XVI. — CONCLUSION
La défaite des empires allemand, autrichien et turc apparaît, à l'heure où j'écris ces lignes, absolument certaine à tous les observateurs claivoyants, pour des raisons qu'il est possible de résumer en quelques propositions :
L'empire turc sera vaincu, écrasé* et probablement détruit parce qu'il a follement rompu avec les seules nations qui, de tout temps, protégèrent son existence (France et Angleterre), pour se mettre au service de celles qui depuis un demi-siècle manifestaient l'ambi-
tion de l'absorber après l'avoir domestiqué (Autriche et Allemagne) ; parce que ses troupes, dont l'organisation fut confiée à l'Allemagne, ne sont ni organisées, ni armées, ni approvisionnées, ni instruites ; parce qu'il a contre lui toutes les populations grecques, arméniennes, arabes, etc. qu'il opprime depuis cinq siècles; parce que l'autorité du sultan de Constantinople n'ayant jamais été respectée par les musulmans non Turcs, la proclamation de la guerre sainte, sur laquelle l'empereur Guillaume comptait pour soulever les populations islamiques de la Russie et des colonies anglaises ou françaises, a laissé le monde de l'Islam indifférent; parce que son gouvernement est entre les mains d'une poignée d'hommes corrompus et corrupteurs, plus incapables encore que les sultans de diriger ses destinées.
L'empire austro-hongrois sera vaincu et disloqué parce qu'il n'a jamais su gouverner de manière convenable les populations de nationalités diverses qui entrent dans sa composition et qu'il les a opprimées au point de provoquer parmi elles d'incessantes révolutions, toujours réprimées avec une excessive brutalité; parce qu'il a mécontenté d'une façon toute particulière les Slaves, qui représentent la majorité de ses sujets, ainsi que les Roumains et les Italiens qui en constituent un élément important par le nombre et l'intelligence; parce que sa conduite diplomatique fut constamment déloyale à l'égard de la Russie, de la France, de l'Angleterre, de la Turquie et des peuples des Balkans, de l'Italie et même de l'Allemagne ; parce que ses généraux ont fait preuve d'une telle incapacité que l'état-major de Berlin a dù s'emparer du haut commandement des troupes austro-hongroises; parce que la diversité ethnique de ses soldats et officiers rend impossible leur solidité et leur fidélité dans une guerre où la monarchie des Habsbourg est en lutte avec la Russie protectrice naturelle des Slaves et libératrice
des Polonais, avec la France, amie des Roumains et des Italiens et avec FAngeterre qui fut toujours bienveillante pour les mêmes populations, c'est-à-dire avec des peuples dont le programme comporte la libération de toutes les nationalités opprimées, tandis que la victoire des Germains d'Autriche et d'Allemagne et des Magyars de la Hongrie aurait pour conséquence inévitable le maintien de ces mêmes nationalités sous le joug dont elles se plaignent depuis des siècles; parce que François-Joseph, en s'alliant avec les Turcs, oppresseurs des Balkans, s'est nécessairement aliéné les nationalités grecque, roumaine, serbe et même bulgare, dont le retour plus ou moins complet sous la tyrannie de l'empire ottoman suivrait fatalement le triomphe de cet empire; parce que, enfin, l'Autriche-Hongrie est, comme la Turquie, soumise à un gouvernement dont les vices la condamnent à une destruction dont la date n'a été qu'avancée par la faute grossière qu'elle a commise, d'accord avec l'Allemagne, en ouvrant la lutte du Germanisme contre le Slavisme, dans des conditions particulièrement défavorables pour les Germains,
L'empire d'Allemagne doit être et sera vaincu parce que ses ambitions et appétits excessifs, ses prétentions à courber l'Europe sous son hégémonie et la brutalité de sa conduite diplomatique ont fait se dresser contre lui les trois plus grandes puissances de l'Europe : la Russie, l'Angleterre et la France ; parce que la Triple- Entente, fondée en vue du maintien de la paix, a été contrainte de se transformer en une Triple-Alliance défensive dont la puissance est supérieure à celle des empires germaniques au triple point de vue du chiffre des populations, des effectifs militaires, des flottes de guerre et de la capacité financière ou économique ; parce que les conditions dans lesquelles le kaiser a pris l'offensive contre la Serbie, la Russie, la France et l'Angleterre, a permis à l'Italie de conserver la neutralité à
l'heure où l'Allemagne aurait eu le plus grand besoin de son concours; parce que l'alliance de l'Allemagne avec la Turquie a mécontenté la Roumanie qui, en outre, trouverait dans la défaite des Germains une occasion unique de s'annexer ses congénères de la monarchie des Habsbourg, la Grèce dont les ambitions les plus légitimes seraient compromises parle triomphe des empires germains et ottoman et même la Bulgarie dont tout l'avenir dépend de la ruine des Turcs; parce qu'en poussant l'Autriche à opprimer la Serbie, le kaiser a soulevé contre les Germains toutes les populations slaves de la monarchie des Habsbourg; parce que le triomphe de l'Autriche, en cette guerre folle autant que criminelle, marquerait le retour de l'Italie sous une hégémonie des Habsbourg semblable ou pire que celle qu'établit le congrès de Vienne; parce que la violation cynique et inutile de la neutralité de la Belgique a provoqué des inquiétudes chez tous les neutres voisins des territoires allemands et la réprobation de tous les politiques honnêtes dans tous les pays; parce que les massacres d'otages, de citoyens paisibles, de vieillards, de femmes, d'enfants et de religieux ou religieuses, accompagnés de l'incendie systématique des villages et des villes, des monuments publics, des églises et des <^athédrales, et toutes les violations du droit international commises par les armées de Guillaume II ont provoqué l'indignation du monde entier; parce que les mesures de piraterie sous-marine prises sous le prétexte de bloquer les ports anglais et français, ont troublé les intérêts de tous les pays neutres; parce qu'il en est résulté la nécessité pour la Grande-Bretagne et la France — maîtresses indiscutables des mers, car les escadres allemandes n'osent pas sortir de leurs ports — d'établir un blocus sévère de la Manche, de la mer du Nord, de la Méditerranée et de l'Adriatique, d'où résultera la disette des vivres et des matières premières dans tous les territoires de l'Allemagne et de l'Autriche;
parce que les armées et les flottes allemandes ne sont ni assez puissantes ni assez bien organisées et commandées pour répondre à la prétention du kaiser d'étendre son empire sur le monde entier; parce que ni Guillaume II ni son gouvernement et ses généraux ne remplissent les conditions et n'ont les qualités qu'eussent exigées leurs ambitions mondiales et leurs appétits inassouvissables; parce que, enfin, les Germains, corrompus par une science fausse et une éducation vicieuse, se sont mis par leur vanité puérile et leur barbarie scientifique au banc de l'humanité tout entière.
Je n'ajoute pas que les Germains doivent être vaincus parce qu'ils sont les ennemis du droit — car ils ne veulent connaître ni le droit, ni la justice, ni l'humanité — mais je conclus qu'ils seront|vaincus parce que, abusant de leurs forces, ils ont provoqué l'union de toutes les forces qu'ils dédaignaient ou voulaient opprimer, et groupé toutes les puissances physiques, intellectuelles ou morales contre la seule puissance qu'ils connaissent et qui est la plus faible de toutes : la force matérielle.