I. — Constatation du faii
Les romanciers malhonnêtes ont-ils le monopole du talent ? Répondre affirmativement à cette question serait admettre un bien curieux miracle. Lorsqu'il pleut sur des milliers de jardins, il sérail étrange que la pluie évitât le jardin des honnêtes gens pour n'arroser que les plates-bandes des coquins. Les uns, en réalité, recevront l'eau du ciel comme les autres; et l'arrosage obtenu par ces deux catégories de jardiniers sera proportionnel à la superficie respective de leurs jardins.
Tous les dons naturels, en d'autres termes, peuvent et doivent se trouver chez les catholiques, aussi bien que chez ceux qui ne le sont pas. On nous dira qu'il peut y avoir des désertions, et que de jeunes catholiques, ornés de remarquables dons naturels, passent assez souvent dans le camp libre-penseur, où la moralité devient un bagage peu gênant. Nous en convenons sans difficulté,
mais il reste à expliquer, précisément, pourquoi ces désertions se produisent, et quelle attraction particulière entraîne plus d'un auteur chr/^tien loin de tous ceux qui Tout vu grandir, qui Font élevé, qui ont même aidé au développement de cette intelligence brillante, sans prévoir qu'elle se retournerait contre eux.
C'est malheureusement un fait. Ceux que l'on surnomme les maîtres du roman français, ceux dont on parle, dont on sait le nom, dont on cite les œuvres sans crainte de s'entendre dire : « Qu'est-ce que cela ? » ceux dont la notoriété est devenue un fait incontestable pour ceux-là mêmes qui la déplorent, — sont en même temps des écrivains dont la morale ne saurait approuver les peintures, et, qui, tous ou presque tous, ont cru devoir sacrifier plus ou moins la décence sur cet autel de la mode autour duquel ils ont recruté leurs adorateurs.
A l'heure qu'il est, il suffit d'entendre dire dans un salon bien informé ou de lire dans une feuille Doulevardière : « Tel roman est le roman à la mode », pour être à peu près sûr d'avance qu'il y aura quelque chose d'immoral. Le sujet, d'ordinaire, varie peu, bien que les auteurs se battent les flancs pour donner toujours l'illusion du rare et de l'inédit. C'est toujours le mauvais ménage, avec les conséquences de sa désorganisation, c'est à-dire les intrigues illégitimes qui portent atteinte au nœud conjugal. Un auteur se croirait gravement compromis, sans doute, s'il entreprenait de broder sur un autre canevas, et il est à
présumer que cette idée révolutionnaire n'entre seulement pas dans son cerveau. On dirait que ces fournisseurs intellectuels sont tenus par un cahier des charges et qu'au premier rang de ces dernières figure l'obligation de scandaliser son prochain. Si d'aventure quelque romancier hors de pair s'écarte du type légal, et se laisse aller à amplifier d'après une conception fantaisiste, il doit au moins se rattraper sur un épisode, qui prouve son indépendance en matière de mœurs. L'épisode de l'odalisque, dans Tartarin de Ta^ rascon, et celui de la nihiliste russe, dans Tartarin sur les Alpes, sont là uniquement pour témoigner de la docilité de Daudet envers la règle susdite. Qu' aurait-on dit, si tout le roman s'était déroulé sans aucun hors-d' œuvre de ce goût ?
On eût dit que le roman était a bébête ».
« Bébête », c'est le mot. Un mot terrible. Trois syllabes qui contiennent la condamnation sommaire et sans appel de tous les romans honnêtes^ et qui terrifient préventivement tous ceux qui pourraient être d'humeur à les admirer. Autant, en effet, le roman immoral est à la mode, autant celui qui respecte les bonnes mœurs végète dans une sphère toute spéciale de silence et d'obscurité. Ça ne compte paSy ça n'existe pas, on l'ignore, ou on feint soigneusement de l'ignorer. Le nom même de l'éditeur chrétien qu'on peut lire au bas de la couverture de ces volumes constitue, auprès du public mondain et lettré, une recommandation négative. On se rendrait ridicule, dans certains milieux, si Ton se permettait
quelque allusion à un roman publié dans une de ces caves. Le romancier catholique aura beau dépenser des trésors de talent, écrire des pages charmantes, inventer d'originales situations. Personne, dans le monde qui dispense la gloire, ne s'en doutera et ne lui en saura gré. Ah I s'il passait dans l'autre camp !... Il ne lui faudrait peutêtre pas longtemps pour passer grand homme.
Toujours est-il que l'étranger, jugeant par les dehors, et n'accordant son attention qu'aux renommées les plus brillantes, ne connaît guère du roman français que les échantillons les plus malsains. C'est cette catégorie de productions qui alimente presque exclusivement notre exportation littéraire. Mais c'est aussi ce qui ruine la réputation de notre littérature dans l'opinion des pères de famille de bien des pays. Le Radical se plaignait dernièrement que, dans certaines familles danoises, les parents avaient interdit à leurs enfants la lecture de tout roman français. L'universalité de cette défense était sévère, mais à qui la faute, sinon à cet engouement exclusif que l'on a chez nous pour le roman corrupteur, et au silencieux dédain que Ton professe pour toute œuvre qui essaie de remonter le courant? Ces mêmes parents danois avaient décidé que la lecture des romans français serait remplacée par celle des romans anglais. Comment expliquer cette préférence, sinon par la notoriété qu'ont acquise, de l'autre , côté de la Manche, des auteurs qui savent amuser ^lecteurs et lectrices sans alarmer leur pudeur ?
Le mal est donc bien établi. 11 s'agit maintenant
de Texpliquer, et c'est ce que nous allons essayer^ dans la mesure du possible.
Voyons, en d'autres termes, pourquoi ceux qui corrompent en amusant ont chez nous la partie si belle, et pourquoi, au contraire, de si rudes obstacles se dressent devant les auteurs honnêtes qui aspirent à une légitime notoriété.