A CRÉÉ LA GUERRE
Le président de l'Institut Carnegie, à Pittsburg (États- Unis d'Amérique), M. Church, écrivait, le 30 novembre 1914, dans le Times, au sujet du manifeste des intellectuels allemands : « Ce que vous dites de votre militarisme éveille en moi la conviction que la guerre actuelle a commencé, en puissance, il y a 25 ans, lorsque Guillaume II, montant sur le trône, se déclara arbitre suprême de la guerre et y prépara la nation. Ses enfants furent élevés à se considérer, dès l'âge le plus tendre, comme des soldats voués à un destin de carnage.... Et de la famille impériale à toutes les familles allemandes, tous les enfants furent élevés de même. Oublieuse de Kant, l'Allemagne s'est nourrie du matérialisme sensuel de Nietzsche, des instincts sanguinaires de Bernhardi, des rêves malsains de Treitschke et de l'amoralité de Bulow, et tout ce que nous connaissons de votre empereur, de ses enfants, de ses soldats, de ses hommes d'État- et de vous autres,
ses professeurs, nous montre à l'évidence, une Allemagne se croyant à part des autres nations, supérieure et décidée à imposer cette supériorité par la guerre.... »
Un autre savant des États-Unis, le docteur Elliot, président de la grande université de Harward, écrivait de son côté, vers le même temps, dans le New-York Times :
<( L'Allemagne unie a, pendant quarante ans, mis en valeur la théorie que la force était la source de toute grandeur personnelle et nationale. Les directeurs de l'éducation allemande s'inspirèrent de cette nouvelle religion.
« L'Allemagne rejeta avec mépris tous les préceptes chrétiens sur l'humilité, la douceur, la justice, la pitié et l'amour. L'objet de son adoration devint : la force, le courage, l'énergie. Que les faibles périssent ; que les doux et les humbles s'inclinent devant les forts et les orgueilleux; que les incapables meurent. Le monde est toujours avec le plus fort; le plus fort doit être le maître.
« D'éminents penseurs allemands imaginèrent un supplément de doctrine à cette religion de l'Age de pierre; ils édifièrent une théorie mystique de l'État, entité majestueuse et grandiose qui comprend tontes les activités de la nation et les guide vers lin but suprême; à cet idéal tout Allemand doit une obéissance absolue.
u L'Allemand moderne est toujours contrôlé, dirigé, commandé; il aspire à commander à son tour et à discipliner ceux qui sont plus faibles que lui. Il n'est pas un homme libre au sens français, anglais ou américain du mot; il préfère ne pas l'être.
(( La guerre actuelle est le résultat inévitable de ce désir d'impérialisme, de l'autocratie du gouvernement allemand, de l'enrichissement rapide et de cette religion de la force.
« Cette nouvelle morale allemande, dont les commandements sont : sois actif, sois viril, sois dur, sois cruel, sois un maître, est l'auteur responsable de la
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guerre. C'est cet état de retour à la barbarie qui a finalement engendré le conflit où se débat l'Europe moderne, )>
Dans ces quelques lignes les deux savants américains mettent bien en relief la mentalité créée par l'éducation que reçut Guillaume II comme tous les Hohenzollern, et qu'il a fait donner à son peuple. Ainsi que je l'ai déjà montré i, le résultat de cette éducation a été la création d'un peuple affolé par un égosïme excessif, par l'idée que la force seule est utile, qu'avec la force on peut arriver à tout, et par la conviction que l'Allemagne étant la plus forte des nations est appelée par le destin à dominer toutes les autres et à régner sur la terre entière. Cette conviction l'a conduite à envisager le militarisme et la guerre comme les institutions les plus sublimes que l'homme puisse concevoir et les seules propres à créer la grandeur des peuples. <( Sans notre militarisme, déclarent les « 93 intellectuels » allemands, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. » Notez qu'ils disent « militarisme » et non « puissance militaire ». Ce qu'ils vantent, ce qu'ils glorifient ce ne sont pas les forces "militaires indispensables à chaque nation pour protéger son territoire ou son honneur, c'est la force brutale incarnée dans les armes, c'est la doctrine qui envisage la force et son emploi offensif comme un idéal. Et c'est ainsi, en effet, que toute l'Allemagne a été rendue « militariste » par son éducation.
Après avoir été les métaphysiciens de l'idée du droit, ses philosophes sont devenus les métaphysiciens de l'idée de la force. Ils n'avaient pas compris ce qu'est réellement le droit; ils n'ont pas compris non plus ce que peut ou ne peut pas faire la force; ils n'ont pas
1. Ce travail fait partie d'un volume qui paraîtra ultérieurement j où j'ai exposé dans tous les détails la politique des empires germaniques, l'éducation donnée au peuple allemand, les prétextes et causes de la guerre de 1914, etc.
prévu les désillusions qui seraient infligées par les faits à leur égoïsme féroce ainsi qu'à leurs brutales et antiscientifiques théories.
Considérant le droit comme l'arme impuissante des « faibles », ils n'ont pas vu que partout, dans la nature, les faibles deviennent, par leurs associations, supérieurs aux forts, et que la confiance dans le droit crée la plus puissante des forces.
§ II. — FAUSSETÉ DE LA THÉORIE ALLEMANDE DE LA FORCE ET ORIGINE EXPÉRIMENTALE DE LlDÉE DU DROIT. l'abus de la FORCE DÉTERMINE l'uNION DES FORCES MENACÉES.
En fait, il est faux, comme les Allemands l'ont cru et affirmé, que la force soit la cause déterminante de l'évolution ascendante des êtres et que le droit soit créé par la force.
Il est faux que, soit dans les sociétés humaines, soit môme parmi les animaux, la force constitue l'arme la meilleure dans la lutte pour l'existence. L'histoire des êtres vivants actuels et celle des individus ou des espèces qui ont disparu dans le long cours des siècles, témoignent que les animaux les plus forts, les mieux armés pour l'offensive, tels que les grands carnassiers terrestres ou carnivores aériens, meurent fréquemment sans se multiplier et finissent par disparaître en tant qu'espèces,- en raison de la peine qu'ils ont à se nourrir et de l'isolement qui en résulte, tandis que des êtres faibles, parfois totalement dépourvus d'armes offensives ou défensives, vivent, se multiplient et se perpétuent à travers d'innombrables siècles, tout simplement parce qu'ils s'associent et se prêtent une aide mutuelle en vue d'échapper aux êtres de proie qui les menacent. L'histoire de l'humanité nous montre, de son côté, les individus qui, en raison de leurs forces physiques ou intellectuelles, se croient tout permis à l'égard de leurs
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semblables, rapidement supprimés par ceux dont ils prétendent abuser. Dans les sociétés primitives où chaque individu peut ^se défendre contre les abus des autres, on ne connaît pas les gens que nous qualifions de « criminels », c'est-à-dire commettant, contre leur prochain, des actes condamnés par le corps social dont ils font partie. Dans les sociétés civilisées, les gens qui prétendent abuser de leurs forces finissent à la potence ou sur l'échafaud. Ils ne peuvent réussir que dans les périodes profondément troublées et encore leurs succès ne sont-ils, en général, que de courte durée. Les tyrans eux-mêmes eurent fort souvent, en dépit de leur omnipotence, une fin malheureuse, par le fait de ceux qu'ils avaient tyrannisés. L'histoire des peuples et des nations abonde en faits de même nature. Tous les grands empires belliqueux et conquérants succombèrent sous les coalitions des peuples qu'ils avaient conquis et battus, et tous les monarques ayant tenté d'établir leur hégémonie sur une portion du globe ont fini misérablement, écrasés par les nations qu'ils avaient voulu dominer.
Parmi les hommes, en fait, comme parmi les animaux, chaque individu est porté par le souci de sa conservation et par la nécessité de satisfaire ses besoins, à se défendre contre ceux qui menacent sa vie ou contrarient ses efforts d'expansion vitale et, partout, dans toute la nature, sur tous les points du globe, à toutes les époques, les individus, les espèces ou les peuples qui se sentent trop faibles pour se protéger isolément, s'unissent, s'associent pour la défense réciproque de leur vie, de leur liberté, de leurs intérêts. Et c'est ainsi que toujours les plus forts, lorsqu'ils abusent de leur force, succombent, à une heure donnée, sous l'union des faibles. La théorie allemande relative à la suprématie de la force est donc absolument fausse et antiscientifique.
La conception allemande d'après laquelle la force créerait le droit, n'est pas moins fausse que la théorie
de la suprématie de la force. L'idée du droit, corollaire de celle du devoir, naît naturellement des relations que les individus entretiennent les uns avec les autres, soit dans la famille, soit dans la société.
Dans la famille, l'enfarlt, d'abord exclusivement égoïste en raison des besoins impérieux qu'il éprouve, s'attache petit à petit à la mère qui le nourrit, le soigne, le distrait, satisfait, en un mot, tous ses besoins naturels, tandis que la mère elle-même s'attache à son enfant en raison du plaisir et, plus tard, des sentiments affectueux que celui-ci manifeète en réponse aux soins dont il est l'objet. Comme toutes les mères et tous les enfants agissent de la même manière, l'idée se développe chez tous les individus d'un même corps social que la mère a le devoir de soigner ses enfants et que ceux-ci ont le devoir d'en témoigner de la reconnaissance à leur mère.
Simultanément, une autre idée se développe dans tous les esprits : celle que l'enfant, en raison de son incapacité à satisfaire lui-même ses besoins, a le droit d'exiger que ceux-ci soient satisfaits par les parents qui l'ont mis au monde. L'enfant lui-même, avant qu'il ait atteint l'âge de raison, avant qu'il ait pu concevoir aucune idée métaphysique, montre par ses gestes, ses cris, ses impatiences, qu'il considère sa mère comme ayant le devoir de le nourrir, de le soigner, de satisfaire ses besoins. !1 n'est pas exagéré de dire qu'il exerce ce que tout le monde, autour de lui, considère comme son droit, avant même d'avoir pu concevoir l'idée du droit. 11 repoussera, par exemple, les aliments qui déplaisent à son odorat et à son goût; il refusera de se tenir dans une immobilité contraire à son besoin d'activité ou de prendre des attitudes qui lui font éprouver quelque gêne ou douleur, de garder le silence quand il éprouve le besoin de parler, etc. Pour le contraindre de suivre leurs conseils ou d'obéir à leurs ordres, ce n'est pas à une conception métaphysique du devoir ou du droit
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que les parents feront appel, mais à la menace ou à l'application des châtiments corporels, manifestation de la supériorité de leur force, ou bien à la menace de l'intervention de quelque être mystérieux, croquemitaine, ange ou dieu qui le châtiera s'il ne fait pas ce qui lui est prescrit ou fait ce qui lui est interdit. On emploiera les mêmes moyens pour l'empêcher d'user de ses forces mal à propos ou d'une façon nuisible à autrui. Dans les deux cas, on fait appel, pour le dominer, à des forces supérieures à la sienne.
L'enfant cédera à ces forces parce qu'il se sentira trop faible pour entrer en lutte avec elles; mais il prendra sa revanche de ce qu'il considérera comme des actes de tyrannie, en refusant à ses parents les manifestations d'affection et de reconnaissance sur lesquelles ils croyaient pouvoir compter.
Dans le but d'éviter que les parents abusent de leurs forces et d'inciter les enfants au respect de leurs parents, toutes les sociétés humaines ont adopté des préceptes plus ou moins nettement formulés, que les parents transmettent à leurs enfants par l'exemple et l'éducation, que les poètes chantent dans leurs poèmes, que les philosophes érigent en doctrine, que les livres sacrés des religions et les codes des nations imposent, à titre de lois, avec des sanctions divines ou humaines. Et si ces préceptes sont les mêmes chez tous les peuples ainsi que dans les diverses philosophies ou religions, c'est qu'ils ont partout leur origine dans les mêmes faits naturels.
Chez tous les peuples, les relations des divers membres du corps social les uns avec les autres déterminent des faits analogues à ceux qui se produisent dans la famille. Même dans les tribus les plus sauvages, avant qu'aucune théorie morale ou politique ait été conçue et formulée, chacun se considère comme ayant un droit de vivre égal à celui de tous les autres, et chacun est disposé à employer ses forces pour faire
respecter ce qu'il considère comme son droit, avant même d'avoir lïdée du droit. Ici encore le fait précède ridée, et ce fait trouve son application dans le domaine des divers besoins naturels. Chaque membre du corps social prétend, non seulement que sa vie soit respectée, mais encore que nulle entrave ne soit mise à ses mouvements, à ses déplacements, aux efforts qu'il fait pour se nourrir, s'abriter et se loger, s'unir sexuellement, etc. Il considère, en un mot, tous les actes relatifs à la satisfaction de ses besoins naturels comme représentant autant de droits également naturels. Et il n'y a dans cette idée rien de métaphysique, elle répond à des réalités, car rien n'est plus réel que les besoins.
Rien encore n'est plus réel que l'égoïsme engendré, chez tous les individus, par la nécessité de satisfaire leurs besoins naturels et tous ont une tendance plus ou moins prononcée à user de leurs forces au profit de leur égoïsme, même au détriment des autres.
Ceux-là seuls ne font pas un mauvais usage de leurs forces physiques ou intellectuelles qui ont été influencés par une éducation altruiste capable de contre-balancer leur égoïsme naturel.
La base de cette éducation sociale, comme celle de l'éducation familiale, n'est nullementmétaphysique. Nous avons en France un proverbe qui en résume les deux principes essentiels : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent; rends aux autres les services que tu désires qu'ils te rendent. » Sous une forme plus philosophique, on peut dire que l'éducation sociale française a pour objet de persuader à tous les membres du corps social qu'ils ont intérêt à ne jamais abuser des forces matérielles ou intellectuelles dont ils disposent, car tout abus de la part de l'un détermine presque fatalement un abus analogue de la part des autres.
Dans nos. écoles publiques, on ajoute souvent à ces préceptes purement pratiques et répondant à des
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réalités indiscutables, quelques formules plus ou moins métaphysiques. On y oppose volontiers l'idée du droit à celle de la force; on y enseigne que le droit prime la force, que chacun doit respecter sa propre dignité et celle de ses semblables, que la bonté, l'humanité, la fidélité à la parole donnée et aux amis sont les plus hautes des vertus, etc. L'enfant ne comprend pas bien cette métaphysique; il n'en réclame même pas l'explication, mais il la transforme en idées directrices de sa conduite d'autant plus volontiers que l'expérience acquise dans ses relations avec des camarades très divers par le tempérament, le caractère, la force phy- V sique, l'intelligence, etc., lui inspire rapidement la certitude que le meilleur moyen de se faire aider et aimer, est d'aider les autres et de les aimer.
Donnée depuis des siècles à toutes les générations des Français, soit par les Églises, soit par les écoles des philosophes — car la morale de nos Diderot et de nos d'Alambert matérialistes ne diffère pas de celle des spiritualistes ou des prêtres — cette éducation a fait de la France une nation généreuse, amoureuse de la justice et du droit, respectueuse des autres nations, entichée même de quelque donquichottisme, mais assez soucieuse de sa dignité pour exiger que les autres la respectent, et encline à placer toujours l'honneur audessus des intérêts matériels.
Dans le domaine social comme dans le domaine familial, les lois interviennent pour créer une force supérieure à celle de chaque individu et ayant pour objet d'empêcher les abus de force que chacun pourrait commettre; mais les lois seraient impuissantes si elles n'étaient pas en harmonie avec les mœurs et la mentalité créées par l'éducation. "
La loi, la justice et le gendarme ne doivent d'ailleurs avoir pour objet que la défense des forces physiques ou intellectuelles de chacun des membres du corps social contre la force de chacun de ses semblables ou
de la collectivité elle-même. Pour que cette défense soit également active et efficace au profit de chacun, la tendance de tous les peuples a toujours été et sera de plus en plus, dans l'avenir, de confier la confection des lois et leur exécution à l'ensemble du corps social agissant, soit directement, soit au moyen de mandataires ou représentants choisis par tous les membres de la société.
Les innombrables évolutions ou révolutions dont l'histoire des divers peuples nous a conservé le souvenir n'ont jamais eu d'autre objet que de substituer à la force d'un seul ou d'un petit nombre de membres du corps social la force de tous les individus qui constituent la nation. On a pu dire, avec une formule métaphysique, que dans ces événements sociaux, le droit luttait contre la force, l'humanité contre la barbarie, l'équité contre l'injustice, la bonté contre la méchanceté, etc.; en fait, la lutte était celle de forces rivales s'exerçant dans des directions contraires. Dans ces luttes la force d'un tyran, d'une aristocratie ou d'une oligarchie, si grande qu'elle soit, est toujours vaincue, à une heure donnée, par les forces coalisées du plus grand nombre. Il n'y a, comme l'a bien vu La Boëtie, de servitude véritable que la servitude volontaire.
Les relations que les diverses nations entretiennent les unes avec les autres prêtent à des considérations analogues. Chacune, en dehors de toute conception métaphysique du droit, cherche à vivre, à se mouvoir, à se répandre dans le monde, à user, en un mot, de toutes ses forces pour satisfaire ses besoins. Et toutes ont intérêt à ce qu'aucune d'entre elles n'abuse des forces dont elle est dotée. Plus la civilisation s'est développée, et plus s'est manifestée, sur tous les points du globe, la résolution de chaque peuple de se protéger contre les abus de la force que pourraient commettre les autres peuples. De là sont nées les armées et les flottes de guerre; de là aussi sont issues les ententes et
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alliances des peuples en vue de leur défense contre ceux qui voudraient abuser de la force. Depuis plusieurs siècles, toutes les fois qu'une nation de l'Europe a essayé d'imposer sa domination aux autres, il s"est produit des coalitions qui rendirent vaines les ambitions excessives.
Dans ce domaine, comme dans celui de la famille et de la société, le fait a précédé l'idée. La conception métaphysique du droit n"a fait que traduire avec plus ou moins d'exactitude les faits et ceux-ci témoignent qu'il n'existe aucune force nationale assez grande pour dominer les forces multiples susceptibles de s'associer contre elle. Tous les peuples qui ont cherché dans la guerre le moyen d'opprimer les autres ont fini par être les victimes de leurs ambitions belliqueuses, non point parce qu'ils avaient violé un droit plus ou moins métaphysique, mais parce qu'ils avaient provoqué la révolte de forces résolues à se défendre et qui s'unirent dans ce but.
L'histoire de tous les temps enseigne en outre que rien n'est capricieux comme le sort des combats ; que les peuples en apparence les plus forts peuvent être vaincus par des peuples paraissant plus faibles; que l'on ne connaît la valeur des chefs d'armée qu'après les batailles et que les généraux les plus habiles peuvent subir de lamentables défaites; que la guerre, en un mot, est soumise à des conditions si multiples et d'une prévision si difficile que bien fol est le peuple qui s'y fie.
Le vice capital de la « kultur » soi-disant supérieure de l'Allemagne est de n'avoir pas vu ces faits. Aveuglée par le mysticisme qu'elle a transporté de la philosophie panthéiste dans la philosophie matérialiste, elle s'est moquée du droit, de la justice, de la dignité, de l'humanité, de la bonté, qu'elle considérait comme des « faiblesses » ; elle s'est vantée d'avoir chassé ces idées de l'éducation donnée à son peuple, et de les avoir remplacées par l'égoïsme le plus féroce, par des ambitions
et des appétits insatiables ; elle n'a pas vu que sa mentalité, comme sa conduite, provoqueraient nécessairement des coalitions plus fortes que sa force.
Quant à la faculté d'organisation dont elle se vante au point de s'être donnée pour but « d'organiser l'Europe par la guerre », les faits témoignent que l'Allemagne ne la possédait pas au degré qu'elle croyait avoir atteint. Elle a commis dans son organisation militaire des fautes si graves qu'il en devait nécessairement résulter la défaite de ses armées.
Pendant près d'un demi-siècle, l'état-major allemand a préparé la guerre actuelle avec un soin tellement minutieux que personne, en Allemagne, ne doutait de l'immense supériorité de l'armée germanique sur toutes les autres armées et que la victoire était considérée comme devant couronner nécessairement toutes les batailles qui seraient livrées par les troupes allemandes. Or, on va voir que des erreurs très lourdes avaient été commises et l'avaient été à cause de l'absence d esprit critique par lequel sont caractérisées toutes les manifestations intellectuelles de l'Allemagne.