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Pourquoi nous sommes socialistes

Dans Tesprit de beaucoup de nos contempteurs, le socialisme apparaît encore comme un fait passager, un accident encore particulier à certains pays, placés dans de spéciales conditions économiques, et la responsabilité des troubles chroniques devrait incomber exclusivement à ces insidieux meneurs d'antan, qui furent longtemps Tunique argument de la bourgeoisie apeurée.

C'est ropinion générale des politiciens à courte vue et sous ce rapport les libéraux belges.

malgré une mémorable série de raclées électorales, avertissements non équivoques de la 'piètre popularité dont ils jouissant encore, nous paraissent remarquablement doués.

Considérer Téclosion des idées révolutionnaires comme spontanée ou comme due à la propagande de certaines personnalités louches et ambitieuses, à des causes accidentelles, c'est méconnaître les leçons de Thistoire et de l'expérience et faire un faux raisonnement philosophique.

Dès que des hommes furent réunis en société nécessaire, dès que plusieurs familles se furent groupées, comme l'essence de l'humanité est le raisonnement, l'anarchie a dû se déchaîner bientôt dans la peuplade non encore soumise à une règle, car chacun voulut faire prévaloir son opinion. La hiérarchie dut donc naître forcément de l'anarchie et la souveraineté de la force brutale, personnelle et humaine, s'établit nécessairement pour empêcher la dissolution sociale. Mai's le despotisme basé uniquement sur la force brutale est lui-même incapable d'être longtemps là sauvegarde de l'ordre, car il est en butte aux attaques des ambitieux qui, ayant conscience

d'être doués d'une force, intellectuelle ou autre, supérieure à celle du pouvoir, se dressent devant lui audacieusement et cherchent à le renverser à leuf profit. D'où anarchie perpétuelle, insécurité permanente au sein de la tribu, soumise aux fluctuations incessantes des partis et re^vagée par tous les maux de la guerre et des invasions. Il fallut donc bientôt, pour mettre le trône à l'abri des attaques réitérées des prétendants à la couronne, faire appel à une puissance mystérieuse et extra-humaine, surnaturelle, et Dieu fut inventé. Féticheurs, révélateurs ou prêtres, tous eurent pour mission de transformer l'attentat contre le potentat, dépositaire et interprète de la règle religieuse, en sacrilège :

« Le plus fort, a dit J.-J. Rousseau, n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit çt l'obéissance en devoir. »

Dès lors, toutes les institutions furent dirigées vers un but unique et constant : empêcher l'examen du sophisme sur lequel s'appuyait l'édifice social tout entier et qu'il fallait imposer comme article de foi. C'est ce qui a donné naissance à l'inquisition, la Vierge rouge qui se peu-

che sur le berceau de toutes les religions, qui n'auraient pu subsister sans elle. Elle a sévi dans tous les pays. Tous les philosophes, tous les prêtres, tous les législateurs sont d'accord sur ce point :

« Vous ne trouverez pas une seule nation, je ne dis pas chrétienne, dit le comte de Maistre, je ne dis pas catholique, mais seulement policée, qui n'ait prononcé des peines capitales contre les atteintes graves portées à sa religion. .

« On n'a jamais soupçonné en Europe que la Chine eût un tribunal ainguisition pour maintenir la pureté de la doctnne, de la croyance, de la morale de l'empire. Il est cependant très ancien, très rigoureux, et a fait couler plus de sang que tous ceux de l'Empire réunis. »

4c Jeune homme 1 n'examine point la loi », disent les lois de Minos.

Platon transforme tous les individus en inquisiteurs :

4c Si quelqu'un, dit-il, se rend coupable d'impiété, soit en parole, soit en action, ce.lui qui se trouvera présent s'y opposera et le dénoncera aux magistrats. »

J.-J. Rousseau lui-même veut qu'on mette à mort tout citoyen qui n'accepte pas les croyances nécessaires à la conservation sociale. Et ces

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croyances sont, pour lui, l'existence d'un Dieu personnel et une vie future, récompensant les bons et punissant les méchants.

En voilà assez pour4)rouver l'inconscience des matérialistes qui, après avoir détruit la religion, frein social, s'étonnent devant l'anarchie montante.

Et remarquons-le, à cette conception philosophique, base sociale, devait correspondre un système économique? adéquat. Comme il fallait autant que possible empêcher les discussions sur la règle, discussions qui en eussent montré bientôt l'ineptie et l'absurdité, il fallut soumettre le çeyple à un labeur forcené afin de l'abrutir. « Le travail est un frein », a dit Guizot.-

Les développements de l'intelligence et la propriété de la terre furent monopolisés par deux castes privilégiées : les prêtres et les nobles. Et le peuple fut réduit en esclavage. Cette forme féodale de la société dura jusqu'à ce que, malgré toutes les restrictions apportées à la liberté, l'effort des intelligences moins frustes se mit à saper le sophisme social. Un grand fait domine . surtout cette féconde évolution : c'est la découverte de l'imprimerie, suivie près-

8 ^ ô.v: , POURQtJOI

que,îiptpQdîatement en^Europe par les mvages du protestantisme religieux, si profondément lié au protestantisme économique^ qui aboutit à l'explosion révolutionnaire de 1789.

En réalité, dès les premiers siècles de l'avènement du christianisme, des individualités isolées s'insurgèrent contre les pontifes. Mais les papes et les conciles les réduisirent au silence, par la terreur des supplices. Saint Pie V avait proclamé qu'en sa quÉ^lité de chef infaillible de la chrétienté, tous les sectaires appartenaient à sa juridiction. Honius Paléarius, coupable d*avoir dit que l'inquisition est un poignard levé sur la poitrine de tous* les penseurs, François Celaria, Cames0cchi furent brûlés vifs.

Mais déjà l'examen ne pouvait plus être banni et .il, finit par abattre le dernier rempart de l'ordre social, en préparant l'avènement du matérialisme moderne, dont le libéralisme est la plus complète expression. Celui-ci et tous ses thuriféraires font surgir de la fameuse Révolution française la rénovation sociale. Pouf eux le monde alors conquit la liberté et l'humanité n'a plus qu'à parcourir sagement et lentement son cycle et à appliquer les principes de la célèbre

déclaration des Droits de rhomme, efflorescence sacrée de la pensée profonde des Rousseau, des Voltaire, dés Montesquieu, des Helvetius, des Diderot, de tous ceux qui, sur les ailes de la légende et auréolés de génie, nous apparurent, en nos vingt ans, comme les définitifs émancipateurs de la conscience humaine. Ah 1 nous aussi, alors, les sublimes souvenirs du Serment du Jeu de paume, de la nuit du 4 août hantèrent nos mémoires et le rêve des grandes journées de la tragiique révolution nous versa son ivresse de sang et de gloire. Et les noms des fiers lutteurs de ces heures d'enthousiasme nous apparurent inscrits, dans la rouge fumée des batailles de répoque grandiose, sur le drapeau des ^^ctoires promené par cent mille volontaires lancés à la frontière, au seul appel de la Patrie en danger, à travers l'Europe en feu et frémissante.

Mais, après avoir payé un juste tribut d'admiration aux grands hommes qui se jetèrent dans la fournaise et signèrent de leur sang le pacte qu'ils avaient conclu avec la victoire ou avec la mort, nous ne pouvons oublier que la Révolution française ne fut qu'une énorme convulsion, qui ne vomit dans ses immenses remous san-

glants, et comme avec un prophétique dégoût, qu'une nouvelle caste despotique, qu'elle marque l'avènement de la bourgeoisie qui seule profita de la nouvelle organisation sociale. Elle ne fut donc qu'une étape.

En abolissant le droit d'aînesse, en déclarant l'aliénabilité du sol et en permettant ainsi à tous les possesseurs d'argent d'acheter de la terre, elle fit crouler la féodalité, caractérisée par l'inaliénabilité du sol et de sa transmission dans la même caste par ordre de primogéniture. Mais en déclarant la terre aliénable, elle la mit à la portée de ceux-là seulement qui possédaient des capitaux, et soumettant le peuple à une nouvelle sorte d'esclavage; elle créa le prolétariat. Elle instaura enfin la souveraineté du peuple — des forts bien entendu — et le parlementarisme, le règne de l'opinion et des préjugés. En sapant les dogmes religieux, en en démontrant l'inanité, elle amena le règne du matérialisme et de la niorale indépendante. Incapable de préciser le vrai Droit qui ne peut être basé que sur la démonstration de la réalité de la Raison, elle engendra la lutte entre le sentimentalisme maladif de J.- Jacques Rousseau, appuyé sur le

déisme, et Tégoïsme sans vergogne personnifié par la bourgeoisie voltairienne.

Robespierre fut le protagoniste le plus sincère et le plus remarquable des disciples . du philosophe du Contrat social et îl tpmba sous les coups des hypocrites adeptes de Voltaire, les matérialistes poltrons, les Thermidoriens. Son arrêt de mort fut dicté par lui-même, lorsque, entraîné par un rêve généreux de fraternité, il laissa échapper à l'adresse des Encyclopédistes, dans son fameux rapport au Comité de Salut public, le i8 floréal an 11^ cette apostrophe fulgurante :

« Dès longtemps, disait-il, les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques symptômea de la ,révolution actuelle : tous les événements importants y tendaient : les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque éclat s'attachaient à une intrigue politique ; les hommes de lettres repommés, en vertu de leur influence sur l'opinidn, commençaient à en obtenir quelqu'une dans Jes affaires; les plus ambitieux avaient formé dès Iprs une espèce de coalition qui augmentait leur importance ; ils semblaient s'être partages en deux sectes, dont l'une défendait bêtement le clergé et le despotisme : la plus puissante et la plus illustre était celle qui fut connue sous le nom à! encyclopédistes. Elle renfermait quelques hommes

estimables et un plus grand nombre de charlatans ambitieux; plusieurs de ses chefs étaient devenus des personnages considérables dans l'Etat : quiconque ignorerait son influence et sa politique n'aurait pas une idée complète de la préface de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta toujours en dessous des droits du peuple; en matière de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux : ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du maténalisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits ; on lui doit, en partie, cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'egoïsme en système, regarde la société humaine comme line guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût et de bienséance, le monde comme le patnmoine des fripons adroits. J'ai dit que les coryphées étaient ambitieux ; les agitations qui annonçaient un grand changement dans l'ordre politique des choses avaient pu étendre leur vues : on a remarqué que plusieurs d'entre eux avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orléans, et la Constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d'œuvre de la politique et le maximum du bonheur social I >

Les matérialistes contemporains — et ils ne sont pas exclusivement libéraux — se reconnaîtront dans leurs ancêtres. Nous avons tenu à donner ce portrait, car il peut s'appliquer d'une façon frappante à notre époque. Maintenant aussi, de grands changements s'annoncent pour les clairvoyants et les coryphées s'apprêtent à en profiter, et des figures louches tournent, comme des hyènes, autour des futurs charniers, pour se repaître des lambeaux sanglants de la grande hécatombe.

En résumé, les croyants affirmaient la vérité de l'hypothèse religieuse, base sociale. Les encyclopédistes vinrent démontrer que cette hypothèse est fausse. Mais n'ajrant pu établir scientifiquement la réalité de la raison, ils ne furent que de puissants destructeurs de l'ordre et hâtèrent l'avènement de l'anarchie, en permettant à la bourgeoisie de s'emparer du pouvoir. Alors l'opinion régna en maîtresse et comme il fallut bien sauvegarder un fantôme d'ordre, on inventa la représentation nationale et la confection des lois fut votée à la majorité des sufBrages. Or, qu'y a-t-il de plus ridicule que de soumettre la vérité au scrutin ? Aussi

voyons-nous le désordre s'accentuer de plus en plus. Pour qu'une opinion soit raisonnablei il faut qu'elle soit démontrée juste ; mais cela précisément l'anéantit comme opinion, elle est alors vérité.

Voici un pasâage du Dictionnaire philosophique qui prouve que Voltaire ne se faisait aucune illusion sur la valeur de l'opinion non démontrée :

« On la nomme la reine du monde, disait-il. Elle l'est si bien, que, quand la raison vient pour la combattre, la raison est condamnée à mort. Il faut qu'elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin l'usurpatrice. »

Il faut avouer qu'à tout esprit logique, rien n'apparaît comme plus irrationnel que de faire décréter la loi par une réunion d'intrigants qui ne parviennent pas même à se mettre d'accord sur une vérité fondamentale. Le parlementarisme n'est donc qu'un pis-aller, et par ses scandales éhontés il prépare lui-môme sa destitution. Il subsiste chancelant, parce qu'on ne sait par quoi le remplacer et que sa disparition serait l'avènement d'un nouveau et plus dur despotisme. Avec l'incompressibilité de l'exa-

men et l'ignorance sociale du droit, le monde ne peut, en effet, qu'osciller entre le despotisme et l'anarchie.

« La vérité est une, dit encore Voltaire ; toutes les lois diffèrent : donc la plupart des lois ne valent rien. >

Comment, après ce coup d'oeil sur l'évolution des idées sociales, pourrait-on s'étonner du spectacle de plus en plus lamentable que présentent toutes les assemblées populaires des pays où sévit le parlementarisme, ce miroir par excellence de la médiocrité, des passions, des préjugés de l'opinion ? Comment un million de suffrages d'imbéciles ou d'ignorants, pris individuellemept, pourraient-ils avoir un résultat sensé ?

Nous savons bien que M. Paul Adam a découvert il y a quelques années la psychologie des foules et qu'on nous parlera de rêves occultes, émerveillements de l'âme populaire, déterminant des courants d'opinion, qui comme . des fleuves de clarté sillonnent les nations et montrent la route aux conducteurs de peuples. Ce mysticisme n'a rien de commun avec les rigoureuses déductions de la science sociale.

l6 POURQUOI

Pour voir ce qu'il en est, il suffît encore une fois de contempler l'écœurant et grotesque spectacle que nous offrent chaque jour les modernes représentants du peuple. Ce n'est pas seulement en Belgiquequele fameux langage parle- ' mentaire est descendu jusqu'à n'être plus que l'éructation scatologique de l'égoût. Si de l'obstruction au Parlement, nous passons à l'émeute dans lame, cela est inévitable.Lareligion est morte, le prêtre est un sujet de raillerie et s'emploie luimême à tuer le reste de respect dont il fut jadis entouré ; et partout la société est sans phare, ballotée par les flots déchaînés de l'anarchie, comme un navire en proie aux tempêtes. Elle sombrera dans la profonde mer populaire aux jours sombres qui vont venir, si les pasteurs de peuples, qui, le front pâle et hâve, s'^égarent dans la nuit de l'ignorance, ne marchent enfin vers l'étoile, la vérité sainte qui les guidera de sa pure et vierge lumière au port pu est le salut.

Et celle-ci peut être trouvée seulement lorsque le mal social sera, comme disait Leconte de Lisle, dans sa plénitude ; lorsque, par conséquent, la nécessité se présentera inéluctable de la chercher sérieusement avec le désir sincère

de la trouver. Et à ce point de vue les débats anarchiques des Chambres bourgeoises peuvent produire les meilleurs fruits. Ils prouvent, en tous cas, que le peuple, ouvrant enfin les yeux à la lumière, a désappris le respect de ceux .qui, après avoir, par leurs sarcasmes, détruit en lui toute grandeur et tout dévouement, en le ravalant au rang d'une bête pli|s ou moins compliquée, prétendent quand même, on ne sait par quelle aberration et dans un ignare espoir, le voir résigné à son sort et l'asservir au niveau d'une machine fonctionnant pour leur seule prospérité, et d'un instrument fournisseur de leurs jouissances grossières.

Car le répugnant matérialisme, qu'eux-mêmes ont tant prôné, a aboli tout ancien prestige. Le peuple prend chaque jour conscience de sa force et ses noires légions se concertent pour marcher à l'assaut de ce vieux monde d'iniquités et de souffrances. Il trouve avec raison que, quand il faut en venir aux coups avec des malandrins, la politesse est chose négligeable et que la courtoisie n'est pas de mise envers les pharisiens grotesques et goulus qui l'oppriment et qui manifestent l'intention, quand ses entrailles

crient la faim et que ses yeux éblouis et profonds envient les trésors sortis du dur travail de ses mains, et dont il est exilé, de le berner par de belles phrases philanthropiques et de laborieuses statistiques.

Le poète n'a-t-il pas écrit : IJhomme pour l^ homme est un loup ?

Et voilà que les mots funestes apparaissent sur les murs de la salle du festin, les affamés entourent la table du banquet de la vie dont on voulait les exiler, et s'apprêtent à en arracher les égoïstes convives des dernières fêtes.

Du reste, l'urbanité qui, paraît-il, caractérisait les discussions entre les anciens partis bourgeois, s'explique très aisément si l'on considère qu'ils devaient s'entendre comme larrons en foire pour duperies pauvres. L'Etat, c'était eux. En somme, les divergences entre les descendants de Voltaire et les hj^pocrites adeptes d'une religion en ruines étaient beaucoup plus apparentes que réelles et n'ont du reste jamais fait d'illusion à personne. Avant 1789, il existait bien trois classes sociales : les nobles, le clergé, la bourgeoisie et le peuple . La Révolution, en permettant Taliénati on du sol aux capitalistes, n'en a plus

laissé subsister que deux. Depuis, c'est la bourgeoisie qui règne et elle a englouti dans ses rangs les anciennes castes privilégiées. L'aliénation du sol, en effet, a eu pour résultat fatal la domination du capital sur le travail. Donc les intérêts de tous les capitalistes sont devenus solidaires et ils n'avaient aucune raison de se chamailler sinon la rose à la bouche et le sourire sur les lèvres. Leurs luttes en apparence les plus féroces n'avaient, d'autre but que d'éblouir le peuple, bon gogo, qui se trouvait exactement dans la même situation que le brave noir qui riait en marquant les coups que se portaient les deux négriers, mais qui devint sérieux quand il apprit qu'il était luj-mSme l'enjeu de la bataille, et que, quel que fût le vainqueur, il n'en siérait pas moins esclave.

Les riches devaient au contraire faire ligue commune contre la masse ignorante et menaçante des pauvres, dont les noirs remous commençaient à s'agiter et troublaient leur allégresse. Ces braves gens, distingués et repus, se congratulaient donc entre eux, unissant leurs fils et leurs filles, souches intéressantes de bourgeoisons futurs, et s'écartant avec dégoût de

ce monstre hideux et apocalyptique, puant la sueur sainte du travail, qui avait nom : l'ouvrier. Jean Prolo, trimant de Taube à la vesprée pour gagner la maigre pitance que lui octroyaient parcimonieusement les dignes bourgeois, n'avait guère le temps — tel le gendarme de la chanson — de s'asperger d'eau de Cologne.

Voici ce que Michel Chevalier répondait à ceux qui prétendent qu'il n'y a plus de classes :

« Il y a un abîme entre le bourgeois, d'une part, le paysan et l'ouvrier de l'autre.' Le bourgeois ne sent rien de commun entre lui et le prolétaire. Il est convenude regarder ce dernier comme une machine qu'on loue, dont on se sert, et que l'on paye tout juste pendant le temps qu'on en a besoin : de même, aux yeux d'un grand nombre de prolétaires, le bourgeois est un ennemi dont on n'accepte la supériorité que parce qu'il est le plus fort. »

Un Jbeau jour pourtant, trouvant son pain aussi dur que la corvée, «le travailleur jeta ses outils et surgit aux yeux des oppresseurs effarés^ hors de ses noires géhennes. A l'aspect de cet être fatidique et morne, sortant de ses puits et de ses fournaises, le muffle ensanglanté, un premier et salutaire effroi comprima le cœur des maîtres. Une noble émulation, fille de la peur,

hélas I s'empara des hautes classes et les lois sociales naquirent au monde. Joseph Prud'homme exulta et se répandit en sentences courtoises et bêtes. Et Lazare, un moment ré/eillé, se rendormit ; le géant naïf se retrouva réenchainé. Aussi la frousse de nos grands politiques, bientôt dissipée^ fit place à l'ancienne arrogance. Les fainéants du capitalisme triomphant ne purent supporter de voir siéger à côté d'eux ni de prendre part aux travaux de leurs nobles intelligences, sur l'amélioration de la race chevaline et l'interdiction du bétail gras à la frontière, les porteurs des griefs des pauvres qui les nourrissaient. Les railleries idiotes, les sarcasmes bêtes, les provocations imbéciles plurent dru aux palais des Nations. Les insultés, conscients de l'ignominie de leurs insulteurs, se révoltèrent, aiguisèrent leurs t:rocs de haine et l'émeute se déchaîna.

En résumé, nous sommes toujours dans la période d'ignorance sur la réalité du droit. Et les développements de l'examen, dont la presse est le plus puissant et l'indestructible organe, sapent sans relâche les sophismes sur lesquels repose encore un précaire ordre social. D'où

anarchie permanente, dont la société ne peut sortir que par la reconnaissance de son ignorance et la recherche de la vérité.

« Anarchie de la société, disait déjà Pierre Leroux, anarchie de chaque homme au fond du cœur : voilà notre époque. »

Depuis, le désordre n'a fait que s'accroître et suivre une marche ascendante et le spectacle écœurant de grossièreté et de monstrueux égoïsme que nous offrent toutes les assemblées nationales n'en est que la conséquence logique et inévitable. On semble, du reste, oublier que le monopole de la propriété du sol a pour corollaire le monopole des progrès de l'intelligence^ suite nécessaire de l'obligation d'empêcher les masses de découvrir l'erreur qui les maintient dans la misère, et de la renverser.

De quel droit les conservateurs reprocheraient-ils aux pauvres la brutalité de leurs revendications et la forme peu protocolaire dans laquelle il les expriment, lorsque c'est à eux qu'incombe surtout la responsabilité de cet état de choses ? Pourquoi ont-ils négligé de les instruire et de les tirer de leur état inculte pour les élever à la dignité humaine ?

Un économiste résume comme suit le programme socialiste :

« Désormais là société doit fonctionner au profit des ouvriers seuls. Eux seuls créent les produits, eux seuls doivent en tirer profit. Les patrons seront remplacés par des fonctionnaires et l'initiative privée entravée par des monopoles (comme c'est déjà le cas pour les chemins de fer, postes, télégraphes, téléphones, etc.) ; quant au sol et au sous-sol, ils deviendront propriété commune et seront également mis en exploitation par des fonctionnaires. L'Etat imposera à tous cette nouvelle organisation économique et un commentaire significatif ajoute... même par la violence si besoin est. »

Nous n'avons évidemment pas à défendre les revendications d'une secte économique quelconque ; nous laisserons à ses chefs attitrés le soin de discuter son programme qui, ainsiexposé, nous paraît du reste travesti ou incompris. Nous verrons plus loin que le socialisme rationnel, bien loin d'entraver l'initiative privée par rétablissement de monopoles et de transformer tous les citoyens en fonctionnaires, aura au contraire pour résultat le développement intégral des facultés de l'homme et lui apportera la plus grosse somme possible de liberté et de

bien-être par rextinction radicale du paupérisme.

« Depuis un siècle, dit-on, l'industrie est libre. »

Par l'industrie, nous supposons qu'on entend la production capitaliste.

Nous remarquons, en effet, qu'on ne dit pas : le travail est libre.

Et on a grandement raison. Car cette proposition serait absolument erronée.

Il est nécessaire d'éclaircir cette question que les doctrinaires de tous les partis ont eu le talent d'embroussailler et qui est un des sophi smes les plus irréductibles auxquels se heurtent ceux qui cherchent le vrai remède au mal social.

L'esclave n'avait pas plus de valeur pour le patricien romain que son bœuf, son cheval ou sa charrue ; mais il en avait autant. Son maître avait tout intérêt à le maintenir en bonne santé et en excellent état, tant pour le meilleur rendement de son travail que parce qu'il faisait partie de sa propre richesse. Plus tard^ sous le régime féodal, le serf attaché à la glèbe, et ne pouvant en être distrait, était exactement dans la même situation. Il faisait partie inhérente du domaine;

son maître avait donc tout intérêt à lui garder sa valeur, en lui procurant un certain bien-être et en l'empêchant de mourir de faim. Maisquand la Révolution détruisit la féodalité et lui subsr tituî^ le régime bourgeois en décrétant Taliénabilité de la terre aux capitalistes, en proclamant en même temps l'abolition du servage et la prétendue liberté du travailleur, elle déchargea par là les acquéreurs du sol de l'obligation de nourrir leurs nouveaux serfs et les débarrassa de leur gênante tutelle. Leur bien-être fut livré au hasard de cette loi de fer : celle de l'offre et de la demande.

Les associations de capitaux étant autorisées, ceux-ci se concentrèrent fatalement dans les maèns d'un nombre de plus en plus réduit d'accapareurs et les hauts barons de la finance érigèrent sur le monde la domination du coffre-fort, mille fois plus insupportable que celle des burgs crénelés, d'où leurs prédécesseurs du moyenâge, bardés de fer, rançonnaient leurs malheureux serfs de la vallée féodale.

C'est donc une erreur fatale de prétendre que, par l'abolition des jurandes et des corporations, l'ouvrier pouvant se déplacer à sa guise,

travailler quand il lui plaît ou se reposer, s'établir à son propre compte ou s'embaucher à la solde d'un patron, sans que la loi s'y oppose, il est devenu libre.

Il est clair que les institutions surannées, abolies par la Révolution, constituaient des entraves à la liberté du travail. Mais celle-ci n'existe évidemment que là seulement où le travailleur n'est pas obligé de se soumettre à une volonté étrangère. Or, l'organisation actuelle lui permet-elle de s'y soustraire ?

Voyons. Le travail n'est pas un mouvement sans but, dans le vide. Il s'exerce sur un agent passif: la matière. C'est l'intelligence qui apporte une modification à la matière mobilière ou foncière. D'où deux conditions rigoureusement nécessaires pour que le travail soit libre : développement de Inintelligence et possession de la matière à transformer.

Les libéraux se targuent beaucoup des efforts plus ou moins heureux qu'ils ont faits pour répandre l'instruction parmi les classes populaires. Il faut cependant que les résultats de cette expansion soient bien piètres, si nous devons en croire le passage suivant d'un récent

article du Journal des InstittUeurs, bien placé, nous semble-t-il, pour les juger à leur vraie valeur {Journal des InstiUdeiirs du jeudi 5 mars 1903) :

l'extension de x'école

« La durée de l'éducation actuelle pour l'enfant d'ouvrier est de six ans. On estime que de six à douze ans peut s'achever l'initiation première à la vie d'un être destiné à vivre du travail de ses bras.

« C'est là se faire des besoins de la société moderne une idée étrange. On comprend qu'autrefois on ait pu croire qu'un laps de temps aussi restreint suffisait à l'éducation d'un enfant de condition moyenne ; quand les nécessités d'un ordre surtout individuel étaient encore àl'arrièreplan, Quand le travail avait un caractère plus «individuel, quand la vie était moins nerveuse, moins rapide. Mais de nos jours, il n'est pas possible qu'une préparation aussi sommaire sujffise à l'existence d'un homme.

« Il nous faut une plus grande aptitude à comprendre, à nous adapter des facultés spéciales pour nous conformer à des conditions d'une existence infiniment plus complexe,plus étendue^ plus agitée. Déplore qui veut cette transformation du milieu social, elle est et il ftxut l'accepter. Sans doute, nous avons perdu en harmonie individuelle : la différenciation de plus en plus grande des fonctions sociales a créé des êtres pour ainsi dire incomplets. Mais, pour ceux qui

savent voir, l'harmonie vitale du type humain s'est transportée de l'élément social à l'ensemble, et les effets de la combinaison des activités ne sont ni moins beaux ni moins puissants que ceux des collectivités antérieures.

« Seulement^ il faut que dans toutes les parties du vaste organisme les éléments répondent aux exigences de la vie générale : que l'évolution (jui a modifié le tout soit soutenue de toutes les évolutions partielles ; que l'homme soit à même de remplir sa fonction particulière dans l'ensemble.

« Or, c'est ce qui n'est pas réalisé. Et de là vient le malaise que l'on sent partout dans le travail. Il est manifeste que, parmi les travailleurs manuels surtout, 1 immense majorité ne représente pas le type de l'ouvrier que demande notre époque. Tous ces malheureux que l'on voit aller du sommeil au travail et du travail au sommeil, comme des bêtes, ne sont, entre les mains des employeurs, que de la force, de la force brute, comme la vapeur, l'eau de leurs machines et encore préfère-t-on celles-ci.

« Est-ce Qu'on trouve que cela est bien ? Que le seul rôle de la masse soit de produire cette force particulière dont l'industrie a encore malheureusement besoin : l'énergie humaine, on serait parfois tenté de le croire, quand on voit avec quel soin on laisse subsister tout ce qui la maintient dans l'abrutissement, avec quelle mauvaise volonté, quelle indifférence on accueille les plus sincères, les plus intelligents efforts de relèvement.

« Mais c'est une idée à laauelle il ne faut pas s'arrêter. Car pourquoi dépenserait-on tant

d'argent pour rédiication du peuple, un argent qui ferait si bien au budget de la guerre ? Il en est qui oseraient prétendre que c'est pour sauver les apparences, pour faire taire les utopistes qui rêvent d'un peu plus de justice, qui croient que la gueiTe n'est pas nécessaire — pauvres fous — et dont les cris pourraient troubler la quiétude sociale. Ce sont là des esprits chagrins qu'on laisse à leurs chimères.

« Il faut reconnaître que certains faits semblent leur donner raison. Et c'est déjà beaucoup trop. Tel celui de l'éducation des enfants des classes pauvres. Si on veut sérieusement que l'ouvrier soit à même de se hausser aux nécessités du travail de la vie moderne, il n'est pas possible que l'on continue de croire que l'enfant qui, à douze ans, — mettons que cette exception soit règle générale, — quitte l'école pour entrer à l'usine ou à l'atelier, soit suffisamment préparé pour comprendre quoi que ce soit à ce qu'on va exiger de lui pour se diriger un peu dans le courant qui va bientôt le prendre et l'emporter.

« D'abord, il aura vite fait d'oublier ce qu'il a. appris. Ensuite les peines d'une existence précaire l'auront bientôt jeté à la foule de ceux qui vont avec le flot, inconscients de ce qui s accomplit autour d'eux.

« Il est inutile de se faire d'illusions sous ce rapport. Les pompeuses statistiques qu'on nous sert annuellement sur le savoir lire et écrire des peuples modernes ne témoignent en réalité d'aucune force vive dont on puisse apprécier l'action dans l'œuvre du développement général. Ils savent lire et écrire, ces ouvriers I Mais ils ne lisent pas — mettons presque pas si vous

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voulez — et leur lourde main « ne prend la plume » que dans le cas d'absolue nécessité I Alors? Il faut, n'est-ce pas, que l'école soit plus etmieux que ce qu'on en fait de nos jours ? Sans doute, beaucoup de progrès ont été réalisés I Méthodes, programmes, tout s'est perfectionné. Nos administrations ont le plus louable souci d'étendre sans cesse l'influence de l'école, de répandre de plus en plus les bienfaits de l'instruction... (d'autres clichés trouveraient ici le meilleur emploi). Mais le côté pratique de tout cela, l'accomplissement réel, qu'on me le montre 1 S'il m'arrive de recevoir un écrit d'un ouvrier, c'est à peine si j'y reconnais le pauvre savoir d'un petit écolier de huit ans I Si je parle avec un ouvrier je ne constate chez lui que les effets des dures leçons de la triste vie qu'il a eue 1 En dehors de cela, rien 1 Certes, il y a dans nos villes une élite, une élite qui réfléchit et juge : mais c'est une élite, donc elle est rare. Autour d'elle quelques milliers de simples se sont laissé farcir la tète de théories et, si vous les questionnez, si vous les poussez un peu, vous vous apercevez que derrière le fatras aes mots il n'y a que le vide.

« En somme, peu^ bien peu de choses ont été accomplies dans le domaine de l'éducation populaire, malheureusement ; si peu, que certams ont pu dire, avec une apparence de raison^ que l'instruction n'a eu que des conséquences néfastes pour l'homme des classes ouvrières, — oubliant évidemment toutes les causes réelles du malaise actuel, mais donnant au succès des vaines formules qui ont conquis l'esprit des masses leur cause réelle. »

Cet état de choses décourageant durera jusqu'à ce que rinstruction ne soit plus le monopole delà richesse.

D'un autre côté, tant que la matière n'est pas la propriété de celui qui doit la transformer par son travail, tant que pour en obtenir il doit passer sous les fourches caudi nés d'un propriétaire individuel, il est évidemment esclave, sous ce rapport.

Or, c'est ce qui arrive sous le régime de l'aliénation du sol à une minorité d'individus, telle qu'elle existe dans l'organisation sociale bourgeoise. Car nul ne niera que tous les matériaux proviennent directement ou indirectement du sol.

Pour que ces conditions, génératrices d'esclavage ou de njisère, s'évanouissent, il faut et il suffit : d'abord que la société se charge de donner à tous les enfants sans exception, quelles que soient leur famille et leur naissance, l'éducation et l'instruction complètes. Alors, n'étant plus à la charge des parents, elles ne pourront plus être le monopole de l'opulence et le prolétariat intellectuel sera anéanti.

Mais, nous objectera-t-on, il a été possible de distribuer à presque lotis les enfants (car, rien

qu'en Belgique, on en compte plus de cent mille qui ne fréquentent aucune école) une instruction primaire et élémentaire, de leur enseigner les rudiments indispensables aux nécessités journalières de la vie ; mais rêver de donner à tous les citoyens d'un pays la connaissance intégrale des vérités scientifiques, voilà certes une utopie à côté de laquelle pâliraient les plus étranges et les plus audacieuses conceptions qui aient pu naître dans les cerveaux les plus bizarrement constitués, depuis le commencement du mondel Nous répondrons d'abord que ce qui apparaît comme impossible à l'époque actuelle, caractérisée par l'aliénation du sol et l'ignorance sur la réalité du droit, doit être envisagé d'une toute autre façon dans un état social où ces deux causes de despotisme et de servage des masses auraient disparu.

Essayez donc de démontrer scientifiquement, en l'état actuel du développement des intelligences, aux paysans à demi barbares de nos campagnes, que la révolution de la terre autour du soleil décrit un orbite de 60 millions de lieues de diamètre et que la lumière de l'astre central de notre système planétaire se dirige vers nous

Nous SOMMES SOCIALISTES

avec une \'itesse vertigineuse de plus de 60 mille lieues par seconde I

Eh bien ! dans un autre ordre d'idées, nos savants matérialistes et nos académiciens, qui prennent en pitié l'ignorance et l'incompréhension des hommes de la glèbe, sont incapables, aveuglés qu'ils sont par leurs préjugés d'éducation et leur vanité, d'admettre la démonstration de l'immatérialité de la sensibilité et la déclareront absurde avant même toute discussion. Et pourtant, pour les esprits les moins prévenus, cette question est capitale au point de vue du salut de l'humanité. En somme, ils sont donc ici les analogues des simples, dont les yeux, agrandis de superstition, rêvent en regardant les étoiles.

On pourrait même ajouter que, parmi ceux-ci, certains possèdent en physique, en chimie et en d'autres sciences des notions ignorées de tous les philosophes de l'antiquité. Il n'y aurait donc rien d'illogique à prétendre qu'un jour viendra où les paysans futurs dépasseront les prétendus savants actuels en métaphysique et en morale. Car, depuis l'antiquité, de l'aveu même de tous les penseurs, on n'a pas fait un pas sous ce

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rapport. Consultez leurs œuvres depuis Aristote jusqu'à nos jours, vous verrez que leurs formidables écrits et les investigations de leurs puissants cerveaux n'ont abouti qu'à un mélancolique aveu d'impuissance.

« Le critérium de la philosophie, dit Bonald, objet des vœux et des efforts de tous les philosophes ; ce siçne auquel on peut distinguer Terreur de la vérité ; cette première vérité, qui puisse servir de point de départ pour la recherche de toutes les autres ; ce premier fait, qui {misse légitimement expliquer tous les autres àits, est-il encore trouve ? »

Et il ajoute :

« U histoire comparée des systèmes de philosophie (par de Gérando) n'est, en dernière analyse, qu'une autre histoire des variations des écoles philosophiques, qui ne laisse pour tout résultat qu'un découragement absolu, un dégoût insurmontable de toutes recherches philosophiques, et l'impossibilité démontrée d'élever désormais aucun édifice, que dis-je ? de hasarder aucune construction sur ces terres sans consistance, pour me servir de cette belle expression de Bossuet, et qui ne laissent voir partout que d'effroyables précipices. Sur quoi donc sont d'accord les philosophes ? Sur rien. Quel point a-t-on mis hors de dispute ? Quel établissement, comme dit Leibnitz, a-t-on formé ? Aucun. Platon et Aristote se demandaient : Qu'est-ce

Nous Sommes àociîALisTEfe ^s

que la science f qu'est-ce que connaître 'f Et nous, après tant de siècles, après tant d'observations et de disputes, de philosophie et de philosophes, nous, si fiers des progrès de la raison humaine, nous demandons encore :

Qu* est-ce que la science f qu'est-ce que connaître f Et l'on peut dire de nous que nous cherchons encore la science et la sagesse que les Grecs cherchaient il y a deux mille ans. »

Voici Pascal qui dit à son tour :

« Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment ; semblable, par ce qu'elle ne raisonne point ; contraire, parce

âu'elle est fausse : de sorte qu'il est bien difficile e distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie et que sa fantaisie est sentiment ; et j'en dis de même de mon côté. On aurait besoin d'une règle. La raison s'offre, mais elle est pliable en tous sens, et ainsi il n'y en à point. »

« Notre logique, dit Lamennais, manque de base, elle s'appuie uniauement sur des hypothèses gratuites, aussi douteuse elle-même que ces hypothèses^, car, d'où tirerons-nous l'assurance qu'il existe un rapport nécessaire, immuable, entre la vérité et certaines opérations de l'esprit ? »

Il en sera ainsi tant que la philosophie n'aura pu parvenir à distinguer la raison réelle de la

raison illusoire. C'est pourquoi la fameuse proposition de Descartes : « Je pense, donc je suis », n'a aucun sens. Au lieu de déduire la substance de la pensée, il aurait fallu faire le contraire : démontrer d'abord l'existence de l'être réel, de l'immatérialité, et en déduire logiquement la pensée non apparente, mais réelle et libre.. Il aurait donc fallu dire : « Je suis^ donc je pense. »

La philosophie qui, de son propre aveu, ne sait rien, est donc mal venue de prétendre que l'humanité doit écouter se& oracles et s'immobiliser dans ses ténèbres séculaires, et rien ne permet de supposer, sinon- l'ignorance vaniteuse, qu'elle n'arrivera pas un jour, débarrassée des sophistes et de leurs théories saugrenues, à la lumière.

Il ne faut pas oublier que toutes les sciences dans lesquelles se diversifièrent les efforts des savants ne sont que des rameaux plus ou moins nombreux et vivaces de la science qui est une, car toutes elles tendent vers la recherche de la vérité. Aussi longtemps qu'elles sont dispersées et qu'aucun lien né les unit, elles n'existent elles-mêmes qu'à l'état anarchique et il est

impossible, à l'esprit le plus génial et le mieux ordonné, d'en • embrasser toutes les manifestations. Mais lorsque la synthèse les réunira dans un même faisceau, que la coordination générale en forgera les différents chaînons et les soudera entre eux, l'unité apparaîtra claire et lumineuse et déchargera les cerveaux de la fatigue qui en rend impossible actuellement l'assimilation. Et cela sera d'autant plus facile, que le point de départ, de même que le but seront, par le fait même de la démonstration de la vérité et de son acceptation par tous, identiques pour tous.

Actuellement, n'est-il pas même impossible de saisir et de fixer dans la mémoire tous les faits se rappportant à chacune des sciences ? La subdivision de plus en plus grande de celles-ci est un phénomène bien moderne, et qui s'explique du reste parfaitement si on veut bien se souvenir que la matière n'existe pas comme substance, que tout y change et se transforme et que les faits, les phénomènes n'étant jamais identiques à deux moments du temps, ceux-ci sont indéfinis et illimités et que, par conséquent, jamais l'étude la plus minu-

tieuse et la plus acharnée ne pourra les retenir.

Toute une partie de la chimie est loin d'être ordonnée : celle qui a rapport à la matière impondérable. Les faits qui s'y rattachent restent isolés ; par exemple les rapports d'affinité relatifs aux quantités n'ont pu être soumis à une règle ; c'est en vain qu'on a voulu rapporter à une unité commune relativement aux quantités ceux relatifs à la tension centrifuge, les analogues de la pesanteur, abstraction faite des différences d'espèces sous les rapports d'affinité.

Il en est de même dans toutes les sciences.

Si on objecte que le temps manquera au peuple pour acquérir tout le patrimoine scientifique possédé par le genre humain, — seule condition pourtant grâce à la réalisation de laquelle nul ne pourra plus être dit privilégié sous le rapport intellectuel, — sous prétexte qu'il sera toujours condamné à un dur labeur^ nous ferons remarquer que le despotisme une fois abattu et après l'intronisation du règne de la raison, les castes étant abolies, tout le monde sera peuple, et tous travailleront : Qui raisonne travaille, et qui travaille raisonne, et le raisonnement est l'essence de l'homme.

Nous SOMMES SOCIALISTES 39

4c Qui mange pense », a dit Balzac.

Comme nous l'avons dit, le nombre des faits scientifiques étant illimité, il est impossible évidemment à l'homme doué de la plus vaste intelligence que l'on puisse supposer, d'arriver à leur connaissance absolue. C'est seulement, du reste, relativement aux connaissances matérielles qu'il peut y avoir progrès. La règle rationnelle des actions une fois trouvée, relativement au mérite et au démérite, l'humanité se fixe, immobile, ef l'instruction réelle consisté simplement à. la connaître et à la respecter. En tous cas, en dehors de l'anarchie et du despotisme, sous la souveraineté de la raison et toutes exploitations abolies, il est évident que six heures de travail par jour étant plus que suffisantes pour assurer le bien-être général, les travailleurs auront largement le loisir nécessaire pour se tenir au courant des découvertes de la science s'ils le désirent et s'ils en reconnaissent la nécessité.

« Il suffit d'observer à cet égard, dit Colins, que si, en temps de despotisme, un seul homme. Watt, a pu réduire le travail de la grande pyramide d'Egypte, à laquelle cent nulle hommes

ont été continuellement occupés pendant vingt ans, à l'extraction de 630 chaldrons de charbon de terre, ou, ce qui est plus, fait faire par un seul le travail continuel de huit millions d'habitants (Arago, Note sur Walt), que ne doit point pouvoir faire, pour diminuer le travail matériel, l'humanité tout entière sous le règne du raisonnement ? »

La seconde condition nécessaire pour que le paupérisme soit enfin anéanti et que le travailleur puisse être déclaré libre, c'est qu'il ait à sa disposition la quantité d® matière nécessaire à l'exercice de son activité. Qu'on ne se méprenne point. Nous ne prétendons pas que l'Etat, comme paraissent le croire quelques adversaires attardés du socialisme., doit fournir aux ouvriers directement le drap, le blé, le bois, le fer, etc., la matière première enfin qu'il doit transformer par son travail. Il n'est pas nécessaire, pour que l'ouvrier soit libre, de sacrer l'Etat grand dispensateur de la richesse sociale- Il suffit que chaque homme, en naissant, et uniquement de par sa qualité d'homme, qui le rend frère des autres êtres doués de raison qui habitent la planète sur laquelle l'étemelle ustiçe l'a fait naître, jouisse de sa part inalié-

nable du patrimoine, formé d'abord de la part de propriété de la terre à laquelle il a droit, augmentée de la plus-value que lui ont léguée les générations antérieure^ dont il est, au même titre que tous les actuels habitants du globe, le légitime héritier. Et point n'est besoin, pour que ces droits aux richesses intellectuelles et matérielles de l'humanité ne soient point violés, de nous ne savons quels rouages compliqués nés dans le cerveau de certains inventeurs de s)'stèmes, fils de ces graves abstracteurs de quintessence qui excitèrent déjà jadis la verve ironique et gauloise de Rabelais. Nous prétendons que l'organisation de la société nouvelle sera • beaucoup plus facile, dans sa majestueuse simplicité, que la conception anarchique de la nôtre, qui ne nous paraît encore supportable que parce que nous sommes préparés par atgivisme et résignés, par lassitude et par ignorance d'un état meilleur, à ses abracadabrantes institutions.

Il est évident que quant aux organisations, aux degrés d'intelligence, il y aura toujours des inégalités. Les uns seront toujours mieux doués que les autres sous Iç rapport de certaines

facultés. Or^ il se fait que seule une éducation rationnelle peut développer les aptitudes de chacun d'après sa nature, en respectant son individualité. Ce problème, que la pédagogie bourgeoise n'a jamais pu résoudre^ moins encore que la scholastiqùe du moyen-âge, caractérisé pourtant par la compressibilité de l'examen (parce qu'alors il y avait intérêt pour la société à choisir, parmi les gens du peuple même, les intelligences les plus vives et les plus ouvertes pour les développer et les faire concourir à la défense du système en vigueur), la société future, basée sur la Justice et la Vérité, l'éclair- • cira sans peine, car elle aura tout intérêt à répartir le plus largement possible toutes les lumières, à porter la torche ardente de la vraie science dans tous les coins sombres ; elle n'aura rien à craindre de la dififusion scientifique et l'examen ne pourra que consolider l'indestructible assise sur laquelle s'appuiera la régénération du monde.

Ce qu'il faut, ce qu'il est nécessaire d'établir et qu'il est légitimement permis de réclamer, ■ c'est que nul homme, de par le fait de l'organisation sociale, ne soit plus banni des paradis

de joie OU de bonheur. C'est qu'il ne puisse plus clamer, à la face des cieux sourds des ingrates Itatrîes, son désespoir et sa détresse. C'est qu'il ne puisse plus crier sa haine et la justifier en disant aux favorisés de la naissance ou dii hasard :

« Je n'ai rien et vous avez tout ; je ne puis mordre aux fruits d'or de la terre que j'ai fait mûrir, et les grappes lourdes des automnes ne rafraîchissent jamais mes lèvres altérées, dans les vendanges de pourpre. Quel est ce droit cruel qui m'a jeté sur la terre pour être votre esclave ?

«Ce droit, vous avez . essayé jadis, en des siècles de nuit et d'opprobres, — au nom d'un Dieu^ hypothétique et cruel, que vous avez créé plein de haine et de colère à votre image — de le sacrer par la voie de pontifes imposteurs. Qu'eBt-il devenu, votre Dieu vengeur ?

« Le souffle froid de vos railleries en a brisé le mirage dans nos cœurs et voici que nous nous levons, le front lauré de crépusculaires clartés, pour vous réclamer notre héritage. Car nous avons droit de nous plaindre. Ce Dieu, que vous nous aviez promis et qui, en échange

de nos larmes et de nos labeurs^ nous réservait des délices dans les Edens futurs, — il ne nous a pas répondu I Nous n'y croyons plus, car*il est resté sourd quand nous l'implorions dans les longues agonies de nos rouges calvaires. Nous ne croyons plus aux holocaustes divins : et le Christ, s'il revenait parmi nous, avec ses mains et ses pieds percés de trous sanglants, et son front déchiré par la dérisoire couronne, dont l'auréolèrent tristement les pharisiens inipies -— vos dignes congénères, à vous les tueurs de dieux ! — nous nous détournerions de lui, le pâle Essénien aux cheveux d'or, pour ne pas entendre le leurre léthargique de ses béatitudes. « Car, dans notre cerveau, réveillé des songes antiques, chantent les vers dédaigneux et hautains du poète désolé :

S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures, Le Fils de l'Homme a dit ce qu'on voit rapporté, Muet, aveugle et sourd aux cris des créatures, Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, I.e Juste opposera le dédain h l'absence, Il ne répondra plu^i que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité,

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« Ce silence a pesé sur nous comme la pierre sur un tombeau. Il est temps que J^azare surgisse, délié de ses bandelettes. Puisque seule existe la joie terrestre, puisqu'il n'est rien, point de mystérieuses et solennelles patries réparatrices, vers les au-delà du ciel bleu, nous voulons boire à notre tour l'ivresse des vins glorieux où dorment les superbes joies du soleil. Malheur à qui nous barre la route qui mène vers les splendeurs ! Car la torpeur des désirs qui nous enlisait s'est changée, par le doute, en triomphantes faims et l'amertume du pain quotidien ne suffit plus aux cris farouches de nos entrailles. »

Ainsi s'écrient ceux à qui les heureux de ce monde ont désappris, par »un inconcevable aveuglement, le salutaire respect des tutélaires idoles. Il est donc urgent, et tous les économistes le reconnaissent, d'apaiser ces clameurs qui s'élèvent menaçantes des masses profondes des misérables. Le problème social, accroupi comme un monstre aux portiques renversés du temple en ruines, murmure comme le sphynx antique, au vieux monde ébranlé : Devine, ou je te dévore, l

Ce problème se résume en données impérieuses :

I® Donner au monde une règle qui remplace les religions à l'agonie, incapables désormais de servir de frein aux passions déchaînées. Et cette règle doit être non hypothétique, mais scientifiquement démontrée, pour pouvoir résister aux coups de bélier de l'examen à jamais maintenant incompressible, de par l'existence de la presse;

2«» Elever sur cette base, définitivement indestructible et admise par tous, l'édifice social, logique, rationnel, qui sera la Maison de Joie et de Soleil où l'humanité, enfin arrivée au port, accomplira noblement, débarrassée des vils esclavages, ses libres destins.

Et nous répétons que deux conditions sont indispensables pour que cet édifice social, réalisant enfin la justice, puisse être construit :

1° Les richesses intellectuelles doivent être réparties intégralement à tous ;

2° Le sol, matière première, indispensable au travailleur, sans la possession de laquelle il reste asservi, doit appartenir à tous et doit être déclaré par conséquent inaliénable. .

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KOl)S SOMMES âÔCÎALlSTES 4?

C'est en vain que les doctrinaires libéraux, représentants de la bourgeoisie éclairée, éblouis par un siècle de prospérité qu'ils doivent à l'application des théories de la Révolution, qui ont permis à leur naturel instinct de rapines de se donner libre carrière, voudraient encore s^enserrer dans la formule ploutocratique de Manchester : Laisser faire, laisser passer.

A vrai dire, sous la souveraineté de la Forcej cette formule est la seule logique, le capital, quoi qu'on fasse, devant toujours y dominer le travail. Et sous la souveraineté de la Raison, tout esclavage étant anéanti, cette loi peut s'exercer librement.

En réalité, la force des choses les oblige malgré eux à intervenir d'un façon détournée. Il suffit de lire pour s'en convaincre le discours de M. Hymans^ à la Chambre belge, dans la discussion de la loi sur l'assurance contre les accidents du travail. Le flot montant de la démocratie les submerge et bat en brèche leur dogme égoïste. C'est ainsi qu'ils sont contraints de prêter les mains, quoiqu'en rechignant et avec l'enthousiasme réfrigérant de condamnés qu'on mène à l'échafaud, à l'élaboration de lois

48 t»O0RQUOt

et d'institutions qui sont avec leur idée économique fondamentale en contradiction flagrante ; nous ne citerons que les lois sur les pensions ouvrières, les assurances sur les accidents du travail, les sociétés d'épargne, la construction des habitations ouvrières, les sociétés de secours mutuels, antialcooliques, etc., et autres expédients philanthropiques et sournois qui n'empêcheront nullement Iç butin de s'entasser dans les cofFres-forts, gardés par les baïonnettes imbéciles des exploités; les braves bourgeois ne s'en gorgeront pas moins comme autrefois de viandes et de vins, et la misère n'en continuera pas moins de faire serrer les ventres et lés rangs des prolétaires. Ils essaient cependant parfois — et ceci en somme vaut mieux — de présenter un semblant de justification du système admirable qui leur a valu tant de prospérités et pour qui ils gardent naturellement en réserve des trésors de tendresse. Et ici la fantasmagorie des chiffres avec son élasticité leur devient une aide précieuse. Ils y ^nt d'autant plus volontiers recours que, disciples conscients ou non, peu importe, d'Auguste Comte, le patriarche du relatif et de la philosophie posi-

tive, ils se renferment dans un mutisme morose et boudeur, quand on prétend aborder avec eux la discusèion des questions métaphysiques.

Celles-ci pouvaient bien passionner des cerveaux comme ceux de Montaigne, Descartes, Pascal, Condillac, Condorcet et toutes les plus belles intelligences du XVIIP siècle, mais sont évidemment indignes de la moindre attention de la part de nos robins bavards ou de nos illustres Bovarys matérialistes.

Aussi tracent-ils immédiatement^ autour de Taudacieux adversaire, le cercle de Popilius des relativités que seules ils reconnaissent, d'accord avec leur digne maître, et qu'ils daignent consentir à discuter et à examiner. Car, outre que ces solennels niais vivent dans l'équivoque comme des poissons dans l'eau, ils ont décrété, dans leur vanité, que puisque eux-mêmes n'avaient pu trouver la vérité, la pudique déesse qui se serait envolée avec horreur au seul aspect de leur scepticisme gangrené, c'est qu'elle n'existe pas.

La méthode commode des bons philosophes soi-disant rationalistes nous rappelle celle d'un personnage si intensément comique de

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Ch. Dickens, l'austère M. Podsnap. Nous ne résistons pas à la tentation de citer le réjouissant passage . où ce brave homme est dépeint dans U Ami commun :

« Mister Podsnap est fort bien dans ses affaires et siège très haut dans l'opinion de Mister Podsnap. Il a débuté avec un bel héritage, s'est prodigieusement enrichi dans les assurances maritimes, et jouit d'une complète satisfaction.

« Il n'a jamais pu deviner pourquoi tout le monde n'est pas entièrement satisfait, et il a la conscience de donner un brillant exemple de vertu civique en étant satisfait de tout, particulièrement de sa personne.

« Dans l'heureuse certitude qu'il a de son propre mérite et de son extrême importance.

Mister Podsnap a décidé que tout ce qu'il met derrière lui n'existe plus. Il)'aquelque chose de digne et de concluant, pour ne pas dire de très commode, dans cette manière de se débarrasser des objets désagréables. Cette façon d'agir a puissapiment contribué à la satisfaction de Mister Podsnap et à son établissement dans la haute opinion qu'il a de lui-même.

« Je n'ai pas besoin de savoir cela ! Qu'on ne me parle pas de cela ! Je n'admets pas cela ! » Mister Podsnap, dont la figure devient rutilante Quand il prononce ces mots, les accompagne d'un geste particulier du bras droit, qu'il a fini

Ear acquérir en purgeant le monde de ses prolèmes les plus ardus, problèmes qu'il fait dispa

raître en les balayant, car il s'en trouvait offensé.

« Le monde moral et le même géographique de Mister Podsnap sont des mondes fort étroits. Bien qu'il doive sa prospérité au commerce international, Mister JPodsnap regarde le nom des autres pays comme une erreur, et oppose cette observation concluante aux usages étrangers : « Pas anglais. » Puis, presto, le bras arrondi et le rougë au front, il les supprime d'un revers de main. »

La Pods7taperie, voilà bien tout le système philosophique de nos optimistes rhéteurs bourgeois et doctrinaires. Ne pouvant s'élever aux spéculations métaphysiques qui hantèrent autrefois les plus hauts esprits, — car l'éducation philosophique a énormément baissé depuis le XVIIP siècle, — avachis et dorlotés dans leur égoïsme étroit et terre-à- terre qui les porte à tout trouver pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, affligés en outre d'incommensurables vanités, — celle de l'argent, la plus ignoble et, en ces derniers temps, celle de l'esthétisme et du dilettantisme, la plus insupportable et la moins guérissable de toutes, — ils préfèrent s'enfermer dans une formule étroite, dont ils sont loin, du reste, de prévoir les

Ï'OURQUO'I

néfastes conséquences, sur la foi d'économistes flagorneurs, prompts à exalter leurs passions et à les maintenir dans leur fougueux matérialisme et le servage de leurs préjugés, que d'aborder du front courageusement les énigmes sociales, à la solution desquelles ils ne semblent pas s'apercevoir qu'ils sont les principaux intéressés :' Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.

Cette insouciance est aussi, il' faut bien le dire, faite de dédain. Ces modernes fils d'affranchis, qui portent encore, dans la pesante gaucherie de leur démarche, comme la marque des fers de l'ergastule, et dont l'insolent orgueil basé uniquement sur l'argent cache mal la vulgarité des parvenus, pour qui l'art, cette fleur ardente des civilisations, restera éternellement lettre morte, qui regardent un beau tableau avec l'ahurissement d'une vache qui regarde passer un train, à qui les plus nobles poètes restent incompris irrémédiablement, ces pirates enrichis dans les plus vils négoces, ont l'horreur instinctive de ce qu'il y a de plus pitoyable et de plus sacré au monde : Le Pauvre !

Celui qui n'a pas vu tomber sur un mendiant

le regard glacial d'un bourgeois emmitouflé et repu ne connaît pas les limites de l'atroce.

Seule, la plume vengeresse d'un Léon Bloy ou d'Un Gotiier pourrait, dans un verbe de flamme, vouer Finfâme aux gémonies et le marquer au fer rouge.

Examinons maintenant les arguments par lesquels les économistes bourgeois prétendent défendre l'organisation sociale et en exalter les bienfaits !

Voici*, d'après leur panégyriste attitré, quels en sont les fruits :

« Elle a augmenté les salaires dans des proportions inespérées.

\< Elle a diminué fortement le temps du jour de travail.

« Elle a diminué d'une façon considérable le prix de toutes les choses nécessaires à la vie.

« Enfin, elle exonère petit à petit la femme du lourd tribut de fatigue que les âges antérieurs faisaient peser sur elle, en la remplaçant de plus en plus pari' homme adulte et par la machine. »

A l'appui de ces affirmations, les défenseurs du libéralisme emploient le procédé ordinaire : la statistique. A grand renfort de chiffres ils établissent — ce qui n'était pas bien difficile — que les

salaires dans les divers métiers et professions ont à peu près doublé depuis 1850.

« Ces faits, disent-ils, prouyent que c'est bien la grande industrie qui, en appelant dans ses usines des armées de plus en plus nombreuses de travailleurs, a fait hausser les salaires à chaque réquisition nouvelle et, par contre-coup, les a fait monter dans tous les métiers du bâtiment et jusqu'au fin fond (sic) des campagnes. »

Ils sont ici victimes du travers habituel dans lequel s'égarent tous les matérialistes pour qui les faits sont Y alpha et Y oméga des spéculations philosophiques et fournissent la solution de tous les problèmes.

Cette opinion est vraiment étrange. Comment les faits, phénomènes relatifs à la matière, par conséquent soumis aux circonstances et infiniment changeants, pourraient-ils contenir en eux-mêmes la certitude^ en dehors de la discussion, de l'examen, de l'intelligence, à qui ils ne peuvent que fournir les éléments du raisonnement ? C'est par leur interprétation seule qu'ils valent et ils ne peuvent que servir à con-. firmer expérimentalement les conclusions auxquelles est arrivée la raison choisissant libre-

ment. C'est une façon vraiment par trop commode de résoudre la question du salaire.

Voici l'argumentation dans toute sa grandiose simplicité :

A partir dé 1850, c'est-à-dire des débuts de la grande industrie, celui-ci a suivi une marche ascendante dans tous les corps de métiers, de façon à s'élever actuellement jusqu'au double de ce qu'il était il y a un demi-siècle.

D'où l'on conclut triomphalement que le bienêtre de l'ouvrier a suivi une marche parallèle. C'est-à-dire que d'abord, pour juger de la situation des travailleurs d'autrefois, on se place aii point de vue de ceux d'aujourd'hui, en faisant par conséquent abstraction de l'évolution des idées et des besoins créés par la marche de la civilisation.

« En un an, dit un auteur (i), nous passons certainement par un plus grand nombre de sensations, nous remuons plus d'idées, nous accomplissons plus de choses que nos aïeux en dix ans. »

(i) Van der LaAît, Voyages et Voyageurs ^ cité par Jules Brouez, Études de Science Sociale.

La question à élucider se. confond avec ce qu'on entend par le bien-être.

Déterminons donc la valeur de cette expression. Et, pour y arriver, considérons-la sous deux faces :

Au propre, est dans un état de bien-être celui qui possède les moyens nécessaires pour satis- .faire ses besoins intellectuels et physiques.

Relativement à la société, le bien-être c'est l'ordre.

Il s'agit donc de savoir si le prolétaire actuel est plus heureux, possède plus de bien-être que celui d'autrefois, et si sa situation sous notre régime est compatible avec l'ordre social.

. Lç travailleur moderne, qui n'a- à sa disposition aucun capital, a vu ses besoins augmenter dans une proportion énorme^ mais les moyens de les satisfaire mis à sa disposition sont loin d'avoir suivi une marche parallèle puisque, de l'aveu des économistes et d'après les statistiques, ils ont à peine doublé. Les besoins sont de deux sortes : les uns se rapportent à la conservation de la vie zoologique ; les autres sont relatifs aux développements de l'intelligence. Ceux-ci changent et se métamorphosent continuellement^

l'essence de rhomme étant le raisonnement et chaque progrès intellectuel étant l'origine de nouveaux désirs. A cela, les austères Prud'hommes du doctrinarisme, les sceptiques adeptes de la morale indépendante objecteront sans doute qu'il faut savoir borner ses besoins et vaincre ses passions. On pourrait leur répondre, en leur mettant sous le nez leur propre exemple. Ces messieurs, qui ne se refusent rien, qui se délectent de toutes les joies et se gobergent dans les festins, et qui contemplent avec une extatique béatitude, tels les bouddhas ventrus, leur grasse bedaine, pour laquelle ils réservent toute leur sollicitude, insoucieux des misères de ce bas monde, sont mal venus d'enseigner aux meurt-de-faim la résignation- et l'habitude des privations. Car le dévergondage de leur vie, le luxe et la toilette impudente et impudique des femmes frivoles, jouets d'amours factices, dont ils font les compagnes de leurs débauches ; leur beauté rendue plus étincelànte sous le rayonnement des joyaux, insultant aux haillons de misère des compagnes du pauvre, aux corps flétris par le travail et les martyres de la maternité^ sont les plus puissants aiguillons à l'envie

et à la frénésie des désirs. Il est vraiment inconcevable qu'après avoir, par une bêtise incommensurable ou par un égoïsme irraisonné, détruit dans l'âme des déshérités de la vie toute foi religieuse et toute moralité, après avoir, comme disait Jaurès, « interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine », les auteurs responsables du paupérisme croissant puissent se flatter de l'amadouer par de sonores et vides sentences :

« Essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura lir« et ne croira plus, lorsqu'il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin aura mille fois le superflu ; pour dernière ressource, il faudra le tuer. »

Ce que Chateaubriand écrivait est mille fois plus vrai aujourd'hui dans notre société où l'anarchie a déjà déchaîné ses ravages.

« Tout besoin, dit Jules Brouez (i), est la conséquence d'un développement d'intelligence.

« II faut ici déterminer dans quelles limites l'intelligence s'est développée et si les besoins

(i) Etudes de Science sociale, p. 157.

oui en sont résultés obtiennent satisfaction à 1 aide de produits que chacun peut s'approprier.

« Posée de cette manière, la question devient facile à résoudre.

« Toutes choses égales d'ailleurs, l'ouvrier plus intelligent exécute mieux et plus vite, rend dans un temps donné un effet utile, comme vous dites, plus considérable qu'un ouvrier moins intelligent. Il n'en peut être autrement, puisque le travail est l'intelligence en exercice. Le patron qui accorde un salaire plus élevé sait très bien que le travail fourni par cet ouvrier de choix le compense, et au-delà^ de cette augmentation.

Je ne m'occupe pas ici du point de savoir si le salaire de l'ouvrier d'élite venant à monter, celui du travailleur moins habile descend dans la même proportion ; je tiens seulement à vous faire remarquer que pas un chef d'industrie ne répudiera cette donnée.

« Il en résulte, pour les patrons qui se font inévitablement concurrence, l'obligation continuelle de surexciter de plus en plus le développement de l'intelligence chez l'ouvrier.

« Cette surexcitation, lorsque les relations extérieures étaient insignifiantes^ ne se faisait,pour ainsi dire, que d'homme à homme, enfermée qu'elle était dans les jurandes, les maîtrises et les corporations. Aujourd'hui elle a lieu de nation à nation, par un commerce extérieur très important : l'Etat, qui s'est substitué au clergé, jadis directeur suprême de l'enseignement, est dominé lui-même par les nécessités de l'époque ; il a dû faire appel à l'intelligence et la développer dans le sens des connaissances relatives a la production ; il a installé des écoles moyennes.

6o POURQUOI

des écoles industrielles, un enseignement professionnel, agricole, et que sais-je encore ; on parie même d'instruction obligatoire et, dans certains pays, elle est déjà appliquée.

« Les connaissances reçues permettent d'en acquérir d'autres par la seule initiative de l'individu.

4c L'extension de l'intelligence fait naître de nouveaux besoins, et ceux-ci, à leur tour, développent l'intelligence. De là un double courant (jui, sous l'impulsion énergique du souffle industriel, fait que, chez l'ouvrier, ces besoins grandissent dans une proportion pour ainsi dire géométrique, tandis que les moyens d'y satisfaire, ainsi que nous le verrons tout a l'heure, sont loin d'augmenter parallèlement. »

Il nous est facile, après avoir lu ce passage, de nous rendre- compte de la fatale nécessité du désordre social et du paupérisme actuels. Obligés d'instruire les ouvriers et de développer en eux l'esprit d'examen si meurtrier à un ordre basé sur la force ou sur un droit hypothétique, pour pouvoir* lutter contre la concurrence, grâce à leur habileté et à leur intelligence, les patrons ont vu s'ouvrir devant eux un gouffre vers lequel le grand souffle révolutionnaire qui s'élève les poussera un jour et où il les fera sombrer. Il faudra bien alors que leurs yeux se dessillent et s'ouvrent à la lumière ; le contraire serait

KOUS SOMMES SOCIALISTES 6l

ranéantissement de Thumanité dans une rouge épopée de flammes et de sang. Or, Thumanité doit vivre, car il est impossible de croire qu'elle veuille se suicider.

Et qu'on ne dise pas que ces craintes sont chimériques. Aux statisticiens optimistes nous opposerons les lignes suivantes d'un sociologue qui, certes, ne peut être soupçonné d'idées subversives (i) :

« En cinquante ans presque partout le vagabondage et la mendicité ont doublé et même triplé. Et comme aux jours troublés de l'anarchie féodale, comme aux jours sombres de la guerre de Trente-Ans, comme aux approches de la Révolution française, on entend de nouveau ce que Louis Blanc appelait « le bruit sourd de l'armée permanente de la misère ».

« Aux jours d'émeute, cette armée se dresse menaçante ; on l'ayue l'hiver dernier à Londres. Elle n'erre plus comme jadis par les chemins. Elle grouille dans les bas-fonds des grandes villes et dans les centres industriels. Elle végète sans espoir et sans but,, dans la dégradation, le rachitisme et la corruption, sorte de pourriture

(i) Z^ Paupérisme et le principe des assurances ouvrières obligatoires, par M. Adolphe Prins, inspecteur général des prisons, professeur à l'Université libre de Bruxelles. (1882.)

humaine, cachée sous le vernis de la civilisation. »

Ces lignes dévoilent, on en conviendra, un état social passablement dangereux et qui ne justifie aucunement le calme et la quiétude de messieurs les partisans de la doctrine de Manchester, ces Ponce-Pilate économiques qui croient s'être lavés les mains du crime de lèsehumanité en clamant du haut de leurs chaires, de leurs tribunes et de leurs journaux, le beau cri monotone et sonore de : Liberté I

Ah ! cette liberté qui engendre le paupérisme intellectuel et économique et qui nous mène droit aux barathres de l'anarchie, ce n'est pas la grande déesse à laquelle la raison dressera un temple, dans une aurore de gloire et de soleil, c'est la sirène qui séduit par son chant frivole, la Circé trompeuse qui attire le navire sur les rochers de l'île légendaire et qui, de sa main enchanteresse, verse aux matelots le poison qui endormira leur âme et les ravalera au rang de la bête.

L'erreur dans laquelle versent les économistes bourgeois consiste en ce qu'ils perdent généralement de vue les deux éléments constitutifs

du produit. Envisagé au point de vue rémunération, celui-ci renferme :

1° Une^part relative à Tagent actif, au travail, à l'ouvrier enfin : le salaire ;

2*» Une part relative à celui qui loue la matière à transformer, au propriétaire de celle-ci : c'est la rente ou Vinlérêl, le loyer.

La conclusion qui s'impose tyranniquement à tout esprit sensé, c'est qu'un antagonisme permanent doit exister entre le salaire et le loyer, et que celui-ci sera d'autant plus élevé que l'autre sera plus bas et réciproquement.

L'un entrant pour une plus grande part dans le produit, la part de l'autre est d'autant plus petite :

« Si, en effet, dit Ag. De Potter, le salaire ne forme, par exemple, cjue le dixième du produit, il en reste les neuf dixièmes pour le loyer de la matière. Si, au contraire, le salaire va jusqu'à égaler les neuf dixièmes de ce produit, le propriétaire du capital ou du sol devra se contenter, comme rente ou profit, du dixième restant. »

Le rêve de ceux qui veulent réaliser l'accord du capital et du travail et les mettre sur un pied d'égalité s'effondre dans l'absurdité. Entre ces deux éléments de la production, il ne peut

64 ï^oUROOol

exister que deux modes de rapports : ou le capital doit dominer et asservir le tra\'ail, et c'est ce qui caractérise l'Etat bourgeois ; ou le travail doit dominer le capital. Cette organisation, la seule rationnelle, ne pourra exister que dans un Etat socialiste, caractérisé par la nationalisation du sol, sous la souveraineté de la raison.

Les relations du capital et du travail sont déterminées paf la loi de l'offre et de la demande. Le salaire est évidemment plus haut quand la main-d'œuvre est plus demandée.

Lorsque les capitalistes n'ont pas besoin d'employer les bras des travailleurs, le salaire de ceux-ci est nul. Dans le cas contraire, le capitaliste doit fournir à l'ouvrier au moins de quoi strictement se nourrir, s'il veut lui faire produire un travail utile. Généralement donc, sous la domination du capital, la moyenne du salaire se maintient à un taux juste suffisant pour empêcher le travailleur de mourir de faim. On ne peut admettre, en effet, que le patron, étreint lui-même par la dure loi de la concurrence, élève bénévolement les salaires et s'expose à être ruiné par ses rivaux moins généreux.

Nous SOMMES Socialistes 65

Les libéraux ««cères et clairvoyants l'avouent eux-mêmes. Voici ce que disait M. le D' Des-^ canips^ président de l'Association libérale de Mons, lors de l'assemblée générale statutaire du 25 mai 1902 :

« Les socialistes, jusqu'ici, ont surtout donné au peuple une conscience de plus en plus nette de la tristesse de sa situation. La résignation ou l'indifférence avec laquelle il acceptait jadis son sort a fait place à des sentiments d'envie et de haine envers tous ceux qui possèdent. Il ne considère pas que si le prolétaire est de nos jours un esclave comme autrefois, à son tour celui qui l'emploie est devenu un esclave :

esclave du capital, ^e la concurrence, des crises commerciales, des grèves de la surproduction, qui rendent souvent sa situation encore plus pénible que celle de ses employés. »

£)omment un état social où, de l'aveu même de ses partisans, tout le monde est esclave, trouverait-il encore des défenseurs ?

Comme nous l'avons dit, l'offre et la demande impriment aux salaires une tendance à la hausse ou à la baisse ; mais forcément ceux-ci gravitent toujours autour d'un minimum de subsistances qui empêche le prolétaire de mourir d'inanition. Il est évident que dans une société où la domi-

nation du capital sur le travail serait remplacée par la domination du travail sur le capital, l'effet opposé se produirait. La rente tomberait évidemment à zéro si le travailleur pouvait se passer momentanément du capital. Mais alors, dira-t-on, c'est le capitaliste qui végétera et tombera dans la misère. On oublie que le capitaliste est, après tout, un homme et que par conséquent il peut toujours travailler pour vivre. En résumé, dans une société rationnelle, le travailleur qui a besoin de capitaux doit offrir pour s'en procurer un intérêt suffisant pour encourager l'épargne, de façon que le propriétaire ait plus davantage à les donner en prêt qu'à les consommer. Mais de même que dans la société bourgeoise le salaire descend toujours au minimum des circonstances et que la reitte monte toujours au maximum, dans la société nouvelle, c'est celle-ci qui sera toujours au minimum et le premier au maximum. Alors aussi, du reste^ la loi de l'offre et de la demande subsistera et réglera leurs rapports ; mais le taux du profit oscillera autour d'un point où il n'y aurait plus d'intérêt à capitaliser. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la fameuse loi d'airain.

Les économistes bourgeois triomphent de ce que, parallèlement à la soi-disant hausse des salaires, s'est produite la baisse des produits manufacturés. Naturellement, celui qui crée une usine, qui y expose ses capitaux, ne vise qu'à une chose : réaliser des bénéfices. Or, par l'effet de la concurrence, il ne peut vendre ses produits qu'en les offrant au meilleur marché possible. Comment pourrait-il réaliser ce meilleur marché, sinon au détriment du salaire?

D'où cette conséquence que le pays le plus favorable à l'industrie est incontestablement celui où les salaires sont les plus bas. Ne voyonsnous pas les capitalistes préoccupés surtout du prix de la main-d'œuvre, lorsqu'ils veulent* fonder un établissement ? Un autre élément intervient encore et influe sur l'avilissement des salaires, c'est la nécessité vaguement comprise de restreindre le chômage et cela pour sauvegarder l'ordre public, et par conséquent d'employer le plus d'ouvriers possible, quitte à les payer moins cher.

Au reste, le' sophisme qui a déjà servi dans la question des salaires revient ici pour la baisse des produits. Il s'agit de savoir précisément

quand ceux-ci sont chers ou bon marché.

Nous avons vu qu'il y a dans tout produit :

travail et matière. Dans le prix se rencontrent donc la part du travail; qui est le salaire, et la part de la matière : le profit et la rente. Plus la part du travail est élevée, plus évidemment celle du capital diminue. Et plus le profit de celui-ci monte, plus le salaire s'abaisse. Donc, quand, dans le prix des choses, la part du travail est la plus faible et celle du capital la plus forte, le produit est cher quant au travailleur et ban marché quant à l'employeur ; car le travailleur ne peut en racheter qu'une minime partie et le riche seul peut consommer.

Le prix étiqueté sur les denrées aux vitrines des magasins n'a donc rien à voir dans leur vraie valeur, au point de vue du bien-être de l'ouvrier. Les choses, par exemple^ restant au même prix apparent, seraient à bon marché pour le travailleur si la part du travail était au maximum et chères alors pour le capitaliste, la part de celui-ci étant au minimum. ,

La facilité relative que possède" le pauvre de se procurer certains produits, qu'il ne consommait pas autrefois, ne peut le rendre plus

heureux, vu leur multiplicité et l'énonne quantité des choses créées journellement par une production effrénée, qui excitent ses convoitises et dont il reste sevré.

« C'est moins la consommation absolue du travailleur que sa consommation relative qui rend sa condition heureuse ou malheureuse, a dit l'économiste Cherbuliez. Qu'importe à l'ouvrier de pouvoir se procurer quelques produits auparavant inaccessioles à ses pareils, si le nombre des produits auxquels ils ne peut atteindre s'est accru dans une proportion encore plus forte, si la distance qui le sépare des capitalistes n'a fait qu'augmenter, si sa position sociale est devenue plus humble et plus désavantageuse ?

« Sans doute, dit aussi Ag. de Potter {Econo- 7nie sociale), l'ouvrier d'aujourd'hui a quelquefois des bas et des souliers, et, à ce (^ue nous apprend M. Thiers de l'ouvrier des villes^ il a auelques-uns des plaisirs des riches, un habit de drap noir, du linge blanc, des spectacles et presque toujours de la viande. L'ouvrier d'autrefois n'avait pas tout cela, admettons-le. Mais en résulte-t-il qu'il était plus malheureux que celui de nos jours ? Nullement, s'il ne ressentait pas ces besoins. Je vais le prouver par une simple règle de trois.

« Si, par exemple, le travailleur des siècles passés avait dix besoins et de quoi en satisfaire cinq, pendant que celui du siècle actuel en éprouve cent et possède seulement de quoi en contenter vingt-cmq, n'est-il pas évident que le

second est deux fois plus malheureux que le premier ? L'ou^Tie^ de nos jours a cependant, par hypothèse, de quoi pourvoir à cinq fois çlus de besoins que celui d'autrefois, mais, pour être sur la même ligne que ce dernier^ en fait de bien-être, il devrait avoir, de par Tarithmétique, de quoi en satisfaire cinquante.

« La cause du faux raisonnement que l'on fait généralement dans cette matière est celle-ci : on juge la situation des travailleurs d'autrefois en se plaçant, non à leur point de vue, mais à celui des travailleurs actuels, ce qui change l'aspect de ce que l'on voit, du tout au tout.

« Le travailleur ancien manauait-il de telles et telles choses que celui du XIX^ siècle peut se procurer ? Oui. En éprouvait-il le désir? Non. Il n'y avait donc pas là, pour lui, cause de mal-etre ; car on n est pas malheureux de ne pouvoir obtenir ce que l'on ne connaît pas. »

Depuis quelques années, et à la suite des émeutes, des grèves, voire des attentats anarchistes qui ont éclaté un peu partout, la bourgeoisie ayant vu se dresser devant elle le spectrede la révolution finale, on a vu naître toute une législation sociale qui a la prétention de remédier aux maux les plus criants du prolétariat, en essayant de venir en aide à l'ouvrier et de l'abuser en ayant l'air de travailler à son relèvement. Mais nous avons montré par ce qui précède que cette œuvre restera stérile ; il

est démontré que l'alliance du capital et du travail est une entreprise vaine. En vain essaierait-on même, en dehors de toute démonstration scientifique et par le mirage plus ou moins séduisant des belles périodes parlementaires, d'en faire entrer la possibilité dans l'esprit des prolétaires. Il y a beau temps qu'ils ont reconnu le néant des prétendues réformes :

« Déjà, dit Jules Brouez, dans leurs tumultueuses assises, ils repoussent toute la pharmacopée sociale que Ion veut mettre à leur disposition sous forme d'hôpitaux, de refuges, de toute espèce d'assurances, etc.

« C'est qu'en vérité l'inanité de ces moyens apparaît aux yeux des moins clairvoyants.

L'expérience — ils n'ont point d'autre guide — leur a montré que lorsqu'il faut passer par le mont-de-piété, il est difficile d'arriver à la caisse de prévoyance. »

On pouvait leur offrir cette tardive panacée aux temps lointains où les travailleurs restaient isolés et sans entente commune.

Mais depuis qu'ils ont conquis le droit de coalition, ils se sont organisés, ont pris conscience de leur force et ont trouvé des chefs. Ceux-ci sont loin d'être dupes de la diplomatie et de la ruse bourgeoises. Et ils ont dévoilé les secrètes

yZ POURQUOI

espérances des réformistes conservateurs. Voici ce qu'écrivait Emile Vandervelde dans un article du Peuple :

« Les réformateurs bourjjeois font des réformes, dans l'espoir chimérique d'ailleurs de consolider le régime capitaliste, enl'amélioriant. Les socialistes, au contraire, poursuivent les mêmes réformes avec l'espoir justifié de rendre les travailleurs plus forts et plus énergiques dans la lutte pour leur émancipation intégrale.

« Et cette émancipation — résultat de leur « organisation économique » et de leur « action politique » — ne sera complète que par l'instauration du régime collectiviste. »

Quoi qu'il en soit, la diminution de la journée de travail, les lois réglementant le travail des femmes et des enfants dans les mines et les usines, sous leurs dehors philanthropiques n'ont pu aboutir, étant considérée la question des salaires telle que nous l'avons envisagée, qu'à l'avilissement de la main-d'œuvre, et à un accroissement de misère. Elles sont dues, abstraction faite du vernis humanitaire dont on a voulu les revêtir, en grande partie à l'introduction du machinisme qui, loin d'être actuellement ce qu'il sera dans la société future, le serviteur de l'homme, en est devenu le fléau et

le tyran. Elles sont aussi nées de la nécessité de resteindre autant que possible le chômage, incitateur des révoltes, et de préserver la race prolétarienne avilie, source unique de la maind'œuvre, chair à travail, nécessaire à la mise en valeur des capitaux, de la déchéance finale qui la rendrait inapte à la production des richesses. Ne faut-il pas, en vérité, une réelle impudence pour venir se vanter de quelques insignifiantes mesures prises en faveur d'un être que la bourgeoisie garde encore dans un état de minorité vis-à-vis de l'homme, cent ans après la Révolution qui, prétend-elle, a émancipé à jamais le genre humain ?

Psychologiquement parlant, la femme est cependant l'égale de l'homme. Elle est, comme lui, une unité réelle, une individualité. Elle a donc, en justice absolue, les mêmes droits que lui. Mais, sous le règne de la force, la femme est exploitée et asservie comme tous les faibles, socialement bien entendu. Nous ne parlons pas de la domination exceptionnelle que certaines grandes prêtresses de l'Amour, Saphos modernes, exercent sur le patrimoine compromis et la santé titubante de certains viveurs atrophiés,

vis-à-vis desquels elles remplissent le rôle bienfaisant de ces insectes salutaires qui débarrassent l'atmosphère de la pourriture des charognes. Nous disons qu'à notre époque d'ignorance et d'anarchie, la femme est esclave de l'or et le jouet des passions dégradantes de ses maîtres. Elle ne jouira de tous ses droits qu'à l'époque de connaissance de la vérité. La question de son émancipation ne doit donc pas être résolue à part ; elle est inséparable de celle de l'humanité tout entière.

On donne ensuite, comme corollaire à la baisse des produits et à la hausse des salaires, la baisse des profits industriels, la réduction de la rente des fonds d'Etat, du taux de l'intérêt de l'argent, de l'escompte et des hypothèques. On a soin de ne tenir aucun compte de l'énprme accroissement des richesses, surtout des richesses mobilières qui dépassent de beaucoup les richesses foncières. Mais, à moins de confondre la richesse publique avec la richesse privée, peut-on soutenir sérieusement que le prolétaire, qui continue à n'avoir pour vivre que son maigre salaire, est moins pauvre qu'auparavant ?

Jules Brouez (Etudes sociales) cite à ce propos cette opinion de Bonald : .

« Pour pouvoir appeler richesse, de la nation la somme des richesses individuelles, il faudrait que tous les individus participassent à cette richesse, puisque la nation se compose de tous les individus sans exception, et que la richesse n'étant point chose abstraite, il est assez difficile de concevoir qu'une nation soit riche, lorsqu'une partie considérable de ses enfants est dans l'extrême besoin ; cependant, cela est ainsi; et même, dans toute l'Europe, il n'y a nulle part plus d'indigents que chez les nations que l'on appelle opulentes. »

On ne peut pas dire que cet état de choses ait changé depuis l'époque où écrivait Bonald, puisque les mêmes causes d'esclavage du travail et de misère persistent.

Quels sont donc ceux qui ont profité de cette formidable accumulation de capitaux, due au développement forcené de l'industrie moderne ? Ceux évidemment qui, économiquement, sont les maîtres du travail et le tiennent sous leur joug. Il est possible qu'une partie des petits propriétaires en aient profité et soient par là-même entrés dans les rangs de la classe dominante ; mais le phénomène contraire s'est également produit. Ceux dont la rente dépassait les besoins ont économisé et acheté soit de la terre, soit des valeurs mobilières. Mais les autres, dont les

dépenses dépassaient, pour Tune ou l'autre raison, le revenu, se sont ruinés et sont tombés dans le prolétariat d'autant plus amer pour eux qu'ils avaient connu des jours plus heureux.

C'est ainsi que E. Vandervelde . a pu soutenir dans son livre : La Propriété rurale en Belgique, que le fermier^ ne possédant que 5 hectares de terre et obligé de prendre les autres en location, était fatalement destiné à choir dans le prolétariat.

Et ceux-là deviennent, de par leur instruction et l'âpreté de leurs regrets, les pires ennemis des institutions actuelles.

M. Eudore Pirmez, dans un ouvrage intitulé :

La Crise, publié il y a quelques années, admettait que les capitaux avaient décuplé depuis cinquante ans.

Cet argent est allé tout naturellement à ceux qui en possédaient déjà, aux capitalistes.

« Les résultats du développement capitaliste étant tout naturellement allés aux sources qui les ont produites, c'est-à-dire attribués à chacun en proportion de ce qu'il possédait dans cet élément, il devient palpable que celui, dont la fortune s'élevait jadis à 100,000 francs et en tirait 5,000 francs, possède aujourd'hui 200,000 francs et en retire 8,000 francs, soit 3,000 de

plus. Il est Vrai qu'il subit, dans ce cas, une réduction d'intérêt de i p. c. ; mais, comme on peut le voir, cette réduction ne lui est pas finalement désavantageuse. »

Notez que, dans son calcul, Jules Brouez, àqui nous empruntons ce passage si probant, est pliis modeste que M. E. Pirmez dans ses évaluations, puisqu'il suppose que les fortunes aient seulement doublé.

Certains attribuent, en outre, les hauts salaires que perçoivent les ouvriers anglais et américains, à leur intelligence, à leur sobriété, à l'intensité de leur travail. Ceux-là sont bien près d'affirmer qu'ils sont dûs surtout à leur éloignement des doctrines révolutionnaires. Cette opinion paraît pour le moins audacieuse quand on songe aux dernières grandes grèves qui ont sévi dans ces deux pays, — celle de Pensylvanie entre autres, une des plus formidables qui aient surgi dans le monde et où on a joui de ce spectacle bien suggestif, qui a montré d'une façon éclatante au vieux monde la toute-puissance du Dieu Dollar, celui du président d'une grande nation, suppliant aux pieds des rois des trusts et parvenants à grand'peine à les toucher et à écarter les périls du choc suprême.

Ainsi a été confirmé une fois de plus le mot typique de lord Beaconsfield :

« Le monde est dirigé par d'autres gens que ceux que l'on connaît. »

A vrai dire, le système bourgeois s'implante de plus en plus aux Etats-Unis, et le capital par conséquent y domine aussi le travail. Ce n'est pas aujourd'hui que les salaires y sont plus élevés qu'en Europe. Michel Chevalier l'avait déjà constaté en ces termes :

« En Amérique, comme en Europe, la concurrence entre les chefs d'industrie tend à réduire les salaires ; mais en Amérique elle n'est plus aidée, comme elle l'est en Europe, par la concurrence d'ouvrier à ou vrier,c'est-à-dire par l'offre surabondante de bras sans emploi, car Y ouest est Ih prêt à donner refuge à tous les bras inoccupés. »

A cette époque, en effet, une grande partie du sol n'y était pas encore aliénée. Encore de nos jours la population y est bien moins dense que dans nos pays d'Europe. D'où un certain équilibre entre l'offre et la demande. D'où aussi le mouvement accéléré d'émigration qui se manifeste vers ces contrées, à tel point que des mesures très sévères ont dû être prises pour

Tenrayer. La misère de l'Irlande est un autre exemple frappant des maux qu'entraîne à sa suite la concentration du domaine national dans quelques mains. Depuis un demi-siècle, les gars désertent leurs landes incultes et chéries, dans de telles proportions que la population y a diminué presque de moitié, et que l'Angleterre, s'avouant vaincue, vient d'élaborer une loi agraire qui sera le point de départ de la plus profonde révolution économique qu'on ait vue depuis la tentative des Gracques, à Rome.

« Ici, disait encore M. Chevalier, rien n'est plus aisé que de vivre en travaillant et de bien vivre. Les objets de première nécessité, pain, viande, sucre, thé, café, chauffage, sont généralement à plus bas prix qu'en France et les salaires y sont doubles ou triples. »

Cette constatation, faite il y a un demi-siècle, prouve que déjà alors existait entre les salaires d'Amérique et ceux d'Europe la différence que l'on relève encore aujourd'hui.

La raison de cet état de choses florissant était précisément qu'à cette époque le sol était, aux Etats-Unis, vendu à un prix dérisoire : un dollar l'acre, payable en quatorze ans !

Et cela parce que la population y était minime

par rapport à l'étendue du territoire. Aucun impôt alors ne chai'geait le travail. De plus, dans le produit, celui-ci entrait pour une petite partie et le capital pour beaucoup. Les choses y étaient donc bon marché pour le premier et chères pour le second, comme nous l'avons montré plus haut. Il n'y avait pas de prolétaires. Mais la situation a changé depuis que ces causes passagères de prospérité disparaissent peu à peu. Les dernières secousses sociales le prouvent surabondamment.

L'exemple de l'Amérique commence, du reste, à ouvrir les yeux et à porter ses fruits. N'a-t-on pas vu E. Vandervelde sommer le gouvernement du Congo de réserver la propriété du sol au nouvel Etat au lieu de l'aliéner aux compagnies financières, les socialistes français demander la même mesure pour l'île dé Madagascar et dernièrement M. Finet déposer au Sénat belge un projet de loi décrétant l'inaliénabilité des houillères futures de la Campine ? Rappelons aussi la campagne déjà féconde menée par E. Vandervelde pour la conservation et la reconstitution des biens communaux, aliénés par d'ignorantes et imprévoyantes administrations.

Nous Sommes socialistes 8i

Quant à la richesse nationale anglaise, chacun sait qu'elle est accaparée par une infime minorité d'individus, possédant à eux seuls la plus grande partie du territoire. C'est ainsi, par exemple, que Timmense métropole, Londres, est possédée par un millier d'individus. UAngleterre est encore en quelque sorte à ce point dp vue constituée féodalement. Mais le prolétaire n'y trouve plus les avantages du servage, la puissance financière s'y étant développée dans d'énormes proportions. Aussi, en nul pays du monde le paupérisme ne s'est développé d'une façon aussi épouvantable. Et un autre phénomène s'y manifeste avec une intensité plus grande encore que dans les autres pays industriels : la population rurale abandonne les campagnes (k tel point que certains districts sont presque déserts), et se rue sur les grands centres manufacturiers où elle contribuera dans un temps très proche à avilir les salaires. La procession quotidienne des unemployeds, des sanstravail lamentables, implorant la charité publique, honte et dérision des rues de Londres, encadrés de policemen gras et reluisants, a démontré la profonde misère qui règne dans

8^ POÛRQÙÔt

l'immense ville, gorgée de richesses qui sont la proie des oisifs favorisés de la fortune.

Quant à la prétendue réprobation dont les ouvriers anglais frapperaient les idées subversives, l'élection récente de M. Crooks, comme député socialiste à Woolwich, en un canton appartenant depuis un temps immémorial aux conservateurs, est de nature* à ouvrir les yeux aux moins clairvoyants :

« Cette élection, dit le Times, marque le passage au premier rang des préoccupations politiques des questions associées inséparablement avec l'existence d'un parti ouvrier organisé, une hypothèse regardée jusau'ici comme chimérique dans ce pays. Le Standard, la Morning Posty le Mornmg Advertiser^ ]a,Pall- Mall Gazette font écho avec une inquiétude que la plupart ne cherchent pas à cacher. On pourrait y voir une manœuvre destinée à effrayer les classes moyennes et à les attacher au conservatisme, mais j'ai toutes raisons de croire à l'exactitude de cette appréciation et j'ajoute qu'à Londres tout au moins, les théories socialistes font de jour en jour de nouveaux progrès parmi ces mêmes classes que les conservateurs prétendent effrayer ; la cause en est la même que celle qui les conduit eux-mêmes à se rallier au système protectionniste et qui désorganise le libéralisme nistorique ; après cmquante ans de libre-échange et de laisser-taire, qui ont engendré la concur-

KOÙS SOKïMÉS SOCIALISTES è^

rence sans répit entre les membres de ces mêmes classes moyennes, on commence à se demander si le jeu en vaut la chandelle, et on incline à préférer moins de liberté avec plus de sécurité. »

Ceci est reproduit par un journal libéral belge à qui nous l'empruntons, •

Comment s'étonner enfin du progrès constant des idées révolutionnaires quand on voit la misère se développer malgré toutes les statistiques plus ou moins ingénieuses, et suivre une marche parallèle à Taccumulation des richesses dans les mains d'une minorité de plus en plus restreinte ; quand cette détresse sévit et s'étend comme un sombre orage, chargé d'éclairs, sur tous les pays de l'univers ?

Il y a quelque temps, on pouvait lire dans la Chronique l'articulet suivant :

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