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article intitulé : Les contempteurs des gloires nationales, où la tentative d'Anselme prenait les proportions d'un attentat eontre la liberté et la France. Les Révisions littéraires se rattachaient à un vaste complot, à un plan occulte qui ne tendait à rien moins qu'à replonger le pays dnns les ténèbres du Moyen Age, à condamner au bâcher tous tes représentants de l'esprit nouveau, à ramener l'ancien régime, l'inquisition, la dîme et la corvée, et à appeler au secours du droit divin les puissances étrangères. Les aïeux directs d'Anselme commençaient à Ëros* trate et finissaient à Trestaillons : mais. Dieu merci ! les huées, les risées et les sifflets sous lesquels venait de succomber le malencontreux et grotesque incendiaire, étaient là pour prouver que l'admiration et la reconnaissance publiques faisaient bonne garde autour de leurs dieux et de leurs temples , et que la France était toujours la patrie de Voltaire, de Ifirabeau et de Manuel. L'article se terminait par une prosopopée, où, après avoir montré les lambeaux du livre impie ramassés par les chiffonniers, l'auteur s'écriait avec le pieux Virgile :
< Dîscite justitiam moniti, et non temnere Divosl >
Le naufrage était complet : Anselme sentait le flot moqueur lui passer sur la tête et l'engloutir. Il éprouvait cette espèce de torpeur qui suit les grands désastres. Pourtant, au milieu de son abattement , il avait encore une idée fixe, un point auquel il s'obstinait avec un entêtement désespéré ; il voulait revoir monsieur Servais, ne fût-ce qu'une fois, et lui offrir, avec la dédicace d'usage, un exemplaire de son livre. Il lui semblait impossible que son ancien patron, se retrouvant avec lui face à face, n'eût pas un bon mouvement, une sorte de remords, et persistât à désavouer ce qui avait été écrit sous son inspiration , presque sous sa dictée. Le jour même du départ de Lucile, il se présenta, dans raprès>midi, chez monsieur Servais, et ne fut pas reçu. H y retourna le lendemain et le surlendemain sans plus de succès. C'était évidemment un parti pris; mais il en est des caractères timides comme des avares qui se mettent en dépense et des poltrons qui se décident à être braves. Anselme, à chaque ten* tative inutile, n'était que plus résolu à ne pas lâcher prise avant
d'avoir revu Thomme qui refusait de le recevoir. A force de s'informer, il apprit que monsieur Servais donnait un grand dîner le jeudi suivant ; il pensa qu'en y arrivant vers neuf heures^ en grande tenue de soirée, il se confondrait avec d'autres visiteurs, et parviendrait aisément jusqu'à son salon.
Le millionnaire amoureux était dans tout le paroxysme de son bonheur; il passait chez Nathalie une partie de ses journées, puis revenait donner des ordres, presser les ouvriers, ajouter, d'après les conseils de la sirène, quelque détail de luxe ou l'élégance aux splendeurs de son hôtel. Il eut pourtant un moment de trouble et de mauvaise humeur quand on lui annonça le départ de Lucile et qu'on lui remit sa lettre. Égoïste comme presque tous les heureux, naïvement despote comme tous les égoïstes, il eût voulu voir le reflet de sa félicité jusque dans le regard et l'attitude de cette nièce qu'il avait comptée pour si peu de chose. Il s'irritait qu'elle eût l'air de le désapprouver en le quittant, et il l'eût volontiers accusée d'ingratitude, elle, la com* pagne et le soutien de ses mauvais jours, au moment même où il achevait de rompre, par son mariage, le dernier lien qui la rattachait à lui. Nathalie, qui, si Lucile était restée, eût trouvé moyen de la faire sortir au bout d'un mois à force de lui rendre la vie intolérable et de créer à monsieur Servais de nouveaux griefs contre elle, Nathalie qui, dès le début, s'était bien promis de faire maison naUe et d'isoler son futur époux de toute autre influence que la sienne, voyant maintenant Lucile partie et son oncle mécontent de ce départ, ne négligeait rien pour le pousser dans ce sens, et lui représenter sa nièce comme une bigote, à l'esprit étroit et au cœur sec, aussi ingrate qu'intéressée, n'étant restée chez lui que dans l'espoir d'être son héritière, et iéfinitivement indigne de ses bontés. Et pourtant la lettre d% Lucile ne justifiait, dans sa brièveté respectueuse, aucune de ces accusations 1
c Mon cher oncle, écrivaiVelle à monsieur Servais, je vous supplie de me pardonner, si je pars ainsi sans vous dire adieu, sans vous remercier de tout ce que vous avez fait pour la jeune orpheline, et des jours paisibles que j*ai passés sous votre toit J'ai pensé qu'une nouvelle explication nous serait pénible à
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tous deux, et que, dans cette drconstance, je n'avais rien an mieux à faire qu'à m'effacer discrètement de votre existence où je deviens inutile, où je serais Mentôt à charge. Mon départ, soyez-en sûr, n'est ni un reproche, ni une plainte, ni une déclaration de guerre à une personne qui va être chargée de vous rendre neureux. U n'est que la conséquence de sentiments que vous ne pouvez partager, mais qui ne finiront qu'avec moi. J'ai aimé Emestine comme une mère, comme une sœur; des doi^ leurs communes ont achevé d'unir nos destinées et nos âmes. Voir sa place occupée par une autre femme, le nom que vous lui aviez donné passer à une autre, me serait trop cruel : dès lors, que serait ma vie dans un intérieur où je ne pourrais ni inspirer, ni ressentir affection et confiance, où je subirais et imposerais une perpétuelle contrainte? Tout est préférable à ces situations ou les antipathies s'augmentent de Vintimité même des relations journalières, où le cœur dément ce que disent les lèvres, où les lèvres sont forcées de sceller ce qui gronde dans le cœur 1
» Je pars ; n'ayez aucun regret, ni aucune inquiétude : vous ne me deviez rien, et vous avez fait pour moi, pour la mémoire de ma pauvre mère, plus que je ne devais attendre/ J'ai assuré mon avenir de façon à n'avoir besoin ni du secours, ni de la pitié de personne. Jamais la vie religieuse ne m'a effrayée. Elle m'était apparue comme un refuge, à une époque où je redoutais de grands malheurs pour moi et pour ceux que j'aimais. Si je dois renoncer à un sentiment que vous connaissez et que vous aviez approuvé, c'est là que je chercherai peutêtre ma consolation et ma force: mais je ne m'engagerai pas encore. Le couvent sera pour moi un abri avant d'être un lien. Adieu donc, mon cher oncle 1 soyez heureux, et ne vous oeca« pez plus de cet humble atome qui eut peuV^tre importuné votie bonheur. Les joies et les fêtes de ce monde sont fragiles : si vous éprouviez de nouveaux chagrins, de nouveaux mécomptes, si les deux coupes où vous buvez aujourd'hui avec 'vresse voilaient à s'épuiser ou à se briser, vous aurez quelque part, au fond d'un couvent ou an coin d'un modeste foyer, une nièce qui priera pour vous; alors» mais alors seulement, souvenez^vous de Lueîle Dermont. »
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Nathalie à forée de subtilités et surtout de câlineries, sut amener monsieur Servais à regarder cette lettre comme offeiH santé dans ses réticences, hypocrite dans ses airs de résignation, impertinente dans ses prétentions à n'ayoir besoin de personne, irritante dans . son dlïstination à rappeler de pénibles souvenirs, et inconvenante par la sécheresse et la froideur des adieux. Ltieile fut condamnée en dernier ressorti et son oncle trouva moyen d'être à la fois soulagé de se voir débarrassé d'elle, fort content d'avoir échappé à une scène, et fort irrité qu'elle fût partie sans sa peRBÎssion. Inutile d'ajouter qu'une bonne part de sa colère se reporta sur Anselme, et qu'il fut plus résolu que jamais à l'abandonner et à le repousser, pour punir ce qu'il s'obstinait à appeler l'ingratitude et la désobéissance de sa nièce.
Mais bientôt ce léger nuage, indigne d'occuper longtemps im homme comblé de millions et adoré par une femme charmante, se dissipa dans les apprêts du grand dîner que monsieur Servais avait désigné d'avance comme une date solennelle où il devait annoncer officiellement à ses convives son mariage avec Nathalie. Dans sa pensée, ce dîner devait être tout ensemble la préface de son bonheur conjugal, l'inauguration des nouvelles magnificences de son hôtel, et son début dans le rôle de Mécènes que son ambition et sa vanité, transformées par les événements, substituaient désormais au rôle impossible d'homme politique. On comprend qu'une fête gastronomique et mondaine, consacrée par cette triple destination et embellie par la riche imagination de Nathalie, dut épuiser tous les raffinements du luxe et de l'élégance. Nous n'en donnerons pas le menu, bien qu'un illustre exemple ait récemment prouvé qu'une carte de restaurateur pouvait être la page la plus littéraire d'un roman. Qu'on songe aux éeus et à l'amonr-propre de monsieur Servais, au long jeûne, au goût merveilleux et à l'orgueil de Nathalie, et c'est à peine si l'on approchera de la réalité. Nathalie avait, en outre, depuis Tavant-veille, un sujet d'allég^aoïen; et de joie qui redoublait son entrain. D'une part, elle avait appris que Onslaye de Nareins était parti pour l'Italie; de l'autre, elle avait reçu par la poste, eette lettre, cette redoutable lettre que Gustave s'était laissé voler par son domestique, et qu'elle avait