‹ Pourquoi la Révolution d'Angleterre atelle reussi? discours sur l'histoire de la Révolution d'AngleterreChapitre 1 sur 5 · L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION

La révolution d’Angleterre a réussi. Elle a réussi deux fois. Ses auteurs ont fondé en Angleterre la monarchie constitutionnelle; ses descendants ont fondé, en Amérique, la république des États- Unis. Ces grands événements n’ont maintenant plus d’obscurités; avec la sanction du temps, ils ont reçu ses lumières. La France est entrée, il y a soixante ans, et l’Europe se précipitait hier dans les voies que l’Angleterre a ouvertes. Je voudrais dire quelles causes ont donné, en Angleterre à la monarchie constitutionnelle, et dans l’Amé-

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rique anglaise à la république, le solide succès que la France et l’Europe poursuivent jusqu’ici vainement, à travers ces mystérieuses épreuves des révolutions qui, bien ou mal subies , grandissent ou égarent pour des siècles les nations.

C’est au nom de la foi et do la liberté religieuse qu’a commencé, au xvi e siècle, le mouvement qui, depuis cette époque, quelquefois suspendu mais toujours renaissant, agite et emporte le monde. La tempête s’est élevée d’abord dans l’Ame humaine; elle a atteint l’Église avant l’État.

On a dit que le protestantisme avait été une révolution plus politique, au fond, que religieuse ; une insurrection, au nom d’intérêts mondains, contre l’ordre établi dans l’Église, plutôt que l’élan d’une croyance, au nom des intérêts éternels de l’homme. C’est juger légèrement et sur les apparences-, et celte erreur a entraîné dans une conduite à eux-mêmes fatale les pouvoirs , spirituels ou temporels, qui s’en sont laissé abuser.

Préoccupés de réprimer l’élément révolutionnaire du protestantisme, ils en ont méconnu l’élément religieux. L’esprit de révolte est certes bien puissant, pas assez cependant pour accomplir à lui seul de telles choses. Ce n’était pas uniquement pour secouer un frein , c’était aussi pour professer et pratiquer une foi que la réforme du xvi c siècle a éclaté et persévéré. Après trois siècles, un fait souverain, incontestable, le démontre avec éclat. Deux pays protestants, les plus protestants de l’Europe, l’Angleterre et la Hollande , sont aujourd’hui les deux pays où la foi chrétienne conserve le plus de vie et d'empire. 11 faut ignorer étrangement la nature de l’homme pour croire que la ferveur religieuse se fût ainsi soutenue et perpétuée , après le triomphe de l’insurrection , si le mouvement n’avait pas été, dans son principe, essentiellement religieux.

En Allemagne, au xvi° siècle, la révolution a été religieuse et point politique. En France, au XVIII e , elle a été politique et point religieuse. Ce

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fut, au xvn 0 siècle, la fortune de l’Angleterre que l’esprit de foi religieuse et l’esprit de liberté politique y régnaient ensemble, et qu’elle entreprit en même temps les deux révolutions. Toutes les grandes passions de la nature humaine se déployèrent ainsi sans qu’elle brisât tous-ses freins, et les espérances comme les ambitions de l’éternité restèrent aux hommes quand ils crurent que leurs ambitions et leurs espérances de la terre étaient déçues.

Les réformateurs anglais, les politiques surtout, ne croyaient pas avoir besoin d’une révolution. Les lois, les traditions, les exemples, tout le passé de leur pays leur étaient chers et sacrés ; et ils y trouvaient le point d’appui de leurs prétentions comme la sanction de leurs idées. C’était au nom de la grande charte, et de tant de statuts qui, depuis quatre siècles, l’avaient confirmée, qu’ils réclamaient leurs libertés. Depuis quatre siècles, pas une génération n’avait passé sur le sol anglais sans prononcer le nom et sans voir la

figure du parlement. Les grands barons et le peuple , les gentilshommes des campagnes et les bourgeois des villes, venaient ensemble, en 1640, non se disputer des conquêtes nouvelles, mais rentrer dans leur héritage commun ; ils venaient ressaisir des droits anciens , positifs, et non poursuivre les combinaisons et les expériences infinies, mais inconnues, de la pensée humaine.

Los réformateurs religieux n’entraient pas dans le long parlement de Charles I” r avec des prétentions aussi légales. L’Église épiscopale d’Angleterre, telle qu’elle avait été constituée, d’abord par le despotisme capricieux et cruel de Henri VIII, puis par le despotisme habile et persévérant d’Élisabeth, ne leur convenait point. C’était, à leurs yeux , une réforme incomplète , inconséquente , incessamment compromise par le péril du retour vers l’Église catholique dont elle restait trop près; et ils méditaient, pour l’Église chrétienne de leur pays, une refonte nouvelle et une autre constitution. L’esprit révolutionnaire était là plus ardent

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et plus avoué que dans le parti qui se préoccupait surtout des réformes politiques. Cependant les novateurs religieux eux-mémes n’étaient pas tout à fait en proie aux fantaisies de leur esprit. Ils avaient une ancre à laquelle ils tenaient, une boussole à laquelle ils croyaient. L’Évangile était leur grande charte; livrée, il est vrai, à leurs interprétations et à leurs commentaires , mais antérieure et supérieure à leur volonté; ils la respectaient sincèrement, et s’humiliaient, malgré leur orgueil, devant cette loi qu’ils n’avaient point faite.

A ces gages de tempérance que trouvaient ainsi, dans les dispositions de leurs propres partisans, les doux révolutions qui commençaient, la Providence ajouta encore une faveur. Elles ne furent point, dès leurs premiers pas, condamnées à ce tort, qui devient bientôt un péril, d’attaquer spontanément, sans nécessité claire et pressante, un pouvoir doux et inoffensif. Au xvii* siècle, en Angleterre, le pouvoir royal fut l’agresseur.

Cliarlcs I er , plein de prétentions hautaines sans grande ambition, et plutôt pour ne pas déchoir aux yeux des rois ses pareils que pour dominer fortement son peuple, tenta deux fois do foire prévaloir les maximes et les pratiques de la monarchie absolue : d’abord en présence du parlement, et dominé lui-méme par un favori frivole et vair. (*) , dont l’inhabileté présomptueuse choquait le bon seng et blessait l’honneur des plus obscurs citoyens ; ensuite en repoussant tout parlement et en gouvernant seul , par les mains d’un ministre énergique, habile, ambitieux et impérieux avec grandeur, dévoué à son roi sans en être bien compris ni bien soutenu , et qui apprit trop tard qu’il ne suffit pas, pour sauver les rois , de se perdre noblement soi-même en les servant (*).

Contre ce despotisme agressif, plus entreprenant

(*) George Villiers, duc de Buckingham.

( J ) Thomas Wcntworth, comte de StralTord.

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que fort, et qui attaquait également, dans l’État et dans l’Église, les droits anciens et les libertés nouvelles que réclamait le pays, la pensée du pays n’allait point au delà de la résistance légale, et se confiait dans le parlement. La résistance y fut unanime autant que légitime. Les hommes les plus divers d'origine et de caractère, grands seigneurs , gentilshommes ou bourgeois, étrangers ou attachés à la cour, amis ou ennemis de l’Église établie , tous s’élevèrent d’un commun accord contre tant de griefs et d’abus ; et les abus tombèrent, les griefs disparurent, comme les murs vieillis d’une place abandonnée s’écroulent aux premiers coups des assaillants.

Dans cette explosion des colères et des espérances nationales , quelques esprits plus prévoyants, quelques consciences plus scrupuleuses ressentaient déjà quelque inquiétude. La vengeance non seulement défigure, mais altère, au fond, la justice; et la passion, fièrede son droit, va plus loin qu’elle n’en a le droit, et même le

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dessein. Slrafford élail justement accusé et injustement jugé. Les politiques qui ne voulaient pas la ruine de l’Église épiscopale laissaient outrager et humilier les évôques, comme des vaincus qui ne se relèveront point. Les coups, mal mesurés, qui enlevaient à la couronne ses usurpations et ses prétentions illégitimes, la blessaient dans ses justes prérogatives. Des incidents graves révélaient, des voix courageuses signalaient l’esprit révolutionnaire caché sous les réformes. Les avertissements et les traits de lumière sur l’avenir n’ont jamais manqué aux révolutions naissantes. Mais la nécessité et l’éclat de la victoire refoulaient bien loin le sentiment de ces fautes et le pressentiment de leurs dangers.

Quand l’œuvre des réformes fut accomplie , quand les griefs qui avaient soulevé la réprobation unanime du pays furent redressés, quand les pouvoirs, auteurs de ces griefs, et les hommes, instruments de ces pouvoirs, furent abattus, la scène changea; une question nouvelle s’éleva.

Comment conserver ' ces conquêtes ? Comment s’assurer que l’Angleterre serait désormais gouvernée selon les principes et par les lois qu’elle venait de rétablir?

Les réformateurs politiques commencèrent à se sentir perplexes. Au-dessus d’eux était le roi qui conspirait contre eux en leur cédant. Si le roi reprenait, dans le gouvernement, le pouvoir que lui laissaient encore les réformes accomplies, il s’en servirait contre les réformes et les réformateurs. Autour d’eux étaient leurs alliés, les novateurs religieux, presbytériens et sectaires divers, à qui les réformes politiques ne suffisaient point , et qui , dans leur haine de l’Église établie , aspiraient non seulement à secouer son joug, mais à la détruire et à lui imposer le leur. Pour la sûreté de leur teuvre, pour leur propre sûreté, les chefs voulaient rester -en armes. S’ils avaient voulu désarmer, leurs soldats ne l’auraient pas permis.

Un seul moyen pouvait, à leurs yeux, garantir

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le salul : que le parlement retint le pouvoir souverain qu’il venait de prendre; que le roi fût mis dans l’impossibilité permanente de gouverner contre le vœu du parlement, et delà chambre des communes dans le parlement.

C’est le résultat auquel est parvenue , en Angleterre , la monarchie constitutionnelle ; c’est le but que poursuivaient, il y a deux siècles, ses partisans. Mais ils n’avaient, au xvir siècle, ni les lumières ni les vertus politiques qu’exige ce gouvernement.

Il y a dans le cœur de l'homme tant d’arrogance et de faiblesse réunies , qu’il prétend en même temps, à tout l’éclat et à tout le repos que peut lui faire espérer le succès. C’est peu pour lui de surmonter les obstacles, il veut les supprimer, pour n’avoir plus à s’en soucier; et le triomphe mémo ne le contente pas s’il n’en peut jouir insolemment et dans uno complète sécurité. La monarchie constitutionnelle ne donne point satisfaction à ces mauvais penchants de la nature

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humaine. A aucun des pouvoirs qu’elle met en présence elle n’accorde les plaisirs d’une domination sans partage et sans péril. Elle leur impose à tous, même à celui qui prévaut, le travail continu des alliances obligées , des ménagements mutuels, des transactions fréquentes, des influences indirectes, et d’une lutte sans cesse renouvelée avec des chances sans cosse renaissantes de succès et de revers. C’est à ce prix que la monarchie constitutionnelle assure , en définitive, le triomphe des intérêts et des sentiments du pays obligé luimême à la modération dans ses désirs, à la vigilance et à la patience dans ses efforts.

Ni la royauté ni le parlement d’Angleterre ne comprenaient, au xvii 0 siècle, ces conditions de leur gouvernement commun, et ils ne s’y résignaient point. La royauté prétendait rester, la chambre des communes voulait devenir directement et infailliblement souveraine. Il fallait celle satisfaction à leur orgueil et cette garantie à leurs terreurs.

Pour atteindre à ce but, pour retenir et exercer l’empire souverain qu’elle avait saisi, ce n’était plus de la réforme des abus et du rétablissement des droits légaux que la chambre des communes pouvait se contenter. Elle avait besoin d’altérer profondément les anciennes lois , d’attirer dans ses propres mains tous les pouvoirs.

Quand les choses en furent à ce point, un grand déchirement s’opéra parmi les réformateurs. Les uns, plus prévoyants eu plus timides, embrassèrent la défense de l’ordre légal et de la monarchie menacée ; les autres , plus hardis ou moins scrupuleux, entrèrent dans les voies d’une révolution.

A ce moment prirent naissance les deux grands partis qui, se développant successivement sous des noms et des aspects divers, ont présidé depuis deux siècles aux destinées de l’Angleterre : le parti dévoué au maintien de l’ordre établi, et le parti favorable au progrès des influences populaires, les torys et les whigs, les conservateurs et les novateurs.

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La lutte fut vive» mais courte, dans le sein du parlement. Le parti monarchique tenta de s’organiser autour du roi , et de gouverner en son nom. A peine commencés, ces premiers essais de régime constitutionnel échouèrent : par les fautes du roi, inconséquent, frivolement obstiné, et aussi peu sincère avec ses conseillers qu’avec ses ennemis; par l’inexpérience de ses conseillers eux-mômes, tour à tour trop exclusifs et trop faibles , et sans cesse déjoués et trahis dans le palais comme dans le parlement ; par les méfiances et les prétentions du parti révolutionnaire, décidé à ne se point contenter tant que le pouvoir absolu, qu’il voulait détruire, n’aurait pas passé dans ses mains.

Un jour, à propos d’une nouvelle remontrance à présenter au roi contre les anciens griefs, comme s’ils n’étaient pas déjà redressés, la question de majorité fut nettement posée entre les deux partis. Le débat devint si violent que, dans la salle même des communes, on fut sur le point d’en venir aux mains. Onze voix donnèrent la victoire au parti de

la révolution. Cinquante jours après ce vote , le roi sortait en fugitif de son palais de Whitehall , où il ne devait plus rentrer que pour monter sur l’échafaud. La chambre des communes ordonna aussitôt que le royaume menacé serait mis sans retard en état de défense. La lutte parlementaire cessa : la guerre civile commençait.

A ce moment solennel, des tristesses patriotiques et des pressentiments sinistres éclatèrent çà et là dans l’un et l’autre parti , surtout dans le parti du roi, moins confiant dans sa force, et peut-être aussi dans sa cause. Mais tel n’était point le sentiment général. La passion et l’espoir du succès dominaient dans la plupart des cœurs. L’esprit de résistance à l’illégalité et à l’oppression a été l’une des plus nobles et aussi des plus salutaires dispositions du peuple anglais dans tout le cours de son histoire. Docile et même favorable à l’autorité quand elle agit en vertu de la loi, il maintient hardiment contre elle ce qu’il regarde comme la

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loi du pays et son propre droit. Au sein de leurs dissensions, ce même sentiment animait l'un et l’autre parti. Le parti révolutionnaire luttait contre les illégalités et les oppressions que l’Angleterre avait subies dans le passé, de la part du roi, et qu’elle en redoutait dans l’avenir. Le parti monarchique luttait contre les illégalités et les oppressions que, dans le présent, le parlement infligeait au pays. Le respect du droit et de la loi, quoique méconnus et violés chaque jour, était partout au fond des âmes, et leur voilait les torts et les maux que la guerre civile leur préparait.

Ni dans l’un ni dans l’autre parti les mœurs ne répugnaient fortement à la guerre civile. LesCat'aliers étaient bouillants et rudes, encore livrés à ces habitudes de combat, à ce goût impétueux pour le recours à la force , qui caractérisaient les temps féodaux. Les Puritains étaient âpres et tenaces, nourris des passions comme des souvenirs du peuple hébreu, qui défendait et vengeait son Dieu en frappant ses ennemis. Aux uns et aux

autres le sacriûce de la vie était familier, cl le sang versé ne faisait point horreur.

Une autre cause, plus cachée, provoquait et aggravait l'explosion. Les partis politiques et religieux n’étaient pas seuls apx prises. Leur Lutte couvrait une question sociale , la lutte des classes diverses pour l’influence et le pouvoir. Non que ces classes fussent , en Angleterre , profondément séparées et hostiles entre elles, comme elles l’ont été ailleurs. Les grands barons avaient soutenu les libertés populaires avec leurs propres libertés , et le peuple ne l’oubliait point. Les gentilshommes de campagne et les bourgeois des villes siégeaient ensemble depuis trois siècles, au nom des communes d’Angleterre, dans le parlement. Mais, depuis un siècle, de grands changements étaient survenus dans la force relative des classes diverses au sein de la société , sans que des changements analogues se fussent opérés dans le gouvernement. L’activité commerciale et l’ardeur religieuse

avaient imprimé, dans les classes moyennes, aux

richesses et aux idées, un prodigieux élan. On remarquait avec surprise , dans l'un des premiers parlements du règne de Charles I", que la chambre des communes était trois fois plus riche que la chambre des lords. La haute aristocratie ne possédait plus, et n’apportait plus à la royauté, qu’elle continuait d’entourer, la même prépondérance dans la nation. Les bourgeois, les gentilshommes de comté, les fermiers et les petits propriétaires de campagne , alors fort nombreux , n’exerçaient pas, sur les affaires publiques, une influence proportionnée à leur importance dans le pays. Ils avaient grandi plus qu’ils ne s’étaient élevés. De là , parmi eux et dans les rangs au-dessous d’eux, un fier et puissant esprit d’ambition , prêt à saisir toutes les occasions d’éclater. La guerre civile ouvrait un vaste champ à leur énergie et à leurs espérances. Elle n’offrit point à son début l’aspect d’une classification sociale exclusive et haineuse : beaucoup de gentilshommes de campagne, et parmi les grands seigneurs eux-mêmes, plusieurs

des plus considérables, marchaient à la tête du parti populaire. Cependant la noblesse d’une part , la ' bourgeoisie et le peuple de l’autre, so rangeaient en masse, les uns autour de la couronne, les autres autour du parlement; et des symptômes certains révélaient déjà un grand mouvement social au sein d’une grande lutte politique, et l’effervescenco d’une démocratie ascendante se frayant un chemin à travers les rangs d’une aristocratie affaiblie et divisée.

L’un et l’autre parti trouvaient dans l’état de la société , je dirai môme dans les lois jdu pays , des moyens naturels et presque réguliers de soutenir par les armes leurs droits ou leurs prétentions. Depuis le règne d’Élisabeth, la chambré des communes s’était appliquée avec ardeur à abolir les dernières institutions, déjà chancelantes, du régime féodal. Mais il en restait encore de profondes traces; et les habitudes, les sentiments, quelquefois les règles de ce régime présidaient encore aux relations des possesseurs de fiefs, soit

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avec le roi, leur suzerain, soit avec une partie de la population groupée autour d’eux, dans leurs châteaux ou sur leurs terres. Elle se levait à leur voix, pour des fêtes ou pour des combats, comme ils obéissaient eux-mêmes à l’appel du roi quand il réclamait leurs services. C’était l’une de ces époques de transformation où les anciennes lois, honorées quoique vieillies , décident encore des actions des hommes qu’elles n’enchaînent plus. Le dévouement avait remplacé la servitude ; la fidélité du vassal devenait la loyauté du sujet; et les Cavaliers, riches ou pauvres , accouraient auprès du roi, prêts à combattre et à mourir pour lui, et suivis d’une troupe ou d’une poignée de serviteurs prêts à combattre et à mourir pour eux.

De leur côté, les bourgeois, les artisans, le peuple des villes, avaient aussi, sous d’autres formes, leurs moyens d’action indépendante, et môme de guerre. Organisés en corporations municipales ou commerçantes, ils se réunissaient libre- * ment pour traiter de leurs affaires ; ils percevaient

des taxes, levaient des milices, rendaient la justice, exerçaient la police, délibéraient et agissaient enfin , dans l’enceinte de leurs murs ou dans les limites, souvent obscures, de leurs chartes, en petits souverains. Et l’extension du commerce et de l’industrie, leurs richesses, leurs relations, leur crédit donnaient à ces corporations une puissance dont elles usaient, pour le service do leur cause, avec la hardiesse d’un orgueil nouveau et inexpérimenté.

Ni dans les campagnes ni dans les villes, la royauté ne possédait l’empire d’une' administration centrale et unique. Les affaires financières, militaires, judiciaires môme, étaient plus ou moins 'complètement entre les mains d’autorités locales et à peu près indépendantes : ici des propriétaires de comté; là des corps municipaux ou des corporations diverses, qui s’appropriaient de plus en plus les forces administratives dans l'intérêt de leur cause politique, tantôt pour servir le pouvoir central, roi ou parlement, tantôt pour lui résister.

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Et là où ces moyens ne suffisaient pas , quand l’action devait s’étendre au delà de la sphère des pouvoirs locaux anciens et reconnus, l’esprit d’association, traditionnel et puissant dans le pays, établissait promptement entre les comtés, les villes, les parties diverses du territoire ou les classes diverses de la société , des liens pratiques, efficaces , en vertu desquels des associations nouvelles , libres et momentanées , levaient des taxes, des troupes, formaient des comités, choisissaient des chefs chargés de fournir et de diriger leur part d’action dans la cause générale qu’elles embrassaient.

Ce fut au sein d’une association de ce genre, celle des cinq comtés de l’est unis pour soutenir le parlement, que Cromwell donna les premiers signes de sa force et jeta les premières racines de son pouvoir.

Dans une société ainsi organisée et disposée, la guerre civile n’avait rien d’inouï ni d’impraticable. Elle couvrit bientôt le pays tout entier,

tantôt commandée par les agents du roi ou du parlement, tantôt spontanément soulevée par les citoyens, et soutenue des deux parts avec une énergie triste souvent , mais sans hésitation , comme l’exercice d’un droit et l’accomplissement d’un devoir. L’un et l’autre parti avait un sentiment profond de la justice et dé la grandeur de sa cause. L’un et l’autre faisait, pour la servir, ces efforts et ces sacrifices qui élèvent les âmes au moment même où elles s’égarent, et qui donnent à la passion les apparences et quelquefois les mérites de la vertu. La vertu môme ne manquait point à l’un ni à l’autre parti. Violents et licencieux , les Cavaliers avaient pourtant dans leurs rangs les plus beaux modèles de ces mœurs grandes et généreuses des anciennes familles , pleines de dévouement sans exigence et de dignité dans la soumission. Les Puritains, orgueilleux et durs, rendaient à leur patrie un service inappréciable ; ils y fondaient l’austérité de la vie privée et la sainteté des mœurs domestiques. Les deux

partis se combattaient avec acharnement, mais sans abdiquer, au sein de la lutte, tous les sentiments des temps d’ordre et de paix. Point d’émeutes sanguinaires, point do massacres judiciaires. C’était la guerre civile ardente, obstinée, pleine de violences et de maux , mais sans excès cyniques ou barbares, et contenue, par les mœurs générales de la population, dans certaines limites de droit et d’humanité.

Je mç hàle de rendre aux partis cette justice, car les vertus des partis sont fragiles et courtes quand elles ont à subir le souffle et à lutter contre les orages des révolutions. De jour enjour, à mesure que la guerre civile se prolongeait, le respect des droits, les sentiments justes et généreux s’affaiblirent. Les conséquences naturelles de l’état de révolution se développèrent, altérant de plus en plus, dans l’un et l’autre parti, les idées et les habitudes légales et morales. Le roi manquait d’argent : les Cavaliers se livrèrent à un pillage effréné. Les taxes que levait le parlement

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ne suffisaient point aux besoins de la guerre : il établit, dans tous les comtés, un système de confiscation, plus ou moins déguisée, qui, sous le nom de délinquants , lui livra les revenus, souvent môme les terres de ses ennemis, source quotidienne de richesse pour ses. partisans. Dans ce désordro général et continu, au milieu des abus de la force et des excès du malheur , les mauvaises passions étaient incessamment provoquées ; des chances s’offraient à tous les mauvais désirs. La haine et la vengeance s’emparaient des âmes énergiques. Les âmes faibles tombaient dans la peur et la bassesse. Le parlement, qui prétendait agir au nom des lois et servir le roi en le combattant , était condamné, dans ses actes les plus violents, à un langage faux et hypocrite. Parmi les royalistes, beaucoup, se défiant des arrière-pensées du roi, appelés à des sacrifices qui dépassaient leurs forces, et chaque jour plus inquiets pour le succès de leur cause, sentaient le dévouement s’éteindre dans leur cœur, et se soumettaient par découra-

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gemenf, ou se dédommageaient à force do licence. Le mensonge, la violence, l’avidité, la pusillanimité, l’égoïsme sous toutes ses formes, croissaient rapidement parmi les hommes engagés dans la liitte ; et la population, qui n’y prenait part ou n’y assistait que de loin , subissant elle-même la détestable influence du spectacle révolutionnaire, perdait peu à peu, ou ne conservait qu’obscures et chancelantes, ses notions de droit et de devoir, de justice et de vertu.

Elle était frappée en même temps et souffrait cruellement dans ses intérêts matériels. La guerre, partout présente et partout désordonnée, ravageait les villes et les campagnes, détruisait la subsistance, ou l’espérance, ou l’industrie du peuple. Les mesures financières du parlement, exploitées par les inimitiés ou les intrigues locales, jetaient dans la propriété territoriale le trouble et la dépréciation. Plus de sécurité pour les affaires du présent ni pour les travaux de l’avenir. La vie civile était atteinte et bouleversée, même au sein

des familles les plus étrangères «à la lutte politique. Et comme les alarmes vont toujours plus vite et plus loin que les souffrances, le pays, tombé dans une détresse douloureuse, était en proie à une anxiété plus générale et plus douloureuse encore que sa détresse.

L’explosion de ses plaintes et de ses vœux ne se fit pas longtemps attendre. La guerre était encore dans toute sa ferveur que déjà le cri la paix! la paix! retentissait aux portes du parlement. Des pétitions fréquentes la demandaient. Des rassemblements nombreux les apportaient , si nombreux et si animés qu’il fallut employer la force pour les dissiper. Au sein de la chambre des communes, et malgré la retraite presque générale du premior parti royaliste, un nouveau parti royaliste se formait au nom de la paix, empressé à saisir toutes les occasions d’en proclamer la nécessité, et d’ouvrir avec le roi des négociations. Tentées plusieurs fois, elles échouèrent par les menées de ceux qui, dans l’un et l’autre camp,

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no voulaient pas de la paix, no voulant pas faire les concessions qu’elle exigeait ; par l’impérilic ou la faiblesse de ceux qui, voulant la paix, n’osaient pas en vouloir les conditions. La guerre civile continua ; mais le parti qui l’avait engagée s’était démembré; la lutte avait recommencé, dans le parlement, pour et contre la révolution.

Au dehors, dans les campagnes surtout, le peuple ne se contenta pas de demander la paix au parlement; il tenta de l’imposer lui-même, localement du moins, aux deux partis. Des associations se formèrent, des corps armés se mirent en mouvement , déclarant qu’ils ne voulaient plus souffrir que leurs terres fussent ravagées, ni par les parlementaires , ni par les royalistes , et les combattant également quand ils les rencontraient. Sorte de neutralité armée au sein de la guerre civile : tentative bien vaine, mais qui révéla combien les deux partis acharnés à se combattre blessaient déjà les sentiments et les intérêts du pays.

Tant que la guerre fut forte- et d’une issue douteuse, ces souffrances et ces impressions du peuple, en le jetant dans une réaction pacifique, ne le ramenaient cependant vers le roi que faiblement et avec hésitation. On l’accu sait d’entêtement et de fausseté. On se plaignait amèrement de scs menées secrètes avec la reine et les catholiques, passionnément haïs et redoutés. On s’en prenait à lui des maux et de la durée de la guerre civile, au moins autant qu’au parlement.

Quand h guerre fut à son terme, quand le roi fut prisonnier entre les mains du parlement, la réaction pacifique devint plus décidément et plus généralement royaliste. Le roi ne pouvait plus rien et portait dignement son malheur. Le parlement pouvait tout et ne faisait point cesser les maux du pays. Sur le parlement pesait maintenant la responsabilité. A lui s’adressaient les mécontentements, les espérances déçues, les soupçons, les colères, les malédictions du présent, les terreurs de l’avenir.

Poussés par ce sentiment national, éclairés par le péril imminent , les réformateurs politiques, les premiers cfiefs de la révolution dans le parlement, et à leur suite une partie des novateurs religieux , Jes presbytériens, ennemis de l’Église épiscopale , mais non de la monarchie , tentèrent un effort, suprême .pour foire enfin la paix aveç le roi, et terminer du môme coup la guerre et la révolution.

Ils étaient sincères, passionnés même dans leur désir, mais pleins encore des préjugés et des prétentions révolutionnaires qui, plusieurs fois déjà, avaient rendu la paix impossible. Par les conditions qu'ils imposaient au roi, ils lui demandaient de sanctionner leur destruction de la monarchie et de l’Église, c’est-à-dire d’achever de ses propres mains,, en y rentrant, la ruine de l’édifice qui faisait sa sûreté et qui avait sa foi.

Ils avaient proclamé en principe et mis en pratique la souveraineté directe de la chambre des communes; et, contraints à leur tour de résister

au flot populaire, ils s’étonnaient de ne plus retrouver la force et l’appui, de rencontrer même la méfiance et l’hostilité de cette haute aristocratie et de cette Église qu’ils avaient décriées et démolies r .

Quand ils. auraient réussi à conclure la paix avec le roi, la paix aurait été vaine. Il était trop tard pour arrêter la révolution, et trop tôt pour la ramener à son but vrai et national. Dieu commençait seulement à exercer ses justices, et à donner ses leçons. Dès que les premiers chefs du mouvement essayèrent de relever les ruines qu’ils avaient faites, le parti vraiment révolutionnaire se leva, et traitant avec un mépris brutal leur sagesse nouvelle, les chassa du parlement, condamna le roi à mort, et proclama la république.

Deux siècles se sont écoulés depuis que la république d’Angleterre a fait tomber la tête du roi Charles I er pour tomber presque aussitôt ellemême sur le sol arrosé de ce sang. La république

française a naguère redonné au monde le même spectacle. El l’on entend dire encore que ces grands crimes ont été des actes de grande politique, commandés par la nécessité de fonder ces républiques qui leur ont à peine survécu quelques jours !

C’est la prétention de la folie et de la perversité humaine de se couvrir du voile de la grandeur. Ni la vérité de l’histoire, ni l’intérêt- des peuples ne peuvent souffrir ce mensonge.

L’esprit de foi et de liberté religieuse avait dégénéré, dans quelques sectes, en un fanatisme arrogant, querelleur, intraitable à toute autorité, et qui ne trouvait sa satisfaction que dans les déchaînements de l’indépendance et de l’orgueil d’esprit. Par la guerre civile, ces sectaires étaient devenus des soldats, à la' fois raisonneurs et dévoués, enthousiastes et disciplinés. Sortis, pour la plupart, des classes et des professions populaires, ils jouissaient avidement du plaisir de commander, de dominer, de se croire et de se dire les instruments choisis et puissants des volontés et des jus-

tices do Dieu. A la faveur tantôt de l’enthousiasme religieux, tantôt de la discipline militaire, tantôt de l’esprit démocratique, Cromwell avait gagné la confiance de ces hommes et s’était fait leur chef. Après avoir dépensé sa jeunesse dans les écarts d’un tempérament fougueux, dans les élans d’une piété ardente et remuante, et au service des intérêts ou des désirs de la population qui l’entourait, dès que la haute politique et la guerre s’ouvrirent devant lui , il s’y précipita avec passion comme dans les seules voies où il pût se déployer et se satisfaire tout entier : le plus fougueux des sectaires, le plus actif des révolutionnaires, le plus habile des soldats ; également prêt et ardent à parler, à prier, à conspirer, à combattre ; expansif avec un abandon plein de puissance, et menteur, au besoin, avec une hardiesse intarissable, qui frappait ses ennemis mêmes de surprise et d’embarras ; passionné et grossier, hasardeux et sensé, mystique et pratique; sans limites dans les perspectives de l’imagination, sans scrupule dans les

nécessités de l’action; voulant, à tout prix, le succès ; plus prompt que personne à en discerner et à en saisir les moyens, cl donnant à tous, amis ou ennemis, la conviction que nul ne réussirait si bien et n’irait si loin que lui.

A un tel parti, conduit par un tel homme, la république convenait. Elle donnait satisfaction à leurs passions , ouverture à toutes leurs espérances, sécurité aux intérêts que leur avait créés la guerre civile. Elle livrait le pays à l’armée par le génie de son chef, et l’empire à Cromwell par la complicité disciplinée de ses soldats.

Par respect pour leur sincérité, pour leur génie, pour leurs malheurs, je ne veux pas exprimer toute ma pensée sur quelques hommes d’un nom célèbre, républicains aussi, par système politique et selon les modèles de l’antiquité plutôt que par fanatisme religieux, Sidney, Vane, Ludlow, Harrington, Hulchinson, Millon; esprits élevés, cœurs fiers , noblement ambitieux pour leur patrie et pour l’humanité ; mais si peu judicieux et si folle-

ment orgueilleux que ni le pouvoir, ni les revers ne leur apprirent rien ; crédules comme des enfants, entêtés comme des vieillards, sans cesse aveuglés par leurs espérances sur leurs périls et sur leurs fautes, et qui, au moment où, par leur propre et anarchique tyrannie , ils préparaient l’avénement d’une tyrannie plus sensée et plus forte, croyaient fonder le plus libre et le plus glorieux des gouvernements.

Hors de ces sectes organisées en régiments et de ces coteries érigées en parlement, personne en Angleterre ne voulait de la république. Elle offensait les traditions, les mœurs, les lois, les vieilles affections, les anciens respects, les intérêts réguliers, le bon ordre, le bon sens et le sens moral du pays.

Irrités et inquiets de cette aversion manifeste du public pour leurs desseins, les sectaires et Cromwell pensèrent que, pour fonder un régime à ce point repoussé , il fallait , dès la première heure, par un coup terrible et sans recours, prou-

DISCOtRS SUR L'HISTOIRE

ver sa force et affirmer son droit. Ils se promirent do sacrer la république sur l’échafaud de Charles I er .

Mais la vue des révolutionnaires, même des plus habiles, est courte. Enivrés par la passion ou dominés par le besoin du moment, ils ne prévoient pas que ce qui fait aujourd’hui leur triomphe fera demain leur arrêt. Le supplice de Charles I" livra aux républicains et à Cromwell l’Angleterre frappée de stupeur. Mais la république et Cromwell, blessés à mort de ce même coup, ne furent plus, de ce jour, que des régimes violents et éphémères, marqués de ce sceau d’iniquité suprême qui voue à une ruine certaine les pouvoirs les plus forts et les plus éclatants.

Les juges de Charles I" mirent tout en œuvre pour enlever à leur acte ce fatal caractère, et pour le présenter comme une justice de Dieu, qu’ils avaient mission d’accomplir. Charles avait tenté le pouvoir absolu et soutenu la guerre civile. Beaucoup de droits avaient été violés et beaucoup de

sang répandu d’après scs ordres ou de son avou. On rejeta sur lui toute la responsabilité de la tyrannie et de la guerre; on lui demanda compte do toutes les libertés opprimées et de tout le sang versé : crime sans nom, que sa mort seule pouvait expier. Mais on ne donne pas à ce point le change à la conscience d’un peuple, même quand elle est saisie de trouble et d’effroi. D’autres que le roi avaient opprimé et ensanglanté le pays. Si le roi avait violé les droits de ses sujets, les droits de la royauté, anciens aussi, écrits aussi dans les lois, nécessaires aussi au maintien des libertés publiques, avaient été également violés, attaqués, envahis. Il avait fait la guerre, mais pour se défendre. Qui donc ignorait qu’au moment où il s’était décidé à la guerre, on la préparait contre lui , pour le contraindre , après tant de concessions, à livrer ce qui lui restait encore de droits et de pouvoir, les derniers débris du gouvernement légal du pays? Et maintenant que le roi était vaincu , on le jugeait , on le condamnait sans

r.8 DISCOURS SUR L'HISTOIRE

loi, contre toutes les lois, pour des actes qu’aucune loi n’avait jamais prévus ni qualifiés de crimes, que jamais la conscience ni du roi ni du peuple n’avait songé à considérer comme tombant sous la juridiction des hommes, et punissables par leurs mains. Quelle indignation, quelle révolte de toutes les âmes auraient éclaté si le plus obscur des citoyens eût été traité de la sorte, et mis û mort pour des crimes définis après coup, par des juges prétendus, hier ses ennemis, aujourd’hui ses rivaux , demain ses héritiers ! Et ce qu’on n’eût osé tenter contre le moindre des Anglais, on le faisait contre le roi d’Angleterre, contre le chef suprême de l’Église comme de l’État, contre le représentant et le symbole de l’autorité, de l’ordre, de la loi, de la justice, de tout ce qui, dans la société des hommes, touche à la limite et réveille l’idée des attributs de Dieu !

Il n’y a point de fanatisme si aveugle ni de politique si perverse qui, au moment môme de leur triomphe, n’aient vu apparaître, tout près d’eux

et dans leurs propres rangs, quelque éclatante lumière, quelque protestation solennelle et inatlendue de la conscience humaine Deux républicains, dont l’un était inscrit parmi les juges du roi, les noms les plus glorieux du parti, Vane et Sidney, soit scrupule, soit prudence, ne voulurent point siéger au procès, et quittèrent Londres pour n’en être pas même les témoins. Et lorsque, maîtresse souveraine, la chambre des communes nomma le conseil d’État républicain , sur quarante et un membres appelés à le former, vingt-deux refusèrent absolument de prêter le serment qui contenait une approbation du jugement du roi; et les républicains régicides, Cromwell à leur tête, durent se résigner à accepter pour collègues ceux qui ne voulaient, à aucun prix , passer pour leurs complices.

Le nouveau régime ne rencontra d’abord que la résistance passive; mais il la rencontra partout.

Six des grands juges sur douze refusèrent absolument de continuer leurs fonctions , et les six autres n’y consentirent qu’à la condition qu’ils

ho DISCOURS SUR L’HISTOIRE

continueraient de rendre la justice selon les anciennes lois du pays. Le parlement républicain accepta leur condition.

Il avait ordonné que la république fut proclamée dans la cité de Londres : le lord maire s’y refusa. Il fut remplacé et mis en prison. Malgré la présence d’un lord maire nouveau , trois mois s’écoulèrent avant qu’on tentât celte proclamation; et lorsqu’enfin elle eut lieu , plusieurs dos aldermen n’y assistèrent point. On fit appuyer la cérémonie par des troupes, ce qui ne suffit pas à réprimer entièrement les insultes populaires. On réorganisa le conseil commun de la cité ; plusieurs des membres désignés n’y voulurent pas entrer. Il fallut autoriser le conseil à siéger en petit nombre. On fut sur le point de se croire obligé à abolir les franchises de la cité.

Quand on voulut frapper la monnaie républicaine, le directeur de la monnaie déclara qu’il ne s’y prêterait point, et se fit destituer.

Un serment de fidélité à la république, aussi

simple et inoffensif qu’on put le rédiger, fut demandé aux fonctionnaires civils et aux ecclésias-

tiques investis de quelque bénéfice. Des milliers abandonnèrent leurs places ou leurs cures, plutôt que de le prêter. Plus d’un an après l’établissement de la république , l’assemblée du clergé presbytérien, réunie à Londres, déclara formellement que le serment ne devait pas être prêté. On l’imposa dans les universités d’Oxford et de Cambridge ; les membres les plus éminents de ces corporations, professeurs et administrateurs, se démirent de leurs emplois.

L’ordre fut donné, dans toute l’Angleterre, do détruire , sur les édifices et monuments publics , les insignes de la royauté. Presque nulle part il ne reçut son exécution. On le renouvela plusieurs fois, sans plus de succès; et la république, déjà fondée depuis plus do deux ans, se vit encore contrainte de répéter partout la même injonction, en en mettant à la charge des paroisses la responsabilité et les frais.

DISCOURS suit L’HISTOIKE

Enfin, ce fut seulement environ deux ans après la condamnation du roi que le parlement républicain osa voter formellement que les auteurs, les juges et les exécuteurs de cet acte avaient fait leur devoir, approuver toute la procédure, et en ordonner l’insertion dans les registres du parlement.

Jamais peuple vaincu par une faction révolutionnaire , et subissant sa défaite sans se soulever, ne refusa plus clairement à 6es vainqueurs son adhésion et son concours.

A la résistance passive du pays se joignirent bientôt, contre le gouvernement de la république, les attaques de ses ennemis.

Les premières vinrent des républicains euxmêmes. Au xvii* siècle comme au xix', ce nom couvrait des idées, des desseins, des partis profondément divers. Derrière les réformateurs de l’ordre politique marchaient les réformateurs de l’ordre social, puis les destructeurs de tout ordre et de toute société. Aux passions et aux préten-

DE LA «ÉVOLUTION D'ANGLETERRE. U'i

lions du fanatisme religieux et de l’esprit démocratique, de plus en plus aveugles et effrénées à mesure qu’on descendait plus bas dans les rangs du parti, la république de Sidney et de Milton ne suffisait point. Les Niveleurs éclatèrent. Les Communistes apparurent. La république durait à peine depuis six mois, et déjà, autour de Londres et du parlement, quatre insurrections de soldats sectaires, provoquées et soutenues par une explosion sans cesse renaissante de pamphlets, de prédications et de promenades populaires, avaient révélé son anarchie intérieure et mis son gouvernement en péril.

Le parti royaliste tarda plus longtemps à se soulever. Ses longues défaites, l’exécution du roi, la compression violente qui pesait sur lui, le frappaient de stupeur. Les dissensions de ses vainqueurs et le mauvais vouloir évident du peuple pour le régime nouveau le rendirent bientôt à la vie et à l’espérance. En deux années, sept conspirations et insurrections, ourdies soit par des roya-

litx DISCOU ItS SUH L'IIISTOIBK

listes purs, soit par des royalistes presbytériens, ennemis également ardents de la république , prouvèrent à ses chefs qu’ils n’avaient pas tué du mémo coup le roi et l’empire de la royauté.

Bientôt, entre les conspirateurs royalistes et les conspirateurs républicains, entre les Cavaliers et les Niveleurs, de secrètes intelligences s’établirent. Ils conspirèrent de concert. Une haine commune surmonte toutes les autres inimitiés.

Et pendant que l’Angleterre se débattait dans cette anarchie passionnée, l’Ecosse et l'Irlande, toutes deux royalistes, quoique par des motifs et avec des sentiments très divers, repoussaient hautement la république, proclamaient Charles Stuart roi, appelaient et recevaient, sur leur sol et à leur tête, l’une Charles lui-méme , l’autre ses représentants , et faisaient la guerre pour le rétablir.

Dans cette dislocation des trois royaumes, au milieu de ces complots à la fois contraires et unis, aussitôt renaissants que déjoués, et qui tour

à tour relevaient ou abattaient, sur tous les points du territoire, les espérances et les craintes, les ambitions et les menées de tous les partis, les liens sociaux se relâchèrent, les ressorts du pouvoir se détendirent rapidement. Dans les administrations de comté ou de paroisse , dans les finances générales ou locales , dans les emplois publics, dans les fortunes privées, pour tous les intérêts de la vie civile, plus de règle ni de sécurité. Sur les routes, autour des villes, les brigands et les voleurs se multipliaient, marchant par bandes, mêlant les passions politiques à leurs crimes , demandant à ceux qu’ils arrêtaient s’ils avaient, ou non, prêté serment de fidélité à la république, et les maltraitant ou les relâchant selon leur réponse. Il fallut , pour les réprimer, placer sur divers points des corps de troupes, tenir plusieurs régiments de cavalerie sans cesse en mouvement; et la répression, bien qu’énergiquement appliquée, ne réussissait que très imparfaitement, car la désorganisation de la société enfantait plus

de désordres que le gouvernement républicain n’en savait étouffer.

Assaillis par tant et de si pressants dangers, les chefs du parlement républicain ne faiblirent point : ils avaient l’énergie et l’obstination, les uns de la foi, les autres de l’égoïsme; leurs plus nobles espérances et leurs plus vulgaires intérêts, leur honneur et leur vie étaient engagés dans leur entreprise. Ils s’y dévouèrent avec courage, mais en prodiguant aveuglément, pour la faire triompher, ces moyens de nature vicieuse qui ne sauvent quelques jours une cause que pour la perdre un peu plus tard.

Dès leurs premiers pas, ils portèrent presque à ses dernières limites la tyrannie politique; car ils décrétèrent que quiconque, dans le cours de la guerre civile, avait adhéré au roi, ou s’était montré contraire au parlement, ne pourrait ni être élu membre du parlement, ni occuper aucune charge de quelque importance dans l’État. Et peu après, la môme incapacité fut étendue à toute

fonction municipale, et jusqu’au simple droit de voter dans les élections : plaçant ainsi d’un seul coup tous les adversaires de la république dans la condition d'ilotes exclus de tout droit et de toute vie politique dans leur pays.

Le serment de fidélité n’avait été exigé d’abord que des fonctionnaires civils ou ecclésiastiques, et leur refus n’avait d’autre conséquence que la perte de leurs fonctions. Le grand nombre des refus irrita et inquiéta les vainqueurs. Pour assouvir leur colère, et dans le vain espoir de se délivrer de leur inquiétude , ils imposèrent le serment à tout Anglais au-dessus de dix-huit ans ; et quiconque le refusa ne fut plus môme admis à paraître devant une cour de justice pour y soutenir ses intérêts; en sorte que la dissidence politique entraîna l’incapacité civile.

Le séquestre et la confiscation des biens étaient pratiqués contre les vaincus de la façon la plus intolérable et la plus choquante; sans principe fixe ni général, par des mesures partielles, mobiles,

tour à tour aggravées ou atténuées selon les besoins du moment, l’avidité d’un ennemi puissant, telle ou telle circonstance imprévue, et sur des listes nominatives tantôt très étendues, tantôt fort limitées et dressées presque arbitrairement; de telle sorte que nul de ceux qui se sentaient menacés ne pouvait savoir d’avance, ni avec certitude, quelle était sa situation et quel serait son sort.

Depuis que la guerre civile avait cessé, une seule arme restait aux vaincus, royalistes ou niveleurs , la publicité, la presse. Ils en usaient hardiment, comme avait fait, dans tout le cours de sa lutte avec le roi, le parti maintenant vainqueur. Ils pouvaient s’en croire le droit, car le dernier censeur de la monarchie, M. Mabbott, avait donné sa démission, ne voulant plus servir d’instrument à un tel abus, et le premier secrétaire du conseil d’État républicain, Milton, avait éloquemment réclamé la liberté de la presse comme droit essenliel d’un peuple libre. Le gouvernement ré-

DE LA RÉVOLUTION D’ANGLETERRE. /i9

publicain ne nomma point de censeur nouveau; mais il rendit, sur l’usage de la presse, une loi dont la plus inquiète vigilance pouvait se contenter. Quatre villes seulement en Angleterre , Londres, York, Oxford et Cambridge, eurent le privilège d’imprimer. Aucun journal ou écrit périodique ne put paraître sans l’autorisation du gouvernement ; les imprimeurs furent assujettis à un cautionnement. Et non seulement quiconque avait pris part à une publication séditieuse fut incriminé et puni; mais tout acheteur d’un écrit séditieux encourait une amende s’il ne venait pas, dans le délai de vingt-quatre heures, remettre l’ouvrage au magistrat le plus voisin, et lui en signaler le danger.

Une liberté du moins, la liberté religieuse, semblait pouvoir, sous la république, espérer un meilleur sort. Les sectaires républicains l’avaient, dès l’origine, inscrite sur leur drapeau. Non seulement ils avaient eu besoin de la réclamer pour

eux-mémes, mais leurs principes la commandaient

impérieusement, car ils repoussaient tout gouvernement général et obligatoire de l’Église, et reconnaissaient à chaque congrégation isolée le droit de se gouverner elle-même. Mais par un de nos plus tristes égarements, c’est précisément là où elle est le plus inique et choquante, en matière de conscience et de foi, que l’inconséquence humaine se déploie tout entière. Le même parti , les mêmes hommes qui , depuis un demisiècle, se dévouaient avec une admirable constance pour la cause de la liberté religieuse, et qui faisaient de cette liberté la base de la société chrétienne, ceux-là même, devenus souverains, exclurent absolument de toute liberté trois grandes classes de personnes, les catholiques, les épiscopaux et les libres penseurs. Contre les Catholiques, la persécution n’eut point de limites : proscription absolue de leur foi et de leur culte ; pour leurs laïques , des incapacités et des confiscations privilégiées; pour leurs prêtres, la prison, le bannissement en masse, la mort même. L’Église

protestante épiscopale, renversée et dispersée par le parlement presbytérien, vit, sous le parlement républicain, son sort encore aggravé; les sectaires avaient à satisfaire, sur elle, leurs vengeances et leurs méfiances ; on alla jusqu’à interdire, dans l’intérieur même des familles, la présence de scs ministres et l’usage de sa liturgie et de ses prières. Quant aux libres penseurs , moins rares à celle époque qu’on ne le croit communément, s’il s’en rencontrait un qui , par imprudence ou par aversion de toute hypocrisie, manifestât hautement sa pensée, il était poursuivi , emprisonné, exclu du parlement, dépouillé des plus obscurs emplois. Les presbytériens , comme ennemis des épiscopaux, jouissaient d’une certaine tolérance, mais limitée, toujours précaire, et souvent troublée par les soupçons ou les violences des sectaires à qui leur organisation ecclésiastique et leurs sentiments monarchiques déplaisaient également. En vain , dans le parlement républicain, quelques hommes d’un esprit généreux essayaient de tempérer ces

rigueurs; ils éprouvaient et acceptaient bientôt eux-mêmes leur impuissance. La liberté religieuse n’existait réellement, sous la république, que pour les sectes victorieuses et républicaines à qui leur union dans une môme cause politique, toujours en péril, faisait oublier ou tolérer leurs dissentiments en matière de foi.

Pour défendre et maintenir une tyrannie politique si étendue et si dure, la tyrannie judiciaire était indispensable. Le parlement républicain l’exerça sans scrupule. Le procès du roi, celte monstrueuse dérogation à tous les principes et à toutes les formes de la justice, devint le modèle des procédures politiques. Contre les séditions des soldats niveleurs, la loi martiale suffisait ; mais lorsqu’une insurrection ou une conspiration royaliste venait à éclater, une haute cour de justice, dont le parlement nommait lui-méme les membres, était aussitôt instituée; vraie commission spéciale, placée en dehors, pour elle-même , des règles, et pour les accusés, des garanties de la loi.

Craignait-on que la connaissance de ses débats n’excitât la colère ou la pitié du pays? on en interdisait absolument la publication. On se servait de ces cours, non seulement contre les hommes importants qu’on livrait à leur juridiction, mais aussi contre la multitude obscure qu’on n’eût pu traduire devant elles. Avant que la république fût proclamée, des mariniers de la Tamise avaient demandé qu'on fît la paix avec le roi. Après l’exécution du roi, le parlement envoya leur pétition, avec leurs noms, à la nouvelle haute cour qu’il venait d’instituer pour juger cinq des principaux chefs royalistes; frappant ainsi les petits de terreur en môme temps qu'il faisait tomber la tête des grands. Quelquefois les hautes cours ne pouvaient être employées ; elles auraient entraîné trop d’émotion publique, ou trop d’apparat, ou trop de lenteur. Le parlement républicain jugeait alors lui-même, infligeant, par un simple vote, d’énormes amendes, le pilori, le bannissement, tantôt pour abattre un ennemi obstiné, tantôt pour servir

DISCOU US SUII LÏIISTOIItE

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les passions ou pour couvrir les fautes de quelqu’un de ses propres chefs. N’y avait-il aucun moyen de poursuivre et de condamner des hommes qu’on redoutait, quelquos uns de ces premiers réformateurs politiques que les républicains n’avaient pu vaincre qu’en les chassant du parlement? on les détenait arbitrairement, on les dispersait dans des prisons éloignées. On bannissait en masse de Londres les cavaliers, les catholiques, les officiers do fortune, tous les suspects. Et si quelque écrivain royaliste, au lieu de conspirer en secret, dénonçait bruyamment au pays, par la voie de la presse, les méfaits, réels ou supposés, des meneurs républicains, il était arrêté et mis à la Tour, où il restait et mourait, attendant son jugement.

Tant d’oppression au scinde tant d’anarchie semblait d’autant plus odieuse et intolérable qu’elle provenait d’hommes qui naguère avaient tant exigé du roi, et tant promis eux-mômes on fait de liberté! cl d’hommes parmi lesquels un grand

nombre étaient naguère inconnus, obscurs, sortis de conditions dans lesquelles le peuple n’était pas accoutumé à reconnaître et à respecter le pouvoir suprême, n’ayant, à l’empire qu’ils exerçaient si violemment, point d’autre titre que leur mérite personnel, titre contesté tant qu’il ne s’est pas élevé au-dessus de toute comparaison, et la force matérielle dont ils disposaient, titre qui offense et aliène ceux-là même qui s’y soumettent, tant que leur vainqueur ne les a pas complètement abattus et avilis. >

Malgré le double enivrement du pouvoir et du danger, plusieurs , parmi les chefs républicains, avaient l’instinct de cette situation et du sentiment public à leur égard. Puissants, ils se sentaient isolés , et souvent dédaignés. Il n'y a point de pouvoir qui rassure contre l’isolement, ni qui rende insensible au dédain. Ils souhaitaient ardemment de se faire , à la domination, d’autres litres que la guerre civile et le régicide, et de s’élever, par quelque acte grand et national, au niveau de

leur fortune. Ils méditaient et préparaient au dedans, sur les lois civiles, l’administration de la justice, les impôts, beaucoup de réformes; mais les plus importantes, d’un mérite fort contestable en soi, étaient énergiquement repoussées par la plupart des hommes considérables du parti lui-même; .et, loin de relever la république, elles n’auraient fait que la plonger plus avant dans les rangs des sectaires et des niveleurs. Évidemment, aucune mesure de régime intérieur ne pouvait donner aux chefs républicains ce qui leur manquait. Leurs pensées se portèrent au dehors. Ils avaient peu d’effort à faire et point de risque à courir pour maintenir, dans leurs relations avec les puissances étrangères, la dignité et les intérêts de leur patrie. Le temps des guerres de croyances religieuses finissait ; celui des guerres d’idées politiques ne venait pas encore. Aucun des grands gouvernements européens, bien que délestant la nouvelle république, no songeait à l’attaquer ; tous au contraire recherchaient son

l)E DA «ÉVOLUTION D'ANC DETE IME. 7

amitié, pour l’enlever à leurs rivaux, ou pour s’en servir contre eux. La simple neutralité assurait à l’Angleterre la paix , une entière indépendance pour scs affaires intérieures et un grand poids dans les affaires du continent. Les chefs du par— lement républicain voulurent davantage. Ils étaient en présence de trois puissants États, la France, l’Espagne et la Hollande : les deux premiers, catholiques et monarchiques, adversaires naturels, plus ou moins contenus ou déguisés , de la nouvelle république; le dernier, protestant et républicain, attiré vers l’Angleterre par toutes les sympathies de la foi et de la liberté. Une idée s’éleva et bouillonna rapidement dans ces esprits hardis et agités. Pourquoi l’Angleterre et la Hollande ne s’uniraient-elles pas en une seule et grande république qui ferait bientôt dominer en Europe leur politique et leur foi commune? Il y avait là de quoi charmer les plus pieux, de quoi occuper les plus ambitieux. Quelle reconnaissance ne porterait pas le peuple anglais aux hommes qui

sages pour lier ses destinées à cette utopie d’une république naissante et chancelante. La causo des royalistes anglais avait d’ailleurs en Hollande la faveur, non seulement de la maison d’Orange, mais d’une grande partie du peuple dont le meurtre de Charles I* r et les folies des sectaires révoltaient l’équité et le bon sens. Le juste orgueil de la Hollande dissipa en un instant la chimère que l’orgueil ambitieux du parlement anglais avait enfantée. Mais de semblables tentatives ne sont pas faites et n’avortent pas impunément. Il rdsta de celle-ci, entre les deux peuples, déjà naturellement rivaux, des méfiances et des jalousies profondes ; entre leurs chefs , des amours-propres froissés et des rancunes ardentes. La guerre sortit bientôt de ces sources : en sorte quo les grandes conceptions diplomatiques du parlement protestant et républicain de l’Angleterre aboutirent à une rupture et à une lutte passionnée avec le seul État républicain et protestant entre ses voisins, du continent.

Ainsi, au dehors comme au dedans, les républicains anglais recevaient des événements, ou donnaient eux-mémes, à leurs idées et à leurs espérances, de tristes et éclatants démentis. Ils avaient promis la liberté ; ils pratiquaient* la tyrannie. Ils avaient promis l’union et le triomphe du protestantisme en Europe ; ils portaient la guerre dans son sein.

En vain ce gouvernement durait, gagnait des batailles , écrasait ses ennemis : il ne s’affermissait point. Au milieu de leurs succès et de la soumission générale, la république et ses chefs se décriaient et s’abaissaient de jour en jour.

Un homme, le principal auteur du supplice de Charles I" et de rétablissement de la république, Cromwell, avait pressenti ce résultat, et se disposait à en profiter. Le roi mort et la république proclamée, une métamorphose prodigieuse, mais naturelle, s’accomplit dans Cromwell. Poussé jusque-là, par ses passions de sectaire et d’ambitieux, contre les ennemis de sa foi cl les obsta-

clés à sa fortune, il s’était appliqué tout entier à les détruire. Dès que l'œuvre de destruction fut consommée , une autre nécessité lui apparut. La révolution était faite ; il fallait refaire un gouvernement. La Providence, qui donne rarement à un môme homme une double puissance, avait marqué Cromwell pour l’un et l’autre rôle. Le révolutionnaire disparut, le dictateur se prépara.

En même temps que celte nécessité dominante de la situation nouvelle frappait son esprit grand et sain, Cromwell entrevit que le gouvernement qu’on tentait d’établir n’y réussirait point : ni les institutions, ni les hommes. Dans les institutions, point d’unité, ni de stabilité, ni d’avenir; la guerre intestine et l’incertitude permanente au sein du pouvoir. Dans les hommes, des vues étroites ou chimériques, des passions petites ou aveugles ; la lutte révolutionnaire perpétuée entre le pouvoir cl le pays. Erigés en souverains, le parlement républicain et ses chefs furent bientôt mesurés et condamnés par le bon sens de Cromwell. Un

gouvernement fort et régulier ne pouvait sortir de là.

Une pensée préoccupa dès lors Cromwell : ne point s’associer à la politique ni à la destinée de ces institutions et de ces hommes ; se tenir en dehors de leurs fautes et de leurs revers ; se séparer du parlement en le servant.

C’était peu de se séparer ; il fallait grandir pendant que d’autres s’usaient. Cromwell prévoyait la ruine du parlement et de ses chefs ; décidé à ne pas tomber avec eux, il voulait s’élever à côté d’eux.

Les grands hommes d’action ne construisent point d’avance, et de toutes pièces, leur plan de conduite. Leur génie est dans leur instinct et dans leur ambition. Chaque jour, dans chaque circonstance, ils voient les faits tels qu’ils sont réellement. Ils entrevoient le chemin que ces faits leur indiquent et les chances que ce chemin leur ouvre. Ils y entrent vivement, et y marchent, toujours à la môme lumière et aussi loin que l'es-

paco s’ouvre devant eux. Cromwell marchait à la dictature sans bien savoir où il arriverait, ni à quel prix ; mais il marchait toujours.

Cette situation qu’il cherchait , isolée et en dehors du pouvoir régnant, le parlement vint luimôme la lui offrir. Cromwell à Londres incommodait et inquiétait les meneurs. Ils lui demandèrent d’aller prendre Le commandement de l’armée qui devait soumettre l’Irlande , partout insurgée pour Charles Stuart, ou plutôt contre le parlement. Cromwell se fit prier. II fallut lui accorder beaucoup : d’abord pour ses amis, son patronage était vaste et zélé ; puis pour lui-même ; il voulait de grands et sûrs moyens de succès, des troupes bien pourvues, des honneurs éclatants, un pouvoir incontesté. On lui donna tout, on était pressé qu’il partît. Son départ fut solennel et magnifique. Plusieurs sermons furent prêchés, pour prédire et demander à Dieu son succès. Cromwell parla et pria lui-même en public , cherchant et trouvant dans la Bible des allusions pleines d’encou-

Gà

DISCOURS sua L’HISTOIRE

ragement à la guerre qu’il allait soutenir. 11 sortit de Londres entouré d’une garde nombreuse, formée d’officiers brillamment équipés. A Bristol, où il s’arrêta avant de s’embarquer, le peuple des campagnes environnantes accourut pour le voir. II ne négligea rien, et rien ne lui manqua pour exciter l’attente et remplir les esprits au moment où il s’éloignait des regards.

C’était l’Angleterre qu’il voulait gagner en lui soumettant l’Irlande. Il était là en présence d’une race et d’une religion ennemies, l’une méprisée, l’autre détestée du peuple anglais. Il leur fit la guerre à outrance, massacrant, dépouillant, expulsant les Irlandais, n’hésitant pas plus devant la cruauté dans les camps que devant le mensonge dans le parlement, couvrant tout par la nécessité, et prompt à y croire pour arriver plus vile au succès.

L’éclat de ses victoires et de son nom inquiéta bientôt le parlement. C’était de Cromwell que s’occupaient partout, dans leurs entretiens, le peuple pour l’admirer, les habiles pour pénétrer

sa conduite et son avenir. En Écosse, au moment où il était parti pour l’armée d’Irlande , le bruit s’était répandu que ce n’était pas à Dublin, mais à Edimbourg qu’il voulait la conduire, et toute la population s’en était émue. D’autres disaient qu’à son retour d’Irlande, il méditait de sortir d’Angleterre et d’aller en France, on ne savait pas à quel titre, ni dans quel dessein. Des pamphlets furent saisis, intitulés : Le caractère du roi Cromwell. Il arrivait à ce point où les plus frivoles circonstances, les moindres démarches d’un homme qui devient grand excitent passionnément la curiosité populaire et la sollicitude de ses rivaux. Les meneurs du parlement crurent pouvoir profiter des quartiers d’hiver qu’il venait de prendre à Dublin pour le rappeler à Londres. Cromwell n’obéit point, ne répondit même pas, rentra brusquement en campagne, poursuivit en Irlande son œuvre de destruction, et ne consentit enfin à retourner en Angleterre que lorsque de nouveaux et plus graves périls pour la république lui ou-

DÏSCOORS SL U L’HISTOIRE

vrirenl à lui-méme do nouvelles perspectives d'indépendance et de grandeur.

L’Écosse avait rappelé Charles Stuart. La république et la monarchie allaient se retrouver en présence. 11 fallait à la république un champion éprouvé contre le roi : le parlement essaya d’en avoir deux, Fairfax et Cromwell. Fairfax refusa. Le parlement nomma Cromwell seul , désolé mais contraint de lui donner encore , pour sauver la république, un. royaume à conquérir.

Cromwell fit la guerre et se conduisit en Écosse tout autrement qu’il n’avait fait en Irlande. Autant envers les catholiques irlandais il avait été violent, dur, impitoyable , autant envers les protestants écossais il se montra modéré, patient, caressant. Il y avait là , autour du parti royaliste et jusque dans ses rangs , des dissensions profondes : des presbytériens plus fanatiques que royalistes, et qui ne servaient le roi qu’avec des méfiances et des restrictions infinies; des sectaires aussi ardents, aussi démocratiques que les sec-

laires anglais, pleins de sympathie pour Cromwell, pour ses soldats, et plus disposés à les seconder qu’à les combattre. Cromwell ménageait et exploitait ces dispositions, cherchant la bataille contre l’armée du roi, mais plein d’égards pour le pays, négociant séparément avec les chefs qu’il savait incertains ou enclins vers lui , entrant en correspondance, en conférence, en controverse religieuse avec les théologiens écossais, habile à plaire et laissant de lui-méme une impression grande et favorable quand il ne parvenait pas à convaincre ou à séduire. Il s’avançait ainsi en Écosse, gagnant chaque jour du terrain par les armes et dans les esprits, détachant du roi des comtés, des villes, des chefs. Charles se sentait pressé, cerné, bientôt atteint. Il prit soudain, avec l’entraînement de la jeunesse, une résolution éclatante et désespérée ; il se mit, avec toute son armée , en marche rapide vers l’Angleterre, livrant l’Écosse à Cromwell, et décidé à aller tenter, au cœur de la république, la fortune de la royauté. ,

68 DISCOURS SUR I/IllSTOIRE

Un mois ne s’était pas encore écoulé depuis que Charles et l’armée écossaise avaient posé le pied sur le sol anglais ; Cromwell les avait atteints, vaincus et dispersés à Worcester où Charles venait de se faire proclamer roi. Charles errait d’asile en asile et de déguisement en déguisement, cherchant une barque qui le transportât hors d’Angleterre ; et Cromwell rentrait en triomphe à Londres, entouré des membres du parlement, du conseil d'État, du conseil commun de la cité, et d’une foule immense qui le proclamait son libérateur.

La joie qui succède à une grande crainte surmonte un moment toute jalousie et toute haine. Le parlement combla Cromwell de faveurs : une riche dotation en terres fut volée pour lui; le palais de Hampton-Court lui fut assigné pour résidence ; les plus méfiants lui prodiguèrent les marques de reconnaissance et de déférence. L’enthousiasme du peuple républicain était plus sincère et valait davantage. Les révolutions qui ont renversé d’anciennes grandeurs

sont pressées et fières d’en élever do nouvelles. C’est leur sûreté, c’est leur orgueil de se voir consacrées dans de glorieuses images , et il leur semble qu’elles font ainsi réparation à la société qu’elles en avaient dépouillée. De là cet instinct qui , en dépit des passions démocratiques , pousse les partis populaires à ces manifestations pompeuses, à ces flatteries démesurées , à cette idolâtrie de langage dont ils se plaisent à enivrer les grands hommes qu’ils voient monter sur les ruines qu’ils ont faites. Sectaires et philosophes, citoyens et soldats, parlement et peuple, tous, de gré ou de force , concouraient à grandir Cromwell, comme pour grandir avec lui; et les républicains

de la cité de Londres, venus au-devant de lui

pour le haranguer quand il rentrait dans leurs murs , se charmaient eux-mêmes en lui disant : « Vous étiez destiné à charger les rois de chaînes et à mettre leurs nobles dans les fers. » Aveugles qui ne se doutaient pas que bientôt ces fers pèseraient sur leurs propres mains.

Cromwell recevait ces dommages et ces grandeurs avec une humilité calculée, qui pourtant n’était pas dénuée de toute sincérité. « À Dieu seul, disait-il 6ans cesse, appartient la gloire; je ne suis que son faible et indigne instrument. » Il savait combien ce langage convenait à son pays, à son parti. Il l’exagérait el le répétait sans mesure, pour complaire aux hommes dont il exaltait ainsi la confiance et te dévouement. Mais c’était aussi l’expression de sa propre et intime pensée. Dieu, sa puissance, sa providence, son action continue dans les affaires du monde et sur les âmes, ce n’étaient point là, pour Cromwell, de froides abstractions ou des traditions usées : c’était vraiment sa foi. Foi peu conséquente et peu exigeante, qui ne gouvernait et ne gênait guère ses actions dans les tentations de la vie et les nécessités du succès, mais qui subsistait au fond de son âme, et inspirait ses paroles lorsque la grandeur de la circonstance ou de sa propre situation venait l'émouvoir fortement. 11 en coûte peu d’ailleurs de parler

humblement et de se dire l’instrument de Dieu quand Dieu fait de son instrument le maître des nations. Ni la puissance ni l’orgueil de Cromwell n’avaient à souffrir de son humilité.

Aussi plus sa situation devenait grande, plus son ambition grandissait et le portait au-dessus de sa situation. A travers son langage si humble, perçaient quelquefois , dans ses démarches , des éclairs de souveraineté. Sur le champ de bataille de Worcester, le désir lui vint d’armer, de sa main, chevaliers deux de ses plus braves généraux, Lambert et Fleetwood, et il y renonça avec humeur, sur l’observation que c’était là un droit royal. Le jour où il rentra en triomphe à Londres, sur la route, au milieu des acclamations publiques, telle était sa contenance qu’un homme qui le connaissait bien, le prédicateur sectaire Hugh Peters, dit en le voyant passer : « Cromwell se fera notre roi. » Il venait de sauver la république et de lui soumettre deux royaumes. Il n’avait, au loin et par les armes, plus rien de grand à faire.

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