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tait une estime pleine de confiance et mêlée de quelque attachement, il était tour à tour sévère et humble, passant des remontrances aux complaisances , disant et soutenant la vérité en honnête homme , mais inquiet de l’avoir dite, et cherchant des appuis contre la cour sans vouloir puiser sa force dans le parlement. Il prétendait maintenir à la fois la couronne dans le respect des anciennes lois du pays , et la chambre des communes dans la modestie de son ancienne situation, et se flattait qu’on pourrait astreindre la prérogative royale à la légalité sans lui imposer, envers le parlement, aucune responsabilité nécessaire. Il échoua dans cette chimérique tentative de fonder, au sortir d’une révolution populaire, un gouvernement qui ne fût ni arbitraire ni limité; et il succomba luimême après sept ans de prépondérance, odieux aux communes par son arrogance monarchique , aux sectes dissidentes par son intolérance épiscopale, à la cour par sa sévérité dédaigneuse, poursuivi par l’aveugle colère du peuple qui s’en pre-
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«ait à lui de tous les malheurs publics comme de tous les torts du pouvoir, et indignement abandonné du roi pour qui il n’était plus qu’un censeur incommode et un ministre compromettant.
On a attribué la chute de Clarendon aux défauts de son caractère, et à quelques feules ou à quelques échecs de sa politique, au dedans et au dehors. C’est méconnaître la grandeur des causes qui décident du sort des hommes éminents. La providence, qui leur impose une tâche si rude, ne les traite pas avec tant de rigueur qu’elle ne leur passe point de faiblesses , et qu’elle les renverse légèrement, pour quelques torts ou quelques échecs particuliers D’autres grands ministres, Richelieu , Mazarin , Walpole, ont eu des défauts , et commis des feules, et essuyé. des échecs aussi graves que ceux de Clarendon. Mais ils comprenaient leur temps ; les vues et les efforts de leur politique étaient en harmonie avec ses besoins , avec l’état et le mouvement général des esprits. Clarendon se trompa sur son époque; il méconnut
DE LA HKVOLiri'iON U ANGLETEIIHE.' 123 le sens des grands événements auxquels il avait assisté ; il considéra et traita ce qui s’était passé de 1640 à 1660 comme une révolte après laquelle il n’y avait qu’à rétablir l’ordre et les lois , non comme une révolution qui , en précipitant la société anglaise dans de funestes égarements, l’avait lancée dans des voies nouvelles , et qui imposait à l’ancienne royauté -rétablie de nouvelles règles de conduite. Parmi les grands résultats que celte révolution , même vaincue , léguait à l’Angleterre, Clarendon accepta avec sincérité le concoure nécessaire du parlement , et «avec joie le triomphe dn protestantisme. Il repoussa et combattit obstinément l’influence croissante de la chambre des communes dans le gouvernement du pays, et ne sut ni reconnaître ni pratiquer les moyens par lesquels ce fait nouveau pouvait tourner à la sûreté, et même à la force de la monarchie. C’était là une de ces erreurs que ne rachètent point des talents ni des vertus rares, et qui rendent mortels, dans l’impitoyable destinée des hommes
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publics , des lorts ou des échecs d’ailleurs légers et de peu d’effet.
Après les honnêtes conseillers de l’ancienno royauté vinrent les roués de la nouvelle cour, Buckingham et Shaftesbury à leur tête : l’un licencieux, spirituel, léger et présomptueux ; l’autre ambitieux , profond et hardi ; tous deux également corrompus et versés dans l’art de corrompre ; tous deux prêts à passer saiis cesse, pour le besoin de leur fortune ou le plaisir de leur vanité , de la cour à la multitude et du gouvernement à la faction, ils entreprirent de donner satisfaction au parlement, aux dissidents, à tous les sentiments publics que la politique roide et isolée de Clarendon avait irrités. Mais il ne suffit pas de vouloir plaire et céder pour gouverner. Les téméraires et immoraux successeurs de Clarendon ne soupçonnaient pas quels embarras et quels périls ils étaient près d’attirer sur le pouvoir et sur eux-mêmes en prenant dans la chambre des communes leur point d’appui. Pour qu’une assemblée populaire puisse
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être un moyen habituel de gouvernement fort et régulier, il faut qu’elle soit elle-même fortement organisée et gouvernée, ce qui ne se peut qu’autant qu’elle contient do grands partis unis par des principes communs, et marchant avec suite et discipline, sous des chefs reconnus, vers un but déterminé. Or de tels partis ne se forment et ne subsistent que lorsque des intérêts puissants et des convictions fermes et longues rallient et retiennent ensemble les hommes. Une certaine mesure de foi aux idées et de fidélité aux personnes est la condition vitale des grands partis politiques , comme les grands partis politiques sont la condition du gouvernement libre. Rien de semblable n'existait et n'était près de se former sous Charles II , lorsque le ministère , dit la cabale, essaya de gouverner de concert avec la chambre des communes et selon son vœu. Après tant de secousses et de mécomptes, et surtout dans les régions voisines du pouvoir, les hommes étaient en proie au doute, à la méfiance , à une mobilité
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continuelle , à un esprit de personnalité tantôt impatiente jusqu’à l’impudeur, tantôt prudente jusqu’à la pusillanimité. La chambre des communes était pleine des débris des partis révolutionnaires; il n’y avait point de partis politiques capables et dignes de soutenir un gouvernement. Et des hommes tels que Shaftesbury et Buckingham étaient incapables et indignes de former de tels partis ; ils ne savaient que chercher et gagner pou-r eux- 1 mômes des partisans dans tous les camps , par tous les moyens. Leur politique était effrontément incohérente et contradictoire : tantôt ils unissaient intimement l’Angleterre à la Hollande, tantôt ils livraient la Hollande à Louis XIV, selon qu’ils avaient momentanément besoin de la faveur des zélés protestants anglais ou de celle du grand roi étranger. Ils accordaient la tolérance aux dissidents par respect apparent pour les droits de la conscience , mais en réalité par complaisance pour le roi, qui voulait protéger les catholiques ; puis, sous la pression de la chambre des communes
irritée, ils sollicitaient le roi de sanctionner, contre les catholiques et les dissidents, les mesures les plus rigoureuses. Leur politique , intérieure et extérieure, n’offrait qu’une série de tâtonnements et de démentis; leurs plus équitables mesures n’étaient que des moyens de corruption et de tromperie insolemment adoptés ou abandonnés tour à tour,- et manquaient également de solidité et de sincérité.
Le public, au dedans comme au dehors du parlement, se laissait quelquefois prendre à ces pièges. Rien n’égale l’empressement des passions populaires à croire ce qui leur plait et à tout excuser de qui les sert. Les roués de la cabale obtenaient par moments quelque faveur; mais elle se relirait d’eux aussi vite qu elle leur était venue. Leur vie licencieuse, la perversité aflichée de leurs moeurs , la versatilité de leur conduite, la vanité de leurs promesses, choquaient le sens moral du pays, qui conservait , au milieu de tant de scandales et de mécomptes , un fonds solide de
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foi et de vertu. Il eût fait plus, k coup sur, que . de s’indigner, s’il eût su que son roi , avec la connivence de ses principaux conseillers, concluait avec Louis XIV des traités secrets par lesquels il s’engageait à se déclarer catholique dès qu'il pourrait le faire avec quelque sûreté, et vendait en attendant , pour quelques millions, l’indépendance de la politique et des institutions de son royaume. L’Angleterre ignora longtemps, ces actes honteux ; mais quand la méfiance est profonde , l’ignorance publique a des pressentiments qui souvent égarent et quelquefois éclairent merveilleusement les peuples. Sans savoir à quel point les ministres de la cabale abaissaient et trahissaient leur pays, non seulement la chambre des communes ne se livra point à eux , mais elle finit par les attaquer violemment; et ils tombèrent sous les coups d’un pouvoir qu’ils avaient grandi en le flattant pour s’en servir, mais sans avoir fait faire aucun progrès à l’organisation des partis politiquesdans le parlement et à leur action régulière dans le gouvernement.
Leur successeur, sir Thomas Osborne , comte de Danby, eut bien plus de sens politique et plus d’influence sur le développement du régime parlementaire dans son pays. Entré aux affaires sous les auspices des ministres de la cabale , et associé de bonne heure à quelques unes de leurs mauvaises pratiques, il différait d'eux essentiellement, car il provenait du pays, non de la cour. Simple gentilhomme du comté d’York , les gentilshommes de province étaient vraiment son parti, et la chambre des communes sa patrie politique. 11 soutint ardemment la cause de la couronne et de son pouvoir, mais en l’unissant au parlement au lieu de l’en isoler. Il s’appliqua , par toutes sortes de moyens, bons et mauvais, en persuadant les esprits et en achetant les suffrages, à former dans la chambre des communes un parti compacte, permanent , et à établir entre l’administration et son parti cette intimité, cette solidarité qui peuvent seules rendre le pouvoir efficace et fort en ramenant à une même pensée et à une même action
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politique ses éléments divers. Danby comprenait et partageait d’ailleurs, en matière de religion et de relations extérieures , le sentiment national de l’Angleterre; il voulait la sûreté du protestantisme et la bonne intelligence du gouvernement anglais avec les États dévoués à cette cause. Il détermina Charles II à conclure d’abord la paix , puis une alliance avec la Hollande, et à donner sa nièce Marie en mariage au prince Guillaume d’Orange. Danby préparait ainsi au dehors un sauveur à la foi et aux libertés de son pays , en même temps qu’au dedans il commençait à former solidement ce grand parti de la prérogative royale et de l’Église qui , depuis cette époque , a donné tatit de force à la monarchie anglaise , et si puissamment concouru à sa stabilité.
Et par une heureuse combinaison de conséquences opposées, pendant que le bon jugement et l’habileté de Danby organisaient le parti tory, ses fautes faisaient prendre au parti whig un énergique et salutaire développement. C’est l’hon-
neur des whigs qu’ils ont puisé leur origine et les premiers élans de leur grandeur dans la défense des libertés et de la moralité politique du pays. Leur pjyyi est né sous l’invocation de principes et de sentiments généreux. Ce fut dans les luttes contre Danby et son armée de cavaliers transformés en torys qu’il commença à prendre sa physionomie propre et son éclat. Luttes encore très désordonnées et confuses, mais où se manifestèrent clairement deux grands partis parlementaires aspirant l’un et l’autre au gouvernement du pays, pour y pratiquer des politiques réellement diverses, en vertu de principes non pas essentiellement contraires , mais profondément différents.
Soutenue pendant quatre ans, cette lutte aboutit à la chute de Danby, à la dissolution de ce Long- Parlement royaliste qui , depuis dix-huit ans, avec un bizarre mélange de dévouement, de servilité et d’indépendance , faisait la force de la royauté, et à la formation d’un grand ministère vvhig où les chefs du parti , Temple , Russell , Essex ,
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Hollis, Cavendish , Powle, avec l’aide du chef des modérés flottants, Halifax, et du hardi renégat de la cour, Shaftesbury, devenu le favori populaire, entreprirent de réformer et de conduire le gouvernement.
La circonstance était grande. Pour la première fois , et malgré la longue résistance de la couronne, l’opposition parlementaire conquérait le pouvoir au nom du sentiment public et de la majorité. Saurait-elle l’exercer et s’y maintenir? Donneraitelle satisfaction aux vœux réels du pays sans ébranler les bases de la monarchie qu’inquiétait son avènement?
Les whigs ne réussirent pas à résoudre ce problème.
Soit défaut d’expérience, soit influence des fausses théories politiques dont le Long-Parlement révolutionnaire avait été imbu , leurs idées sur l’organisation et les conditions du gouvernement constitutionnel étaient confuses , peu pratiques, pleines d’hésitation et de contradiction. Ils
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avaient à la fois des préjugés monarchiques et des préjugés républicains. Ils essayèrent de constituer le cabinet sur de larges bases, comme pour en foire une sorte de corps intermédiaire , capable de contenir la couronne par le parlement et le parlement par la couronne : essai mal conçu et qui avorta en naissant. Ils portaient l’esprit d’opposition dans l’exercice du pouvoir, et en servant la royauté ils étaient plus préoccupés de s’en défendre que de la soutenir.
Ils vivaient mêlés aux débris des factions anarchiques qui avaient survécu-à la révolution, et qui ne cessaient d’attaquer sourdement la monarchie. A peu près nul dans les classes élevées, le parti républicain était foible et impuissant pour son propre succès, même dans la multitude: mais il avait des agitateurs et des conspirateurs acharnés, prêts à mettre leur savoir-foire et leur vie au service de quiconque leur faisait ou leur laissait espérer quelque satisfaction à leur turbulence et à leurs haines. Les whigs étaient constamment , sinon en
connivence, du moins en contact avec ces révolutionnaires de profession dont ils voulaient faire leurs soldats , mais qui à leur tour espéraient faire de leurs chefs leurs instruments , et les compromettaient sans cesse d’abord auprès du roi, puis auprès du pays , monarchique quoique mécontent, et décidément contraire à de nouvelles révolutions.
Contre ces fautes de leur conduite ou ces vices de leur situation , les whigs avaient une ressource dont ils tirent un ample et triste usage, la complaisance pour les passions populaires. L’Angleterre, à cette époque, en avait une générale, souveraine , la terreur et l’aversion du papisme. Avertie par un instinct légitime qu’elle était, sur ce point, trahie par son roi, la nation anglaise s’emporta hors de toute raison , de toute justice , de toute humanité. La persécution politique et judiciaire des catholiques fut, pendant trois ans, le crime d’un peuple furieux dans sa foi et d’un roi lâche dans son incrédulité. Les whigs s’unirent
ou cédèrent, comme les torys, à cet emportement. Ils eurent, en outre, le mauvais sort d’arriver au pouvoir lorsque les premiers accès de la fureur nationale contre les catholiques commençaient à tomber, et faisaient place à un mouvement de réaction en faveur du bon sens et de l’équité. Ils portèrent ainsi, plus que leurs rivaux , la peine de cette réaction et le poids de la colère cachée du roi, qui prit plaisir à se venger sur eux des iniquités auxquelles il n’avait pas eu le courage de résister.
Leur situation , quant aux affiiires étrangères du pays , n’était ni plus simple ni plus sûre. Pendant qu’ils s’élevaient contre la servile intimité du roi avec la cour de France, plusieurs de leurs chefs recevaient eux-mômes , de Louis XIV, des faveurs et des pensions ; quelques-uns par corruption , car le parti populaire avait ses roués comme celui de la cour; d’autres, pleins de patriotisme et d’honneur, dans le chimérique espoir d’employer les moyens d’influence qui leur venaient d’un souverain étranger, au triomphe des
ni scoi' ns sim i.’iiistoiiik
libertés de leur patrie. C’est une dangereuse tentative de chercher au dehors des forces secrètes pour agir sur les affaires intérieures de son pays ; les plus habiles courent grand risque de servir ainsi les desseins de l’étranger plutôt que leurs propres desseins ; et Louis XIV tira bien plus de fruit, pour sa politique, de ses relations avec quelques chefs whigs, qu’ils ne trouvèrent euxmèmes d’avantages dans l’appui caché qu’il leur prêta pour renverser Danby et pour faire dissoudre le Long-Parlement des cavaliers.
Au milieu de celle situation chargée pour eux de tant d’embarras et de périls , les whigs entreprirent de changer l’ordre de succession au trône, et d’en exclure , par acte du parlement , le légitime successeur. C’était faire une révolution par avance, en vertu de conjectures fondées, mais lointaines , et sans que des faits actuels, évidents, en démontrassent l’absolue nécessité. Les whigs pensaient sans doute qu’en pareille affaire il était plus sage de prévoir que d’attendre , et qu’il va-
lait mieux accomplir sur-le-champ , par voie de délibération légale, ce qu’il faudrait faire plus tard par la force , et peut- être au prix de la guerre civile : vue très superficielle , et qui décèle de leur part peu de connaissance des hommes et des grandes conditions de l’ordre social. Il est plus grave de discuter une révolution que de la faire, et l’État est bien plus ébranlé quand on porte atteinte à ses lois fondamentales, au nom de la raison humaine, que lorsqu’on les enfreint sous le coup de la nécessité. Ce que les whigs demandaient au parlement, c’était d’abolir, par sa seule volonté, et avant que Jacques II eût régné , son droit héréditaire à la couronne; c’est-àdire de subordonner, en principe, la base de la monarchie à la délibération du parlement. L’instinct public avertit l’Angleterre que c’était ruiner la monarchie môme; l’esprit monarchique se réveilla rapidement ; la dissidence éclata dans le sein même du cabinet. Parmi les torys les plus modérés, les whigs perdirent tout allié, et se
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virent réduits aux forces propres de leur parti. Us se trouvèrent aussi en présence d’un obstacle qu’ils avaient peu prévu , la conscience de Charles II. Ce prince égoïste ne se crut pas en droit de disposer du droit de son frère, et le défendit à tout risque. A l’honneur de la nation anglaise, la passion populaire s’arrêta devant le respect des pouvoirs légaux; le bill d’exclusion, adopté par la chambre des communes , fut repoussé par la chambre des lords, et rien ne fut tenté pour passer outre et triompher par d’autres moyens.
Mais la question demeura haute sur l'horizon. La chambre des communes, qui avait voté l’exclusion de Jacques II , fut dissoute. Dans celle qui lui succéda, le bill fut proposé et voté de nouveau. Les deux grands partis qui s’étaient progressivement formés dans le cours du règne étaient résolus, les vvhigs à écarter le monarque futur, les lorvs à maintenir intacte la monarchie. Charles II prit aussi sa résolution ; il prononça la dissolution de la chambre des communes, renvoya
les whigs, forma son conseil de torys seuls, el gouverna quatre ans sans parlement. Années lugubres, que l’Angleterre passa à entendre gronder les prochains orages. Rentrés dans l’opposition, les whigs conspirèrent à des degrés et dans des desseins divers: les uns pour ressaisir légalement le pouvoir; les autres pour contraindre le roi, fût -ce par l’insurrection et la guerre civile, à subir ce qu’ils regardaient comme le droit et le vœu du pays; quelques uns, soldats inférieurs et désespérés du parti, voulaient se défaire à tout prix, môme par l’assassinat, du roi et de son frère, seuls obstacles au succès de la cause. Ces complots, tantôt exagérés, tantôt confondus par une publicité incomplète et dans des procès conduits avec une subtile iniquité , jetaient le pays dans des troubles contraires; le parti conservateur s’indignait et s’alarmait pour la sûreté du trône et de l’ordre établi; le parti populaire s’irritait de plus en plus en voyant toutes ses tentatives vaines et ses plus nobles chefs livrés à l’échafaud. La réac-
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tion monarchique et l’hostilité destructive grandissaient parallèlement. Les chartes des villes et des principales corporations, dernier rempart du parti populaire, étaient judiciairement attaquées et abolies. Les conspirateurs , dans leur impuissance et leur péril , quittaient le pays , et allaient en Hollande conjurer le prince d’Orange de sauver la foi protestante et les libertés de l’Angleterre. Évidemment, entre les trois grands résultats de la révolution que l'Angleterre avait à coeur de conserver, les deux résultats politiques, l’influence du parlement dans le gouvernement et la prépondérance de la chambre des communes dans le parlement, étaient suspendus et gravement compromis : le résultat religieux, la domination du protestantisme, demeurait encore intact ; c’était l’Église anglicane elle-même qui soutenait invariablement la couronne et frappait d’anathème toute tentative de résistance. Forts de cet appui, les torys ardents , dirigés par Rochesler, se groupaientde jour en jour plus étroitement autour de
DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE. 1/jl Jacques, oubliant son dévouement à l’Église catholique pour ne voir en lui que le représentant et l’héritier de la monarchie. Mais un tiers parti se formait autour d’Halifax, combattant les mesures violentes, demandant la convocation d’un parlement, et prédisant les périls extrêmes si l’on ne rentrait dans celte voie. Charles hésitait et ajournait, promettant aux torys ardents une inébranlable persévérance à soutenir le droit de son frère, aux modérés le respect de la constitution du pays, à l’Église le ferme maintien de l’établissement protestant; perplexe et fatigué, employant tout ce qui lui restait d’adresse et de prudence à éluder la nécessité de choisir entre ses promesses. Il mourut avant que les événements vinssent lui imposer cette nécessité; mais arrivé an terme de sa vie mondaine , et sur le seuil de la vie éternelle, les inquiétudes du mourant l’emportèrent sur les précautions du roi ; il se refusa aux instances des évêques anglicans , fil appeler un moine bénédictin caché dans son palais, et
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mourut dans le sein de l’Église catholique , confirmant à sa dernière heure son pays dans les soupçons dont il s’était constamment défendu , et son frère dans la résolution de vivre dévoué à cette Église hors de laquelle, malgré sa sceptique indifférence, Charles lui-mème n’osait pas mourir.
Pendant son règne de quatre ans , Jacques II n’eut pas une autre pensée. Ce n’était point par l’entraînement d’une nature forte et dominante, ni pour satisfaire «à une ambition passionnée, c’était par un fanatisme inintelligent et intraitable qu’il prétendait au pouvoir absolu. Le principe qui fait la base de la constitution de l’Église romaine, l’infaillibilité et l’indépendance du pouvoir suprême, était pour lui une maxime de gouvernement aussi bien qu’un article de foi. Dans son esprit étroit et roide, l’ordre spirituel et l'ordre temporel étaient aveuglément confondus; et il se croyait, comme roi, en droit d’exiger de ses sujets, dans l’État, cette même soumission absolue
que, comme catholique, il était lui-même, dans l’Église, tenu de pratiquer.
11 avait vu , depuis son enfance , ceux qui partageaient sa foi , et lui-même à cause de sa foi , cruellement opprimés. Devenu roi , il regarda la délivrance de l’Église catholique en Angleterre comme son devoir et sa mission ; et il ne comprenait nulle autre manière d’accomplir sa délivrance que de lui rendre la domination.
Triste enchaînement des erreurs et des iniquités humaines ! Elles s’appellent et s’engendrent l’une l’autre : au lieu de reconnaître et de respecter à la fois leur droit mutuel, protestants et catholiques ne savaient que se persécuter et s’asservir tour à tour.
Soit dans l’espoir sincère de réussir, soit pour se mettre plus tard à l’abri de tout reproche , Jacques essaya d’abord de gouverner légalement. Le jour même où il monta sur le trône, il promit de maintenir les lois établies dans l’Église comme dans l’État. Il convoqua peu après un parlement ,
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Wl
et y renouvela solennellement ses promesses.
Quelques actes importants , bien qu’isolés , ne tardèrent pas à les démentir. Il continua de faire percevoir des taxes que le parlement n’avait pas votées. En même temps que, pour plaire à l’Église anglicane, il redoublait de rigueur contre les dissidents, il commença à suspendre l’exécution des lois contre les catholiques, et à porter, au régime politique et religieux de l’État, de graves atteintes.
Son langage était encore plus inquiétant que ses actes. Tout en protestant de la légalité de ses intentions , il faisait toujours entrevoir son droit au pouvoir absolu , et sa résolution d’en faire usage si l’on ne savait pas lui tenir compte de sa modération et s’en contenter.
C’est la prétention tantôt des rois, tantôt des peuples , les uns au nom du droit divin, les autres au nom de la souveraineté populaire , de s’intimider mutuellement en se montrant par avance les coups mortels qu’ils pourraient se porter. Prétention insensée autant qu’insolente, qui énerve
et ébranle tantôt le gouvernement, tantôt les libertés du pays. Aux rois et aux peuples il convient également, dans leurs rapports , de ne mettre en lumière que leurs droits légaux, et d’ensevelir
dans un profond silence les mystères et les me-
naces des coups d’État et des révolutions.
Les promesses de. Jacques et ses essais de gouvernement légal furent reçus par le pays avec faveur , presque avec enthousiasme. Plus les craintes sont vives, plus les espérances sont empressées. Les torys dominaient dans le parlement. L’Église anglicane s’efforçait de lier le roi aux engagements qu’il prenait envers elle en se montrantde plusen plus monarchique et dévouée. Les dissidents entrevoyaient des chances de tolérance et do liberté. Les bons et les mauvais penchants , les motifs honnêtes et les motifs honteux concouraient pour assurer au roi la soumission patiente et presque servile du pays. À la cour et dans le parlement, la plupart des hommes importants, sceptiques et corrompus , étaient prêts à faire à
leur fortune, dans une mesure inconnue, le sacrifice de leurs opinions et de leur honneur. Dans la nation, un sentiment encore profond de lassitude se joignait à l’esprit monarchique et à la discipline religieuse pour réprimer l’explosion des mécontentements et des alarmes. Jacques n’était plus jeune ; ses filles, seules héritières du trône, étaient dévouées à la foi protestante : il valait mieux subir quelque temps des maux dont le terme était certain que risquer de nouvelles révolutions .
Les factions ardentes, les conspirateurs de profession, les ambitieux désespérés , les proscrits réfugiés en Hollande , n’étaient pas si résignés ni si patients. Malgré les conseils du prince d’Orange qui les protégeait et les contenait à la fois , ils tentèrent en Écosse et en Angleterre, sous la conduite du comte d’Argyle et du duc de Monmouth, deux insurrections simultanées. Le peuple en fut ému; une sympathie marquée pour les insurgés se répandit rapidement dans les classes populaires , mais elle n’éclata point. Le parti whig ne
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soutint point la rébellion ; le parti tory aida fortement le roi à les réprimer. Les deux tentatives échouèrent : les deux chefs portèrent leur tète sur l’échafaud : leur sort excita la compassion publique ; ni leurs personnes ni leurs vues ne répondaient au sentiment national.
Mais l’apparence du succès est fatale aux princes faibles engagés dans une lutte contre leur peuple. Jacques, vainqueur de ses ennemis et obéi de ses sujets , s’abandonna aux vices de sa nature. Il prenait plaisir à l’exercice dur et même cruel du pouvoir ; il trouva dans Jeffreys un ministre hardi et cynique de ses vengeances. Les rigueurs judiciaires exercées contre les partisans d’Argyle et de Monmouth , avec un mépris grossier des garanties légales et des sentiments humains, excitèrent dans le public, élevé ou humble, et soit qu’il eût ou non approuvé la révolte, une indignation et un dégoût profonds. Jacques donna en même temps un libre cours à ses desseins; il attaqua à la fois l’Église anglicane dans ses droits
vitaux et les plus fidèles parmi ses propres servi teurs protestants dans les derniers replis de leur conscience. Les universités d'Oxford et de Cambridge eurent ordre de nommer des catholiques pour chefs à des établissements protestants. Rochester reçut de la bouche du roi la déclaration que, s’il ne se faisait catholique, il perdrait tous ses emplois. Dans le sein même du parti catholique , des menaces si évidemment illégales et extrêmes étaient combattues; deux coteries , l’une honnête et prudente, l’autre intrigante et emportée , se disputaient auprès du roi l’influence, et lui montraient chaque jour , pour le retenir ou pour l’exciter, l’une le péril où il se précipitait , l’autre le but auquel il aspirait. Rien ne manqua pour éclairer Jacques, ni la loyauté et la longue patience des protestants, ni la modération et les sages conseils des catholiques eux-mêmes. Tout échoua contre son aveugle et sincère entêtement. 11 appela officiellement un jésuite, le père Petre , dans son conseil , et or-
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donna au clergé anglican de lire dans toutes les chaires du royaume la déclaration par laquelle, en vertu de son seul pouvoir, il abolissait définitivement les statuts rendus en parlement contre les dissidents et les catholiques. L’archevêque de Cantorbéry et six évêques se refusèrent à l'exécution de cet ordre , et présentèrent au roi une pétition. Il les fit arrêter, conduire à la Tour, et poursuivre devant la cour du banc du roi, comme auteurs d’un libelle séditieux.
Au même moment , contre l’attente et au milieu des soupçons, mal fondés mais naturels, de toute l’Angleterre , un fils naquit au roi Jacques : la coterie dominante fit éclater sa joie , se promettant d’élever et de dominer le fils comme le père ; et ce régime, jusque-là toléré à raison de son terme prochain, devint la perspective indéfinie de l’avenir .
Aucun désordre n’éclata ; le pays demeura immobile ; mais les chefs du pays changèrent leurs résolutions. Poussée à bout, l’église anglicane entrait dans la résistance passive ; les partis politiques
firent un pas plus décisif. Whigs et torys le firent également. L’expérience avait appris aux whigs que seuls ils ne pouvaient ni rallier la nation , ni fonder le gouvernement ; leurs conspirations avaient échoué comme leurs cabinets. Ils eurent la rare sagesse de reconnaître qu’ils ne suffisaient pas eux-mémes à leurs desseins, et que leur intime union avec leurs anciens adversaires pouvait seule assurer leur succès. Les torys , à leur tour, comprirent que tout principe a sa limite, tout engagement ses conditions, tout devoir sa réciprocité. Ils avaient, depuis quarante ans, soutenu les maximes de non-résistance à la couronne, et gardé à leurs rois une scrupuleuse fidélité. Appelés à une épreuve nouvelle , ils sentirent que leur patrie aussi avait droit à les trouver fidèles, et qu’ils n’étaient pas tenus, pour demeurer conséquents dans leur langage , de livrer servilement à un prince insensé leurs libertés et leur foi. Des noms glorieux, des hommes considérables dans les deux partis, Russell, Sidney
et Cavendish, Danby, Shre'wsbury et Lumley, se concerlèrent et s’unirent. Sondé par eux, le chef du tiers parti, Halifax, déclina toute part active dans leur dessein , mais ne les en détourna point. Et le 30 juin 1688, au moment même où l’acquittement solennel des sept évêques remplissait Londres d’acclamations passionnées , l’amiral Herbert , déguisé en matelot , partit pour la Hollande, portant au prince d’Orange, de la part et sous la signature de ces six chefs des deux partis et de l’évêque de Londres, Compton , l’invitation formelle de venir au secours de la foi et des lois de l’Angleterre, et leur engagement de le soutenir, à tout risque , de tout leur pouvoir.
Guillaume n’attendait que cette démarche. « Ou maintenant, ou jamais, » avait-il dit à son confident Dykevelt, en apprenant le procès intenté aux évêques et leur résistance. Dès qu’il eut reçu le message, avec un habile et hardi mélange de franchise et de réticence, ilannonça et prépara publiquement son dessein. Il n’allait point, dit-il, faire une con-
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quête et usurper une couronne; il allait, à la demande des Anglais eux-mêmes, intervenir eutre eux et leur roi pour protéger les lois de l'Angleterre et la loi protestante menacées. 11 discuta, avec les Étals Généraux de Hollande, la convenance de l’entreprise, demandant leur aveu et leur appui. Il en informa non seulement les princes protestants, mais l'empereur d’Allemagne et le roi d’Es-
pagne, défenseur, auprès des uns , du protestantisme, auprès des autres, de l’équilibre européen. Jamais entreprise semblable ne fui, à ce point et par avance, avouée, débattue, expliquée, justifiée. L’Europe entière sut et comprit. La conspiration et l’ambition personnelle disparurent dans la grandeur de la cause et de l’événement. El moins de quatre mois après l’arrivée du message whig et tory, Guillaume partit pour l’Angleterre, à la tête d’une escadre et d’une armée, emportant l’adhésion secrète et les vœux de la plupart des rois, protestants ou catholiques, et du pape Innocent XI lui-même à qui les procédés hautains de
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Louis XIV avaient inspiré un vif ressentiment, et la folle témérité de Jacques II un profond mépris.
Jacques seul ne comprit et ne crut point. En vain il recevait de Louis XIV des informations précisés et l’offre de secours efficaces ; en vain ses propres agents, à la Haye et à Paris, lui rendaient compte de tous les préparatifs et de tous les progrès de l'entreprise. 11 se refusa à toutes les propositions, à toutes les lumières. Par un reste d’orgueil anglais et royal ; il ne voulaitpasèlre publiquement soutenu par les soldats du roi étranger dont il avait, sans rougir, accepté en secret les dons : par une crainte cachée au fond do son âme; c’élaitdans le pressentiment de son impuissance qu’il écartait l’idée de son danger. Ce pressentiment ne le trompait point. Plus de six semaines s’écoulèrent entre ledébarquementdc Guillaumeen Angleterre etson triomphe à Londres ; il avançait lentement à travers le pays , attendant également la résistance et l’adhésion. La résistance ne se montra nulle part ; pas un effort ne fut tenté, pas une goutte de sang
pe coula pour la défense de Jacques. Aussi abattu dans le péril qu’obstiné naguère à ne pas le prévoir, il essaya de regagner par ses faiblesses ce qu’il avait perdu par ses témérités : il rétracta tout ce qu’il avait fait , accorda tout ce qu’il avait refusé, rendit aux villes leurs chartes, aux universités leurs privilèges , aux évéques sa faveur, renvoya le père Petre de son conseil , tenta de négocier avec Guillaume. Les faiblesses furent aussi vaines que les témérités avaient été impuissantes. Jacques, enfermé dans son palais, apprenait chaque jour quelque nouvelle défection de ses généraux, de ses conseillers. Sa fille, la princesse Anne, s’évada et alla rejoindre les quartiers du prince. Whitehall devenait une solitude et risquait de devenir bientôt une prison. Jacques s’enfuit à son tour. Reconnu dans sa fuite et ramené à Londres par une multitude inintelligente, après quelques jours encore de perplexités inutiles , il s’enfuit de nouveau, et pour toujours. Le 18 décembre 1688, il avait à peine quitté Londres de-
puis trois heures ; six régiments anglais et écossais y entrèrent, bannières déployées, au nom du prince d’Orange. Guillaume lui-méme, évitant, par goût autant que parcalcul, toute apparencede triomphe, arriva le soir au palais de Saint-James ; et cinq semaines après , le 22 janvier 1689, un' parlement , extraordinairement convoqué sous le nom de Convention , se réunit à Westminster pour consacrer et régler la révolution.
Là éclatèrent, entre les partis et dans le sein de tous les partis , les dissidences que le danger commun avait jusque-là contenues. Parmi les torys , tous les scrupules monarchiques se réveillèrent. Parmi les vvhigs , toutes les tentations révolutionnaires reparurent. Les plus timides des torys disaient qu’il serait sage de rappeler le roi Jacques, en obtenant de lui quelques garanties. Les plus fougueux des whigs parlaient de fonder une république gouvernée par un conseil d’État dont le prince d’Orange serait président. Entre ces opinions extrêmes flottaient les opinions mo-
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dérées , diverses aussi et troublées. Beaucoup de wbigs, monarchiques d’intention, mais encore imbus des maximes du Long-Parlement républicain , voulaient qn’on déposât formellement le roi Jacques, et qu'on n’offrit la couronne à Guillaume qu’après avoir , “par des lois souveraines , organisé la république dans la monarchie. De leur côté , les torys dévoués à l’Église demandaient qu’en déclarant le roi Jacques incapable de gouverner, on respeelàt les bases de la monarchie, et qu’on se bornât à instituer une régence. D’autres, plus hardis, mais subtilement scrupuleux dans leurs principes monarchiques , reconnaissaient , avec les wbigs, que Jacques , par sa conduite et par sa fuite, avait abdiqué le gouvernement; mais ils soutenaient que, par ce seul fait, le trône, qui ne pouvait être un seul jour vacant, appartenait de droit à sa fille aînée, la princesscr Marie ,ot qu’il n’y avait qu’à la proclamer reine. A mesure que ces divers plans se produisaient, ils étaient expliqués, commentés, discutés avec ardeur dans
r>K LA RÉVOLUTION D’ANGLETERRE. 157 le public comme dans les deux chambres ; les esprits s’échauffaient ; les partis se dessinaient ; les ambitieux prenaient en main le drapeau dont ils espéraient leur fortune ; la division naissait entre les lords et les communes. La révolution, à peine accomplie, était déjà en péril.
Mais le môme grand sens politique qui avait uni les chefs des partis dans la résistance les dirigea dans les premiers pas du gouvernement. Ils écartèrent les théories absolues, les questions pratiquement inutiles , réduisirent les actes et les termes, par lesquels le pouvoir nouveau devait être fondé, à ce qui était strictement nécessaire pour lui donner une forte, base, et ne s’inquiétèrent que de conclure promptement et de rallier à leur conclusion les grands intérêts du pays. Guillaume vint en aide, d’abord par sa réserve, puis par sa fermeté, à la sagesse des chefs de partis. 11 laissa à tous les systèmes, à tous les projets, un libre cours, ne témoignant ni déplaisir, ni désir, et se tenant en dehors de tous les débats. Mais
DISCOURS SUR L'HISTOIRK
quand il sentit que la crise approchait, il réunit les hommes considérables des deux chambres , et leur déclara, en termes simples , brefs et sans réplique, qu’il était plein de respect pour le droit et la liberté du parlement , mais que lui aussi il avait sa liberté et son droit , et qu’il n’accepterait jamais ni un pouvoir mutilé, ni un trône sur lequel sa femme siégerait au-dessus de lui. La démarche fut décisive : les deux chambres se mirent d’accord ; une déclaration fut adoptée qui proclamait à la fois le fait de la vacance du trône, les droits essentiels du peuple anglais, l’élévation de Guillaume et Marie, prince et princesse d’Orange, au trône d’Angleterre; et le 13 février 1689, dans les principaux quartiers de Londres, les acclamations publiques accueillirent la proclamation offi ciclle de l’acte du parlement.
C’est le salut des peuples, aux jours de crise de leur destinée, de comprendre et de mettre en pratique , tour à tour par la soumission et par l’ac-
lion , les conseils que Dieu leur a donnés dans les événements de leur vie. L’Angleterre avait appris, par ses premières épreuves, qu’une révolution est, en soi , un désordre immense et inconnu , qui inflige à la société de grands maux, de grands périls, de grands crimes, et qu’un peuple sensé peut être un jour contraint d’accepter, mais qu’il doit redouter et repousser jusqu'à l’heure de l’absolue nécessité. L’Angleterre s’en souvint dans ses épreuves nouvelles. Elle supporta beaucoup, elle résista longtemps pour échapper à une nouvelle révolution, et ne s’y résigna qu’à la dernière extrémité, quand elle ne vit plus nul autre moyen de sauver sa foi , ses droits et son honneur. C’est la gloire de la révolution de 1688 d’avoir été un acte de pure défense, et de défense nécessaire : là est la première cause de son succès.
Défensive dans son principe, cette révolution fut en môme temps précise et limitée dans son objet. Dans les grandes secousses des sociétés, une fièvre d’ambition universelle, souveraine, impie, saisit
quelquefois les hommes; ils se croient endroit et en pouvoir de porter la main sur toutes choses et de réformer à leur gré le monde. Rien n’est plus insensé ni plus vain que ces vagues emportements de la créature humaine qui , traitant de chaos le grand système au sein duquel sa place est marquée, tente de s’ériger en créateur, et ne réussit qu’à porter, partout où elle louche , le désordre de ses propres rêves. L’Angleterre, en 1688 , ne tomba point dans cet égarement; elle n’aspira point à changer les hases de la société et les destinées do
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l’humanité; elle revendiqua cl maintint une foi , des lois, des droits positifs, dans lesquels se renfermaient ses prétentions et ses pensées. Elle accomplit une révolution fière à la fois et modeste, qui donna au pays de nouveaux chefs et de nouvelles garanties, mais qui, ce but une fois atteint, se tint pour satisfaite et s’arrêta, ne voulant rien de moins mais ne prétendant rien de plus.
Cette révolution fut accomplie , non par des soulèvements populaires , mais par des partis po-
I)K LA «ÉVOLUTION D’ANGLKTEIUIK.
liliqucs organisés : organisés longtemps avant la révolution, dans des vues de gouvernement régulier, non dans un esprit révolutionnaire. Ni le part 1 tory, ni le parti xvhig lui-môjne, malgré les éléments révolutionnaires qui s’y mêlaient , no s’étaient formés pour renverser l’ordre établi. C’étaient des partis do politique légale, non de conspiration et d’insurrection. Ils furentconduits à changer le gouvernement du pays; ils n’étaientpas nés pour ce dessein, et ils rentrèrent dans l’ordre sans effort, après en être sortis un moment, non par habitude, ni par goût, mais par nécessité.
Et ce ne fut point l’un de ce$ grands partis longtemps opposés qui eut seul le mérite et le fardeau de la révolution ; ils se rapprochèrent et se concertèrent pour l’accomplir. Ce fut, entre eux, une œuvre de transaction et de nécessité commune , non une victoire ou une défaite. Whigs et torys la virent approcher et l’accueillirent avec des sentiments divers ; tous l’acceptèrent et y prirent part.
On a dit souvent en France , et même en An-
glelerre, que la révolution de 1688 avait été une oeuvre essentiellement aristocratique, point populaire , accomplie par les combinaisons et au profit des classes supérieures , non par l'impulsion ni pour le bien du peuple entier.
Remarquable exemple, parmi tant d’autres, de la confusion dans les idées et de l’oubli des faits qui président si souvent à l’appréciation des grands événements.
La révolution de 1688 a fait, dans l’ordre politique , les deux choses les plus populaires que connaisse l’histoire : elle a proclamé et garanti , d’un côté les droits personnels et universels des simples citoyens, de l’autre la participation active et décisive du pays dans son gouvernement. Toute démocratie qui ne sait pas que c’est là tout ce qu’elle a besoin et droit de réclamer , méconnaît ses plus grands intérêts, et ne saura ni fonder un gouvernement, ni garder ses propres libertés.
Dans l’ordre moral, la révolution de 1688 eut un caractère plus populaire encore; elle fut faite
au nom et par la force des croyances religieuses du peuple, pour leur sécurité et leur domination. Dans aucun pays et à aucune époque , la foi des masses n’a exercé plus d'empire sur le sort de leur gouvernement.
Populaire dans ses principes et dans ses résultats, la révolution de 1688 fut aristocratique dans l’exécution; elle fut conçue, préparée et menée à fin par des hommes considérables , représeatants fidèles des intérêts et des sentiments de la nation. L’Angleterre a eu ce rare bonheur que des liens puissants et intimes s'y sont établis et perpétués entre les classes diverses de la société. L’aristocratie et la démocratie y ont su vivre et prospérer ensemble , se soutenant et se réprimant mutuellement. Les chefs ne se sont point isolés du peuple, et le peuple n’a point manqué de chefs. C’est surtout en 1688 que la nation anglaise a recueilli le fruit de cet heureux mélangé de hiérarchie et d’harmonie dans l’ordre social. Pour sauver sa foi , ses lois , scs libertés , elle fut ré-
DISCOURS SUK I.Ï1ISTOIHE
duite à la redoutable nécessité d’une révolution; elle l’accomplit par des hommes d’ordre et de [gouvernement , non par des révolutionnaires. Les mêmes influences qui tentèrent l’œuvre furent aussi celles qui la continrent dans de justes limites et qui se chargèrent de la fonder. La cause du peuple anglais triomphant par les mains de l’aristocratie anglaise, ce fut là le grand caractère de la révolution de 1688 , et, dès ses premiers pas, le gage de son avenir.
Ce n’était pas trop de tant d'union et de puissance; car tel .est le vice naturel de toute révolution que la plus nécessaire, la plus légitime, la plus forte jette dans de grands troubles la société qu’elle sauve, et reste longtemps elle-même menacée et précaire. Deux ou trois ans s’étaient à peine écoulés ; déjà le sauveur de l’Angleterre, le roi Guillaume, y était profondément impopulaire. Ses manières à la fois simples et hautaines, son froid silence, son peu dégoût, qu’il cachait peu.
DE LA RÉVOLUTION D’ANGI.ETERItE. 165
pour les mœurs de l’aristocratie anglaise, son intimité réservée et ses faveurs prodiguées à quelques anciens amis Hollandais, tout, en lui, le rendait étranger et peu agréable au milieu de son nouveau peuple. Il était, en matière de liberté civile et religieuse, bien plus éclairé que les Anglais, et peu enclin à devenir l’instrument des rigueurs de l’intolérance épiscopale et des animosités de l’esprit de parti aristocratique. 11 avait peu d’égard pour les exigences du régime constitutionnel, comprenait mal le jeu des partis parlementaires encore confus et à peine formés, se montrait choqué de leur égoïsme , jaloux de leur empire, et défendait contre eux son propre pouvoir , quelquefois avec plus de vigueur que de discernement. Dans son gouvernement comme dans sa pensée , la politique générale de l’Europe était sa grande , presque sa seule affaire : c’était surtout pour disposer, dans sa lutte contre la domination européenne de Louis XIV, de toutes les forces de l’Angleterre, qu’il avait aspiré à son trône ; les passions
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protestantes du peuple anglais s’accordaient avec ses desseins. Cependant Guillaume compromettait l’Angleterre dans les combinaisons et les guerres du continent plus qu’il ne convenait aux habitudes, aux goûts et aux intérêts de la nation. Elle se fatiguait de se voir de plus en plus engagée dans des efforts et des périls lointains, parce même prince qu’elle avait appelé pour la délivrer des périls intérieurs ; et Guillaume s’indignait à son tour de trouver, dans ce même peuple , dans ces mêmes partis qu’il avait délivrés sur leur propre sol, si peu de dévouement et d’ardeur pour la grande cause à laquelle se rattachaient si évidemment , à ses yeux, leur sûreté et leurs libertés. De là naissaient , entre le roi et le parlement, des mésintelligences, des amertumes, des conflits qui troublaient et ébranlaient le gouvernement nouveau. Guillaume savait sa force et en usait fièrement : il alla jusqu’à dire qu’il pourrait bien abdiquer et se retirer en Hollande s’il n’était pas mieux compris et mieux soutenu. Quand le péril
devenait pressant, le parlement, les partis, l’Église, le peuple sentaient à quel point Guillaume leur était nécessaire , et l’entouraient des plus vives démonstrations. Mais les aigreurs mutuelles renaissaient bientôt; les partis retournaient à leurs rivalités, le peuple à ses préjugés et à son ignorance, le roi à sa politique européenne, à ses exigences de guerre, à ses susceptibilités de pouvoir. Les jacobites avaient repris l’espérance : battus en Irlande et en Écosse, découverts et condamnés en Angleterre ils n’en renouvelaient pas moins leurs tentatives de guerre civile et de complot. Dans le conseil même de Guillaume, le roi Jacques avait des correspondants qui ménageaient cette chance do l’avenir. Durant tout le cours de ce règne, malgré le facile succès de la révolution, le ferme génie du roi et l’adhésion sincère du pays, l’établissement de 1688 fut sans cesse attaqué et chancelant.
Le même mal subsista sous la reine Anne. Les whigs et les torys, de plus en plus désunis , se
Ki8 f DISCOCRS SUR LflISTOlM?
disputèrent le pouvoir avec acharnement. Dans la lutte européenne pour la succession d’Espagne, les deux partis poursuivirent d’abord égalemenlla politique d’intervention et de guerre continentale du roi Guillaume. Entraînés par la routine et par le succès, les whigs voulurent pousser la guerre sans mesure et au delà de la nécessité. Les torys prirent en main la cause de la paix. C était le vœu de l’Angleterre ; la reine leur était favorable. Ils mirent fin, par le traité d’Utrechl , à la • situation tendue et précaire de l’Europe. Mais les torys tenaient de près aux jacobiles ; malgré sa fidélité protestante , les sentiments de famille se réveillèrent dans le cœur de la reine Anne ; les intrigues intérieures se mêlèrent aux complications extérieures : les Stuart bannis purent de nouveau se croire des chances; l’établissement de 1688 parut remis en question. La mort de la reine Anne et l’avénement paisible de la maison de Hanovre le raffermirent. Sous les règnes de George I er et de George II, les esprits prirent un
dk [.a kkvoi.mtion d’asgiæticbre iso autre cours : la politique étrangère cessa d’étre leur principale affaire; l’administration intérieure , le maintien de la paix , les questions de finances , de colonies, de commerce , le développement et les luttes du régime parlementaire devinrent la préoccupation dominante du gouvernement et du public. Cependant la question de révolution et de dynastie n’était pas éteinte; la nation anglaise ne se sentait aucune affection pour des rois allemands qui ne • parlaient point salangue, se déplaisaient au milieu d’elle, saisissaient avec empressement tous les prétextes de s’en éloigner pour aller vivre dans leur ancien petit État, cl la compromettaient sans cesse dans leurs affaires continentales, pour elle sans im portance et sans attrait. Les querelles domestiques de la famille royale , les mœurs grossièrement licencieuses de la cour offensaient le pays. La domination mobile, les rivalités égoïstes, les passions factices , les exagérations et les intrigues des partis parlementaires choquaient son honnêteté et son bon sens. En Écosse , en Irlande , en
Angleterre même , les conspirations et les insurrections jacobites se reproduisaient obstinément , toujours réprimées , mais trouvant toujours des adhérents passionnés, et n’excitant plus dans le pays aucune ferveur de crainte ni d’antipathie. Au milieu de ces attaques continuelles contre l’ordre établi , l’indifférence , l’inertie , l’humeur critique, la désaffection devenaient des dispositions générales ; le public semblait se séparer d’un pouvoir dont il ne se souciait plus. Cinquante- • sept ans après l’élan national qui avait porté Guillaume III sur le trône, le petit-fils de Jacques II, à la tête des montagnards écossais , put pénétrer presque sans résistance jusqu’au centre de l’Angleterre; et déjà on se demandait partout s’il n’entrerait pas, sous peu de jours, dans Londres même, aussi facilement que Guillaume y était entré en en chassant son aïeul.
Mais l’Angleterre et son gouvernement n’étaient pas à la merci d’un accès d’humeur populaire, ou delà défaite de quelques régiments, ou d’un coup
de main de quelques factieux. Les mômes forces sociales qui , en 1688, avaient fait la révolution, défendirent et sauvèrent en 1745 rétablissement qu’elle avait fondé. Quand le péril devint évident, les ennemis de cet établissement rencontrèrent devant eux la forte organisation des partis aristocratiques, le bon sens d’une démocratie disciplinée et la foi d’un peuple chrétien. Les chefs whigs et beaucoup de chefs torys regardaient leur honneur et leur fortune politique comme liés à cette cause. Les partis furent fidèles à leurs chefs. Les classes moyennes oublièrent leurs mécontentements , leurs déplaisirs et le peu de sympathie personnelle que leur inspirait le gouvernement, pour ne plus se préoccuper que des intérêts essentiels du pays et de leurs propres intérêts. L’Église et les dissidents se montrèrent animés du môme dévouement. Devant cette intelligente union de l’aristocratie et du peuple, de l’esprit politique et de l’esprit religieux , le succès des jacobiles s’évanouit aussi
DISCOURS SUR 1,’IIISTOIRK
rapidement qu’il avait éclaté. Le plus grand péril qu’ait couru la nouvelle monarchie anglaise fut en mémo temps le dernier. À peine, depuis celte époque, quelques desseins secrets, quelques tentatives aussitôt avortées que conçues , révélèrent encore l’existence de ses ennemis. Il fallut, à l’établissement de 1688 , soixante-dix ans de laborieuses et douloureuses épreuves pour surmonter les vices naturels de toute révolution , ramener dans la société la paix , et devenir un régime incontesté. En 1760, quand George III monta sur le trône, l’œuvre était accomplie. J’ai dit par quels moyens et à quel prix.
George III régnait depuis seize ans lorsque , à quatorze cents lieues de sa capitale , plus de deux millions de ses sujets rompirent le lien qui les unissait à son trône, proclamèrent leur indépendance et entreprirent de fonder la république des États- Unis d’Amérique. Sept ans de lutte suffirent pour amener l’Angleterre à reconnaître cette indépen-
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dance, et à traiter d’égal à égal avec l’État nouveau. Soixante-sept ans se sont écoulés depuis cette époque; et sans effort, sans événements extraordinaires , par le seul développement de leurs institutions et d’une prospérité pacifique, les États-Unis ont pris glorieusement leur place parmi les grandes nations. Jamais grandeur si rapide n’a été si peu chèrement achetée à son origine et si peu troublée dans son progrès.
Ce n’est pas seulement à l’éloignement de tout rival puissant et aux espaces immenses ouverts devant eux que les États-Unis d’Amérique ont dù cette fortune rare. Des causes moins fortuites et plus morales ont fait aussi la rapidité et la sérénité de leur grandeur.
Ils sont entrés dans la vie sous la bannière de la justice et du droit. Pour eux aussi, la révolution qui a commencé leur histoire a été d’abord un acte de défense. Ils réclamaient des garanties et des principes écrits dans leurs chartes et que le parlement d’Angleterre, qui les leur refusait,
avait jadis réclamés lui-méme cl fait triompher dans la mère patrie, avec bien plus de violences et de désordres que n’en entraînait leur résistance.
Ils ne tentaient point, à vrai dire, une révolution. Leur entreprise était sans doute grande et périlleuse ; ils se donnaient, pour conquérir leur indépendance , la guerre à soutenir contre un ennemi puissant , et un gouvernement central à fonder pour remplacer le pouvoir éloigné dont ils secouaient le joug. Mais ils n’avaient , dans leurs institutions locales et quotidiennes, point de révolution à faire ; chacune des colonies était déjà , pour ses affaires intérieures, librement gouvernée, et ne trouvait, en devenant un État, que peu de changements à apporter dans les maximes et l’organisation des pouvoirs publics. Point de vieil ordre social à craindre, à détester et à détruire ; l’attachement aux lois et aux coutumes anciennes, le respect affectueux du passé étaient au contraire le sentiment général; le régime colonial, sous le patronage d’une monarchie lointaine, se trans-
formait sans effort en régime républicain , sous le lien d’un gouvernement fédéral.
I)e tous les systèmes de gouvernement, le républicain est, à coup sûr, celui auquel l’assentiment général et spontané du pays est le plus nécessaire. On peut concevoir , et l’on a vu des Étals monarchiques fondés parla force; mais la république imposée à une nation , le gouvernement populaire établi contre l’instinct et le vœu du peuple , cela choque le bon sens et le droit. Les colonies anglaises d’Amérique n’eurent point, pour devenir la république des États-Unis , une telle difficulté à surmonter ; elles étaient bien volontairement républicaines ; en adoptant le gouvernement républicain, elles ne firent qu’accomplir le vœu national, et développer, au lieu de l’abolir, leur régime antérieur.
L’ordre social ne fut pas plus troublé que l’ordre politique. Point de lutte entre les classes diverses; point de déplacement violent des influences. Quoique la couronne d’Angleterre con-
DISCOURS SUR I.ÏIISTOIIŒ
servit, dans les colonies, des partisans, le môme esprit , le même dessein dominaient à tous les degrés de l’échelle sociale ; les familles riches et considérables étaient même, en général , le» plus fermement résolues pour la conquête de l’indépendance et la fondation du régime nouveau. Le peuple marchait et l’événement s'accomplit sous leur direction.
Il n’y avait pas plus de révolution dans les âmes que dans la société. Les idées philosophiques du xvin' siècle, son scepticisme moral, son incrédulité religieuse pénétraient et circulaient sans doute dans les États-Unis d’Amérique; mais elles n’envahissaient pas complètement les esprits mêmes qu’elles atteignaient; elles ne s’y implantaient pas avec leurs principes fondamentaux et leurs dernières conséquences; la gravité morale et le bon sens pratique des vieux puritains persistaient chez la plupart des Américains admirateurs des philosophes français; et la masse de la population américaine demeurait profondément
DE I.A RÉVOLUTION D'ANGLETEltlîE. 177
chrétienne , aussi attachée à scs dogmes qu’à scs libertés, soumise à Dieu et à l’Évangile en même temps qu’elle se soulevait contre le roi et le parlement d’Angleterre, et gouvernée, en luttant pour sou indépendance, par celte même foi qui avait amené scs ancêtres sur celle terre pour y poser, les fondements sur lesquels s’élevait le nouvel Étal.
Les idées et les passions qui, au nom de la démocratie, emportent et désorganisent aujourd'hui les sociétés, sont répandues et puissantes dans les États-Unis d’Amérique ; elles y fermentent avec tout ce qu’elles contiennent d’erreurs contagieuses et de vices destructeurs. Mais elles ont été jusqu’ici efficacement contenues et épurées par la foi chrétienne, par les excellentes traditions politiques et les fortes habitudes de légalité qui gouvernent la population. En même temps que les principes d’anarchie se déploient audacieusement sur ce vaste théâtre, les principes
d’ordre et de conservation y subsistent, solides et
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énergiques, dans la société et dans l’homme luiméme ; on reconnaît partout leur présence et leur iniluence, au sein même du parti qui se qualifie du nom de parti démocratique par excellence; ils le , tempèrent etle règlent, et souvent le sauvent, à son insu , de ses fougueux entraînements. Ce sont ces principes tutélaires qui ont présidé aux origines de la révolution américaine, et lui ont donné le succès. Fasse le ciel que, dans la lutte redoutable qu’ils ont aujourd’hui à soutenir partout, ils continuent de prévaloir au milieu de ce puissant peuple , et qu’ils le détournent toujours à temps des abîmes qui sont si près de ses pas !
Trois grands hommes, Cromwell, Guillaume III et Washington , restent dans l’histoire comme les chefs et les représentants de ces crises souveraines qui ont fait le sort de deux grandes nations.
Par l’étendue et l’énergie des talents naturels , Cromwell est peut-être, entre les trois, le plus éminent : il avait l’esprit merveilleusement prompt, ferme, juste, souple, inventif, et une vigueur de
DE LA K ÉVOLUTION lVANGLETEllltK. 179
caractère qu’aucun obstacle ne rebutait, qu’aucune lutte ne lassait, qui poursuivait ses desseins avec une ardeur et une patience également inépui-. sables, tour à tour par les voies les plus détournées et les plus lentes, ou par les plus brusques et les plus hardies. Il excellait pareillement à gagner ou à dominer les hommes dans les relations personnelles et intimes, à organiser et h conduire une armée ou un parti. Il avait l’instinct de la popularité et le don de l’autorité , et il sut , avec la même audace , déchaîner et dompter les factions. Mais, né dans le sein d’une révolution, et porté de secousse en secousse au pouvoir suprême, son génie était et demeura toujours essentiellement révolutionnaire: il avait appris à connaître les nécessités de l’ordre et du gouvernement; il n’en savait ni respecter ni pratiquer les lois morales et permanentes. Que ce fût le tort de sa nature ou le vice de sa situation , il manquait de règle et de sérénité dans l’exercice du pouvoir, recourait sur-le-champ aux moyens extrêmes comme
Discoims sun liiistüiuk
un homme toujours .assailli par dos périls mortels, et perpétuait ou aggravait, par la violence des remèdes, les maux violents qu’il voulait guérir. La fondation d’un gouvernement est une œuvre qui exige des procédés plus réguliers et plus conformes aux lois éternelles de l’ordre moral. Cromwell put asservir la révolution qu’il avait faite, et ne parvint point à la fonder. Moins puissants peut être par les dons naturels, Guillaume III et Washington ont réussi dans l’entreprise où Cromwell a échoué : ils ont fixé le sort et fondé le gouvernement de leur patrie. C’cslque, même au milieu d'une révolution, ils n’ont jamais accepté ni pratiqué la politique révolutionnaire ; ils n'ont jamais recherché ni subi celle situation fatale d’avoir d’abord les violences anarchiques pour marche-pied , puis les violences despotiques pour nécessité de leur pouvoir. Il se sont trouvés, ou se sont placés eux-mêmes, dès leurs premiers pas, dans les voies régulières et dans les conditions permanentes du gouvernement. Guillaume était un prince ambitieux ; il est
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puéril de croire que, jusqu’à l’appel qui lui fut adressé de Londres en 1688 , il fût resté étranger au désir de monter sur le trône d’Angleterre, et au travail depuis longtemps entrepris pour l'y porter. Guillaume suivait pas à pas les progrès de ce travail , sans en accepter la complicité , mais sans en repousser le but, sans y encourager, mais en en protégeant les auteurs. Son ambition avait en môme temps ce caractère qu’elle s’attachait ait triomphe d’une cause grande et juste, la cause de la liberté religieuse et de l’équilibre européen. Jamais homme n’a fait, plus que Guillaume, d’un grand dessein politique, la pensée et le but unique de sa vie. Il avait la passion de l’œuvre qu’il accomplissait, et sa propre grandeur n’était, pour lui qu’un moyen. Dans ses perspectives de la couronne d’Angleterre, il ne tenta point de réussir par la violence et le désordre; il avait l’esprit trop haut et trop bien réglé pour ne pas connaître le vice incurable de tels succès , et pour en accepter le joug. Mais quand la carrière lui fut ou-
Discutas sdh i.iiistoihk
verle par l'Angleterre elle-même, il ne s’arrêta point devant les scrupules de l'homme privé; il voulait que sa cause triomphât et recueillir l’honneur de son triomphe. Glorieux mélange d’habileté eide foi, d’ambition et de dévouement, Washington n’avait point d’ambition; sa patrie eut besoin de lui ; il devint grand pour la servir, par devoir plutôt que par goût, et quelquefois môme avec un pénible effort. Les épreuves de la vie publique lui étaient amères ; il préférait l’indépendance de la vie privée et le repos de l’âme à l’exercicedu pouvoir. Mais il accepta sans hésiter la lâche que lui imposait son pays; et, en l’accomplissant, il ne se permit, envers son pays ni envers lui-même , aucune complaisance, pour en allégorie fardeau. Né pour gouverner, quoiqu’il y prît peu de plaisir, il disait au peuple américain ce qu’il croyait vrai, et maintenait, en le gouvernant, ce qu’il croyait sage avec une fermeté aussi inébranlable que simple, et un sacrifice de la popularité d’autant plus méritoire qu’il n’en était point dédommagé
isa
par les joies de la domination. Serviteur d’une république naissante , où l’esprit démocratique prévalait, il obtint sa confiance et assura son triomphe en soutenant ses intérêts contre ses penchants , et en pratiquant cette politique à la fois modeste et sévère, réservée et indépendante, qui ne semble appartenir qu’au chef d’un sénat aristocratique placé à la tête d’un État ancien. Succès rare, et qui fait un égal honneur à Washington et à son pays.
Soit qu’on regarde à la destinée des nations, ou à celle des grands hômmes, qu’il s’agisse d’une monarchie ou d’une république , d’une société aristocratique ou démocratique, la même lumière brille dans les faits; le succès définitif ne s’obtient qu’au nom des mêmes principes et par les mêmes voies. L’esprit révolutionnaire est fatal aux grandeurs qu’il élève comme à celles qu’il renverse. La politique qui conserve les États est aussi la seule qui termine et fonde les révolutions.