‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 11 sur 68 · LE CREPUSCULE DES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

LE CREPUSCULE DES PHILOSOPHES

Les Dieux s'en vont ; ils disparaissent dans le crépuscule, ensevelis sous la pourpre. Les philosophes ont usurpé le trône di\in ; et ^oici qu'Ain jeune penseur florentin, M. Giovanni Papini, proclame, en héraut d'armes, leur déchéance ; il voit les philosophes pâlir, à leur tour, dans le crépuscule du soir, avant de s'abîmer dans la nuit.

Le livre de M. Papini, // Crcpusculo dei Filosofi'^ en dépit de la couverture funéraire, sur laquelle s'allongent les cyprès d'un Campo Santo et scintillent les froides étoiles, — est un des plus divertissants que nous ayons lus depuis Taine. M. Papini déverse sur les philosophes du dix-neuvième siècle toute sa rancune d'écolier, toute son effronterie de page. Sa tapageuse préface prend le soin superflu de nous avertir à quel point il est passionné, à quel point son livre est un livre de mauvaise foi. Il fait

1. Milan, 1906. M. Papini se rattache à la brillante pléiade du Leonardo, revue d'idées, publiée à Florence et qui a cessé de paraître.

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pi'oi'ession de délester la philosophie, « le plus ridicule a\oilon de l'esprit humain, un niuiistre au sexe douteux, qui n'est ni science, ni art, mais un mélange de Tune et de l'autre : c'est rendre service à l'humanité que d'assassiner cet être inutile ». Cela dit, M. Papini sort de leur boîte ses {anlocci philosophes, et nous lait admirer son adresse au jeu de massacre.

11 \ise d'abord le bonhomme Kant, celte grosse ièle de Prussien sur un corps chélil'. 11 serait malaisé de trou\er un borusse aussi typique, aussi déplaisant pour un latin. Les Allemands ont fait à Kant la plus scandaleuse réclame. Ainsi que la plupart des philosophes modernes, Kant n*est qu'un bourgeois, alors qu'à Athènes, les philosophes se recrutaient parmi l'aristocratie ou la canaille, c'est-à-dire dans les classes pittoresques. Le bourgeoisisme de Kant déteint sur son système. Ouclle aridité dans sa vie en quelque sorte automatique ! Quelle sécheresse ! pas la plus petite aventure, même conjugale, pas un grain de sensibilité, même à l'égard de ses sœurs pauvres. Ce célibataire rangé parle des passions sans en avoir connu d'autre que l'orgueil intellectuel ; il disserte sur la géographie et il n'a jamais voyagé, sur l'esthétique, sans avoir seulement parcouru une galerie de tableaux : il ne goûte que la musique militaire. C'est, en un mot, le parfait philistin.

Sa théorie de la connaissance, par laquelle il sépare si nettement la métaphysique et la science, n'a d'autre origine que sa manie d'ordre méticuleux

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cl symétrique. Parlioiinôlelé iiitellecluelle, Kant renverse les pieuves de rexistcnce de Dieu et de la liberté humaine ; par honnêteté sociale, il les remet sur pied. Son Absolu, sa Chose en soi, son Noumène, dont on ne sait rien, dont on ne peut rien dire, lui pcinîct d'expliquer lout.

La moiale de Kant lui a ient de ses préjugés d'éducation, du i)iétisme de Madame sa mère. Il chasse le plaisir de la morale, rejette toute morale traditionnelle, in\entc son Imjjérati[ calégorique, d'après lequel la loi du devoir serait innée en nous, notre liberté ne consistant qu'à lui obéir. D'après Kant, le caractère d'un acte moral se reconnaît à ce signe qu'il puisse être érigé en loi uni\ersclle. Cela présuppose que tous les hommes, si prodigieusement divers, ont les mêmes besoins et les mêmes droits. Rationnellement, rien n'est plus faux : la thèse ne se peut soutenir qu'au point de vue sentimental. Kant prétend fonder une morale rigoureusement scientifique ; il n'aboutit qu'à établir, sous l'influence de Rousseau, une morale du sentiment. Le petit bourgeois de la raison pratique a tué en lui le grand philosophe de la raison pure.

Hegel, ciui le supplanta en qualité de guide des étudiants joufflus, aux yeux gris, aux gros mollets, sur les glaciers obscurs de la métaphysique allemande, Hegel enferme deux âmes dans son sein, celle d'un bourgeois et celle d'un romantique. Jeune, il se montrait bon diable, un peu sensuel, assez paresseux, et il prenait du tabac à \ ingt ans ! Durant un séjour dans les Alpes, il s'inquiétait plus de la

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labricalion des fromages que des beautés du paysage, l,(> l)()ii l'russioii, en lui, l'ail de l'Etal la Pi'ovideiice universelle, et assigne à tout homme, pour vocation uiiiijiii', (le ser\ir ri"',lal. La Prusse Itiin'aiurnlicjne de Frédéric-Guillaume 111 lui apparaît comme le couronnement de riiistoire universelle.

Mais, conleni[)orain de Schlegel, de i'ieck, de .\(nalis, ami de Shelling, Hegel emprunte au romantisme la tliéorie du devenir : tout change, tout s'oppose, se nie, et finit par se concilier. Tout est raisonnable. L'être est la pensée, la pensée est l'être. M. Pai)ini définit Hegel un \ icior Hugo métaphysicien : il a chanté l'épopée de l'Idée en des ouvrages indéchiffrables. Son style pourrait servir de document ù la folie du langage, .lames a obtenu des pages analogues au moyen d'inhalations de gaz. Le dernier mot de la philosophie de Hegel se pourrait résumer ainsi : /<' monde csl u;/ sjilloyisnie aishdlisc. Méditons cette claire formule.

A l'égard de LIegel, Schopcnhauer épuise le riche vocabulaire des injures teutonnes : trogne d'habitué de taverne, charlatan, mystificateur éhonté, polichinelle, vomitif spécifique, philosophastre slupide et pestilentiel, noyé dans le galimatias, hestia Iriniij'aiilc. Schopcnhauer a du moins le mérite de Loriginalilé itcMsoiHielle. Délicieux écri\ain, il unit à l'immoralité italienne, l'ironie française et l'excentricilé brilanni(iae. Son œuvre offre un musée, étrangement ordonné, de toutes les philosophies et de toutes les religions. Sa Volonté, c'est-à-dire le pouvoir créateur et destructeur de la nature, d'abord HotuDEAC. — Pra''uialisiiif. 3

inconsciente, puis inlelligenle, et qui finit par se nier elle-même, se comprend aussi peu que Vidée de Hegel et le Noumène de Kant.

Son système n'est que le développement d'une idée fixe : Ailes Leben isl Leideii, toute vie est soul- {rante. 11 prcleud nous lorcer à admettre que tous nos plaisirs sont négatifs, pour cette raison que tous les plaisirs naissent d'une illusion. Mais l'illusion est aussi une réalité. Les plaisirs illusoires sont aussi des plaisirs réels, peut-être même les seuls réels.

Plaisante contradiction : le pessimisme de Schopenliauer lui procura les plus grandes joies. Sans parler de la gloire tardive dont il lui enivré, sa physionomie sardonique s'illuminait de béatitude à signaler les vilains côtés de l'homme, à surprendre les faiblesses et les platitudes de l'existence humaine.

Le trait dominant de son caractère, d'après M. Papini, c'est la sénilité intelligente, sceptique, pratique et bougonne. M. Papini néglige de noter que Schopenhauer demeura longtemps jeune sur l'article lemmes, en dépit dé ses théories ascétiques, et du Feminam cave qui brillait dans son esprit en lettres flamboyantes. Il y avait jadis à Athènes autant de philosophes que de courtisanes, lesquels faisaient ensemble très bon ménage. Schopenhauer renoua cette tradition. Mais l'Amérique a depuis été découverte ; une ordonnance recueillie, l'an passé, parmi les papiers du sage de Francfort, nous fait connaître le souvenir que lui laissa quelque Aspasie de rencontre ; si bien que le pessimisme de Schopenhauer est, à n'en pas douter, affligé de la même

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