XVI. — Le ROMAN HONNETE DEVANT LA CRITIQUE
Reste la ressource de la critique à tous ses degrés : critique professionnelle et désintéressée, critique de propagande et de réclame. Nous avons
VU la puissance formidable dont elle dispose. Le romancier catholique peut- il compter sur son secours ?
Très médiocrement.
Nous avons dit un mot de la formation commune à la plupart des critiques, formation qui les porte à accorder plus d'attention aux œuvres d'allure libre et trop libre qu'aux écrits où la morale est scrupuleusement respectée. Or les ouvrages de la première catégorie sont déjà très nombreux et leur nombre est tel que les critiques les plus impartiaux eux-mêmes se trouvent littéralement submergés par les flots de cette prose envahissante. Bien courts et bien distraits sont les regards qu'ils pourraient donner à des ouvrages qui ne sont pas de leur bord y et qui — ils le sentent bien au premier regard jeté sur un volume de ce genre — risquent de déplaire singulièrement à une partie importante de leurs lecteurs.
Admettons toutefois que l'auteur^ par de savantes importunités, ait pu décider un critique influent à parcourir son ouvrage. Ce ne sera qu'un point de gagné, car la multitude des concurrents est toujours là pour tenir en échec le nouveau venu. En même temps que le critique a promis de lire le roman chrétien^ il a promis d'en lire cent autres qui ne le sont pas, et le premier n'aura réussi à conquérir qu'un fragment d'attention de la part du précieux oracle. Il s'agit de savoir si celui-ci, à la lecture, sera particulièrement frappé par le livre honnête, et s'il se décidera à le re-
commander autrement que par une mention rapide et banale. C'est ce qui ne peut guère arriver que par un certain concours de circonstances heureuses, sur lesquelles il serait téméraire de compter normalement.
Il faut en effet que le livre honnête soit réellement bien écrit, que le critique ait réellement beaucoup de goût et d'indépendance, que Tidée contenue dans l'ouvrage arrive à son heure, et surtout que le critique soit en veine d'originalité et éprouve à ce moment-là, — ne fut-ce que pour se distraire — le besoin de recommander exceptionnellement quelque chose qui sort un peu, même au point de vue moral, des chemins battus. Alphonse Daudet, dans son roman du Nababy décrit les tentatives laborieuses d'un jeune auteur dramatique, de caractère indépendant, qui arrive à faire jouer une pièce honnête. La pièce réussît, ce qui est toujours facile dans un roman, et Daudet analyse assez bien les sentiments de ce public corrompu et blasé, qui, par caprice, et une fois en passant, applaudit un drame qui ne flatte pas ses passions. « Gela repose I » s'écrie-t-on. Ce qui veut dire que demain on recommencera à goûter les insanités que Ton goûtait la veille. L'auteur honnête, arrivé au bon moment, a bénéficié de cette lassitude ou de cette fantaisie passagères.
Voilà pourquoi, de loin en loin, quelque auteur catholique d'un incontestable talent trouve grâce auprès de la critique officielle. Celle-ci y gagne un facile renom d'impartialité, et on ne
peut plus l'accuser de tenir obstinément les portes closes à tous les talents qui ne se réclament pas de Finconduite ou de l'incrédulité. On ménage un tout petit coin aux auteurs chrétiens. Cela dispense de leur faire la large place qu'ils méritent^ et cela fournit une réponse victorieuse dans le cas où quelque catholique chagrin parlerait d'ostracisme, de parti- pris, ou de conspiration du silence.
Quant aux comptes rendus des journaux, leur efficacité, sans être nulle, est assez modeste. D'abord, les journaux cathohques ne peuvent atteindre que les lecteurs catholiques, c'est-à-dire ces familles que nous avons dénombrées plus haut, et dont l'ensemble, ainsi que nous l'avons constaté, ne constitue pas une base assez large pour l'édification d'une renommée. D'ailleurs, les journaux « bien pensants ^ sont loin d'être à la mode, et, lorsque la bonne presse prête son secours à la bonne librairie, cela ressemble fort à deux faiblesses qui s'appuient l'une l'autre sans réussir à constituer une force. Pour les journaux mondains, dont les conseils ont seuls le privilège d'être suivis du grand public, il est rare qu'ils ne vendent pas à haut prix la faveur de leur publicité, même minime. Or, les bons auteurs ne sont pas riches, et, par un cercle vicieux très regrettable, ces hommes qui ont peu de ressources parce qulls ne sont pas connus, éprouvent un surcroît de difficulté à faire d'eux des hommes con nus, ce qui leur procurerait des ressources. Sup posons ces difficultés vaincues. Un journal mon-
dain, gracieusement ou non, a rendu compte d'un roman honnête. S'il en fait simplement Téloge, peu importe. Tous les superlatifs, toutes les formules louangeuses sont épuisées au profit des romans immoraux. S'il en fait le résumé, afin d'allécher le lecteur ou la lectrice, cette charitable intention risque d'atteindre l'opposé du but qu'elle se propose. Pour certains esprits corrompus, un résumé n'est alléchant que lorsqu'il promet certaines choses, et ces certaines choses sont précisément celles qu'un auteur chrétien s'interdit de mettre dans ses écrits. Lisez, d'une manière suivie, les comptes rendus des romans à la mode publiés par les journaux boulevardiers. Presque toujours, à moins qu'ils ne se bornent à quelques lignes insignifiantes — et économiques — ils font entendre au lecteur qu'il peut compter sur quelque chose de pimenté, de haut en couleur, sur une machine à sensations plutôt que sur un véritable délassement esthétique. Les titres euxmêmes contiennent, bien souvent, des aperçus significatifs, et il est bien difficile aux auteurs honnêtes — pas impossible cependant — de contrefaire efficacement ces titres-là. Enfin, il ne serait guère digne d'un romancier respectable d'employer ou de faire employer, pour lancer son Mvre, ces formules ridiculement dithyrambiques dont font usage ses concurrents. Il y a là une question de dignité et de tenue. En soi, il n'y a rien de criminel à monter sur des tréteaux et à faire le pitre. Les gens qui se respectent s'interdisent cependant cette sorte de piédestal et cette
sorte d'ébats. De même, dans leurs tentatives légitimes pour attirer Tattention du public sur leurs œuvres, il est des procédés, familiers à d'autres, qu'ils ne sauraient raisonnablement employer.
XVIL — Les écrivains transfuges
Toute une série d'obstacles s'oppose donc à ce que les romanciers chrétiens deviennent des rtimanciers à la mode, et c'est l'aspect, c'est l'évidence de ces obstacles qui, par suite de la faiblesse humaine^ poussent tant d'auteurs nés chrétiens à déserter le camp où ils ont fait leurs premières armes pour passer avec armes et bagages, c'est-à-dire avec leur plume plus ou moins élégante ou puissante^ dans les rangs de ceux qu'ils considéraient d'abord comme leurs ennemis naturels. Qu'on ne sepayepasde grands mots, d^évolutions de la conscience, d'âmes captives qui s'émancipent, d'esprits généreux révoltés contre les préjugés de leur enfance, etc. Autant vaudrait juger par ses déclarations de principe un candidat aux élections législatives, et admettre, avec une innocence candide, que c'est par dévouement à ses électeurs qu'il a affronté le scrutin. Nous avons appris, grâce à Dieu, à réduire à leur juste valeur une vaine phraséologie qui ne trompe
plus personne, parmi les gens intelligents tout au i;noins. La vérité, c'est que les littérateurs, comme les condottieri d'autrefois, vont du côté où se trouvent les plus gros écus, du côté ou ils ont plus de chance de faire un sort à leurs productions Pour peu qu'un écrivain, né catholique, ait un talent' remarquable, combiné avec une faible faculté d'abnégation, il ne peut que se sentir gêné dans un milieu où son ambition littéraire est forcée de limiter son vol : et il éprouve une tentation quasi irrésistible de prendre Tessor vers ^'autres sphères, où, dominant en quelque sorte jine plus vaste surface, il pourra planer en toute J^Jberté. Périodiquement, la France catholique se trouve ainsi écrémée, et ce qui est vrai pour le roman l'est aussi pour d'autres branches de l'art d'écrire, auxquelles les mêmes lois s'appliquent en partie. Nous avons cité plusieurs fois déjà le nom de Daudet. N'est-il pas vraisemblable — et vraisemblable jusqu'à la certitude morale — que le jeune Nîmois, si chrétiennement élevé, entouré d'une famille si croyante et si pratiquante, aurait enrichi de chefs-d'œuvre le roman catholique — nous voulons dire le roman parfaitement honnête — s'il avait eu la possibilité de se tailler un beau succès sans sortir de « son monde » ? Ne serait-il pas facile de retrouver, dans ses ouvrages, la trace des concessions volontaires fiâtes aux puissances du jour? Pourquoi tant d'acharnement à ridiculiser le Midi, son cher Midi, sinon parce qu'il s'agit de plaire aux Parisiens, dispensateurs de la gloire? Si les renommées
s'étaient formées à Tarascon, Tar tarin aurait été de Paris. Tout Niima Roumestan n'est qu'une diatribe contre la femme méridionale, et une série de flatteries à Fadresse de la Parisienne. La femme méridionale, n'était ce pas cependant la mère de Daudet? n'étaient-ce pas ses parentes? Oui, mais le suffrage des Parisiennes est indispensable au succès d'un roman. La mode est une puissance qui se laisse volontiers diriger par les royautés féminines. Daudet, très intelligent, savait cela, et il s'est orienté en conséquence. Comme Victor Hugo^ il a étudié d'où venait le vent, et, négligeant le public des bonnes gens qull avait connu et fréquenté dans son enfance, il se tourna résolument vers « le grand public », c'est-à-dire vers les gens légers et frivoles, qui seuls, par leurs louanges sufiisamment substantielles, pouvaientl'élever au rang degrand écrivain. Demeuré dans l'autre camp, Daudet eût peut-être écrit quelques nouvelles distinguées, à la Dickens, ^oviV V Ouvrier ouïes Veillées des Chaumières. Ses œuvres eussent été ^coûtées silencieusement dans quelques centaines ou quelques milliers de familles chrétiennes peu bruyantes et « hors du mouvement ». Son talent eût été le même, sauf qu'il se fût sans doute attaché à plaire aux lecteurs enfantins ; mais les cent bouches de la renommée n'auraient point parlé de lui dans tout l'univers. Sa mort eût tenu trois lignes dans la nécrologie des journaux catholiques, et, pendant ce temps, quelque autre écrivain moins brillant que lui, lancé dans le roman à la mode, eût
occupé avec éclat la place à prendre qui n'aurait pas été prise par lui.
' L'histoire de Daudet se renouvelle souvent, à des degrés inférieurs de Téchelle. Nos talents sont écrémés, et c'est pourquoi nos adversaires se trouvent riches, non seulement des talents qui naissent parmi eux, mais encore de ceux qu'ils s'annexent après les avoir conquis. De ce monde qui détient le sceptre de la mode sort sans cesse une voix qui dit aux jeunes écrivains catholiques : « Venez à moi, vous tous qui êtes ambitieux et impatients de réussir, et je vous mettrai sur le chemin de la gloire ». Tous les déserteurs n'y arrivent pas^ sans doute, mais il suffît qu'ils aient plus de chances d'y arriver pour que le mouvement de désertion ne souffre aucun ralentissement.
Quelques vaillants, nous l'avons vu, demeurent fidèles au poste, mais ils ne forment plus qu'un petit groupe, dont le rayon d'action, toujours le même, n'englobe que les familles solidement chrétiennes, et, dans ces familles, plus spécialement les enfants. Cette région sociale, bien qu'elle présente encore une certaine étendue, constitue une (( terra incognita » pour le reste de la société, et, si la conversation tombe parfois sur c< ce monde spécial », c'est généralement sur le ton du sarcasme, sarcasme d'autant plus facile qu'on connaît moins les personnes et les choses qui en font Tobjet. Non seulement il est admis qu' « on lit jD les auteurs immoraux et qu' « on ne lit pas » les auteurs honnêtes, mais les gens qui ne lisent pas,
l>4 LE ROMAN MORAL ET IMMORAL
eux-mêmes, vantent fort, sans en avoir tourné une page, les romans dus à la plume des premiers, alors qu ils ne perdent pas Toccasion de railler — sans les avoir lues davantage, — les œuvres qu'on leur dit appartenir aux seconds. Si Ton est tenté de nous accuser d'exagération, deux ou trois entretiens avec quelques-uns de ces faux lettrés qui veulent paraître informés de tout et portent de péremptoires jugements sur ce qu'ils ignorent, suffiront à convaincre les incrédules que nous disons simplement la vérité. Le nom seul du libraire, en bien des cas^ autorise cette sorte de gens à porter un arrêt sans appel. Si ce libraire est connu comme catholique, on n'aura pas besoin de prendre connaissance de l'ouvrage pour en faire une caricature, a priori j devant un cercle d'amis plus prêts à rire qu'à lire.