CHAPITRE IV
Scarlatine.
Résumé clinique. — Modes de début. Les caractères de l'éruption et de la desquamation. La période de fausse guérison. — Complications diverses : néphrite aiguë, rhumatisme, endocardite, angines graves, accidents ataxiques ou adynamiques, accidents hémorrhagiques.
Traitement. — Hijgiène. Son importance capitale. Durée du séjour au lit et à la chambre. — Régime ; valeur du régime lacté, choix des aliments autres que- le lait. — Importance de l'antisepsie de la bouche, de la gorge, de la peau, de l'intestin.
Médicaments. — Dangers de l'opium et de tous les toxiques. Formes simples. Moyens anodins contre l'angine, l'ardeur cutanée, la constipation. — Traitement des complications : accidents nerveux, hémorrhagies, angines graves, néphrite, lésions cardiaques ; pleurésies.
Résumé clinique. — Au début de la scarlatine c'est le malaise, la céphalée, les vomissements, la fièvre qui attirent l'attention ; c'est plus encore l'angine. Il n'est même pas^très rare de voir l'éruption méconnue. Cette éruption respecte en effet presque complètement la face ; elle est peu visible sur les mains. Elle est pudique comme l'a dit Peter. C'est sur le tronc, sur le dos, sur le ventre, au pli de l'aine qu'il faut la chercher. Parfois l'érythème est si fugace que c'est la desquamation seule qui fait le diagnostic rétrospectif. La desquamation en larges plaques s'observe surtout sur les doigts, à la paume de la main, aux pieds. Les fines écailles du pli de l'aine, la desquamation, l'aspect rouge et granité de la langue sont également caractéristiques.
Au bout de cinq à six jours, plus tôt même, en même temps que disparaît l'érythème, la lièvre tombe, tout malaise disparait. Le malade se croit guéri, il veut se lever, il a le grand Plicque i
appétit des convalescents. La desquamation qui se prolonge pendant quinze à trente ou quarante jours encore est le seul vestige de la maladie. Cette période de fausse guérison est la période dangereuse de la scarlatine. Elle Test d'autant plus que la maladie a été légère ou méconnue. Le moindre refroidissement peut en effet déterminer à cette période d'apyrexie complète des complications graves.
La néphrite est la plus fréquente et la plus grave des complications. L'albuminurie survient souvent dès le début ; mais la forme vraiment sérieuse est l'albuminurie qui survient pendant la période de desquamation, de la première à la sixième semaine. Les douleurs lombaires, les frissons, les vomissements qui surviennent spuvent en même temps que l'albuminurie sont d'un pronostic particulièrement mauvais : la néphrite de la scarlatine est une néphrite aiguë. Elle tue soit par anasarque généralisé, soit par œdème du poumon et de la glotte. Elle tue aussi, avec œdèmes faibles ou nuls, par urémie. Quand le malade résiste, celte néphrite guérit d'ordinaire complètement. Le passage à l'état chronique est relativement rare.
Le rhumatisme scarlatin parait ordinairement insignifiant ; ce sont quelques douleurs dans les articulations découvertes, mal protégées contre le froid, les poignets en particulier ; mais cette arthrite insignifiante se complique souvent d'endocardite, de pleurésie, parfois de péricardite. La péricardite et surtout la pleurésie deviennent facilement purulentes. Ces phlegmasies séreuses peuvent sans doute survenir dans le? scarlatines non compliquées d'arthrites, mais laprésence de la moindre arthrite doit toujours donner l'éveil à leur égard.
Les suppurations, fréquentes autrefois dans la scarlatine, deviennent plus rares avec l'antisepsie. On observe parfois encore des abcès amygdaliens, rétropharyngiens, des abcès des ganglions du cou.
Telle est la forme ordinaire de la scarlatine. Une autre forme, qui paraît devenir de moins en moins rare, est la forme grave d'emblée, soit par les accidents locaux d'angine, soit parles accidents généraux. L'angine peut être phlegmoneuse,
gangréneuse, diphtéritique, amener un phlegmon diffus du cou. — Les accidents géne'raux sont ataxo-adynamiques ou hémorrhagiques. Les accidents cardiaques sont assez fréquents dans ces scarlatines graves pour qu'on ait créé une forme spéciale : la forme syncopale.
En résumé, au début delà scarlatine, c'est la gorge et l'état général, plus tard c'est le rein, le cœur, la plèvre qu'il faut particulièrement surveiller.
Traitement. — L'hygiène est tout dans la scarlatine. Le séjour au lit dans une chambre chauffée à 18 ou 19° sera imposé pendant trois semaines au moins, si légère qu'ait été la maladie. Le malade aura les poignets suffisamment couverts. Le lit sera abrité des courants d'air venant des fenêtres, des portes, de la cheminée. La première sortie de la chambre n'aura lieu qu'au bout d'un mois en été, de six semaines en hiver et par les mauvais temps. Le malade sera chaudement vêtu. Les onctions grasses sur tout le corps sont plus utiles dans la scarlatine que dans les autres fièvres éruptives.
L'alimentation devra être soigneusement surveillée. Rien ne vaut, pour mettre à l'abri de la néphrite, le régime lacté intégral pendant un mois ; si le malade trouve ce régime par. trop insuffisant on écartera au moins de l'alimentation tous les aliments susceptibles de renfermer des toxines ou d'iriter le rein : charcuterie, salaisons, gibier, poissons de fraîcheur imparfaite, crustacés, mollusques, champignons, truffes, choux, choucroute, choux-fleurs, asperges, tomates, oseille, fromages salés ou fermentés, alcool, vin pur. L'alimentation consistera surtout en viandes blanches, grillées, rôties et mieux bouillies; en légumes verts cuits, en fruits cuits. Le bouillon ne sera donné qu'avec réserve et ne sera préparé qu'avec des viandes choisies fraîches, et sans os souvent fermentés.
On s'attachera enfin à mettre le malade à l'abri des diverses causes d'infection. Il faudra lui assurer un air pur, en se préoccupant de l'antisepsie buccale, intestinale, d'une grande propreté de la peau, de l'asepsie de tous les objets, literie, instruments d'alimentation qui viennent en contact avec lui. Pour
réaliser l'asepsie de la peau, Sevestre et Guinon recommandent de donner un bain savonneux tiède dès le début de l'éruption. Si Ton craignait les refroidissements, des lotions savonneuses partielles faites d'abord sur les re'gions les plus suspectes: face, pieds, mains, anus et organes génitaux, et étendues successivement si possible à tout le corps rempliront un but analogue.
Dans tous les cas, même avec une angine faible, on se préoccupera de l'asepsie de la bouche et du pharynx. Après chaque ingestion de lait ou d'aliment, on fera faire un lavage à l'acide borique. Chez les tout jeunes enfants on fera des badigeonnages avec la glycérine boriquée au cinquième. On fera dans le nez des insufflations de poudre d'acide borique, ou des badigeonnages avecla vaseline borique'e au quinzième. On rendra ainsi bien rares les bubons du cou si fréquents autrefois.
La propreté de la vulve, du gland, de l'anus sera obtenue par des lavages boriqués.
Médicaments. — Il est certains médicaments dont il faut se garder avec le plus grand soin dans la scarlatine. Au premier rang il faut placer l'opium, mal élimine' par les reins, même sans albuminurie et susceptible d'empoisonner même à faible dose, même dans les scarlatines les plus légères. Les vésicatoires dont l'action est si funeste sur les reins seront également proscrits. La scarlatine est la maladie qui paraît toucher le plus l'élimination rénale et l'élimination cutanée. On se déliera donc beaucoup de tous les médicaments toxiques: narcotiques pour calmerl'agitation du début, antiseptiques (acide phénique) contre l'angine. Les hypothermiques qui semblent indiqués par les températures extrêmes du début : antipyrine, quinine antifébrine, acide salicylique sont également dangereuxet produisent souvent le collapsus. Le traitement sera avant tout très anodin.
Dans la forme commune, on prescrira au début des garga* rismes de guimauve, de tilleul simplement additionnés d'acide borique, ou de borate de soude. Des fumigations émollientes peuvent aussi calmer la douleur; si celle-ci est particulière-
ment vive, on fera sucer de très petits morceaux de glace. La chaleur cutanée, la brûlure parfois pénible, seront calmées au moyen de frictions faites avec un mélange de cold-cream et de glycérine parfaitement neutre. Pour faire patienter le malade au lit on peut, s'inspirant des indications fournies par la fièvre, la céphalée, la constipation prescrire quelques médicaments. Mais ils devront toujours être choisis dans les agents les plus inoffensifs et les doses resteront très modérées.
Comme médicament général dans les scarlatines graves et surtout dans celles où l'éruption se fait mal on doit surtout citer l'acétate d'ammoniaque. Vidal le donne à dose de deux grammes chez un enfant de deux ans, de quatre grammes à quatre ans et ainsi de suite en augmentant d'un gramme par année sans dépasser 35 grammes. Le médicament agirait d'autant mieux qu'il serait donné plus près du début.
Complications. — Les complications qui peuvent forcer à une thérapeutique plus active sont, au début les incidents nerveux, les hémorrhagies, l'angine; plus tard la néphrite, les lésions cardiaques, la pleurésie.
Accidents nerveux. — Dans les accidents ataxiques : délire, agitation, le musc paraît le meilleur calmant, utile de plus comme diaphorétique.
On a parfois associé le musc au carbonate d'ammoniaque. On peut le donner soit en lavement soit en potion. En ce cas on ajoute à la potion suivante de 0 gr. 30 c\ 2 grammes de carbonate d'ammoniaque.
Lavement au musc. Musc . . .
Jaune d'œuf Eau bouillie
Potion au musc. Musc . . .
Sp éther.
Sp simple .
Eau de laitue
0 gr. 20 à 1 gr.
n» 1 100 gr.
0 gr. 20 à t gr.
âà 20 gr.
100 gr
Le camphre a été également préconisé. On le donne à dose de 0 g. 25 à 1 gramme soit en lavement, soit en pilules de dix
centigrammes chaque. Henoch l'a employé en injections souscutanées d'après la formule suivante:
Ces injections hypodermiques, qui exposent à des abcès, seront réservées pour les formes très graves.
Le chloral enfin a été vanté par Wilson. Chez un enfant de trois ans il donne dix centigrammes de chloral toutes les deux ou trois heures. 11 recommande pour éviter le collapsus cardiaque de combiner l'emploi du chloral avec l'alcool.
Dans les accidents adynamiques, on emploiera surtout l'alcool, le Champagne, le café, le quinquina, l'éther. Les injections hypodermiques d'éther ou de caféine seront faites en dernier lieu avec de grandes précautions antiseptiques par crainte des abcès. L'acétate d'ammoniaque à dose de 4 à 8 gr. dans une potion alcoolique est particulièrement indiqué si l'éruption tarde, est peu intense ou pâlit.
Dans les formes hémorrhagiques, les moyens classiques : quinquina, limonade citrique, perchlorure de fer, eau de Rabel qui seront étudiés plus longuement à propos du scorbut seront employés ; mais cette forme est presque fatalement mortelle.
Dans toutes ces formes graves, on essaiera les affusions froides, les bains froids (Leichtenstern donne en cas d'hyperthermie persistante jusqu'à dix bains à la température de 20° à 25° dans les vingt-quatre heures. La durée de chaque bain, de dix minutes chez l'adulte ne dépassera pas cinq minutes chez l'enfant. S'il existe du délire on verse un peu d'eau froide sur la tête pendant la durée du bain (voir Fièvre typhoïde). Ce traitement a pu guérir des cas en apparence désespérés. Henoch, Picot et d'Espine ont réussi avec les bains tièdes de 25° 4 32°, bains qui seront plus facilement acceptés par beaucoup de familles.
Angine. — Dans la forme phlegmoneuse l'application d'une ou deux sangsues derrière la mâchoire soulagera souvent beaucoup. L'incision sera un peu tardive (voir Angines phleg-
Camphre Alcool. .
Eau. . .
0 g 60 cent.
P.E. q. s. pour dix cent, cubes.
moneuses). Le traitement des formes gangréneuses et diphtéritiques sera le même que dans la diphtérie vraie (voir Diphtérie). L'action des antiseptiques e'nergiques et l'action toxique de l'acide phénique en particulier seront surveillées avec soin.
La néphrite scarlatineuse étant prise pour type des néphrites aiguës, son traitement ainsi que celui des accidents d'anasarque ou d'urémie qu'elle peut entraîner sera étudié avec les maladies des reins. On se défiera des diurétiques énergiques et en particulier chez l'enfant de la pilocarpine.
Le rhumatisme scarlatin cède à de simples frictions calmantes et à l'enveloppement ouaté. Le traitement de l'endocardite et de la pleurésie scarlatineuse n'offrent de spécial que la nécessité de s'abstenir de vésicatoire.
Prophylaxie. — La prophylaxie doit être beaucoup plus sévère dans la scarlatine que dans la rougeole. La scarlatine est plus grave et elle est moins fatalement inévitable que la rougeole. La scarlatine devient d'ailleurs de plus en plus fréquente et grave. A Londres elle constitue actuellement un lléau aussi redoutable que la diphtérie.
La scarlatine étant surtout contagieuse au moment de la desquamation, l'isolement du malade peut en général être fait à temps. Le malade ne sera approché que par les personnes qui le soignent. Des vêtements spéciaux pendant le séjour dans la pièce, des ablutions soigneuses en en sortant seront nécessaires pour que ces personnes ne transportent pas la maladie à distance. On a même vu des livres touchés par un scarlatineux, des lettres écrites par lui transmettre au loin la maladie. L'agent infectieux de la scarlatine étant plus tenace que celui de la rougeole, la désinfection de l'appartement, de la literie, sera rigoureuse. L'isolement du malade ne cessera qu'au bout de six semaines. Avant de le laisser rentrer dans la vie commune, on lui fera à différentes reprises des onctions grasses sur tout le corps, et on lui fera prendre plusieurs grands bains tièdes. La bouche, la gorge, le nez, les cheveux, la barbe seront particulièrement nettoyés,
La déclaration sanitaire est obligatoire pour la scarlatine.