans quinze jours. D'ici là, je vous demande un service... un service qui vous acquittera peut-être envers moi, quel que soit le bien que je puisse vous faire...

— Et lequel ? dirent à la fois Julien et Anselme.

— Vous écrirez le récit de ce que vous avez rêvé, espéré, tenté, subi, souffert, pendant cette lutte que je ne connais pas, mais dont je trouve ici le triste dénoûment. Vous me raconterez tous deux, sans forfanterie et sans réticence, comment, partis de deux points extrêmes et ayant employé des moyens con* traires, vous vous êtes rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur : vous me ferez connaître comment la société peut repousser à la fois ceux qui l'attaquent et ceux qui la défendent. En un mot, si j'avais, moi aussi, l'imprudente envie d'entrer à mon tour dans la lice et d'échanger contre une chance de succès et d'éclat le calme de mon existence, nous m'apprendrez à redouter l'épreuve, à retourner dans nos montagnes et à me contenter d'être heureux. Vous comprenez ma demande ; me l'accordez-vous? »

Tous deux firent un signe d'assentiment. Félix reprit :

« Merci, mes amis ! nous voilà quittes d'avance 1 maintenant

rOURQUOI JB RBSTB À LA CAXPAQNB. 29

ftdleu et an reyoir, mercredi, 18 juillet, à dix heures du matin, rue de Boursault, 12. N'oubliez, je vous prie, ni le numéro, ni la date, ni l'heure. Âdleu encorel... Julien, pour passer ces quinze jours, acceptez ceci : ce sont les arrhes de notre marché. Anselme, je ne vous donne rien, je tous laisse avec Tespérance ! »

Il remit à Julien un petit portefeuille de poche qui contenait quelques billets de banque, et disparut rapidement. . En rentrant, il trouva sa femme un peu inquiète de son absence : Louise, lui dit-il avec un redoublement de tendresse, ne crains rien ! je puis diner demain avec Colomb ; je viens de voir Lapeyrouse 1

C'était la première fois, depuis sa sortie de l'École de Droit, que Félix Daruel prenait part au dîner annuel de ses anciens camarades de collège. Aussi fut-il peu remarqué d'abord ; car il y avait, parmi les contives, des noms illustrés dans la politique et dans l.es arts, dans les finances et dans les lettres. Mais il venait d'y retrouver ceux de ses anciens camarades que nous avons vus, au début de ce récit, allant frapper à sa porte, et avec lesquels, par un de ces hasards très-fréquents à Paris, il n'avait pu, depuis son arrivée, échanger que des cartes. Le diplomate et le secrétaire-général, h directeur de Revue et le directeur du Théâtre-Français *, lui témoignèrent aussitôt les sympathies les plus vives; ils le présentèrent à d'autres amis qui ne le reconnaissaient plus ou qui avaient fait leurs classes à une autre époque. Le dîner, un peu froid d'abord, comme le sont presque toujours, au premier service, les réunions de ce genre, ne tarda pas à s'animer. Le menu était exquis , les vins excellents; les fronts se déridèrent, les bouchons sautèrent, les bons mots jaillirent, et, au bout d'une heure, grâce à l'expansion familière à l'esprit français, chacun de ces personnages, guindés et sérieux au début, éprouva le besoin de communiquer à son voisin, sous des couleurs riantes, ce qu'il avait fait depuis son entrée dans le monde.

« Messieurs, dit le doyen d'âge, conseiller à la cour de cassation, il ne faut jamais laisser prescrire les bons usages : la

* Pures abstractions, Taiittiur ne saurait assez !• répéter.

30 tES BRULKURt DB TBMPLBf

nôtre est de nos» dire, tous les ans, crà noiit es toœmes de not travaux et de notre earrière, afin de if ouver là iib ma^ d'ému» lation et vtn eneoura^ment pour l'année suivante. Yojom ! ki séance est (mverte i mon voisin de droite, vous avea la parole} -^ Moi, Hessieufs, dit cekrkîi, je suis eonseiller d*Ëtat, el Je ne croîs pas que mes coUègues â^ient jamais eu h me repreeber trop d'ignorance ou de paresse.

— Moi, dit un autre, j'ai eu des eommeneemenls diffieiles : Premier prix de composition musicale et élôve de Téeole de Home, il m'a fallu, à mon retour, einq ans pour troover im poëme, et cinq autres années pour faire recevoir un opéra; mais maintenant, me voilà lancé : un succès au Théâtre-Lf • rfque, un succès à l'Opéra-Gomique, et Brandus vient de nfa^ eheter ma partition quinze mille francs...

— Mol , Messieurs, dit un troisième, si vous êtee allée à TExposition, je n'ai pas besoin de vous dire comment j'ai occupé mon temps : vingt tableaux de moi remplissent tout un coté du gtand salon et résument ma laborieuse carrière. Qttanl à savoir ce qu'il faut en penser, les juges compétente se sont chargés de vous l'apprendre.

•^ Moi, Messieurs» dit son voisin, je suis préfet àé pfémiére classe, très-bien vu au ministère de l'intérieur, et, le travail aidant, je ne désespère pas d'atteindre Un poste plus élevé.

*— Moi, dit un cinquième, je suis de l'Académie firançaise, el j'ai l'bonneur d'administrer le premier théâtre du motide : mes acteurs ne sont pas tous des Préville ; mes actrices me désolent quelquefois de leurs caprices, et le public prétend que je ne lui ai encore rien offert de comparable au Misanthtope et à Phèdre; mais on rend justice à mes intentions, et sî un talent nouveau venait à surgir, il serait sûr du moins qu'aucune mesquine jalousie ne lui fermerait ses portes !

— Moi, dit un autre, j'ai été chargé de missions difficiles en lointains pays», et toutes les fois que j'ai eu à soutenir à Tétran^ ger l'honneur du nom français, j'y ai loyalement employé tout ce que Je possède de fermeté et d'habileté... }$

Les confidences à haute voix continuèrent ainsi, quelque peu surfaites peu^ètre, quelque peu couronnées de lauriers et de roses par l'optimisme momentané des convives; mais la viva-

POURQUOI JS RESTB A LA CABIPAGNIS. 81

ehé des regards, le rayonnement ieê visages, le fetx croisé de ces ranités henrenses, entremêlées de joyeux propos et de mote spiiltuelSf avaient réellement quelque chose d'enivrant et d*eieitant Gomme la savenr à»9 vins, comme le parfam des.flenrs. A entendra les récits de ces hommes, qui ne Voyaient et ne mon'traient en ce moment que le beau cdté de la vie, on eût dit qtle la société , libérale et indulgente mère, tenait ses fruits d'oi^ & là portée de tons, et qu'il suffisait, pouf les cueillir, de se leter et d'étendre la main.

J^éilt Dàruel n'avait encore rien dit i quand ce fut son tour, et que tes yeux de ses voisins l'interrogèrent:

« tfessielifs. dit-il d'une voix douce et vibrante, Je suis conseiller municipal et margûltlîer à Saint-Sauveur, gros village du petit botttg d'environ neuf cents habitants, »

Un éclat de rire, qui n'avait rien d'offensant, accueillit cette déclaration peu superbe. Le nom de Fétit circula dé bouché en bouche, et comme il rappelait à tous ses anciens condisciples une série de triomphes éclatants au concours général, comme on savait que ce nom était écrit en lettres d'or chez le proviseur de Sainte-Barbe et cité à tous les nouveaux élèves, le contraste de si grands succès avec une position si modeste et Si franche* ment déclarée frappa à l'instant tous les esprits. Dès lors aussi, Félix Bàrtiel s^empara, sans l'avoir cherchée, de Tàttentlôn générale. {Presque tous les assistants étaient assez spirituels pour comprendre que celui qui ne craignait pas de déclarer sa mé« diocrité au milieu de tant de situations brillantes, devait être ou Un imbécile ou un homme supérieur, et ils durent bientôt se ranger à ce dernier avis. Félix, questionné avec bienveillance, déploya, sur divers sujets» une grâce, une finesse, une originalité d aperçus, dont pas une nuance ne fut perdue pour ces cerveaux légèrement échauffés. La vie calme et saine qu'il avait menéet en donnant une large place à ta réflexion et à l'étude, en le maintenant en dehors des coteries, des coulisses et des servitudes ae parti» lui avait conservé une fraîcheur, ^e fran* dus^« une indépendance d'idées» très-rares et très-remarquables dans un siècle où nous avons tous été forcés, par position ou par circonstance, d'être absurdes ou bétes à certains moments« Il y a, en outre, dans l'amour d'une femme belle, intelligente et

32 LES BRtTLRURS DE TEMPLES

chaste, une inûaence cachée, mais toujours présente, qui élève rame et la retient dans les sphères hautes et pures, écartant sans cesse de l'intelligence et du cœur ces scoriet" et ces souillures, inséparables du contact des hommes et des affectioBS vulgaires. Sans le savoir, Louise avait été pour son mari une sorte de Béatrix domestique, inspiratrice à la fois et tutélaire ; pour être digne d'elle, pour vivre constamment de plainpied avec cette âme charmante , il était aisément parvenu à n'avoir jamais que des sentiments délicats et de nobles pensées. Une idée triviale ou basse lui eût paru une tache au soleil de son bonheur, une atteinte à cette communauté délicieuse qui avait si intimement confondu les deux cœurs et les deux destî* nées. Aussi, dans les rares occasions où M. Daruel rentrait en communication avec les hommes ordinaires , plas ou moins avariés par les passions et les orages de la vie, il suffisait d'un peu de pénétration et de tact pour sentir les différences. On eût dit un enfant des montagnes, aux poumons gorgés d'air alpestre, se trouvant tout à coup au milieu de la population étiolée d'une ville manufacturière. Ce jour-là, encouragé par la sympathie avec laquelle on l'écoutait, Félix causa art, littérature, poésie, poli* tique; il effleura sans péaantisme, mais sans pruderie, tous ces difficiles problèmes des sociétés transitoires dont chaque tressaillement s'appelle une révolution: parmi ces intelligences brillantes, mais fatiguées, dont les plis avaient déjà été faits, défaits et refaits par les événements, les ambitions ou les intérets, son esprit vif, libre, aéré, ressembla à ce que serait la voix d'un Rubini de vingt ans, s'élevant, un beau soir, auprès de ténors éraillés par l'intempérie des saisons et la musique de Verdi. Tous ceux qui l'entendirent éprouvèrent vaguement cette sensation et cette surprise : son succès fut immense, et il ne s'y mêla pas le plus léger grain d'envie; car cette supériorité toute idéale, s'appliquant à tout et ne se précisant sur rien, n'efEaroucha celle de personne. Le président d'âge lui dit avec une brusquer:.^ cordiale :

« Monsieur le marguillier de Saint-Sauveur I je félicite votre banc-d'œuvre ; vous avez donné ce soir une charmante leçon à toutes nos vanités : Vous avez été le premier ici, comme voua le fûtes au collège l>

Cependant, après qa'on eut mangé, bu, discouru, ri et fumé, l'assemblée commença à se disperser, rappelée à ses affaires ou à ses plaisirs par ces exigences de la vie parisienne qui reprennent si vite leurs droits. On se prodigua mille poignées de mains, mille protestations de cette amitié réveillée att cliquetis des verres, mille promesses de réunion et de retour pour le prochain anniversaire : après quoi, magistrats et journalistes, artistes et diplomates, industriels et banquiers, prirent leur chapeau et s'esquivèrent. Félix Daruel allait en faire autant, lorsque le secrétaire général et le ministre plénipotentiaire, le commissaire impérial et le directeur de la Revu^, entourèrent leur ancien camarade : quelques bougies brûlaient encore sur la table, les garçons achevaient de desservir : nos quatre tentateurs demandèrent des cigares, et le diplomate ouvrit le feu en ces termes :

« Félix, quand on est doué comme vous Têtes, on serait coupable envers son pays si Ton s'obstinait à Tinaction et à la retraite. J'ai du crédit au ministère des affaires étrangères ; consentez à faire une simple démarche. Puis, partez avec moi pour

St Vous serez mon premier secrétaire avant un an : une fois

le pied à Vétrier, votre talent fera le reste l »

Monsieur Daruel s'inclina en silence. L'administrateur du Théâtre-Français prit la parole :

« Mon ami, laissez-moi vous dire aujourd'hui ce que je vous aurais dit, l'autre jour, si je vous avais trouvé. Ce serait im crime, entendez-vous bien? d'enfouir à la campagne, au fond d'une obscure province, de pareils trésors de. verve, de bon sens et d'esprit. Un de mes parents s'est trouvé par hasard. Tété dernier, au château du marquis de C..., quand on y a joué votre pièce ; il m'a affirmé qu'elle était charmante, et il s'y connaît. Restez à Paris, étudiez ce monde moderne où les sujets abondent, quoi qu'on en dise. Faites-nous une bonne eomédie ; ie vous promets un tour de faveur, et dans un an votre nom ^era proclamé au milieu d'applaudissements frénétiques, devaik^ la meilleure compagnie de l'Europe 1... »

Félix s'inclina de nouveau sans répondre. Ce fiit le tour du secrétaire; général :

« Mon cher, dit-il, vous avez plaidé l'an passé , devant la

34i LES BRULEURS DE TEMPLES

eawr dd M... J'^ U on ami îatiiM, n4gistr«t de U vMlIe fodie, sur ^ T<4re plaidoyer a preduît une telle iœpreesîeo qm. Yeatt à Paris quelques mois «près» il m'^ a parlé comme d'une sser* Teille* Voyeoe I ne laisses pas eous le bmsseaa ose dons m rares d'une :é;ine el dkaleureuse ^quemie. Traraillei, eoyeft des nètres, el vous terea prooareur féâéral aTaftI quartsIeaBs. Vous savea qoeUee masvaises passiou menacent enoere la kh ctété. DéfèBdea4a I devenez l'interprète de eee grandes rMtH morales qu'il Haut aanvegurder avant tout, ai nons ne voulons périr... IHtes oui, et je voue ouvre la earflère. Un eonip eomne le v&tre ne pent être séduit que par de n€i>les et se» rieuses images. Je vous offire, nHN« Teetime des honnêtes gens el les joies intimes de la eonsoenee I »

Pour toute réponse, Félix lui serra la main. Le dlreeteuf de la Revue parla le dernier :

« Je n'ai pas l'halntnde, lui dii-ll, de iOllMter des rédacteurs; mais voire pelil roman d'^veMne a si bien réussi auprès de nos lecteurs d'élite, voue y avec révélé des qualités si W^qnh ses, que vous séries )flt|>ardonnable d'en rester là. Ajoutes maintenant l'observation à la rêverie, les téalilés de la vie mondaine aux aspirations de la vie idéale; fouilles taillalhmeitt dans cette mine que vous avez efileof ée avee tant de bonheur ; et vous vous mettrez à la tête du petit groupe des délicats en littérature, destinés, Dieu merci I A survivre à nos gros et bruyants cbefs-d'osuvre. Mais, pour eela, il faut vivre à f^ris, au eœur de cette société qu'on veut peindre. Les passions et les caractères ne s'observent pas au télescope, mais à l'œil nu, et je me fie à la justesse du vôtre !... »

Monsieur Daruel s'était recueilli, pendant que ces invitations séduisantes lui arrivaient de côtés si différents. A la fin, répon-* dant par une vite et cordiale étreinte à toutes ces mains âini^ cales, il dit avee une émotion qu'il ne cherchait pas à dissimula:

« Il sétait plus insensible et plus stolque que je ne te suis, celui qui pourrait entendre froidement vos douces et flatteuses paroles... Merci, merci mille fois, mes bons et fidèles amis! Quelle que soit ma résolution définitive, ce moment est de ceux cftt'ott n'oublie pas. Kais, d'abord, je pourrais vous dire que vivre

POURQUOI JS ftBSTE ▲ lA CAMPAGNK. 9S

è i» eft»pagiM ^ r6ât^ ë«M st provàMe^ «• fif'est pas piécisé- »eat yivFe détsMifTé, fil ratter iiuitile à son ]»y«. Piscal « écrit : Bûn des fiialtart «a ee mmiée vieatteal de ce qs'oR ne Mit 1^ èdsseurer ebez toi. «^ €« que Faseal iq^iq«tt< «H ehêMBOi de la maison, on pourrait Tappliquef aujoard'hoi «« eAâJV aot de la prevrace. J'ai la aussi, dliec un auteur eonlemporaifl, qoe bon nombre de danf^s puUies seraient eonjarés, au inoyen d'un décret ainsi etmça: Article unique : L'agriculture est déclarée un état. - Eh t bien, mes amis, cuHirer ses terres, y faire rentrer son ro^renu pour les féconder, répand» autour de soi ractivité, k moMYement et ia vie, yoir de près la pauvreté laborieuse pour èlge plus «Ar de la soulager, exercer de son mieux ees humbles ffiafistrailures locales, qui, ne donnant den à la vanité, laissent intacte )» part de la eonseienee, ce n'est pas là, eroyez4e biesi être iftfidèle à la tàdie que Dieu impose à tout homme d'intdli* fenee et de eoBur. Pourtant, je veux être tout à fait sincère arec wm^ «t Je manquerais de franctiise si je ne bornais à répondre 4 ^08 sÉres iatteuses par un traité d'économie sociale et agrî- «0le. I^al peut-être d'autres motifs encore ; je tous les dirai dans ipielques jours» et peut-être aussi , au lieu de froids et iomrds a f fument s, tous raconterai-je une histoire... l'ai eu ce soir, fr&ee à vous, un charmant échantillon des récompenses que la société prodigue à ses élus. « ^ous m'avez donné un dîner à Ferrare, messeigneurs l acceptez un souper à Tenise I » En termes moins dramatiques, nous sommes aujourd'hui le mercredi 4 ju^let ; promettez-moi de venir tous quatre, le 18, dîner chea moi, rue de Boursault; je vous présenterai ^la femme : ce sera là mon premier plaidoyer en faveur d'une paisible vie d'intérieur et de famille; peut-être vous en ferai-je entendre un autre, moins gracieux et moins doux : d'ici-là, du moins, j'aurai roeueilli les documents nécessaires pour éclaircir ma réponse, aujourd'hui obscure comme une énigme, pour vous montrer le revers de cette médaille brillante qui vient de reluire sous mes yeux. 7ous acceptez, n'est-ce pas, cette invitation de votre vieux camarade? Puisquo vous m'avez voulu pour solliciteur, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas, mes très-chers, me re« fuser ma première requête! »

Tout cela fut dit d*un ton simple et ému qui allait au cœut;

les aiûis de M. Daniel eussent volontiers répliqué, comme dans les opéras-comiques : Quel est donc ce mystère ? — Mais ils étaient g^us de trop bon goût pour donner à leur curiosité une forme auestionneuse ; ils s'interrogèrent du regard, puis s'écrièrent gaiement .• Accepté 1

« Et maintenant, dit Félix en les quittant, adieu et au ro- Toir 1 N'oubliez pas la rue de Boursault, et le 18 juillet, à sept heures. Voici le programme de la soirée : Une provinciale, un mauvais dîner et une histoire ! »

Pendant les quinze jours qui précédtrent le rendez-vous donné par Félix à ses amis, sa conduite fut pour Louise un perpétuel sujet d'étonnement. Veillant, pour ainsi dire, son bonheur, comme une jeune mère son enfant malade, elle remarqua, chez son mari^ une activité, un entrain, une avidité de distractions et d'émotions parisiennes, qui formaient à ses yeux un inquiétant contraste avec le calme de leur vie passée, et ne paraissaient pas compatibles avec les joies paisibles du foyer domestique et les douceurs d'une tendresse partagée. On eût dit Félix revenu aux plus enthousiastes ardeurs de ses vingt ans ; il parcourait tout, savourait tout, et sa femme qui était de moitié dans tous ces plaisirs, s'étonnait de cette facilité à s'intéresser à toutes choses, de cette richesse d'idées, de cette verve d'aperçus qu'il répandait sur son chemin avec une prodigalité de millionnaire. Souvent, elle se laissait gagner, elle aussi, par cette chaleur communicative d'imagination et d'esprit, et causait, à son tour, de délicieuses surprises à monsieur Daruelpar la grâce piquante de ses remarques ou de ses répliques, par la promptitude avec laquelle elle comprenait et complétait ses pensées. Elle se livrait alors, sans souci ni réserve, au charme de cette vie nouvelle, de cette vie à deux à travers la foule, dans le populeux isolement de la grande ville, au bras d'un homme spirituel et bon dont elle était fière. Cet innocent orgueil, ce bonheur d'une nuance plus vive et plus agitée, rayonnaient dans ses regards, en redoublaient l'expression aimante et charmante ; et tel était encore, à vingt-sept ans, l'air de jeunesse et la fraîcheur d'émotions de Louise, qut> bien des gens, rencontrant ce couple si heureux, si vivant et si gai, souriaient et se les montraient d'un œil d'envie, les prenant pour

POURQUOI JB RK8TB À LÀ CAMPAGNE. 37

des amants. D'autres fois, Louise, surmontant Tétourdissemenl de ces journées rapides, faisait un retour sur elle-même, et se demandait avec angoisse si ce régime excitant, tout en dehors, ne dissiperait pas tôt ou tard ces mystérieux trésors d'affection et d'intime joie, amassés dans la fraîche solitude de Montgillier. Pourtant, même dans ces instants d'anxiété et de souffrance, se soumettant elle-même à un minutieux examen, elle découvrait, non sans une sorte de remords et de honte, que ce danger même lui rendait son mari plus cher, et que, si elle échappait à cette crise , si elle rentrait plus tard en pleine possession de son repos et de son bonheur, elle y gagnerait, ce qui, trois mois auparavant, lui aurait paru impossible, de goûter plus vivement ce bonheur, agrandi et activé par le sentiment de ce péril disparu. Félix la devinait-il ? Voulait-il réellement mettre dans son existence plus d'éclat, de bruit, de jouissances d'imagination et de vanité? Ou bien n'était-ce qu'une courte épreuve, un coup d'œil jeté en passant aux biens qu'il n'avait pas et qu'il dédaignait, pour mieux apprécier, par le parallèle, ceux qu'il avait choisis et qu'il était sur de retrouver? Toutes ces questions se pressaient dans le cœur de la jeune femme, et souvent venaient expirer sur ses lèvres : mais lorsqu'elle regardait Félix, lorsque leurs yeux se rencontraient, un vague et doux pressentiment la rassurait. Accoutumée à lire dans son regard comme dans un livre ouvert, elle croyait y voir une telle confiance en elle et en lui, une telle certitude de dénouer à sa guise ce petit drame d'intérieur, une telle nuance de tendre et souriante ironie, jouant d'avance avec l'énigme dont elle cherchait le mot, que toutes ses craintes se dissipaient comme par enchantement, et qu'elle sentait avec délices son amour redoubler de force et de pureté dans ces agitations nouvelles, comme le chêne battu par les vents, comme la perle battue par les vagues.

Deux légers incidents, de physionomie fort différente, exercèrent aussi, pendant cette quinzaine, sa clairvoyance et sa curiosité. Félix adressa à la supérieure du couvent de Saint- Etienne, où se trouvait Lucile Dermont, une lettre assez longue, et il en reçut une réponse qu'il refusa de montrer à sa femme* Quelques jours après, un Anglais à tournure de nabab , comuiv

TExposîtion et rallîance en avaient jeté , par centaines , dans les beaux quartiers de Paris, vint avee sa femme, ses deux fils en veste ronde et ses trois filles en chapeau de paille brune, visiter en détail le joli petit hôtel de la rue de Boursault, loué et habité par Félir X)aruel. Lord et lady B... se promenèrent, le lorgnon dans TcT^l, à travers Vappartement, arrangé et meublé avec une iraîcheur et une élégance exquises. Ils dirent vingtdeux fois OHi devant les dressoirs, les vases de Chine, les porcelaines de Sèvres, les jardinières en bois de rose sculpté, garnies de fleurs rares, et les paysages de Corot, de Iules Dupré, de Rousseau et de Paul Huet. Après quoi, ils eurent une conférence à voix basse avec M. Daruel, et se retirèrent d'un air fort satisfait.

Cependant Félix avait prévenu sa femme qu'elle aurait, le mercredi 18 juillet, à donner à dîner à quatre noUtbilifét ^tnsiennes. Il avait invité, de plus, le marquis de C..., son voisin de terre, comme représentant la société un peu exdnsive du faubourg Saint-Germain ; un écrivain iHnstre, anden professeur à la Sorbonne/avec qui il avait entretenu des relations depuis le collège, et un peintre célèbre, son ancien camarade, aussi étincelant causeur que grand artiste. Félix avait, en outre, annoncé à Louise qu'il lui confiait la tfirection souveraine des apprêts matériels, quil était parfaitement tranquille là-dessus et qu'il ne lui demandait qu'une chose : c'était de ne pas trop s'intimider devant ces brillantes personnifications de l'éiégance^ de l'art, de l'éloquence et de l'esprit. Louise lui avait répondu, en rougissant et en souriant, qu'elle ferait de son mieux, que le dîner serait passable, mais qufil ne fallait pas trop exiger d'une provinciale, dhine campagnarde, sous le rapport de la conversation.

Au milieu de ces préparatifs, de ces perplexités, de ces ahernatives, le 18 juillet arriva. Le matin, vers dix heures, M. Da-« ruel s'enferma dans son cabinet de travail, et défendit qu'on laissât monter personne, excepté Ânsefane Mayna/d et Julien Féraud. Mais Ànsehne vint seul. Il était triste et tendit à Félix un billet ainsi conçu :

€ Excusez-moi si je manque au rendez-vous qoe vous avies fixé. Ma misère et mes guenilles feraient honte à votre anfi*-

POURQUOI IB RESTB A lA CÀKPAailB. 89

chambre. L'argent que vous m'avez douné n'a pas prospéré : ^elques dettes criardes, le jeu, l'eau-da-vie «t les camarades ont tout emporté !

^ Anselme voii^ porte le manuscrit qpe you3 nvns aveji demandé : c'est le récitée n^ malheurs. 2!îous l'avons rédi,gé en* semble; seulemeiiàt nous avons tout mis à la troisième jpersoim^, pour éviter ces éternels je et moi q^ les Jlémoijres 4o aqs illustres rendent si insupportables.

» Cette histoire de nos deux naufrages ^cafit6ra-t-^1âà ({uelqu^un ? Je l'ij^ore : d'ailleurs per^ j[n'im|>qi'te 1 Repoussé et maudit par la société, je lui rends ^^line ponr haine etmépns pour m^ris. J'ai voulu ma faire m piédestal taillé daas le marbre de ses temples ; le marteau rest brisé dans mes xpain^, ataujomrd'hui je m'enfonce., avec ur.e sorte de joio sauvage, 4ms la boue de ses cloaques. Pas un \v m, pas une affection, pas UAe espérance, pas même un ramûi4s, neme cestenit e^ oeipond^. Après le départ d'Anselme, je itérai seuj. Je suis ui^ mort d^pour ma mère, pour mes .sœur^, demeurées là-bas» bien lom, dans notre pays.

^ Quant à vos ofEres amicales* F<éli^, vous avez compris, n'est-ce pas? que je ne pouvais les accepter... Je jsuis aussi incapable aujourd'hui de m'assouplir à un ijravail quotidien et à une vie régulière que d'écrire Télémaque ou le Génù du Chriitianisme. Pa^ bonté, vous me souf^iriez quelque temps peutêtre; mais vos affaires péricliteraiemt sa^s cesse entre mes mains. Je donnerais des leçons de désordre à vos ouvriers, et qui sait? peut-être mettrais-je le feui votre usine, ne fut-ce que pour voir encore une fois mon nom dans le journal, et pour me poser en héros incompris devant une cour d'assises.

» J'appartiens au malheur et au mal, comme vous appartenez au bonheur et au bien. Ce mystérieux Satan qui rugit au fond des sociétés comme au fond des âmes, m'a marqué de sa flprifie, et l'empreipt^^t ineffaçable. Oubliez-moi donc, et, si je ne vous fais pas trop d'horreur, si vous croyez j^voir A me payer le récit que je vous envoie, faites-moi passer encore quelque argent par Anselme. Puis, repartez pour vos belles montaignes^ Moi, je rentre dans mon éj;out. »

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3a LES BRULEURS DB TBMPLKS

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«ti'' ^ment cela? balbutia Anselme ébahi.

" rrn original d'Anglais, un véritable Anglais de vaudeville, ^ ivé à Paris, la semaine passée : mais il avait négligé de f^! ' retenir un logement d'avance, et vous savez que l'encom- ^ment et la foule ont triplé ce mois-ci. Bref, lord B..., riche j^cent mille livres sterling de rente et d'une de ces nombreuses couvées de franches miss et de jolis boys, qu'enfante si aisément la vertueuse Albion, s'est trouvé, à ses débuts, force de loger tout cela, rue Monthabor, à un cinquième étage, dans trois chambres grandes comme la main. Il a couru chez tous les tapissiers, et le mien, qui connaissait mes intentions, l'a conduit ici l'autre jour. L'Anglais s'est mis en mon lieu et place, et il était si enthousiasmé qu'il voulait me donner trois cent mille francs de ce qui m'en a coûte cent milUi. Pour ne pas trop rançonner notre fidèle alliée, j'ai rabattu dia tiers, ce qui me donne uh bénéfice net de cinq mille louis. Anselme, cette somme ne m'appartient plus : elle est à Lucile et à vous I

Anselme voulut parler, remercier, se recner . les larmes le suffoquaient. Félix continua .

V^Ue francs ;n,

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