‹ Pourquoi les Germains seront vaincusChapitre 2 sur 29 · III. — LA CONCEPTION ALLEMANDE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

III. — LA CONCEPTION ALLEMANDE DE LA GUERRE

Le principe général sur lequel les autorités militaires allemandes appuient leur conception de la guerre peut être résumé dans la formule « faire à l'ennemi le plus de mal possible afin de l'amener le plus vile possible à s'incliner devant la force et à signer la paix dans les conditions imposées par le vainqueur ». En 187a, le 2 octobre, appliquant cette formule à la France, Bismarck disait : « Nous ne devons pas perdre de vue le but de la guerre, à savoir, une paix avantageuse. Plus sera grand le nombre de Français maltraités, plus ils désireront vivement la paix, quelles que soient les conditions que nous proposerons. » Le 17 janvier 1871, il disait encore, sous l'influence de l'irritation que lui

LA FORCE APPELLE LA FORCE

faisait éprouver la résistance de la France : « Si dans l'étendue du territoire que nous occuperons, nous ne pouvons pas tout garnir de nos troupes, nous enverrons de temps en temps une colonne volante vers les localités qui se montreront récalcitrantes, nous fusillerons, pendrons et brûlerons. Si cela arrive quelquefois, ils finiront par devenir raisonnables i. » C'est à table que le chancelier de fer tenait ces propos.

Dans son cabinet, il était plus sage, sans être moins dur : il pesait alors, en homme d'État, les conséquences que ses brutalités pourraient avoir, soit au point de vue des sentiments qu'elles inspireraient aux Français, soit à celui de l'influence qu'elles auraient sur l'esprit des étrangers. Il connaissait les difficultés de la victoire et tenait à finir la. guerre le plus tôt possible; il redoutait, d'autre part, qu'un écrasement trop étendu de la France n'inspirât des inquiétudes aux gouvernements dont il avait obtenu la neutralité. Aussi n'écouta-t-il pas toujours le général de Moltke dans l'établissement des conditions de la paix. C'est contre son avis, notamment, qu'il consentit à nous laisser Belfort, afin de satisfaire notre orgueil national.

A partir du jour où Guillaume II prit, en Allemagne, la direction des affaires et des esprits, les principes posés par Bismarck revêtirent aux yeux des gouvernants, des autorités militaires et de tous les directeurs de l'opinion publique allemande, un caractère nouveau, adapté aux mœurs nouvelles que l'autocrate voulait inspirer à son peuple. Il fut entendu que les armées allemandes ne devraient jamais hésiter à détruire les habitations ou les monuments et à massacrer les populations, pourvu qu'elles espérassent accroître par ces actes leurs chances de victoire. On terroriserait l'ennemi non combattant afin de démoraliser ses armées.

1. Moritz Busch, Le comte de Bismarck et sa suite pendant la guerre de France, 1870-71.

POURQUOI LES GERMAINS SEROiNT VAINCUS

Il fut entendu ensuite que les troupes allemandes devraient anéantir les usines, ateliers, fabriques, chantiers, etc., de l'ennemi, afin de supprimer toute concurrence aux établissements similaires de l'Allemagne. N'ayant plus les moyens de produire les fers, les aciers, les tissus, etc., en vue desquels ses industries furent créées, le vaincu serait, économiquement, à la discrétion du vainqueur. On lui imposerait, du reste, des conditions de paix qui lui enlèveraient toute possibilité de lutter contre l'industrie allemande.

En vue de l'incendie systématique des maisons particulières ou des monuments publics, les soldats allemands furent pourvus d'explosifs spéciaux, capables de déterminer rapidement, sous un petit volume, l'incendie. D'autres reçurent des torches ou des réservoirs de pétrole, avec lequel ils mettraient le feu aux maisons.

Les aéroplanes et les dirigeables du type « Zeppelin » furent également construits non seulement en vue des reconnaissances militaires ou des opérations de guerre contre les troupes, les places fortes, etc., mais aussi pour la destruction des maisons particulières et des monuments publics et le massacre des populations, afin de les terroriser.

Il n'y a pas, en un mot, d'instruments de destruction, conformes ou contraires aux conventions internationales, dont le gouvernement germanique n'ait doté ses armées afin de les rendre aussi nuisibles que possible aux armées et aux populations de l'ennemi.

La destruction des villages et des villes devait être complétée, dans la conception de la guerre chère à Guillaume II et à son peuple, parla suppression de tout ce qui n'appartient pas à la race germaine, afin que l'on pût remplacer les populations par des Germains. Les races inférieures et dégénérées devraient faire place, en tout lieu où s'étendrait la force allemande, à la race supérieure des Germains.

Les plus « scientifiques » proposaient pour atteindre

La force appelle la force

ce but la suppression systématique des populations parmi lesquelles les armées allemandes pénétreraient. Le D' Rommel, par exemple, voulait que Ton inoculât des maladies infectieuses aux gens que les armées n'auraient pas massacrés.

Ceux qui se piquaient de quelque modération préconisaient le système de « l'évacuation ». L'Allemagne étant surpeuplée et ne possédant que des terres de valeur inférieure sous un climat peu favorable à l'agriculture, la guerre devait avoir pour but la conquête de territoires mieux favorisés par la nature, d'où l'on expulserait les habitants afin de les remplacer par des Germains. En 1913, alors que l'Allemagne entière, surexcitée dans ses appétits et ses ambitions par les ligues pangermanistes, appelait de ses vœux une guerre de conquête avec la France, un écrivain populaire de l'autre côté du Rhin, M. Daniel Frymanni, qui passe pour masquer un haut personnage politique, écrivait : (c L'idée de l'évacuation d'une terre habitée par des Européens... fait dresser les cheveux sur la tête des forts en histoire; elle est contraire au droit des gens moderne qui protège la propriété privée des belligérants, mais si on approfondit les conditions spéciales du peuple allemand, encerclé en Europe, menacé, si sa croissance se poursuit, d'étouffement à moins qu'il ne se donne de l'air, on doit conclure que le cas peut se produire où il exigerait des adversaires de l'Est ou de l'Ouest vaincus des terres vides d'hommes. L'auteur voulait que le problème de l'évacuation fût discuté en public, afin que les « adversaires » de l'Allemagne n'ignorassent pas que « les mesures extrêmes ont leurs partisans » et gardassent « une certaine prudence dans leur excitation du /«z-or teutonicus ».

Appliquant cette théorie à la France, il disait : (c II

1. Daniel Frymann, Wenn ichder Kaiser TFaer (Si j'étais l'empereur), Leipzig-, 1913, novembre.

faudra écraser la France. Nous exigerons en outre qu'on nous cède autant de territoires français qu'il nous en faudra pour être pour toujours en sûreté. Ces territoires seront évacués de tous leurs habitants. » Un autre écrivain qui signait Tannenberg annonçait, en 1911, l'expulsion des Français de tous les territoires qui nous seraient pris et leur remplacement par des soldats allemands 1. Il est bon de rappeler, pour faire comprendre la gravité de cette théorie, que l'Allemagne a déjà exproprié par la force, en vertu d'une loi de 1908, de nombreux propriétaires polonais au profit d'Allemands.

L'empereur Guillaume lui-même, dans un discours prononcé en 1907, à la suite des troubles que les socialistes provoquèrent à Berlin, et dont le but était de détourner la pensée des populations allemandes de la situation intérieure vers « l'ennemi héréditaire », s'écriait : « Et maintenant je veux terminer par le mot que le grand poète H. de Kleist a écrit dans son Prince de Hambourg, lorsque Koswitz répond au Grand-Électeur : « Que nous importe la règle selon laquelle notre ennemi « est battu, qiiand il est à nos pieds, lui et tous ses éten- « dards? La règle qui l'abat est la plus haute de toutes. » L'art de l'abattre, nous l'avons appris et nous brûlons de l'envie de le pratiquer encore dans la suite. » En d'autres termes « qu'importe le droit et la forme, pourvu que nous soyons les plus forts^ ».

Malgré ces faits et en dépit des violences déjà commises en 1870 par les armées allemandes, nos cerveaux de Latins imbus du respect de la vie humaine, de la propriété privée et du « droit commun » se refusaient à croire que les théories exposées plus haut pussent être appliquées dans toute leur horreur par une nation qui se vantait d'être parvenue à une civilisation supérieure à

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