‹ Pourquoi je reste à la campagneChapitre 15 sur 17 · S84 LB TBHPLB BB BAAL · texte numérisé non relu

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cru voir, comme une arme vengeresse, entre les mains de la« lien. Gomment ce valet de chambre volenr, comment ce Julien qui devait la haïr et qu'elle supposait capable de tout, lui renvoyaient-ils purement et simplement ce qu'ils s'étaient donné la peine de dérober, ce dont ils pouvaient tirer un si grand parti? Gomment lui rendaient- ils pour rien ce qu'ils auraient pu lui faire payer si cher? Gustave s'était-il trompé en accusant son domestique? Elle-même avait-elle été dupe d'une hallucination bizarre en croyant reconnaître Julien armé de cette lettre? Était-ce monsieur deNareins qui, la retrouvant au fond de son tiroir ^t n'osant plus ou ne voulant plus chercher à revoir Nathalie, s'était borné, avant de partir, à jeter le paquet à la poste, en contrefaisant son écriture sur l'adresse? Évidemment il y avait là une énigme ; mais bientôt, au lieu de se fatiguer l'esprit à en découvrir le mot, Nathalie l'accepta comme un heureux présage : c'était, pensa-t-elle, son étoile qui l'emportait, un grain de magie qui se mêlait à ses succès et à ses triomphes 1 Pressée de s'étourdir, poursuivie encore, de temps à autre, par le souvenir du jeune et ardent amour de Gustave, elle se jeta avec une sorte de passion et de fougue dans toutes les avenues de ce bonheur matériel, fait de diamants et d'or, qui allait remplacer pour elle le bonheur romanesque : elle y apporta une verve, une furie d'artiste en travail de son chef-d'œuvre. Elle voulut que la première heure de son avènement annonçât à ses convives ce que serait son règne.

Ges convives représentaient à peu près toutes les nuances de la société de Paris. Gomme le jeu qu'elle imite en l'agrandissant, la spéculation rapproche les distances, et il est difficile de refuser l'invitation d'un homme qui peut donner des centaines d'actions au pair. Il y avait donc, au dîner de monsieur Servais, des gentilshommes lancés dans les affaires, des princes de la finance, des écrivains en vogue, des artistes célèbres, et quelques-uns de ces spirituels dilettantes que la civilisation parisienne place comme un ciment entre ses diverses couches intellectuelles et sociales. On n'aurait eu garde d'ailleurs de man* quer à une réunion dont le principal attrait devait être la présence de Nathalie etTannonce du mariage de monsieur Servais On était curieux de voir comment la femme de lettres, l'ex^

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Francîne Àlbemare supportait sa nouvelle fortune , et si la dignité de ses manières et son habileté de maîtresse de maison seraient au niveau des grâces de sa figure et de l'éclat de son esprit. Sous ce rapport, la curiosité fut satisfaite et la malice déçue. Tout le monde convint que, si rien n'était comparable à la délicatesse du menu, à Tidéale perfection des vins, à la beauté de Tameublement, à Topulence du service, au choix et à la beauté des fleurs répandues à profusion depuis la cour jusqu'au salon, il y avait pourtant une merveille supérieure à tout cela, et que cette merveille était Nathalie.

Sa toilette était admirablement appropriée à la circonstance; elle tenait le milieu entre Texquîse simplicité de la jeune fille et rélégante richesse de la jeune mariée. Un collier de perles d'un prix inestimable entourait son cou de cygne et justifiait d'avance toutes les comparaisons poétiques de ses admirateurs. Sa robe de velours noir, coupée avec génie et indiscrète avec décence, faisait ressortir la blancheur rosée de son teint et la pureté sculpturale de ses bras et de ses épaules. Dans cette situation si embarrassante et si bizarre, sous le feu de ces regards qui l'analysaient comme un objet de luxe et l'étudiaient comme un problème, elle fit preuve d'un tact, d'une finesse, d'une tenue qui ravirent les plus insensibles et désarmèrent les plus sceptiques. Pendant la première partie du dîner, elle fut attentive et prévenante, avec une légère nuance de gravité, comme une maîtresse de maison déjà pénétrée de ses attributions et de ses droits; puis, quand les convives s'animèrent, quand le vin de Champagne eut délié les langues et aiguisé les bons mots, elle laissa jaillir peu à peu son esprit et sa verve; elle devînt, pour un moment, la Francine des dîners Bohèmes, mais en ayant soin de ramener sans cesse vers monsieur Servais ses regards et ses sourires, comme pour lui déclarer que c'était la dernière fois, et qu'elle ne voulait que lui complaire. Cette gradation savante se communiqua à l'assistance, presque toute composée de gens spirituels, positifs, adorateurs des biens et des plaisirs de ce monde. Alors ce fut une gaîté pétillante, une ivresse de bon goût, un feu d'artifice de saillies et d'épigrammes à dérider un quaker, quelque chose comme une fête païenne dont Nathalie eût été tout ensemble la prêtresse et la

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diyinité. Un artiste célèbre se leya, le verre à la main, et s'écria en regardant Nathalie :

« A la beauté i »

Un joyeux épicurien répondit à ce premier toast, et en proposa un second :

€ Au plaisir I »

Un journaliste connu pour la prestesse de ses évolutions pc* iitiques, répliqua avee le même geste :

€ Au succès l »

Un spéculateur heureux salua monsieur Servais, brandit à son tour son verre dont la mousse débordait, et dit, avec un accent convaincu qui trouva des échos :

«A l'argent! »

Monsieur Servais s'inclina; puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre solennelle :

« Messieurs, fit-il, j'ai voulu aujourd'hui avoir l'honneur de vous réunir pour vous faire part d'un événement que vous pressentez déjà, et que je regarde comme le plus heureux de ma vie : j'épouse, jeudi prochain, mademoiselle Nathalie Dttvivier. »

Un hourrah enthousiaste accueillit cette déclaration attendue. Versolant célébra, dans une improvisation éloquente, l'alliance de la fortune et du talent avec l'esprit et la beauté. Tous les assistants firent chorus : Nathalie était une fée 1 Servais était un héros 1 On eût dit qu'un cliquetis d'écus formait l'accompagnement de l'épithalame.

Nathalie, au milieu de cette pluie de compliments et de bravos, avait doucement baissé son beau front que couvrait une délicieuse rougeur. EUe fit un signe et on passa dans le salon, où le maître d'hôtel, flanqué de deux valets de pied, apporta le café, tes glaces et les liqueurs.

Dans ce moment que Brillât-Savarin et ses émules ont signalé comme le paroxysme du bien-être à la suite d'un merveilleux dîner; dans ce moment où tous ces cerveaux étaient surexcités, où l'arôme du kirsch et du moka s^ajoutait aux capiteuses vapeurs des vins de France et d'Espagne, aux éblouissements des lumières, aux feux croisés des bons mots, aux extases de la nui* ti^e triomphante, un domestique annonça :

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« Monsieur Anselme Maynardl »

Anselme entra. Il était correctement vêtu; habit noir et crayate blanche. Il avait rassemblé, pour cet instant critique, toutes ses forces et tout son courage. Il tenait à la main im exemplaire d« son livre, qu'il offrit à monsieur Servais.

Dans ce salon, si bruyant tout à l'heure, on eut entendu nm mouche voler. Tous les yeux étaient fixés sur le maîti^ de la maison et sur le malencontreux visiteur.

Monsieur Servais se redressa de toute sa hauteur, rq[M>0S8a le livre qu'Anselme lui tendait, et lui dit froidement :

« Monsieur, qile venez-vous faire ici? Je n'aime pas les tapa* geurs; pas plus en littérature qu'en politique..

— Hais, monsieur, je croyais... il y a quatre ans... je pensais...

—Vous pensies mal : la société, pour se relever, n'a pas en besoin. Dieu merci 1 de ces auto-da-fé de séminaire et de ces exagérations de sacristie. Il lui a suffi, pour cela, d'hommes énergiques, qu'un moment de crise n'a pas découragés, et qui se sont bravement confiés à la fortune de la France. J'ai été un de ces hommes. Notre siècle possède de beaux talents, de grands écrivains, de grands poètes, des gloires éclatantes dont il est fier. Ce n'est pas bien mériter de son pays que de vouloir le découronner de ce qui fait sa parure. Vous avez voulu forcer le public à s'occuper de vous : le public vous a sifflé, et vous auriez dû vous en souvenir avant de vous présenter ici. »

Un murmure approbateur accueillit ces paroles : des regards pleins de sarcasme se dandaient sur le pawre Ansrime. U fitxm dernier effort.

« Mais, monsieur, vous m'aviez «dit... autrefois... mademoiselle votre nièce...

— Je n'ai plus de nièce, et si c'est elle que vous venez chercher ici, vous aariez pu vous épargner cette peine, car vous ne la trouverez pas. Recueillie dans ma iBaison presque an softir du berceau, comblée de mes bontés, traitée comme ma fille, mademoiselle Lucile Dermont n'a pas voulu être témoin de aion bonheur : elle s'est enfuie de chez moi, çans même me dire adieu, oubliant qu'elle me devait, faut9 de mieux, un peu d'obéissance et de respect I... »

Un sourd grondement d'indignation circula dans l'assemblée

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à l'adresse de cette nièce si insoumise et si ingrate. Monsieur

Servais reprit :

« Je ne tous reaens pas, monsieur ; cherchez ailleurs des gens qui tous protègent. Ma fortune, loyalement et laborieusement reconquise, doit me servir à encourager le talent, mais non pas Tesprit de dénigrement, de fanatisme et d'injure, visant à la renommée par le scandale. Vous vous êtes cru un grand homme, et savez-vous ce que vous êtes? un pitoyable

Ërostrate. »

Ce mot souleva une tempête d'applaudissements. Des huées à peine contenues bourdonnaient aux oreilles d'Anselme. Parmi ceux qui se trouvaient là, il reco&naissait ou devinait les auteurs des articles qui avaient écrasé son livre. Il ressentit un incroyable mélange de douleur, de honte, de colère. Nathalie s'était reculée au fond du salon ; pendant toute cette scène, elle avait gardé le silence, et fixait sur Anselme ses beaux yeux veloutés où perçait une moquerie diabolique.

Anselme s'avança rapidement vers elle , et lui dit à voix basse : Madame, c'est Lucile qui vous a renvoyé votre lettre écrite à monsieur de Nareins , et c'est moi qui l'ai mise à la poste.

Ce fut sa seule vengeance. Nathadie devint un peu pâle, et se remit aussitôt. Anselme sortit du salon.

« Que vous a-t-il dit? demanda monsieur Servais à sa belle

fiancée.

— Il m'a prié de plaider pour lui, quand votre colère serait un peu calmée, répondit-elle en souriant.

— Le l&che 1 grommela monsieur Servais.

— L'imbécile I » murmura Versolant.

En ce moment, les chanteurs du Théâtre-Italien arrivèrent. Les voix charmantes de Mario, de la Frezzolini ei de VAlboni effacèrent vite l'impression pénible causée par cet incident.

Anselme s'en allait, sous la pluie, seul, désolé, perdu, sans ressource, sans espérance, sans asile

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