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dans les différentes espèces animales
Introduction
L'étude du rouget a pris ces dernières années une particulière ampleur. Considérée longtemps comme une entité morbide spéciale à l’espèce porcine, chez laquelle elle conserve toujours une importance primordiale, cette affection due au bacille de PASTEUR et THUILLIER a été mise en évidence à l’heure actuelle dans presque toutes les espèces animales, ainsi que chez l’homme.
L’étendue de son rôle pathogène, due à son origine tellurique, en fait une maladie universellement répandue, qui a suscité des recherches nombreuses dans la plupart des pays du monde. La diversité clinique de ses manifestations chez des espèces plus ou moins réceptives, atteintes par un germe à végétabilité et à pouvoir pathogène variables, par suite de son existence saprophytique, fait du rouget une maladie essentiellement protéiforme, et à ce titre très intéressante pour le bactériologiste, puisqu'on la voit de plus en plus jouer un rôle inattendu dans l’étiologie
de certains accidents.
Nous n’avons voulu retenir dans cette thèse que les localisations de l’agent pathogène au niveau des articulations. Depuis quelque temps, ces accidents ont été assez souvent signalés dans quelques espèces par un certain nombre d’auteurs.
Après une étude du saprophytisme et de l’ubiquité du bacille du rouget, puis de la pathogénie de l’inflammation articulaire, nous envisagerons cette dernière successivement chez le porc, le mouton, les oiseaux, l’homme. Enfin, nous terminerons par une étude expérimentale qui nous a permis de reproduire chez le lapin des arthrites à bacilles du rouget, comme chez les espèces précitées.
Saprophytisme et ubiquité du bacille du rouget
Le rouget du porc est avec le choléra des poules et la fièvre charbonneuse, une des premières maladies qui aient été étudiées par PASTEUR. Nous croyons utile de fixer les caractères dominants de l’affection, avant d'aborder l’étude de l’action pathogène du bacille du rouget dans les autres espèces animales et chez l’homme.
La symptomatologie classique du rouget distingue une forme aiguë et une forme chronique. La première se traduit par une évolution rapide avec un exanthème en plaques, se terminant ordinairement par la mort ; la seconde s’accompagne d’endocardite, de lésions cutanées et d’arthrites, cette dernière localisation faisant plus loin l’objet d’une description spéciale.
L’agent de cette maladie du porc est un bacille spécifique, que la bactérioscopie à elle seule permet presque d'identifier, étant donnés ses caractères morphologiques de dimension, de groupement, de présence dans les leucocytes et de coloration. Cependant, s’il est bien l’agent de la maladie que nous avons décrite, il n’en est pas moins un microble ubiquitaire par ex-
cellence.
OR
Dès 1922, le professeur PANISSET a montré que le rouget n’est pas seulement une maladie du porc, mais sévit également et sous des aspects variés chez un grand nombre d’espèces animales, ce qui lui permettait de dire : « L’étroite spécificité du bacille du rouget pour le porc n’est plus un dogme depuis longtemps. » Il n’est pas seulement pathogène pour le porc, mais aussi pour le pigeon, la souris, l’agneau, l’homme. Selon Waysox il aurait déterminé, il y a quelques années, une épidémie chez les campagnols en Californie. En 1927, le docteur BALOZET, vétérinaire au service de l’élevage à Casablanca, vit se déclarer une mortalité insolite dans un lot d’une soixantaine de cobayes devant servir à une expérience. Les autopsies systématiques qu’il fit aussitôt lui révélèrent avec surprise la présence sur plusieurs d’entre eux d’un petit bacille simulant celui du rouget. Il réussit à identifier ce germe avec le bacille classique du rouget du porc. Car les caractères des cultures, la virulence pour les animaux de laboratoire, les résultats positifs obtenus par l’épreuve de l’agglutination croisée permirent de conclure nettement à l’identité du microbe isolé avec le bacille de PASTEUR et THUILLIER. Sur le cobaye, les inoculations de cultures se sont montrées inoffensives quoique provenant d'animaux de cette espèce. L'auteur en conclut qu’il s’agit là d’un microbe qui se comporterait chez les cobayes comme « un germe de sortie >» et qui serait associé à un virus inconnu qui tuait les animaux méme sans l’aide du rouget. Ce germe a été en outre
que
signalé à diverses reprises chez la vache lors de polyarthrites par WALL, OSTERBAG, MAKAREWSKI. Il a été rencontré dans certaines arthrites des poulains par FEILER et HEINRICK. Récemment, GUILLOT et PrcourY en ensemençant de la moëlle osseuse d’un cheval mort d'affection typhoïde, mirent en évidence un fin bacille dont les caractères culturaux et biochimiques, le pouvoir pathogène, l’agglutinabilité par le sérum de mouton anti-rouget permirent l’identification avec le bacille du rouget.
Ce que l’on sait de la biologie de ce germe permet de ne pas s’étonner de ces constatations et ces quel. ques cas apportent une preuve de plus en faveur de l’existence de sa vie saprophytique fréquente. La «sortie >» du bacille de rouget a été encore signalée chez d’autres espèces réfractaires. Il vit dans le milieu ambiant et la maladie qu’il provoque est considérée à juste titre comme une maladie tellurique : il y a des pays à rouget, comme il y a des pays à charbon. Il existe dans le sol, dans l’eau, dans les larves d’insectes et chez des animaux sains, dans leur intesiin et leurs amygdales. « L’infection des poissons et des crustacés par le bacille du rouget n’a point encore été signalée, aussi, en l’état actuel de nos connaissances, convient-il de penser que le germe vit à l’état saprophytique, soit dans le mucus glaireux qui entoure les poissons, soit à la surface des crustacés et des coquillages infectants », déclare le professeur VERGE dans un article consacré à l’érysipéloïde et notamment à son mode de contamination de l’homme à la suite de manipulations de poissons.
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La doctrine du saprophytisme et de l’ubiquité du bacille du rouget a été bien mise en lumière par Maurice VALLÉE dans sa thèse de doctorat vétérinaire. Il a eu l’idée d’étudier les rapports de ce bacille avec la nature du sol. Il a pu ainsi établir que les terrains primitifs, notamment les terrains primaires, sont favorables à l'entretien permanent de l'infection, de même que les alluvions quaternaires se révèlent incomparablement fertiles à l’égard du rouget, ce qui lui fait dire : « Il apparaît bien que selon les régions ou milieux considérés, la vie saprophytique du bacille du rouget soit susceptible ou non d’assurer la pérénnité de l'infection. >» L’apparition soudaine du rouget chez le porc s’explique par la préexistence du germe dans l’organisme du malade. Il y a chez tout animal une infection en puissance qui, avec le concours de circonstances favorisantes, peut se manifester inopinément. Ce qu’il y a de certain, c’est que sous l'influence de causes encore inconnues, les bacilles du rouget, présents dans le tissu de la muqueuse intestinale ou des amygdales, changent à un moment donné leur existence saprophytique, et deviennent pathogènes à un haut degré. Les mauvaises conditions atmosphériques et l’insuffisance de l’hygiène de l’alimentation et de l'habitation entrent pour une large part dans la pathogénie de l’affection en mettant les sujets en état de moindre résistance organique vis-à-vis de cette infection latente.
Le microbe répandu dans le milieu extérieur est capable de provoquer exceptionnellement les altéra-
tions les plus inattendues dans les espèces où l’on s’attendait le moins à le rencontrer en raison de ce que l’on sait de leur réceptivité. On ne saurait donc être surpris de le voir jouer un rôle insoupçonné dans l’étiologie de quelques accidents, tels que les manifestations articulaires.
Pathogénie de l’inflammation articulaire
Nombre d’inflammations articulaires, dont la pathogénie, pour certaines du moins, étaient naguère encore fort obscures, relèvent de maladies infectieuses dont elles constituent des accidents ou épiphénomènes. La plupart des maladies infectieuses, en effet, peuvent s’accompagner de manifestations articulaires : ce sont les pseudo-rhumatismes. Ces ostéo-arthropathies d’origine microbienne sont qualifiées de secondaires, si elles succèdent à d’autres symptômes de l’infection dont elles sont une séquelle ou lorsqu’elles coexistent avec d’autres manifestations ; elles sont primitives, si elles constituent le symptôme unique de la maladie infectieuse.
Nous ne ferons que mentionner la pneumonie, la péripneumonie, la clavelée, la morve, la gourme, l’infection purulente, la maladie des nouveau -nés, l’agalaxie contagieuse, la mélitococcie, la brucellose, la tuberculose et des affections locales comme la mammite, la métrite, la pharyngite. On conçoit que le rouget puisse être à l’origine de nombreuses arthrites, parce que d’une part il est une maladie infectieuse qui se présente sous une forme enzootique ou épizootique, parce que d’autre part l’agent qui le détermine mani-
NT
feste une aptitude particulière à se localiser dans les tissus articulaires ou périarticulaires.
L’affinité des bacilles du rouget pour les séreuses est depuis longtemps classique. Toutefois leur localisation dans la cavité articulaire ou les tissus avoisinants ne doit se faire que dans certaines conditions ; il faut qu'ils aient acquis un degré de pathogénéité spéciale. Si leur virulence est trop grande, le sujet succoinbe dès le début de l’infection, à la phase septicémique ; si, au contraire, elle est trop faible, ils sont maîtrisés sur place sans pouvoir envahir le courant circulatoire et se localiser à distance dans les
arliculations.
L’atteinte articulaire peut se faire au moyen de divers processus. En certains cas, l’agent pathogène pénètre dans les voies de la circulation sanguine ou lymphatique et vient directement pulluler dans la synoviale. En d’autres cas, le système circulatoire transporte dans les os longs le germe, qui gagne ensuite le périoste, puis la partie périchondriale des épiphyses.
Les arthropathies dues au bacille de PASTEUR et THUILLIER, comme on le verra plus loin, ont été signalées avec une fréquence plus ou moins grande chez le porc, l’agneau, les oiseaux. On a constaté également, entre autres symptômes, chez l’homme contaminé par ce bacille, des manifestations arthralgiques et des signes articulaires.
Nous avons réussi à provoquer expérimentalement
JEAN
NN RSS
des arthrites à bacilles du rouget sur un animal de laboratoire, le lapin, le seul qu’il nous ait été permis d’avoir à notre disposition en vue de l’élaboration de
ce travail.
Localisations articulaires chez le porc
Nous avons vu précédemment que les localisations articulaires du rouget chez le porc se rencontraient dans la forme chronique de la maladie. Les animaux atteints de la forme atténuée et non traités présentent un état qui s’améliore très lentement, ils restent longtemps maigres, anémiques, boîtant d’un ou plusieurs membres par suite de l’inflammation de synoviales articulaires et tendineuses.
Le professeur LESBOUYRIES avec PINCEMN relate le cas de trois porcs âgés de sept mois, envoyés dans son service parce que rebelles à tout traitement antitachitique. Ces animaux se déplaçaient avec la plus grande difficulté, leurs articulations étaient raidies en extension et montraient une enkylose très marquée, des dilatations synoviales et des tuméfactions épiphysaires anormales. Une séro-agglutination négative vis-à-vis de Brucella abortus élimina la possibilité d'infection par ce microbe. Les ensemencements pratiqués à partir de la ponction d’un cul-de-sac articulaire, puis des inoculations faites au pigeon montrèrent la présence de bacilles du rouget. L’amamnèse révéla que ces porcelets avaient été atteints dès les premières semaines de leur vie d’un rouget qui évo-
lua sous la forme chronique.
rod
À l’autopsie, l’ouverture des articulations laissa s’écouler un liquide synovial, louche et grisâtre. Au sein des cavités articulaires apparurent de nombreuses végétations. L’ankylose qui immobilisait les articulations atteintes était due à l’épaississement de la gaine et aux végétations intrasynoviales. Le cartilage était de plus gagné par une ulcération plus ou moins profonde, ayant déterminé au sein de l’os une ostéite suppurée, assez étendue et riche en bacilles.
Les lésions des ganglions mésentériques et inguinaux indiquèrent le mode d'infection par la voie digestive. Ces animaux étaient porteurs de Trichurus crenatus ; il y a lieu de penser que l’infestation parasitaire fut la cause occasionnelle de l'infection par le rouget. En effet, ces helminthes, en se fixant sur la muqueuse intestinale par leur partie effilée, souillée par des microbes divers, réalisent une véritable inoculation.
On sait que les porcelets, jusqu’à l’âge de trois ou quatre mois, offrent une résistance marquée à l’infection par le bacille du rouget ; ils restent indemnes ou ne contractent que des formes atténuées, de là vient qu’ils peuvent présenter plus tard des manifestations ostéo-articulaires. Nous allons voir que l’âge intervient également pour une grande part dans l’étiologie de cette affection chez le mouton.
Localisations articulaires chez le mouton
Parmi les animaux fréquemment atteints par le rouget à l’heure actuelle, il faut accorder une mention particulière aux moutons, chez lesquels il se manifeste notamment par l’apparition d’ostéo-arthrites. C’est POoELs, en Hollande, qui dès 1913 isole le bacille du rouget dans certaines arthrites des agneaux. Depuis, la même affection a été rencontrée en Allemagne par OSTERTAG, en Angleterre par CORNELL et GLO- VER, aux Etats-Unis par Ray, en Nouvelle-Zélande par Hopkirk et GiLL, en Russie par MakaREwskI. Elle n’avait pas été signalée en France jusqu’en 1930 et c’est M. CARRÉ qui, en 1931, a attiré le premier l’attention sur sa diffusion parmi les ovins dans notre pays et récemment M. NÉvVOT a trouvé le bacille de PASTEUR et THUILLIER dans les articulations enfläâmmées d’agneaux apportés aux Halles Centrales de Paris.
Dans les observations relatées par M. CARRÉ, l’affection se manifeste essentiellement par des arthrites provoquant une gêne de la marche, des boîteries, puis de la parésie des membres. La ponction des culs-desacs synoviaux distendus donne écoulement à une synovie légèrement louche et grisâtre qui est ensemencée. L'examen des cultures, l’agglutination du bacille
en présence de sérum anti-rouget, le résultat des inoculations à des souris blanches et à des pigeons prouvent qu’il s’agit bien du rouget. L’injection à un agneau reproduit en peu de temps des symptômes identiques à ceux de la maladie spontanée.
L'examen des lésions au niveau des articulations montre la plupart des épiphyses creusées de nombreuses logettes irrégulières. L’épaisseur de la paroi de la diaphyse est le tiers environ de celle d’un os normal, des aiguilles osseuses émergent perpendiculairement de la paroi interne de l’os.
Dans un pays, cette affection ne coexiste pas obligatoirement chez le mouton et chez le porc : très répandue chez le premier, elle est inconnue chez le second en Nouvelle-Zélande. La même remarque a pu être faite par M. CARRÉ pour un élevage déterminé. Il semble que les moutons s’infectent par l’intermédiaires des litières, et par la voie digestive ; le bacille peut franchir la muqueuse intestinale, recevant une aide active de la part des embryons de ténia hydatigène. Dans un autre troupeau, les cas de rouget du mouton sont apparus trois mois après une maladie bénigne ayant frappé les porcs et déterminé des troubles articulaires disparus sans traitement ; ici, les lésions coccidiennes de l'intestin ont pu servir de porte d'entrée au bacille du rouget. Il découle de ces observations que, dans les exploitations qui se livrent conjointement à l’élevage du porc et du mouton, il faut éviter tout contact direct ou indirect entre les animaux eux-mêmes, et entre ceux-ci et les fumiers.