‹ Pourquoi le roman immoral est-il à la mode?Chapitre 15 sur 15 · XVIII. — Un mot des remèdes · texte numérisé non relu

XVIII. — Un mot des remèdes

Comment sortir de cette situation ?

Disons tout de suite qu'il n'existe pas, à notre connaissance, de remède spécial dont l'efficacité soit absolue. Comme beaucoup d'autres vices sociaux, celui dont nous nous plaignons ne pourra être entièrement extirpé que par la multiplicatioii des amendements individuels. Si le nombre des gens corrompus n'était pas si grand, l'espace

^flanquerait à l'essor de la littérature malsaine, de même que, si les familles chrétiennes disparaissaient, le roman honnête n'existerait plus du tout. C'est donc à Tinitiative privée interprétée dans son sens le plus relevé, c'est-à-dire dans le sens de perfectionnement moral des individus pris chacun à part, qu'appartient la solution du problème. Les lois, en ces matières, n'ont qu'un pouvoir très borné. Elles peuvent arrêter au passage — et encore en procurant à Fauteur un surcroît de publicité — tel ouvrage particulièrement obscène, qui révolte même les plus tolérants. Mais, en ce qui concerne le commun des ouvrages immoraux, la loi est désarmée contre eux, parce qull y a dans la qualification d'immoral une question d'appréciation^ et que Fappréciation des pouvoirs publics ne peut s'empêcher de tenir compte de l'opinion dominante du public. Cette opinion dominante, c'est ce que nous avons appelé la mode, et, lorsque un écrivain est à la mode, on ne le poursuit pas, on le décore, quelque licencieux que soient ses écrits. Les exemples n'abondent-ils pas depuis quelque temps? Il a fallu ses insultes contre l'armée pour déchaîner un mouvement d'opinion contre Zola. Mais tant que l'ami des traîtres s'est contenté d'être pornographe, l'opinion n'a eu pour lui que des sourires, pendant que les représentants du pouvoir ouvraient à son intention le sac aux rubans et aux faveurs. La loi, en un mot, suit la moyenne de Topinion, et un représentant du Parquet rendrait sa situation intenable s'il essayait, pour cause d'immora-

lité, d'intenter des poursuites à tel ou tel roman-cier en vogue, fêté et choyé dans les cercles de la haute critique ou dans les salons tapageurs.

En d'autres termes, il faut que beaucoup de gens se convertissent, chacun dans leur particulier, pour que la renommée se convertisse de même, et apprenne à ne plus répéter presque exclusivement le nom de ceux qui mériteraient plutôt d'être flétris. Mais, en attendant que ce mouvement heureux se produise, existe-t-il quelques palliatifs que Ton puisse appliquer provisoirement, palliatifs qui, d'ailleurs, pourront aider dans une certaine mesure à l'évolution désirée ?

Il nous semble que, pour obtenir le résultat que nous cherchons, une double ligne de conduite s'impose. Tune aux romanciers catholiques, l'autre, aux chrétiens intelligents et lettrés qui constituent ce que nous pourrions appeler l'aristocratie intellectuelle de leurs lecteurs.

Le devoir des auteurs, c*est de corriger ces quelques défauts que nous avons signalés chez eux, défauts qui tiennent sans doute à une situation, mais contre lesquels, en définitive, on peut réagir, puisqu'il ne s'agit pas moins que d'élargir le cercle où leurs ouvrages peuvent être goûtés. Quelques spécialistes ont certes le droit de se consacrer entièrement au divertissement de la jeunesse, et de conserver le genre enfantin de propos délibéré, mais nous voudrions que le nombre de ceux qui s'efforcent d'écrire pour tout le n)onde, de donner à leurs œuvres une sérieuso valeur littéraire, augmentât de jour en jour dans nos

rangs. On iVaborde pas assez, chez nous, le roman grand genre^ celui dont on dit qu'il a de la portée, et à la lecture duquel un lettré délicat peut trouver des charmes. Le dirons-nous? Nos romanciers sont trop peu ambitieux ; ils n'ont pas assez de prétentions, ce qui se conçoit lorsqu'on songe que, précisément, l'attraction d'une autre sphère a eu pour effet d'éliminer les éléments ambitieux. Nous les voudrions — pour la bonne cause — un peu plus fiers de leur état, et soigneux d'utiliser toute la gamme de leur talent.

Nous les voudrions aussi, dans certains cas, moins scrupuleux, autrement dit moins sujets à d'honorables scrupules, tel que celui de moraliser à chaque occasion. Us peuvent faire énormément de bien sans en laisser voir l'intention à chaque page, et le procédé, en même temps que plus artistique, est plus fécond en résultats. Ils ne devaient pas oublier l'excellente maxime de La Bruyère : c< Quand une lecture vous élève l'esprit et vous inspire des sentiments généreux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage: il est bon et fait de main d'ouvrier. » Qu'ils cherchent donc à exciter ces sentiments nobles et généreux par la trame même de leurs récits, par la c( résultante » des diverses péripéties qui s'y trouvent, par le je ne sais quoi d'éloquent qui se dégage d'une œuvre bien faite, plutôt que par des discours placés dans la bouche de graves personnages, inventés exprès pour distribuer des niaximeset des conseils. Ce n'est pas qu'on doive pruscriie absolument rempioi de cet artifice, mais

Tessentiel, lorsqu'on tient à l'employer, est d'en user avec une dextérité irréprochable, et de ne pas tomber dans « le genre ennuyeux ». Voltaire a tort de dire que tous les genres sont bons excepté celui-là, carie genre immoral est encore plus mauvais, surtout lorsqu'il est amusant ; mais il n'en est pas moins vrai qu'un roman à bonnes intentions, rédigé d^une façon lourde et pédantesque, obtient, au seul point de vue moral, moins de résultat qu'un livre honnête, finement écrit et sans digressions pédagogiques. Le premier, en eflet, se fait moins lire, et ceux qui le lisent le goûtent moins^ deux raisons pour qu'il ait une bien moins grande influence.

La composition, le style, voilà donc ce que les romanciers chrétiens devraient s'attacher à perfectionner chez eux, comme s'ils étaient sûrs d'être épluchés par des sommités littéraires. C'est en supposant, dès l'instant où ils prennent la plume, qu'ils écrivent pour le grand public, qu'ils réaliseront les conditions littéraires que réclame ce grand public. Les enfants eux-mêmes, tout compte fait, n'y perdront pas, puisque eux aussi ont intérêt à lire des choses bien écrites, et que la formation de leur propre style s'en ressentira heureusement.

Quant au petit nombre de chrétiens compétents et lettrés qui lisent aujourd'hui des romans honnêtes, le reproche qu'on peut leur faire est de se montrer trop modestes lorsqu'il s'agit de défendre ces ouvrages et leurs auteurs, soit dans leurs conversations s'ils sont des hommes du monde,

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soit dans leurs articles, s'ils écrivent dans les journaux ou dans les revues. On dirait quelquefois que nous avons honte des talents qui se manifestent dans notre parti, et nous trouvons élégant de les c< lâcher », si Ton me passe la trivialité du terme, lorsque des railleurs mettent la question sur le tapis. Le juste amour de Timpartialité nous porte à admirer le talent de ceux qui ne partagent pas nos croyances et même font un regrettable usage, au point de vue des mœurs, des dons que Dieu leur a mesurés. C'est très bien, car il faut être juste, mais nous ne nous arrêtons paslà, et, après le désir d'être impartial, s'éveille en nous le désir de plaire à nos adversaires, de faire des concessions à leurs préjugés, et d'acquérir ainsi la réputation d'esprits indépendants, qui savent s'élever au-dessus des coteries et morigéner ceux-là même qu'ils défendent. En effet, nous nous moquons trop facilement, nous autres catholiques, de nos écrivains catholiques. Nous les jetons trop cavalièrement « par dessus bord » et, quand l'occasion se présente de faire allusion à un romancier de talent, nous évitons avec soin de citer Tun des nôtres. Nous citons ceux du camp opposé, politesse que nous n'avons jamais eu ridée d'exiger d'eux.

Ceci étant, n'y aurait- il pas intérêt à modifier cette disposition d'esprit, à nous défaire de ce respect humain, et, lorsque l'occasion s'en présente, à mettre carrément tel de nos romanciers qui le mérite sur le même pied que d'autres romanciers adoptés par la mode, bien que l'on

parle de ceux-ci infinimentplus que de ceux-là. On dira en ricanant: « Un tel, qu'est-ce que c'est que ça? >» mais il suffira de ne pas se laisser troubler, d'avoir de l'aplomb — la qualité dont les catholiques manquent le plus. Il faut pousser nos écrivains, puisque le monde frivole pousse les siens, et forcer ce dernier à reconnaître, par de topiques comparaisons, que le style des raillés ne fait pas si mauvaise figure que cela àcôté des pages exclusivement admirées par les railleurs. Parmi les renommées qu'accueille la mode, il en est d'assez ridiculement boursoufflées pour que les parallèles aient beau jeu. Si nous savions mettre, en regard de Famphigouri ou des métaphores tourmentées de tel auteur en Thonneur de qui sonnent toutes les trompettes de la réclame^ quelques pages exquises empruntées à nos meilleurs romanciers chrétiens, beaucoup d'esprits impartiaux pourraient être frappés de la différence. Ce!a ne prouverait pas que la vogue se trompe toujours, mais cela prouverait qu'elle se trompe quelquefois, et que, dans ce petit coin systématiquement dédaigné où végète la littérature catholique, il se recontre de véritables perles parfaitement inconnues, auxquelles les faux joyaux et la camelote sont généralement préférés.

Savoir faire et faire savoir : telle est, dit-on, la maxime de ceux qui veulent réussir. Nous pensons que les écrivains chrétiens qui se sentent du talent, et qui éprouvent le louable desir de divertir honnêtement leurs contemporains tout en s' assurant une situation honorable dans le monde

littéraire, auraient à réaliser quelques progrès, et sur Tarticle « savoir faire » et sur l'article c( faire savoir». Le savoir-faire, c'est le métier, l'habileté professionnelle. Cet ensemble de qualités sans lesquelles on n'a pas le droit d'aspirer au jugement favorable des lecteurs, et qui seules, lorsqu'on obtient la vogue, la justifient. Userait ridicule, en efï'et, de revendiquer des applaudissements unanimes pour des auteurs chez qui aucune valeur intrinsèque n'autorise le désir d'être connus. Avant de réclamer la gloire, la première chose est de la mériter. Quant au « faire savoir », il consiste dans un ensemble de procédés et d'allures propres à impressionner la foule indifférente^ et à attirer son attention sur ces œuvres, qui, môme lorsqu'elles sont admirables, échappent trop souvent à ses préoccupations accaparées d'un autre côté. 11 s'agit àUmposer un peu, comme c'est notre droit, à ces gens qui en imposent, de remiser notre timidité coutumière, et, dans la mesure de nos facultés, de faire du bruit autour des bons livres comme les gens frivoles ou corrompus savent si bien en faire autour des mauvais. Chose paradoxale : c'est dans le camp de ceux qui doutent que l'on trouve le plus de ces gens dont on dit familièrement qu' ce ils ne doutent de rien ». C'est dans le camp de ceux qui croient que se rencontre, en revanche, la plus forte proportion des gens qui doutent, non seulement d'eux-mêmes, ce qui est édifiant à certains points de vue, mais de leurs chefs et de leurs amis, de leur valeur collective, et des gloires

qui s'abritent silencieusement dans leur sein. Un peu d'audace ne nous fera pas de mal, et c'est sur cette pensée que nous terminons cette courte étude. Peut-être cette exhortation systématique à la fierté, que nous adressons aux autres, fera-t-elle excuser notre propre présomption, Certes, encore une fois, tous les catholiques peuvent être sauvés sans qu'un seul des leurs devienne un homme à la mode : mais^ puisqu'il est licite d'y parvenir, et que la notoriété des gens de bien n'est pas inutile aux triomphes de la religion sur la terre, nous souhaitons à beaucoup de nos écrivains, avec le talent naturel ou acquis dont on ne peut se dispenser pour jouer ce rôle, l'activité et les ressources extérieures qui seules, sur la scène trop encombrée de ce monde, peuvent les en faire investir.

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