uiscomts sua uiistoikk
il restait à Londres, puissant et oisif, sans cesse visité par ses officiers et ses soldats, centre de tous les mécontentements et de toutes les espérances ; en face du parlement républicain, assemblée mutilée où siégeaient à peine chaque jour soixante ou quatre-vingts membres, quelques uns sérieusement et honnêtement occupés des affaires publiques, de la marine, de la guerre avec la Hollande, des réformes projetées dans les lois, mais la plupart restés petits dans leur grandeur, adonnés à de mesquines passions, à de honteux intérêts, accaparant les emplois pour eux ou pour leurs proches, faisant servir leur pouvoir à leur fortune, à des haines et à des querelles subalternes; coterie de plus en plus égoïste, isolée, décriée, qui ne donnait au pays ni repos, ni liberté, ni avenir, et qui pourtant se montrait résolue à retenir le pouvoir souverain, comme si le salut de l'Angleterre eut pu exiger la perpétuité d’un si misérable gouvernement.
Cromwell hésita et attendit longtemps. Au
moment tle son triomphe, en reprenant son siège dans le parlement, il avait engage la lutte. Deux questions, grandes et populaires, étaient ses armes: une amnistie générale qui proclamât que la guerre civile était finie, et une loi électorale qui réglât le mode et l’époque de la convocation d'un nouveau parlement. Ces deux mesures étaient depuis longtemps proposées ; mais elles demeuraient enfouies dans les comités, sauf à apparaître quelquefois, dans les jours critiques, comme des leurres. Par l’influence de Cromwell, elles furent sérieusement l'éprises et discutées. L’amnistie fut votée, péniblement , au bout de cinq mois , après de nombreuses tentatives de restrictions , pécuniaires surtout, toujours repoussées, et avec succès, par Cromwell lui-même, trop sensé pour se livrer à aucune animosité inutile, et attentif à se créer dans tous les partis des clients et des amis personnels. Mais la mesure décisive, la loi électorale, restait en suspens. Cromwell la pressait, sans ardeur pourtant, plutôt pour faire ressortir l’é-
74 DISCOURS SUR I ’HISTOIRK
goïsme obstiné des meneurs du parlement que pour arriver à une prompte issue. Il était lui-raéme très perplexe. Par quels moyens plausibles contraindre le parlement à se dissoudre? Quel serait le résultat d’élections nouvelles? Et môme des élections nouvelles suffiraient-elles à relever et à fonder le gouvernement? L’épreuve de la république était-elle heureuse? La monarchie n’étaitelle pas toujours plus conforme aux lois, aux habitudes, aux sentiments, aux intérêts permanents du pays? S’il la voulait, s’il en avait besoin, comment la lui rendre? et dans quelle mesuré? et quelle monarchie ? Cromwell posait ces questions, non seulement dans des conversations intimes avec quelques hommes importants, mais dans des conférences où il réunissait des officiers de l’armée et des membres du parlement. 11 non sortait point satisfait : les officiers persistaient à rester républicains; les politiques enclins à la monarchie n’en admettaient point d’autre que l’ancienne, et conseillaient à Cromwell de traiter
avec elle pour la rétablir. Il rompait alors la conversation, pour revenir plus tard à la charge, souple en apparence, mais au fond indomptable dans son ambition, tantôt franc jusqu’à l’audace pour entraîner les hommes dans scs desseins, tantôt fourbe jusqu’à l’effronterie pour les leur cacher. Il retirait toujours de ces menées l’avantage de compromettre de plus en plus l’armée dans sa lutte avec le parlement. L’esprit sectaire était encore puissant dans l’armée, et l’esprit militaire s’y était fortement développé. Les passions du fanatique et les intérêts du soldat s’y combinaient et s’y soutenaient mutuellement. Cromwell les exploitait et les excitait sans relâche contre le parlement. Quelle iniquité que la solde des vainqueurs fût si mal payée, et que des hommes qui n’avaient ni combattu, ni souffert, recueillissent seuls les fruits de la victoire ! Quel affront à Dieu que les conseils de ses saints fussent si peu écoutés ! Des pétitions , présentées par le conseil général des officiers, au nom de l’armée entière ,
réclamaient avec hauteur le paiement des arrérages, la réforme des abus du gouvernement, la satisfaction des espérances du peuple de Dieu. Le parlement menacé se défendait, s’irritait, et attaquait à son tour. 11 pressait le licenciement d’une partie considérable de l’armée ; il mettait en vente ce même palais de Hampton- Court qu’il avait donné à Cromwell pour résidence. Cette situation si tendue durait déjà depuis dix-huit mois. De part et d’autre, on sentait approcher la crise. Qui en serait le maître? Le parlement prit soudain la résolution de presser lui-même cette dissolution qu’on lui demandait. Il entra vivement dans la discussion et le vote de la loi électorale. Mais sa loi eut précisément pour but de maintenir le pouvoir dans les mêmes mains auxquelles elle devait le retirer. Les membres actuels du parlement républicain restaient de droit, sans aucune réélection, membres du parlement nouveau. Les élections ne devaient que combler les vides de l’Assemblée, selon le nombre total fixé par la loi. Et
pour que rien ne manquât à la sûreté de la combinaison, les anciens membres devaient former seuls le comité chargé d’examiner les élections nouvelles et d’admettre ou de rejeter les élus.
Ce n’était point là une dissolution du parlement; c’était pour lui un bail nouveau. Cromwell n’hésita plus : rompant brusquement une conférence d’officiers réunis chez lui, à Whitehall , il se rendit à la chambre des communes, prit silencieusement sa place au milieu de la délibération, et au moment où la loi électorale allait être mise aux voix, il se leva soudainement, et, avec une brutalité profonde, profitant du décri où les meneurs du parlement étaient tombés pour les accabler d’insultes grossières, et les insultant grossièrement pour les avilir encore davantage, il leur signifia qu’ils n’étaient plus rien , les fit chasser de leur salle par une compagnie de soldats , comme des intrus trop longtemps tolérés, et mit ainsi tout à coup fin au Long Parlement.
Personne ne résista , personne n’éleva la voix ;
DISCOÜHS SUIS Î.’HISTOIKI
non que le parlement expulsé n’eût des amis , ardents et fidèles, quoique peu nombreux; mais ils avaient contre eux la force et l'opinion. Tous les autres partis , qu’ils approuvassent ou non L’ajcle de Cromwell , s’en réjouissaient comme d’une justice et d’une délivrance. Intimidés ou impuissants , les vaincus se soumirent sans bruit ; et ces meneurs révolutionnaires qui avaient fait neuf ans la guerre civile, chassé du parlement les trois quarts de leurs collègues condamné à mort leur roi, et changé tyranniquement la constitution de leur pays , purent reconnaître que le gouvernement des peuples est une œuvre infiniment plus grande et plus difficile qu'ils ue s’en doutaient avant d’y avoir eux-mêmes succombé.
La république s’était établie au nom de la liberté ; et, sous la domination du parlement républicain, la liberté n’avait été qu’un vain mot, couvrant la tyrannie d’une faction. Après l'expul-
sion du parlement, la république à son tour devint un vain mot, conservé comme un de ces mensonges qui servent encore quoiqu’ils ne trompent plus, et le despotisme d’un seul fut pendant cinq ans le gouvernement de l’Angleterre.
Le despotisme, cive» une nation forte qui s’y réfugie dans un accès de perplexité ou de lassitude, ne peut subsister qu’à deux conditions, l’ordre et la grandeur; Cromwell , devenu le maître , déploya toutes les ressources de son génie pour imprimer à son gouvernement ces caractères. Étranger aux passions haineuses, aux préventions étroites et intraitables que les factions portent dans leur empire , il voulait que tous , sans distinction d’origine et de parti , cavaliers et presbytériens aussi bien que républicains, pourvu qu’ils se tinssent en dehors des menées politiques, trouvassent, pour les intérêts de la vie civile, protection et sécurité. L’acte qui imposait à tout Anglais le serment de fidélité, sous peine d’incapacité devant les tribunaux, fut abrogé. L’admi-
nistration de la justice redevint régulière et habituellement impartiale. Cromwell , général de la révolution , s’était toujours ménagé dans tous les partis des intelligences et des créatures. Cromwell, protecteur delà république, s’efforça de rallier à son gouvernement les forces hautes de la société. Trop sensé pour se détacher de ses racines et se livrer à ses ennemis, un instinct supérieur l’avertissait en même temps que , tant que le pouvoir n’est pas accepléetsoutenu par les hommes que leur position, leurs intérêts, leurs habitudes rendent ses alliés naturels , rien n’est complètement ordonné ni solidement fondé. Ce chef fougueux des novateurs populaires se montrait plein de respect pour les institutions consacrées par le temps. Dans leur aversion des sciences humaines et des fondations aristocratiques ou royales , les sectaires voulaient détruire les universités d’Oxford et de Cambridge. Cromwell les sauva. Grand par nature, et maintenant placé haut, il prenait le goftt de tout ce qui était élevé et grand par les
souvenirs, par l’esprit, par le savoir, par la renommée. H se sentait intéressé à l’altiror vers lui, et se plaisait à le protéger contre des haines grossières et subalternes. Et il employait à soutenir cette politique, à maintenir au profil de tous l’ordre et les lois, à rétablir partout le pouvoir et le respect, cette même armée avec laquelle il avait renversé tant d’anciennes grandeurs, et dont la forte discipline cl le dévouement qu’elle lui portait ne comprimaient qu’imparfaitement et à grand’peine les passions mal éteintes.
Au dehors , dans les relations extérieures de l’Angleterre, Cromwell, plus libre du joug des partis, porta un sentiment encore plus juste des intérêts de son pays comme de sa propre situation, et obtint un succès bien plus complet.
La paix fut la base de sa politique. Dès son avènement , il se mit à l’œuvre pour la rétablir ou l’assurer partout, avec la Hollande, le Portugal, le Danemarck; mettant de côté tantôt
ces rêves de fusion républicaine et protestante
1)1 sa Kilts SUR LlIISTOIfili
que naguère il avait conçus ou fomentés luiméme, laotèl les rancunes de religion ou de parti; pressé de régler les différends, de clore les questions; quelquefois susceptible et hautain pour bien établir la dignité d’un gouvernement nouveau, mais toujours sensé, ne se livrant à aucune exigenee démesurée, à aucune ambition chimérique, ne recherchant au dehors que ce qui convenait à son intérêt essentiel, la sécurité et la force de son pouvoir au dedans.
Aussi , la paix une fois assurée, la seconde base de sa politique fut la neutralité. C’était alors, en Europe , la crise de la lutte entre la maison d’Autriche et la maison de Bourbon , entre l’Espagne qui déclinait et la France qui montait rapidement. Toutes deux faisaient d’ardents, et quelquefois de honteux efforts pour attirer l’Angleterre dans leur alliance. Cromwell les écoutait toutes deux, donnant à l’une et à l’autre assez d’espérances pour en obtenir ce qui importait à son gouvernement, mais ne s’engageant ni dans l’une ni
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dans l’autre cause. Tout bien considéré, il jugea que, du côté de l’Espagne, il y avait pour lui moins à espérer, moins à craindre, et bien plus à prendre. Il méditait de donner, à la puissance et au commerce de l’Angleterre, une large base dans le nouveau monde. Il sortit de la neutralité, mais avec tant d’à-propos et de mesure que, pendant que sa guerre avec l'Espagne lui donnait au delà des mers la conquête de la Jamaïque, son alliance avec la France lui valut, aux portes du contingent européen, la possession de Dunkerque, sans que pourtant il s’engageât, dans la lutte des deux puissances , assez avant pour compromettre l’indépendance de la politique extérieure de son pays.
Ce fut , sous son gouvernement , le constant caractère de cette politique de n’avoir rien de systématique ni d’emporté, et de ne se mêler des affaires d’autrui qu’autanl que ses propres affaires l’exigeaient réellement. Les Stuart étaient réfugiés en France. La cour les traitait avec faveur,
8 tx DISCOURS SUR L'HISTOIRE
quoique timidement. Les essais de guerre civile de la Fronde troublaient le royaume. Les protestants y étaient, sinon persécutés, du moins inquiétés et mécontents. L’occasion semblait belle et la tentation était forte, pour Cromwell, d'intervenir là contre ses ennemis, et pour la cause religieuse et politique qui avait fait sa grandeur. Le prince de Condé , chef des insurgés, la ville de Bordeaux, leur boulevard, l’en sollicitaient ardemment, entretenant auprès de lui des envoyés, multipliant les instances et les offres pour obtenir son appui. Cromwell les accueillait, leur donnait lieu d’espérer, envoyait à son tour en France des agents chargés de sonder les dispositions et de mesurer les forces des protestants et des Frondeurs , inquiétait ainsi gravement Mazarin; puis , ne trouvant, du côté des mécontents français, ni forces réelles, ni conduite habile, ni chance de succès, il écartait toute velléité d’ambition ou de passion, laissait tomber les offres qu’il avait reçues , les espérances qu’il avait laissé naître, et
traitait avec Mazarin , mettant à profit les inquiétudes qu’il lui avait fait concevoir.
Qu’une occasion moins tentante , mais moins compromettante, s’offrit ailleurs de soutenir le protestantisme opprimé , Cromwell la saisissait avidement. Pour protéger, contre le duc de Savoie, de pauvres paysans expulsés de leurs vallées , il multipliait les déclarations, les ambassades, les secours d’argent, les menaces, sommait la cour de France d’intervenir si elle ne voulait qu’il intervint lui-même , entraînait dans ses démarches les Provinces-Unies , les cantons suisses , atteignait son but par le seul mouvement qu’il imprimait, et donnait ainsi aux sentiments religieux de l’Angleterre une éclatante satisfaction, sans l’engager dans aucune lutte grave et incertaine.
Quand des intérêts anglais, importants quoique secondaires, étaient en jeu, réclamant protection ou réparation, Cromwell les soutenait énergiquement, en les tenant avec soin séparés des questions générales et passionnées. Il envoyait dans la
8TU DISCOU 1(S sua L’HISTOlltli
Méditerranée l’amiral Blake avec une forte escadre, chargé de so porter partout où l'Angleterre avait des réclamations à former; et Blake se présentait successivement devant Livourne, Alger, Tunis, Tripoli, vidant avec éclat, quoique sans les grossir, ces démélés divers, et ne se retirant que lorsqu’il avait obtenu de gré ou do force le redressement des griefs de son pays.
Tant d’efforts et de succès ne demeuraient point vains, mais n’atteignaient point au véritable et dernier but du vainqueur. Ce gouvernement si actif sans témérité, si habile à flatter les passions nationales sans s’y asservir, qui au dehors faisait grandir son pays sans le compromettre, et maintenait l’ordre au dedans avec les soldats de la révolution, Cromwell était obéi , craint, admiré, mais ne s’enracinait point. L’Angleterre se soumettait à son génie et à sa force; elle n’acceptait pas sa domination. Consommé dans l’art d’attirer à lui les hommes, tous les jours il en détachait quelques uns des anciens partis, les décidant tantôt à
le servir activement, tantôt à cesser d’agir comme ses ennemis. 11 obtint, autant que l’ait jamais obtenu aucun autre parmi les maîtres des peuples, tout ce que le bon sens, la fatigue , l’intérêt personnel, la faiblesse, la lâcheté, la bassesse, la trahison peuvent donner à la puissance. Mais les anciens partis subsistaient toujours, cavaliers, presbytériens , républicains, comprimés mais vivaces , et ne renonçant ni à l’espérance ni à l’action. Dans le cours des cinq années de l’empire de Cromwell, et sans parler d’une foule de tentatives obscures, quinze-conspirations et insurrections, royalistes ou républicaines, ou coalisées, mirent son gouvernement en alarme ou sa vie en danger. Il les réprimait énergiquement, sans cruauté et sans pitié, rigoureux ou clément selon le besoin, employant tour à tour les lois et l'arbitraire, le jury et lés cours d’exception, une police infatigable et une armée dévouée, les arrestations silencieuses et les exécutions éclatantes , le bannissement, l’emprisonnement , la vente des insurgés vaincus comme
esclaves clans les colonies, tout ce qui se peut inventer pour frapper des ennemis d’impuissance ou de peur. Rien ne réussit contre lui ; tous les complots furent déjoués et toutes les prises d’armes étouffées. Le pays ne s’y associait point et gardait son repos. Mais il ne croyait ni au droit ni à la durée de ce pouvoir tous les jours vainqueur. Cromwell ne régnait point dans les esprits comme un souverain reconnu et définitif. Au faite de sa grandeur, il n’était, dans la penséo publique , qu’un maitre irrésistible mais provisoire, sans rival mais sans avenir.
II le sentait Iui-méme mieux que personne.
C’était le caractère de son esprit de voir toutes choses, même sa propre situation, comme elles étaient réellement. Jamais grand homme n’a été plus ardent à l’espérance et plus étranger à l’illusion.
Il avait appris , en renversant la monarchie constitutionnelle, que c’était le seul gouvernement qui convînt et qui pût durer en Angleterre. Maître des ruines de l’édifice, une pensée con-
UK LA RÉVOLU t'ION D’A NGLKTEHR E.
, slantc s’empara de lui, le relever pour s’v établir.
Ce fut son désir et son travail continu de parvenir à avoir un parlement avec lequel il pût vivre et gouverner. Il en réunit quatre en cinq ans; tantôt choisissant lui-méme, de concert avec ses officiers, l’assemblée qu’il décorait hypocritement de ce nom ; tantôt la faisant élire selon le nouveau mode que le Long-Parlement républicain était sur le point d'adopter quand il l’avait chassé ; traitant toujours ces assemblées, à leur début, avec beaucoup de solennité et de déférence ; usant, pour s’y créer une majorité , des artifices les plus éhontés, des violences les plus inouïes; et soigneux, au moment même où il rompait avec elles, de ne point donner à croire qu’il renonçât à leur concours.
L’entreprise, de sa part, était chimérique. Les royalistes n’entraient point dans ses parlements. Les presbytériens n’y arrivaient qu’en fort petit nombre. Les diverses fractions du parti républicain y siégeaient presque seules, profondémcnl
90 DISCOURS SUR L'HJSTOIRK
divisées et irritées. Les partisans de Cromwell étaient peu propres à triompher par la tactique parlementaire et la discussion. Ses ennemis, bien plus exercés dans ce genre de combat, en déployaient, pour lui nuire , toutes les ressources. Il se retrouvait là en présence des hommes qu’il avait détrônés, sincèrement passionnés contre sa tyrannie, obstinés dans leurs idées et leurs habitudes anarchiques, et aussi ingouvernables qu’incapables de gouverner. Lui-même, il leur fournissait, à chaque instant, des griefs et des armes, car il n’avait pas appris , en devenant le maître absolu, à respecter le droit, ni à endurer la résistance et la contradiction. Averti, par son grand instinct, que, dans son isolement despotique, il ne fondait rien, pas même son propre pouvoir, il appelait un parlement pour s’en aider dans la création d’un gouvernement durable ; mais quand le parlement était là , dépourvu des forces naturelles du parti conservateur, et dominé par des hommes qui ne savaient que détruire , bientôt
Cromwell ne pouvait supporter ni leur liberté, ni leur fol aveuglement, et il brisait cet instrument qu’il sentait nécessaire, mais qu’il s’irritait de trouver toujours fatal.
Un jour, il crut avoir enfin réussi à réunir un parlement qui comprît et secondât ses desseins. 11 se hâta d’y faire éclater l’idée qui le possédait , le rétablissement complet de la monarchie anglaise, un roi et deux chambres. La proposition en fut faite et débattue dans le parlement, et publiquement négociée pendant plus de deux mois entre le parlement et le protecteur. Cromwell déploya dans la négociation cet étrange amalgame d’ardeur et de retenue , d’habileté profonde et d’hypocrisie grossière, qui était h la fois son art et sa nature. La prudence égalait presque en lui l’ambition. Il ne voulait pas que son avènement à la royauté fût au prix d’une scission dan9 son parti , base déjà si étroite et si chancelante de son gouvernement. Il prétendait devenir roi sans que le protecteur fût en péril. Il fallait , non seulement que la cou-
92 DISCOURS SUR l/HISTOIRK
ronne lui fût offerte , mais que tous les hommes importants dont il était entouré, sectaires ou politiques, officiers ou magistrats, se fussent décidés et compromis à la lui offrir. Depuis longtemps, avant l’institution du protectorat, avant l’expulsion du Long- Parlement , il les sondait et les préparait* à cette fin. Engagé cette fois dans la tentative suprême, son travail, pour agir sur eux, fut infini et infatigable, tantôt direct, tantôt détourné; il s’adressait tour à tour à leur intérêt, à leur ami- tié, à leur raison; il essayait de leur faire comprendre que la révolution qu’ils avaient .faite, et leur propre situation à eux-mêmes comme la sienne, demeureraient faibles et précaires tant qu’ils ne se seraient pas établis ensemble dans l’institution sur laquelle se fondaient toutes les lois , à laquelle se rattachaient toutes les habitudes d’obéissance et de respect de l’Angleterre. Il persuada , ou entraîna , ou séduisit tant de gens , même parmi les officiers longtemps rebelles , qu’il put se croire et se crut vraiment assuré du succès. La propo-
sition fut volée dans le parlement. La couronne lui fut officiellement offerte. 11 ajourna sa réponse. Il voulait vaincre les dernières résistances. C’était auprès de lui , parmi les généraux les plus intimement unis à sa personne , qu’il lés rencontrait. Elles furent insurmontables , par sincère passion républicaine, par pudeuf de démentir à ce point leur vie, par vengeance de rivaux humiliés. Cromwell se flatta qu’après tout ce n’était que l’humeur de quelques hommes. Il se décidait à passer outre, et à poser enfin sur sa tète cette couronne mise sous sa main, lorsqu’il apprit qu’à cette heure môme une pétition , rédigée par l’un de ses chapelains et signée par un grand nombre d'officiers, était, au nom de l’armée , solennellement présentée au parlement, réclamant la fidélité à la bonne vieille cause et repoussant le rétablissement de la royauté. Cromwell manda aussitôt le parlement à Whitehall , et , s’étonnant qu’on eût ainsi l’air de protester contre sa réponse avant qu’elle fût faite, il refusa formellement le litre de roi.
9/| DISCOURS SDR L'HISTOIRE
C’était, en vain qu’éclairé par son génie sur le vice de sa grandeur, il s'efforçait de la transporter sur des bases consacrées par le droit et le temps. Dieu ne voulut pas que le môme homme qui avait fait tomber la tête du roi , et foulé aux pieds les libertés du pays, recueillit l’honneur et le fruit du rétablissement de la royauté et du parlement. Puissant contre l’anarclne , Cromwell , en luttant contre les difficultés de sa situation, retombait sans cesse dans le despotisme. Il avait fait rentrer l’impartialité dans l’ordre civil ; et, poussé par la nécessité de suffire aux dépenses de son gouvernement, il soumit tous les royalistes aux exactions les plus iniques , et tout le pays au régime de la tyrannie militaire, seul moyen d’accomplir les exactions. Il se faisait gloire d’avoir rendu à l’administration de la justice sa régularité et son éclat ; et quand des avocats illustres défendirent contre ses poursuites des accusés , quand des magistrats intègres se refusèrent à les condamner contre les lois , il maltraita , destitua, emprisonna les avocats
et les magistrats avec un emportement sans exemple dans les plus mauvais temps. C’était trop d’arrogance que de prétendre rétablir^ la monarchie légale sans renoncer aux violences révolutionnaires. Cromwell jouissait déjà d’un privilège rare ; il avait passé de la révolution à la dictature ; il ne lui fut point donné de transformer la dictature en un régime de droit et de liberté.
Mais sa prudence, dans celte périlleuse épreuve, ne fut point perdue. Il ne s’était arrêté qu’au dernier moment , mais il s’était arrêté. L’Angleterre qui avait vu sa retraite , les républicains qui l’y avaient réduit , avaient toujours besoin et peur de lui. Sa situation demeura entière, et le protecteur ne fut pas moins puissant pour avoir échoué à se faire roi. Il n’abandonnait point son dessein. Il prenait même des mesures pour préparer la réunion d’un parlement nouveau, se promettant sans doute, comme il avait jadis dompté le parlement par l’armée, de dompter un jour l’armée par le parlement. Mais déjà s’appesantissait sur lui la main qui de-
DISCOURS Sun L’HISTüiHE
vait le dompter lui-même. Sa santé était depuis quelque temps altérée. Des douleurs de famille , la perte tl’une fille chérie aggravèrent son mal. Il dépérit rapidement. II ne voulait pas mourir. Tant d’épreuves traversées avec bonheur, les grandes choses qu’il avait faites et qu’il avait encore h faire , la nécessité de sa présence , la puissance de sa volonté , tout le portait à se persuader qu’il n’avait pas atteint le terme de sa vie. Il disait, dans sa plus confiante intimité : «Je suis sûr que je ne mourrai pas aujourd’hui ; je sais que Dieu ne veut pas encore que je meure. » Dieu avait marqué Cromwell pour être un exemple éclatant de ce que peut et de ce que ne peut pas un grand homme. Sa destinée était accomplie. Il s’était fait, par son seul génie, le maître de son pays et de la révolution qu’il avait faite dans son pays; il resta, jusqu’à sa dernière heure, en pleine possession de sa grandeur ; et il mourut , consumant sans succès son génie et sa puissance à tenter de refaire ce qu’il avait détruit, un parlement et un roi.
UK LA RÉVOLUTION D'ANGLKTKllKE. 97
Dans l'anarchie où la jeta celte mort , l’Angleterre eut l’une de ces bonnes fortunes rares dont on ne saurait dire si elles viennent de Dieu seul, ou si la sagesse des hommes peut y réclamer quelque part. L’anarchie n’eut point de dénoûment factice, ni incomplet, ni précipité. Toutes les ambitions, toutes les prétentions, tous les éléments de chaos et de lutte politique que Cromwell avait comprimés reparurent et rentrèrent en tumulte sur celle scène que naguère il remplissait seul. Son fils Richard fut proclamé protecteur sans obstacle, et reconnu sans hésitation par les puissances- étrangères. Mais à peine il essaya de gouverner qu’aulour de lui s’élevèrent une foule de conseillers , bientôt ses ennemis et ses rivaux : le conseil général des officiers ; un nouveau conseil de l’armée, plus populaire; un parlement nouveau, que Richard se hâta de convoquer ; l’ancien Long-Parlement mutilé , ou plutôt , comme l’appela le peuple, la queue du Long-Parlement, soutenant qu’à
lui seul appartenait le pouvoir légitime, puisqu’il
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avait reçu de Charles I", du roi qu’il avait mis à mort, le droit de n’ètre dissous que de son propre aveu ; enfin ce même Long-Parlement , recruté des membres qu’avant la mort du roi il avait chassés de son sein, et qui maintenant y rentraient de force, comme ils en avaient été chassés. Tous ces fantômes prétendirent à remplacer le maître qui naguère les avait tous domptés; et l’Angleterre les vit, pendant plus de vingt mois , paraître, disparaître , reparaître confusément , s’évoquant ou s’expulsant , se coalisant ou se combattant tour à tour, sans qu’aucun d’eux prit un seul jour la consistance et la force d’un gouvernement.
Et dans cet interrègne de vingt mois , au milieu de cette explosion ridicule de tant de prétendants chimériques , celui-là seul ne parut point qui était, dans la pensée de toute l’Angleterre, soit espérance, soit crainte, le seul prétendant sérieux. A peine un ou deux mouvements insignifiants , qui se bornaient à demander la convocation d’un parlement libre , et où le nom de Charles
Stuart n’était pas même prononcé, furent-ils tentés en sa faveur, ot aussitôt réprimés sans effort.
C’était le souvenir de Cromwell qui retenait encore le parti royaliste dans la crainte et l’inaction. Il avait tant de fois abattu leurs espérances , et si rudement frappé lours soulèvements ou leurs complots . qu’ils n’osaient plus se promettre le succès. Le bon sens d’ailleurs leur était venu avec les longs revers. Ils avaient appris à ne pas prendre leurs désirs pour la mesure de leurs forces, et à comprendre que , si Charles Stuart devait retrouver la couronne, c’était l’intérét et le mouvement général do l’Angleterre qui pouvaient seuls la lui rendre, non pas une insurrection de Cavaliers.
Richard Cromwell eut la pensée et le désir de mettre lui-môme un terme à l’agonie générale et à la sienne propre, en traitant avec le roi. 11 ne manquait ni d’esprit ni d’honnéteté. Il n’avait ni ambition ni grandeur. Il avait assisté, avec un
too DISGOUHS SI R L’HISTOIRE
sentiment de fatigue plutôt que de confiance , à la destinée de son père. Il ne croyait point , pour lui-môme , au retour d’un tel succès , et ne se sentait pas capable de porter un tel fardeau. Mais il n’était pas capable non plus de prendre, sur de tels intérêts, une résolution souveraine. Il était indécis et faible, criblé de dettes et cherchant de tous côtés l’avenir. Il demeura le jouet d’une fortune dont il sentait la vanité, et l’instrument d’hommes moins sensés que lui.
Il fallait arriver au dénoùment. Tous les pouvoirs, tous les noms qui avaient fait la révolution, ou que la révolution avait faits , avaient été mis et remis à l'épreuve. Aucun obstacle extérieur, aucune résistance nationale ne les avaient entravés dans leurs efforts pour gouverner. Aucun n’y avait réussi. Ils s’étaient tous entre-détruits. Ils avaient tous épuisé , dans ces stériles combats , ce qu’ils avaient pu conserver de crédit et de force. Leur nullité était à nu. Cependant l’Angleterre restait à leur merci. La nation avait perdu,
dans ces longues et tristes alternatives d’anarchie et de despotisme , l’habitude et le courage de régler elle-même ses destinées. L’armée de Cromwell était toujours là, incapable de créer un gouvernement, mais renversant tous ceux qui ne lui plaisaient pas. Un homme de l’armée, placé très haut dans l'estime et la confiance des soldats, étranger aux partis politiques , qui avait bien servi le parlement, et Cromwell, et môme Richard Cromwell à son avènement, Monk pressentit quel serait le terme nécessaire de cette anarchie, et entreprit d’v conduire sans lutte et sans secousse son pays fatigué. Il n’avait rien de grand, excepté le bon sens et le courage. Nul besoin de gloire , nulle ambition de pouvoir. Point de principes, ni de desseins élevés , ni pour son pays , ni pour lui-même. Une aversion profonde du désordre et de ces iniquités déréglées que les partis populaires couvrent de belles promesses. Il était attaché sans faste, mais avec force et modestie , à ses devoirs de soldat et d’Anglais. Point charlatan .