CARÊME FORCÉ
« Depuis quelques années, affirme un journal défendant les intérêts de la boucherie, la consommation de la viande a baissé, surtout dans le temps de carême.
« Cette nouvelle réjouit profondément une feuille cléricale, qui se plaît à constater, à ce propos, que les rigueurs du jeûne ont cependant été fort atténuées, et qui en conclut à une recrudescence de la foi (1 1 1)
« Le vaillant organe des ouvriers libéraux, La Démocratie j rive joliment le clou à ce pieux confrère.
<c Si l'on mange moins de viande, c'est que^ grâce aux mesurés prohibitives prises par le gouvernement pour favoriser quelques gros éleveurs de ses amis, le prix du bétail a augmenté dans de telles proportions que les petites gens doivent restreindre leur consommation afin de pouvoir équilibrer leur maigre budget.
« La viande est un luxe par le temps qui court. Il ne manque pas de gens qui profitent du carême pour réaliser quelques économies, en affectant des sentiment^ dont ils sont bien éloignés. »
Bien loin que les ouvriers américains et anglais, comme le croient certains libéraux, soient parvenus à réaliser la conciliation entre le capital et le travail, ce qui, comme nous l'avons vu^ est irréalisable, ils paraissent, au contraire, s'être parfaitement rendu compte en ces derniers temps de l'inanité de ce rêve. Ce qui est vrai, c'est qu'étant supérieurement organisés, ils opposent la force du nombre à la force de l'or et qu'ils se dressent en face de l'oligarchie exploitante, prêts à engager la lutte finale.
A propos des trusts, ces mêmes libéraux nient qu'ils soient un acheminement vers le collectivisme. Il est bien vrai qu'au lieu d'être, comme le supposent certains socialistes, la première étape vers la nouvelle organisation sociale, ils ne
sont qu'une exploitation collective de certaines branches de l'activité humaine par quelques gros milliardaires. Ils marquent donc, en somme, le point culminant de l'évolution capitaliste.
Si, par exemple, toutes les richesses d'un pays se trouvaient concentrées dans les mains d'un seul, pourrait-on raisonnablement baptiser la société qu'il dominerait despotiquement du nom de société collective, comme l'a fait jadis E. de Laveleye, à propos de l'Inde, de certains comtés d'Ecosse, et de l'Egypte ? Ne serait-ce pas plutôt le comble de l'individualisme ? Mais il n'en est pas moins vrai que les trusts, en concentrant la majeure partie des capitaux dans lesmains de quelques individus, feront peser un plus lourd esclavage sur les masses en provoquant le renchérissement des denrées de première nécessité. Car, malgré les dithyrambes de leurs thuriféraires, il est certain que c'est à cela que ces monopoles gigantesques doivent aboutir tôt ou tard. Déjà quelques Etats américains ont dû prendre des mesures sévères contre quelques-uns qui avaient tout simplement décrété, de par leur omnipotence, une augmentation de 20 p. c. sur certaines denrées de première nécessité.
Les trusts hâteront ainsi indirectement Tavènement de la société future, par l'extension de plus en plus grande du paupérisme et en rendant de plus en plus inévitable et plus proche le jour de la révolution sociale, le jour où, suivant la forte parole de Karl Marx : Les expropriaieurs seront expropriés.
Nous le répétons : Ls salaire ne se calcule pas en francs et centimes , mais bien par la quantité des choses utiles obtenues pour le prix du travail. Et après ce que nous avons déjà dit, nous pouvons conclure hardiment que sous le régime de l'aliénation du sol, toute augmentation apparente du salaire est en réalité une diminution de celui-ci.
Turgot disait déjà (Sur la formation et la distribution des richesses, 1. 1, p. 10) :
« Le simple ouvrier, qui n'a que ses bras pour son industrie, n'a rien cju'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher ; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul : il résulte de l'accord qu'il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu'il peut ; mais comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il
Î réfère celui qui travaille au meilleur marché. — .es ouvriers sont donc obligés de baisser le prix
à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en efFet, que le salaire de TouMÎer se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »
Mais nos doctrinaires ont oublié leurs maîtres ; car Turgot ne fit qu'appliquer au pouvoir les idées de Quesnay, l'ancêtre irrécusable de nos modernes positivistes, partisans du laisserfaire, dont il fut le précurseur.
Notre auteur avoue du reste franchement luimême l'impossibilité de hausser les salaires sous le système actuel :
« La hausse rapide des salaires, dit-il, serait fatale à notre industrie, qui doit trouver des débouchés sur tous les marchés du monde, tout en subissant presque partout l'impôt écrasant des tarifs protecteurs.
« Or, il nous faut, de toute nécessité, exporter. Notre sol ne produit pas de quoi noumr sept millions d'hommes...
« Impossible, ajoute-t-il, par conséquent de hausser les salaires sinon lentement, à mesure que le machinisme se développe et que la qualité de nos ouvriers progresse. »
Mais comment expliquer la nécessité de ces tarifs protecteurs qui, de l'aveu des économistes bourgeois, perpétuent le paupérisme, en entravant l'augmentation des salaires ?
L'établissement des douanes est une conséquence fatale du régime capitaliste et le libreéchange sous celui-ci amènerait une formidable recrudescence de la misère. Au point de vue intellectuel, les douanes ont été établies surtout pour empêcher le développement de Texamen des sophismes sociaux, par l'infiltration des hypothèses philosophiques ou religieuses des nations voisines, soumises à une autre règle. Au point de vue physique, elles ont pour but de mettre un frein à une plus grande exploitation du travail et d'arrêter la ruine absolue des capitalistes les plus faibles, incapables de lutter contre ceux des nationalités plus fortes et mieux outillées.
Le libre-échange permettrait évidemment l'introduction à meilleur marché des produits étrangers. D'où augmentation de bien-être pour le consommateur ; mais il n'en aurait pas moins des conséquences désastreuses. Il est évident que si le libre-échange était établi dans une nationalité isolée, où le sol serait partagé également entre toutes les familles, il arriverait un jour où les forts, soit intellectuellement, soit physiquement, finiraient par s'emparer de toutes les richesses sociales, puisqu'il serait permis aux
familles d'aliéner leur sol et d'échanger leurs produits. Il y aurait donc fatalement des pauvres et des riches, bientôt comme avant le partage.
Pour empêcher ce résultat, il n'y aurait qu'un moyen : isoler les diverses familles, par une sorte de muraille de Chine, pour les forcer à vivre chacune sur leurs terres et de leur seule industrie. Or, ce qui est difficile pour les familles domestiques est très facile pour les nations qui sont des familles politiques. La concurrence alors est limitée entre les premières. Mais si la liberté commerciale entre les nations est proclamée, il est clair que les plus fortes d'entre celles-ci écrasent forcément les plus faibles et le paupérisme y atteint des proportions inouïes. Et ce paupérisme se développe même dans les pays forts. En effet, le commerçant ne voit que son propre intérêt, il lui est fort indifférent que son pays gagne ou perde à ses opérations. Ou il exporte les marchandises que son pays produit à meilleur compte que les autres pays, ou il importe celles qui sont moins chères ailleurs que dans le sien. Dans ces deux transactions, il gagne de l'argent. Si le commerce international est libre, l'argent afflue donc chez les nations
puissantes^ qui dépouillent les autres. Mais la production à bon marché n'est possible, comme nous Tavons vu, que grâce à l'avilissement des salaires. C'est parleur commerce et en imposant par la force des armes la liberté des échanges que Tyr, Carthage et Venise ont connu d'inoubliables époques de splendeur. Mais dans nulle contrée la misère et le despotisme ne prirent plus d'extension.
Retenons cet aveu précieux d'un économiste libéral : c'est que notre sol si riche, avec ses grasses plaines, d'une fécondité proverbiale, ne peut parvenir à nourrir ses enfants. Eh bien 1 la responsabilité en incombe également au système bourgeois, dont les méthodes archaïques en fait de culture empêchent tout progrès sérieux. On entend souvent crier que l'agriculture manque de capitaux. D'où cela provient-il ? Sinon de ce fait que, dans notre organisation sociale, l'impôt retombe entièrement sur le salaire. Il en résulte évidemment que le commerce et l'agiotage dominant l'agriculture, l'intérêt y est doublé et que naturellement les capitaux s'y portent de préférence. Aussi la terre rapporte peu. Bien que depuis quelques années on ait essayé
de populariser les connaissances agricoles^ les résultats sont encore peu appréciables. Les cours créés un peu partout restent déserts. Chacun sent que beaucoup de connaissances et de procédés préconisés ne peuvent être appliqués que par la société et lorsque le sol appartiendra à la collectivité.
Les gouvernants ne distribuent du reste les découvertes scientifiques qu'avec parcimonie, car ils savent que dans la société actuelle elles sont un des plus puissants véhicules de l'anarchie grandissante.
Voici ce que déclarait dernièrement à un journaliste, qui l'interviewait à propos de la fondation d'une université commerciale à Bruxelles, M. Jules Garot, président de la Chambre de commerce à Verviers :
4c J'applaudis des deux mains à la généreuse initiative de M. Solvay pour la création d'une université commerciale, comme j'approuverai toujours tous les efforts oui seront laits pour élever le niveau scientifique, dans quelque sphère que ce soit^ ne fût-ce que d'une élite de la nation.
« Mais, puisque vous voulez bien me consulter à ce sujet, je me permets d'attirer toute votre attention sur un côté non moins intéressant de la question.
«Certes, il est très utile de former des hommes tout à fait supérieurs, mais cette utilité perd énormément de son effet si à côté d'eux on ne peut trouver une armée d'hommes pratiques, aptes à tirer parti de leur science.
4c Et, pour ma part, je le constate à regret, l'instruction de notre jeunesse manquebeaucoup de pratique, surtout en ce qui concerne la classe des ouvriers et des artisans.
«Aujourd'hui, la tendance à retarder de plus en plus l'âge de l'entrée des ouvriers à l'atelier, la résistance que l'on rencontre dans la classe ouvrière pour former des apprentis, ne permet pour ainsi dire plus de former de bons ouvriers. Quittanik l'école à un âgé où déjà ils devraient
f)Ouvoir venir en aide à leurs parents, le temps eur manque pour faire l'apprentissge sérieux d'un métier et ils sont obligés d'accepter souvent des besognes subalternes, qui en font des nianœuvres, mais non des ouvriers de métier.
« A mon avis, l'instructio7î primaire devrait se borner à apprendre parfaitement à lire et à écrire le français, et à calculer sii^samme^it pour pouvoir tenir un livre de compte de méjtage et de compte de travail. Se bornant à cette instruction sommaire, pas un élève ne âevrait sortir de l'école à l'âge de douze ans, sans être suffisamment armé.
« A côté de cela, il devrait être organisé des cours pratiques de menuiserie, serrurerie, etc., que presque tous les enfants considèrent comme une distraction, pour leur faire apprécier le travail et leur en donner le goût.
« Quant aux sciences, on devrait s'efforcer de leur taire connaître l'anatomie du corps social^
les fonctions de ses difFéreùts organes, plutôt que celle du corps humain ; dont la plupart n'auront jamais que faire, laissant ces Questions à ceux qui veulent poursuivre leurs étuaes.
« Il me paraît tout à fait illogique que le pro gramme de Tinstruction primaire soit le même
Sour les élèves qui doivent quitter Técole à onze ans que pour ceux qui continuent leurs études jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans.
« Je pense qu'il y aurait grand intérêt pour l'avenir du pays à bien se rendre compte de la manière pratique dont est organisée l'instruction, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis. »
Cela veut dire : inutile de trop développer rintelligeuce de l'ouvrier et de l'instruire. Faitesnous de bonnes machines à travail, c'est tout ce que nous demandons, et envoyez-les le plus tôt possible dans nos usines afin de les faire produire le plus tôt possible et de diminuer le prix de la main-d'œuvre.
Quand l'instruction n'est pas donnée socialement à tous, il faut qu'elle reste le monopole de quelques-uns, de ceux qui possèdent les capitaux.
Bien d'autres causes mettent un obstacle infranchissable au développement intensif de l'agriculture. Nous nous bornerons à citer le morcellement exagéré des exploitations^ rurales, qui a pour résultat de doubler les frais des tra-
vaux et les c^angers auxquels sont exposées les récoltes et qui empêche l'application d'une foule d'inventions utiles.
L'appropriation individuelle du sol ne permet pas d'un autre côté un système général de défrichement, de dessèchement, d'irrigation, etc. Toutes ces mesures capitales, ne pouvant être prises socialeipent et abandonnées à l'initiative privée, si chères aux libéraux, sont forcément la proie de l'ignorance et de la routine. Toutes ces entraves à la prospérité de la culture disparaissent incontestablement avec l'entrée du sol à la propriété collective. D'abord l'impôt n'est plus supporté par le travail, mais rejeté sur la richesse ; l'instruction et l'éducation sont portées au plus haut point possible. Le morcellement disparaît évidemment et les améliorations nécessaires sont immédiatement réalisées par la société, propriétaire du sol. Les moyens de communication, les chemins vicinaux se développent au maximum.
Voici, d'après Colins, les immenses résultats qu'un tel changement apporterait :
«La division en grandes et petites cultures, en grandes et petites exploitations rurales, selon
que les localités sont plus ou moins propres aux manufactures, selon la population, selon toutes les circonstances possibles enfin, assure à chacun la possibilité de vivre en famille isolée ou en familles associées, selon ses goûts : l'organisation sociale protégeant également, et les exploitations par une seule famille, et les exploitations par familles associées.
« Le salaire, c'est-à-dire la rémunération du travail^ qu'il soit fait pour son propre compte ou pour le compte d'un autre, étant toujours, ainsi (jue nous l'avons prouvé en exposant la théorie générale de l'impôt,, au maximum de valeur, six heures de travail manuel par jour est un temps suffisant pour assurer à chaque famille, n'ayant jamais à sa charge d'enfant au-dessus de deux ans, le bien-être dans toute la valeur de cette expression ; et cela conformément aux besoins résultant des développements de l'intelligence.
« Les baux, étant toujours à vie pour les exploitations par une seule famille, et de trente années pour les exploitations par familles associées, sont néanmoins résiliables, du côté des individus, pour des causes déterminées d'utilité particulière. Car l'intérêt public et les intérêts particuliers, étant alors nécessairement identiques, c'est toujours l'intérêt raisonnable des particuliers qui doit être consulté et préféré.
« Voilà cette plus-value, impossible à organiser selon M. Proudhon, qui se trouve organisée, sans qu'on y touche. Le sol, et ce qui s'y rapporte, est évalué au commencement et à la nn du bail. S'il y a plus-value, l'Etat paie. S'il y a moins-value, l'héritage paie. Et si rhéritage n'a
rien, l'Etat perd. Car, alors, le crédit n'est que personnel, le crédit héréditaire se trouvant anéanti.
« Est-ce clair ? C'est peut-être trop simple
{)Our être compris. Que voulez-vous que j'y àsse ? Je continue l'esquisse des résultats.
« L'immense majonté des procès, source presque jgénérale des haines domestiques, ayant pour origine les difficultés relatives aux propriétés foncières, ces procès disparaissent com- ' plètement.
« Les exploitations rurales, et AUTRES, étant toujours louées avec tout le mobilier qui leur est nécessaire, chaque individu, sortant majeur des mains de la société collective, trouve toujours à s'établir immédiatement. Et si de nouvelles exploitations se trouvaient nécessaires, l'Etat procure toujours les moyens de les établir.
« La production agricole devient, proportionnellement, d'autant plus considérable, pour un nombre donné d'individus, que la population est elle-même plus considérable.
« Quant aux craintes relatives aux excès de population, je me charge de prouver que, dans fa société nouvelle, ces craintes sont absolument chimériques. Si j'avais la folie de vouloir tout exposer à la fois, il me serait reproché, et avec raison, de tout brouiller en voulant tout expli- ' quer sans ordre.
Ainsi :
« Production suffisante au bien-être complet des familles ;
« Production, aussi grande que possible, pour Tau^entation de la richesse sociale ;
«Tel est le. résultat nécessaire, et quanta Tagriculture, de Tehtrée du sol à la propriété coflective. »
Quoi qu'on fasse, l'impôt doit peser ou sur le travail ou sur la richesse. En réalité, sous la domination du travail par le capital, c'est sur le premier . qu'il retombe exclusivement. Le riche en effet ne le paie qu'en apparence, car il a deux moyens de se le faire rembourser:
d'abord en le rejetant sur les autres, puis en profitant du budget, qu'il est censé dépenser au profit de tous. Pour le premier cas, la répercussion s'arrête au travailleur qui n'a que ses bras et qui seul donc doit acquitter réellement l'impôt. Et dans une société placée sous la souveraineté de la force, il est clair que seuls les forts profitent des innovations, des progrès qui amènent une augmentation du bien-être social. Le revenu social, le budget, est donc dépensé à leur seul profit. Ce qu'ils ont donné comme contribution, ils le reprennent par leur participation aux bienfaits du budget.
« Ce que le pauvre paye, a écrit J.-J. Rousseau, est à jamais perdu pour lui, et reste ou revient
dans les mains du riche ; et comme c'est aux seuls hommes qui ont part au gouvernement, ou à ceux qui en approclient, que passe tôt ou tard le produit des impôts, ils ont, même en payant leur contingent, un intérêt sensible à les augmenter »
Mais il y a quelque chose de plus monstrueux, de plus invraisemblable, que seul l'aveuglement séculaire des peuples a pu laisser se peipétuer : c'est l'emprunt. Nos braves bourgeois, avec le flair très pratique qui les caractérise, ont trouvé le moyen, après avoir endetté l'Etat pour plusieurs générations, de faire réaliser à leur profit d'excellentes améliorations, non seulement sans bourse délier, mais encore en faisant une magnifique opération financière.
En effet, quand la société emprunte, c'est qu'elle est pauvre, c'est qu'il lui est impossible d'exécuter sans aide certains travaux. Ceux-ci, comme nous l'avons vu, sont en apparence réalisés au profit de tous les citoyens ; mais, en fait, sous la souveraineté de la force, peuvent seuls être considérés comme tels les riches, les forts, qui se partagent la plus grande partie du revenu social.
L'emprunt fait au nom de la société n'est
donc, en dernière analyse, qu'un emprunt fait au profit des riches. Mais quels sont ceux qui peuvent prêter de l'argent ? Evidemment ceux qui possèdent du superflu, ces mêmes riches donc au profit de qui précisément il sera dépensé. D'où ce phénomène curieux : Les riches individuellement considérés prêtent aux riches considérés collectivement comme constituant la société. Et l'emprunt est toujours dépensé à leur profit. Et, sous le règne de la force, le travail seul étant imposé, c'est lui qui paie à ces mêmes riches les intérêts des capitaux prêtés par eux à la société et qui sera dépensé pour eux.
« Un emprunt social, dit A. de Potter, est donc une espèce de tour d'escamotage consistant en ce que les riches se prêtent de l'argent à eux-mêmes, et s'en font payer les intérêts par les pauvres. »
Donc, dans notre beau système social, cher à messieurs les bourgeois, et pour cause, le poids des impôts retombe tout entier sur le travail, et cette charge est encore aggravée par l'emprunt. Et la perpétuité de l'intérêt s'y ajoute pour achever de l'écraser.
« Toute l'activité économique du siècle qui
NOUS SOMMES SOCIALISTES lOI
vient de finir, dit l'auteur d'une brochure libérale, a été orientée par les principes du libéralisme et de l'initiative libre : elle se prononce partout à l'avantage croissant du travailleur. »
Nous avons vu ce qu'il faut penser de cette affirmation qui apparaîtra téméraire à ceux qui, au lieu de s'arrêter à la surface, auront voulu pénétrer au fond des choses et examiner sérieusement ces affirmations, en contradiction flagrante avec les conséquences fatales de notre système économique.
Nous avons vu que, dans une société basée sur la. souveraineté de la force, le travail étant dominé par le capital, le paupérisme doit sévir parce que le salaire est toujours au minimum, soumis qu'il est à la loi forcenée de l'offire et de la demande, qu'il est esclave et que toutes les charges sociales l'accablent exclusivement.
Cet état de choses a déjà été résumé par Voltaire dans cette phrase :
« En général, l'art du gouvernement consiste à prendre le plus d'argent qu!on peut à une grande partie de citoyens pour le donner à une autre partie. »
Quelle séduction peut donc avoir pour le
prolétaire la prétendue liberté qu'on lui octroie, et dont on lui vante sans cesse les illusoires bienfaits ? « Si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. » Voilà ce qu'il répondra sans cesse avec un entêtement farouche aux h}T)0crites qui veulent l'enliser dans de mensongères félicités. Les temps sont proches où ces duplicités seront accueillies comme elles le méritent. Car déjà les mains calleuses des serfs de la féodalité financière se lèvent en poings de révolte. Bientôt ils s'empareront de ce qui leur sera démontré enfin, irréfutablement, être la source inaliénable et sacrée du bonheur, le sol, ce que nul n'a créé, ce qui est antérieur à l'homme et qui lui survivra après les siècles, la transitoire patrie où son pied ne se posa qu'un jour, et qu'il quitte bientôt pour de nouveaux et mystérieux rivages, dans le cycle éternel des inéluctables sanctions.
Voilà que les paroles étranges de prophètes inconnus volent déjà de bouche en bouche et, comme de fécondants pollens, font fleurir les cœurs obscurs, et que les rouges fruits des révoltes vont enfin apaiser les faims et désaltérer les lèvres. Les légions noires, exilées des
édens anciens, déshabituées des magiques légendes qui chantaient délicieuserpent dans les âmes et rendaient plus léger le pardon dés heures mélancoliques, s'avancent, puissantes et têtues, irrésistibles et dédaigneuses comme la force, pour disputer aux accapareurs là possession des plaines maternelles, de la grande terre qui fut jusqu'à ce jour pour eux une marâtre, mais qui, maintenant que leurs fronts s'élèvent enfin, sous l'effort, dans la lumière, tend à ses durs enfants, trop longtemps sevrés, SCS mamelles de joie et de virilité.
Ainsi va se vérifier la profonde pensée que Balzac burina au fronton de son immense épopée, Les Paysans y en un verbe de bronze : Qui terre a y guerre a.
Pour ceux qui osent encore prétendre que les sociétés peuvent vivre et se développer sur une base matérialiste, pour les politiciens avides qui rejettent avec dédain l'étude des problèmes métaphysiques comme vaine et stérile, bien que ces problèmes redoutables aient tenaillé pendant des siècles la pensée superbe d'hommes d'un génie presque effrayant, parmi lesquels nous nous bornerons à évoquer les Descartes, les
Pascal, les Lamennais, auprès desquels nos prétendus philosophes n'apparaissent que comme de ridicules pygmées, nous^ citerons cette phrase où un écrivain libéral révèle et condense ridée philosophique sur laquelle est basé le libéralisme :
<c Son principe, dit-il, de l'initiative indiriduelle, du droit pour chacun de vivre une vie aussi libre, aussi intense que possible, en déployant son effort au maximum, est V application dam la politique de ces lois de la nature régissant l'immense échelle des êtres : la concurrence vitale, le triomphe des plus aptes, d'où surgit C amélioration de l'espèce. Le libéralisme est (a condition même du progrès parce qu'il est, dans le gouvernement des sociétés htimaines, l* exprèssion parallèle aux lois darwinieft^ies dans Vévolution des sociétés animales, »
C'est donc le darwinisme social que préconisent les libéraux. En ^x)ilà l'aveu dans toute sa nudité.
« Or, la nature, a dit Renan (un de leurs dieux,un de ceux qu'ils ont mis sur l'autel !), est l'injustice mêjne, »
Et Emile de Laveleye :
« Quand on va au fond de cette expression « droit de la nature », on trouve qu'elle n'a pas de sens. »
Comme le disait spirituellement Xavier de Maistre, irrité de cet appel incessant à la nature qu'on trouve dans les écrits du XVIIP siècle : La Nature ! quelle est cette femme ?
« La matière est soumise à certaines lois fatales, et partout les mêmes, comme la gravitation. On peut les appeler les lois de la nature... »
D'où nous concluons que l'expression nature n'a aucun sens, à moins de signifier la matière, la nature physique.
Si le monde accepte l'idéal du libéralisme, il est donc averti qu'il sera régi par les lois fatales qui gouvernent la matière où il n'existe ni libre arbitre, ni mérite, ni démérite. D'où nous aboutissons à cette étrange définition : Le libéralisme est la doclri?te de ceux qui nient la liberté ; les libéraux sont des hommes qui proclament quil faut laisser agir les lois de la nature dans toute leur intensité. Tant pis jpour les faibles, pour ceux qui se traînent affamés par les routes ; ce char de Jaggernat, baptisé pompeusement Progrès, écrasera sans pitié, sous ses roues, les victimes du Moloch moderne. C'est la nouvelle et éclatante affirmation de la formule farouche
que le reître germain proclama par Tépée :
La force priîne le droit.
Quel est donc cet étonnement qui se peint sur le masque des bourgeois avilis, au bruit des tambours, battant l'appel des jours d'émeute, à l'ombre des drapeaux rouges, faisant planer leur pourpre symbolique, sinistre présage des hécatombes, sur les cohortes de misère et de haine ?
Pourquoi cette surprise de voir le prolétaire, dûment averti de la lutte impitoyable et sans merci, pousser de nouveau le cri fameux des canuts lyonnais autrefois soulevés : Vivre en travaillant ou mourir en combattant f
Qui pourrait lui reprocher déjouer des coudes pour s'approcher à son tour de la table du festin, dressée sur les ruines sanglantes, où les mets les plus délectables furent assaisonnés si longtemps du sel de ses larmes ? Il y est obligé sous peine de mourir de faim. On l'a assez averti qu'il était, de par le verdict du destin, la proie des forts :
« La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, l'élimination des paresseux et cette poussée des forts qui met de côté les faibles et qui en réduit un si grand nombre à la misère.
sont les résultats nécessaires d'une loi générale, éclairée et bienfaisante. »
Voilà ce que proclame le grand propagateur du darwinisme social, Herbert Spencer, dont messieurs les libéraux sont les disciples. Et pourtant, par une étrange contradiction, le même philosophe n'a-t-il pas soutenu que les dépossédés de la terre, ceux qui n'ont pas de sol à leur libre disposition, fussent-ils doués des plus merveilleuses aptitudes, sont voués à la misère et voient leur vie à la merci des propriétaires? De même, n'avoue-t-il pas que ceux à qui la société refuse leur part de richesse intellectuelle sont, de par le fait même de l'ignorance dans laquelle ils sont maintenus, en çtat évident d'infériorité vis-à-vis des privilégiés ?
Il est clair que s'il n'y a qu'une seule nature, si, comme le prétendent les matérialistes, // n'y a qu'une seule catégorie d'êtres formant une chaîne biinterrompue depuis le grain de poussière jusqu'à l'homme^ le darwinisme est ime loi qui est vraie pour Vhojnme comme pour le reste de la série et que la société doit être soumise à la souveraineté de la force.
Mais si, au contraire, la série est démontrée interrompue, l'homme, placé en dehors, en étant absolument distinct^ alors Tordre moral surgit et l'humanité, sous la suzeraineté de la raison, et tous les despotismes abolis, doit s'abriter sous la sainte égide de la fraternité.
Et voilà ce qui seul importe et qui vaut mieux que toutes les statistiques par lesquelles des penseurs bien intentionnés, mais naïfs, prétendent imposer le bonheur aux malheureux et leur faire prendre, par un lugubre tour de passepasse, leur enfer pour un éden.
Il faut, mais il suffit, et Colins l'a fait irréfutablement, d'établir la rupture de la série et prouver l'existence d'une immatérialité dans l'homme ; alors le monde moral se dresse avec ses fatalités éternelles, concentrant en elles toutes les félicités des paradis perdus et toutes les damnations dantesques, en face de l'ordie physique, le domine et le subjugue.
Mais ni le plus puissant génie panthéiste, évoquant dans le silence en fleur des forêts primitives le rêve charmant des mythologies, ni les vieux soiîges des religions mortes sans espoir dorénavant de résurrection, ne pourront plus
promettre à Thomme désenchanté, en ce siècle douteux, la vérité dans l'erreur, ni la volupté dans les larmes.
Uhomme est devenu grave dans un siècle frivole et il cherche à travers le monde bégayant encore les paroles de vie. Bientôt elles sonneront, solennelles comme l'heure, et il faudra, à la lueur des torches et dans la rumeur des déluges populaires, résoudre le définitif problème.
Et peut-être, parmi ces jeunes hommes qui s'en vont^ les lèvres en feu, porter aux masses le verbe saint, qui luttent pour ce qu'ils croient la vérité^ sans souci des sarcasmes et des ignominies, peut-être dégage-t-il déjà lentement des ténèbres son front nimbé, celui qui sera l'apôtre attendu, le crucifié futur qui pétrira pour le monde affamé, avec son sang et sa gloire, le pain de la Justice. Car l'homme ti'est pas heureux et les joies futures ne sont pas encore pressenties ; à part chez quelques esprits privilégiés et tristes d'être seuls en possession des espoirs de la terre, partout la douleur est sans frein et chacun pourrait se répéter, dans l'isolement de son âme, le vers mélancolique à en
IIO POURQUOI
mourir où le poète désabusé a scellé son amertume :
Oui, la chair est triste et j'ai lu tous les livres.
Car il a attendu trop de siècles les paroles de la rédemption et le doute obsédant, de ses houles fangeuses, a envahi la terre où les dieux sont morts. Ces affres que Musset avait déjà clamées dans /?(?//«, avec des accents déchirants, elles sont revenues sous la plume inquiétante de Villiers de l'Isle-Adam, sous cette forme fatidique, dans les pages hallucinantes qu'il a consacrées à Hamlet :
« Nous aussi, dit-il, nous sommes sur la plate-forme d'Elseneur ; mais c'est nous qui sommes devenus des fantômes à force d'attendre. »
Oui, nous sommes las d'attendre la paix des jours heureux et austères; le spectacle de Funiversel malheur gâte nos plus fugitifs bonheurs ; nos cœurs sont morts que même le sourire ardent des femmes n'illumine plus, comme dans les jours antiques, d'un doux soleil de gloire. Car le lucre homicide et l'or vil ont tout sali, jusqu'à l'amour. Le monde agonise; l'enthou-
siasme est mort qui galvanisait encore les Byrons, champions des nobles causes, les derniers soldats d'une épopée sacrée ont péri sous les coups d'une poignée de marchands d'or, sans que les nations soient mêmes venues à leur secours autrement que par de grotesques et ridicules brailleries.
Les héros sont devenus des rhéteurs.
C'est pourquoi, dans l'effroi de leur conscience et la prévision des catastrophes qui vont éclater, les penseurs graves se pencheront enfin sur les livres où la flamme éternelle brûle encore et où ils rempliront leurs âmes de la clarté qui doit guider les futurs pasteurs de peuples, chargés des saintes rénovations.
Car le monde répète à tous les échos le grand cri de Gœthe mourant : De la lumière !
Il faut qu'elle brille enfin ou il doit périr.
Ce qui renverse les chiffres cités par les écomistes bourgeois pour instaurer la légende d'une soi-disant amélioration du sort des prolétaires, c'est l'état de surexcitation effrénée dans lequel se trouvent ceux-ci. Si l'on veut bien mesurer d'un coup d'œil le chemin parcouru depuis un demi-siècle, on verra que, depuis les grandes
convulsions sociales de 1848 et 1871, l'émeute sous toutes ses formes existe presque à l'état permanent. Et depuis quelques années, elle a pris un caractère plus aggravant. Déjà plusieurs tentatives de grève générale ont eu lieu. Et la grève générale, a dit dans un récent procès célèbre un procureur général, c'est la révolution.
Partout, dans tous les pays, les ouvriers descendent dans la rue. Les attentats se succèdent contre les personnes et les propriétés. De farouches sectaires ont osé porter la main sur les chefs des nations, qu'ils rendent responsables de la permanence de la misère universelle. Il est devenu urgent d'élever une digue contre les flots de l'anarchie qui monte : La question sociàley a dit Colins, est une question de science, non de violence.
Mais il a dit aussi, lui dont le clair et vaste génie était incapable de méconnaître les nécessités de la lutte terrible qui tôt pu tard doit s'engager : « Prolétaires du monde entier 1 restez les armes à la main jusqu'à ce que justice vous soit rendue. »
Nos travailleurs, à la différence de ceux d'autrefois, se savent malheureux, ou sinon il
faudrait admettre qu'ils s'agitent sans but.
Comme ils ne peuvent satisfaire les désirs toujours plus nombreux qu'ils éprouvent, ils s'en prennent à la société et la rendent responsable de leur détresse.
« Tous tumultes, désordres et mutinations
1)roviennent quelquefois, disait Henri IV, de égitimes causes, et plus souvent d'avoir du mal que du désir d'en faire. »
Si nos ignorants despotes actuels méditaient cette sage sentence de celui qu'on appela, bien à tort du reste, le bon roi, l'ordre social pourrait en retirer quelque profit et la légende inepte du meneur, comme exclusif promoteur de révolte, aurait moins de chances de s'accréditer.
Nous offrons aux méditations de ceux qui prétendent que les prolétaires actuels sont dans une condition meilleure que leurs prédécesseurs, le passage suivant écrit par L. Veuillot en 1849. Il est plus que jamais en situation :
« Le peuple souffre, disait-il, il devient méchant, il devient sauvage. L'infériorité de sa condition, gu'il acceptait jadis comme une loi de la Providence, moyennant tous les adoucissements Que cette même Providence avait préparés et aont l'Eglise était la dispensatrice.
il ne l'accepte plus depuis qu'elle est la loi brutale d'un nasard qui n adoucit rien. Il se fait des questions terribles : il se demande si tous les hommes ne naissent pas égaux, et pourquoi il y a des riches.et des pauvres. On lui dit qu'il est souverain^ il montre ses maîtres ; on lui dit que sa condition s'améliore, il répond qu'il a faim ; on lui jette des livres pleins de beaux raisonnements et de beaux chiffres sur la nécessité de l'inégalité des conditions humaines, il ne les lit pas. Il aime mieux écouter les doctrines folles qui s'agitent dans les recoins les plus sombres de sa misère et de son immensité.
4c A la place de l'Evangile de Dieu, qui le consolait et qu'on lui a ravi, il en accepte d'autres qui le rendent fou. Comme un chien devenu furieux à la chaîne, il menace de briser l'ordre matériel, de se ruer sur la société, de la mettre au pillage. Quelles clameurs plus redoutables que le roulement du tonnerre ! Quels bras nus plus irrrésistibles que l'ouragan I Tout l'éclat, toute la gloire, toute la force de la société politique tombe en une heure. Ces fétus qui s'envolent et disparaissent, c'est le roi, c'est la Charte, c'est le Parlement, c'est la magistrature, c'est l'armée. Le vainqueur, après ce coup, s'arrête, étonné lui-même de sa victoire. 11 n'avait point cru combattre, il s'était seulement impatienté.
« L'épouvante (légitime épouvante !) monte au cœur des puissants de la terre ; ils se disent : « Que ferons-nous et qu'allons-nous devenir ? » La sueur au front, la pâleur sur le visage, on refait à la hâte un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène ce peuple,
NOUS SOMMES SOClALlStKS I15
cet effrayant acteur qu'on n'y attendait pas de sitôt ; mais il veut jouer le rôle auquel la bourgeoisie Ta longuement dressé. Vainement on le refoule dans la coulisse hérissée de canons ; implacable et rugissant, il assiège un rempart qu il sent trop faible pour le contenir. Vamement on lui jette par-dessus la barrière les promesses, les décrets, les millions ;.il crie à la bourgeoisie, en repoussant ces offrandes du danger et de la peur : Ce aueje veinn de toi, c'est le sang de tes veines. Et il est toujours là, l'œil hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d'incendies, repassant le souvenir amer de ses injures.
« Les injures ! En a-t-il donc subi de si cruelles ? On le conteste ; il y a des livres très bien faits et d'éloquents discours qui prouvent à merveille que le peuple est plus libre, plus honoré, plus payé, mieux qu'au temps où il ne se plaignait pas. Je l'accorde, mais itse plaiitt, »
A vrai dire, le vrai collectivisme, devenu la béte noire des capitalistes et des dirigeants, est parfaitement ignoré encore de ceux qui essaient de le pourfendre et qui, comme Don Quichotte, sont réduits à se battre contre des moulins à vent.
Beaucoup jugent la société future d'après les systèmes plus ou moins fantaisistes ou arbitraires de certains novateurs. Ces conceptions matérialistes n'ont, la plupart du temps, rien de
Il6 POURQUOI
commun avec le collectivisme rationnel, déduit avec une rigoureuse logique, par le grand sociologue Colins, de la démonstration métaphysique de l'immatérialité de la sensibilité. La science sociale, vulgarisée par ses disciples et continuateurs : Louis de Potter, Agathon de Potter, Jules Brouez, Fernand Brouez, Fr. Borde et d'autres dans de nombreux écrits, pleins de clarté, inattaquables et du reste généralement inattaqués, permettra seule de résoudre le problème qui se pose de plus en plus âprement tous les jours et qui attend une solution urgente, sous peine d'un épouvantable cataclysme.
Nous nous bornerons, ne pouvant entrer dans les détails de l'organisation sociale, telle que la préconisent les socialistes rationnels, à signaler, poiu: donner un aperçu général, le manifeste publié par eux il y a quelques années. Les lecteurs que ce résumé intéressera pourront trouver dans leurs œuvres et dans celles du maître les développements les plus minutieux.
La Revue du socialisme raiiojtnel, fondée par Fr. Borde et qui est entrée dans sa trente et unième année, mène avec vaillance le bon combat de la vérité en se dévouant à la propa-
gande des idées dont l'humanité attend enfin son salut.
Programme économique des collectivistes rationnels.
Citoyens,
L'ordre social a pour condition la satisfaction de ridée de Justice. Cette idée fait de l'utilité générale le critérium des institutions. A notre époque, elle implique^ pour tous, la protection de l'enfance, le soutien de la vieillesse, l'assurance contre les fatalités naturelles, la liberté et l'égalité sociales.
Aucun programme, même parmi les plus avancés, n'a indiqué les moyens matériels pratiques d'introniser ces réformes qu'ils préconisent. Leur réalisation reste donc absolument illusoire.
Pour l'éducation et l'instruction :
L'obligation de donner à tous les enfants, gratuitement pour les familles, l'éducation physique et l'instruction intégrale, entraîne un matériel à acquérir et les dépenses annuelles à effectuer pour dix millions d'individus (i) au-dessous de l'âge de majorité, charges pour lesquelles les budgets réunis de l'instruction publique et des cultes sont ridicules.
(i) Pour la France.
Il8 POURQUOI
Les jeunes gens ainsi éduqués et instruits par la société ne peuvent, sans danger social, être
S' es ensuite, sans ressources, dans la vie active, nécessité de les doter impose de nouvelles dépenses.
rour les vieillards, les incapables et l'assurance contre les maladies et les accidents, de nouvelles et importantes dépenses sont nécessaires.
Pour rimpôt :
Les réformes proposées sont illusoires.
Dans l'état actuel, la propriété foncière, le capital et le revenu ne peuvent être réellement atteints par l'impôt dont on croit les charger, car cet impôt, ajouté au prix du loyer exigé pour leur usage, retombe en définitive sur la classe de ceux qui n'ont d'autres ressources (jue leur travail, tant que cette ressource est limitée par l'impossibilité, pour eux, d'user du sol et des capitaux, sans passer par les fourches caudines de leurs propriétaires individuels qui rejettent toutes les charges sur le travail.
Tant qu'un pareil état de choses existe, chacun paie d'autant plus qu'il travaille et d'autant moins qu'il est plus à même de jouir des avantages de la société.
C'est le résultat du fait social de l'organisation actuelle de la propriété qui divise les individus en deux classes composées :
L'une, de ceux à qui leur famille a pu faire donner une instruction étendue et transmettre des propriétés foncières et des capitaux suffisants pour les mettre à l'abri des nécessités sous lesquelles est courbée l'autre classe, et leur permettre d'assurer pareils avantages à leurs descendants.
L'autre, de ceux à qui leur famille n'a pu faire donner ni instruction, ni propriété foncière ni capital, suffisants ; laissés à l'ignorance native, courbés, dès leur plus jeune âgç>, sous un travail incessant, ils ne peuvent transmettre à leurs descendants une autre situation.
L'égalité inscrite dans les codes sera illusoire pour les enfants, pour les adultes et pour les vieillards, tant que ces charges seront laissées aux familles.
Le monopole du sol, des richesses naturelles qui ne sont pas le fruit du travail, celui des richesses dues au travail des générations passées, et leur transmission héréaitaire, ne peuvent plus être justifiés par les nécessités de l'ordre social.
Aujourd'hui l'ordre actuel, basé sur ces monopoles, est reconnu injuste ; il est menacé par le plus çrand nombre des individus qu'il exclut du bien-être; ceux-ci ont maintenant conscience de. leur force et de l'intérêt qu'ils ont à le renverser,, ce qu'ils peuvent faire légalement par le vote. C'est la disparition de ces monopoles héréditaires dus au nasard de la naissance, c'est l'établissement de l'égalité sociale qui est la condition d'un ordre social stable, chacun alors ayant intérêt à le conserver.
Citoyens, il est possible, en prélevant sur ce que laissent les morts, de dégrever le travail des vivants, de constituer le domaine collectif et d'arriver graduellement à la réalisation de cette égalité sociale tant désirée et absolument nécessaire aujourd'hui.
Cela est possible sans ifijusticesy sans violences, par un ensemble de mesures pratiques,
appliquables immédiatement, d'un résultat certain, portant au plus haut degré, pour tous, la Possibilité de travailler et l'excitation au travail, la production des richesses ainsi que le dévouement à Tordre social.
Ce sont ces mesures que nous vous proposons d'ajouter à votre programme. Sans elles, toutes les améliorations, toutes les réformes sont sans réalisation possible.
Propositions.
. a) L'hérédité collatérale, sans testament, est abolie au bénéfice de la société.
Tout héritage par testament est imposé au profit de la société à un taux à déterminer chaque année ; le minimum est de 25 p. c.
b) Le domaine public, propriété collective sociale, constitué de ce qui en fait dès à présent partie et de ce qui y entrera graduellement désormais par l'application des restrictions à l'hérédité, et par l'expropriation pour cause d'utilité publique, est déclaré inaliénable, quant au sol et à ce qui lui est adhérent formant la propriété immobilière, habitations, établissements agricoles et industriels garnis du matériel nécessaire : fermes, usines et ateliers.
c) Le sol et les constructions de toute nature qui y sont adhérentes, avec le mobilier agricole ou industriel nécessaire à l'exploitation, seront divisés selon leur nature, les besoins des localités et les circonstances, et loués à l'enchère publique, indépendamment de la possession de tout capital, selon leur importance, soit à des individus, soit à des associations d'individus. Un inven-
taire estimatif permettra de constater à la charge ou au bénéiSce du locataire la diminution ou l'augmentation de valeur due à son exploitation.
Chaque location sera habitée et»^xploitée par le locataire et ne pourra être sous-louée.
d) Les capitaux ou richesses mobilières du domaine public^ propriété collective, leurs revenus, les loyers de la propriété foncière sociale et les impôts couvriront les charges sociales actuelles et futures, établies au profit de tous.
Ils seront employés notamment :
i^ A pourvoir aux frais d'éducation physique et de développement intellectuel intégral, avec un égal soin, de tous les enfants jusqu'à leur majorité, après laquelle une dot sociale leur sera remise pour servir à leur établissement. Ces charges, quand elles sont laissées aux familles^ font naître entre elles et entre les enfants la plus injuste inégalité.
2° A pourvoir aux besoins des incapables, des infirmes et des vieillards, ainsi qu'à l'assurance sociale contre les maladies et les accidents. Ces charges cesseront ainsi de causer entre les familles, comme elle le font actuellement, la plus choquante inégalité.
3° A commanditer, en concurrence avec les capitalistes, les travailleurs et les associations, sous des conditions à déterminer.
e) Les associations particulières de travailleurs, indépendamment de tout capital considéré comme base, sont seules autorisées. Tous les ans, le gain commun à chaque association sera réparti entre les associés au prorata de leur travail, proportionnellement aux salaires.
Les travaux publics et Texploitation des services publics seront adjugés de préférence aux associations de travailleurs.
/) Dans chaque commune il y aura un ou plusieurs bazars sociaux, où les producteurs
Pourront facultativement déverser leurs prouits pour y être mis en vente au prix qu'ils auront eux-mêmes fixés. Les frais à percevoir pour les ventes seront au minimum possible.
g) Toute dette est viagère ou à temps.
Toute dette perpétuelle ou héréditaire est abolie; le paiement des intérêts, pendant un délai à déterminer, en accomplira l'amortissement.
La collectivité est privilégiée pour ses créances sur les créances particulières.
Esquisse d'adfninistratiojt.
La plus petite des circonscriptions territoriales, la commune, doit être assez étendue pour contenir tous les éléments nécessaires à la société.
Un conseil communal élu, présidé par un maire assisté d'adjoints élus et révocables par le conseil, administre la commune et fait les règlements d'intérêt communal dans la limite des règlements généraux de la société.
Il en est de même pour l'arrondissement, le département^ la nation, la collectivité générale.
Voilà pour la diversité, la décentralisation.
Pour la centralisiation, l'unité, la généralité :
Les intérêts généraux sont représentés, auprès de chaque division territoriale, par un délégué de l'administration centrale chargé seulement de contrôler l'exécution des lois et règlements,
d'avertir les administrations qui s'en écarteraient, et de saisir le juge compétent.
Par l'application de ces mesures :
Tout arbitraire disparaît de l'administration ;
Chacun est mis avec un égal soin en possession des connaissances acquises ;
Toujours 'riche de sa part inaliénable dans la richesse sociale, il est doté de capitaux à son entrée dans la vie active ;
S'il veut travailler et entreprendre à son propre compte, seul ou associé, il peut concourir pour la location des portions de la propriété foncière mises à l'enchère garnies de tout ce qui est nécessaire pour l'exploitation.
Par suite de la concurrence que la société fait aux capitalistes individuels, les capitaux sont offerts au plus bas prix possible relativement aux circonstances.
Le travail au compte d'autrui n'est plus obligatoire, il reste facultatif. Le prix du travail est au plus haut des circonstances, exempt d'impôts qui sont rejetés sur la richesse.
Chacun est assuré de pouvoir jouir aussi complètement que possible de l'entière valeur des . fruits de son travail.
Elles ont donc bien pour effet :
1° De briser le monopole des développements intellectuels ;
2° De détruire le monopole de la possession du sol et des capitaux, de la propriété foncière et des instruments de travail ;
3° De porter l'excitation au travail au plus haut point possible ;
4° D'établir l'harmonie entre l'intérêt particulier et l'intérêt général par la participation
sociale aux richesses produites par chacun, au moyen de l'emprise sur les héritages.
5° Et enfin, de ne laisser subsister dans l'administration aucune autorité personnelle, arbitraire, despotiaue.
C'est, au pomt de vue économique, l'établissement réel de la liberté, de l'égalité et de la solidarité sociales. C'est la condition nécessaire de stabilité de l'ordre : C'est la Justice.
Pour le Cercle des collectivistes rationnels, F. Borde, J. Delaporte, E. Pignon, A. Monségur,
G. MaITREJEAN, J. MlLLOT.
Cet appel généreux et clair, qui résume parfaitement et avec concision les principes économiques fondamentaux et les moyens d'application du socialisme rationnel, permettra à ceux qui le liront sans parti-pris de reconnaître que celui-ci n'a rien de commun avec certains dogmes élaborés bruyamment par de nuageux novateurs qui ont en ce dernier quart de siècle accaparé l'attention publique. Ces systèmes, plus ou moins arbitrairement construits, défendus par la parole et par la plume, par des hommes de plus de talent que de logique, ne pourraient, s'ils étaient un jour mis en pratique, qu'aboutir
à une accélération épouvantable de l'anarchie générale. Car, basés presque tous sur ce que Karl Marx a appelé pompeusement le matérialisme historique^ .ils écartent toute base religieuse et aboutissent à la négation de la morale.
Leurs promoteurs le reconnaissent implicitement, quand ils nient le libre-arbitre, avec Letourneau et Lombroso. Et Nietzsche n'a-t-il pas inventé le surhomme, celui qui, de par le seul droit de son orgueil hautain, doit fouler aux pieds la morale, l'honneur, l'amour, et vivre enveloppé dans le manteau de son dédain, loin des foules grossières I
Adieu donc, sublimes devises qui firent espérer et frémir un jour la vieille humanité, de l'espoir en feu des aurores !
Les mots sacrés : Liberté, Egalité, Fraternité, qui illuminèrent un instant les routes futures, se sont éteints lentement aux frontons brisés des Panthéons de gloire. Un souffle froid fait d'égoïsme, de scepticisme et d'ignorance a effacé le verbe de vie. Voyez : l'arrivisme a remplacé le dévoûment. Ces mots de beauté, de justice, de vérité qui sonnèrent autrefois
comme du bronze aux oreilles des peuples, les réveillèrent parfois de leurs durs sommeils et qui brûlaient comme des charbons ardents la lèvre des prophètes, sont prostitués par de louches baladins, en quête de mandats politiques, sans science ni foi, et qui débitent sur de nouveaux tréteaux les plus rances orviétans. Car la curée, où le pauvre est la proie, a commencé I L'évangile du matérialisme, proféré par Malthus, est aujourd'hui mis en action :
« Un homme, a dit le célèbre économiste, (jui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme est de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n'y a pas de place pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre cet ordre à exécution. »
Il est urgent que les hommes de bonne volonté se lèvent, pour chasser les vendeurs du temple, et jettent la vérité au monde.
A eux de bâtir, aidés par la science, la société logique, la cité mathématique où évolueront, dans la liberté enfin conquise, comme dans la resplendissante lumière du soleil, les foules rénovées, frémissantes de toutes les nobles passions, sous la souveraineté de la raison.
Mons. - Imp. Générale. Gérant : A. Iîarvengt
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