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DEUXIÈME PARTIE

Praynmlisme, pragmaticisme, retenez ces vocables. Ils indiquent une nouvelle mode en philosophie, ou, si vous le préférez, un nouveau mode de philosopher, qui s'est répandu depuis une quinzaine d'années, et semble dépasser la vogue d'un moment.

Les pragmalistes ont publié quelques importants ouvrages. La plupart de leurs manifestes se trou- \ent épars dans des reAues spéciales. Nous ne connaissons, sur ce sujet, d'étude d'ensemble que celle de M, André Lalande ^ parfaitement compétente et informée. M. Lalande nous a été le meilleur guide dans cette tentative d'éveiller la curiosité de ceux (jui. ^i\anl fie la vie de Tcspril s'intéressent aux couranis de la pensée contemporaine.

Le pragmatisme, qui nous est venu d'Amérique, 1. nevue philosophique de M. Rlbot, février 1906.

!•• l'U AWMAIISME.

a pour origine une réaction contre la philosophie rationaliste, intellectualiste, qui se paye de mots incompréhensibles, d'abstractions, d'idées creuses, qui agite des questions insolubles, où il est impossible de distinguer le \ rai du faux et ce (|ui ne sert absolument à rien. Le pragmatisme est un nouveau j)ositivisme, lequel diffère de l'ancien en ce qu'il n'exclut pas les problèmes religieux et métaphysiques : nous ne pou\ons les éluder, mais, au lieu d'en demander la solution au raisonnement, à la raison, il la cherche dans les résultats pratiques. Prag- 'iKiliijue sïgnïCie pral'ujuc. philosopliie des résullats, pliilosophie d'action, philosophie qui rapparie el firofile. X"est-ce pas le genre de ])lii]osophie que Ton l^eut attendre des Yankees ?

\A illiiini Jaiiii's (|iii a le plus (■(tnlribué à populariser et à répandre le pragmatisme américain, le rattache étroitement à la philosophie anglaise. Il exprime un dédain cordial pour les philosophes allemands, et il ne \oï[ dans la philosophie de Kant qu'un magasin de bric-à-brac. Le pragmatisme, d'après James, ne fait qu'élargir les vieux chemins sui\ is par les Anglais, que Bacon leur a tracés, lors- (ju'il recommande l'induction et l'empirisme comme la seule voie qui mène à la découverte du vrai, et où se sont engagés Locke, Berkeley, Hume, les Mill, Bain. Leur criticisme consistait à chercher la signification des systèmes dans les différences pratiques. Telle est aussi la méthode du pragmatisme. Il dérive de l'utilitarisme anglais.

tri Américain. Charles S. Pierce, i)liilosophc de

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liaul rnéi-ile, a le picinicr, on 1878, baptisé, défini le pragnialisme, dans son article du Popular science monihly intitulé IIow to maUe our ideas clcar? Commcnl rendre no.s idées claires ? auquel il faut joindre le discours prononcé par William James à rUni\orsilé fie Californie i. qui inferprèto Pierce et le complète. Noire pensée en mouvement, disait Pierce, n'a d'autre but que de devenir notre pensée au repos, c'est-à-dire d'arriver à se fixer dans une conviction {belief). C'est seulement quand notre pensée a trouvé cet équilibre que noire conduite devient ferme cl sûre. Toute idée, en effet, implique un acte, une allitude, une tendance à l'action. Les fonctions intellectuelles permet! cnl à l'homme d'acquérir des habitudes qui jugent la valeur des idées. A la base de toutes nos distinctions théoriques, si subtiles qu'elles soient, on ne trouvera rien d'autre que des différences d'efficacité pratique. Pour atteindre à l'entière clarté d'une idée, nous n'avons qu'à nous demander quelles sensations pourrait nous donner son objet et quelle devriàt être notre manière d'agir, si elle était une réalité. Afin de juger d'une concei)tion. au lieu de s'adresser à la Raison, à la Logique, la méthode anglaise, la méthode pragmatique consiste à se demander : « Que signifie-t-elle pour moi ? rpiels sont les faits (pii en dérixeni ? (picll(> est la \aleur en e>ti)èces de cette conception, de cette connaissance, exprimée dans les termes

I. Ti-ivJuit dans la Itevur de l'Iiilosojhic 1" mai 190G. VoU' dans la mèm« revue, l" jullU't l'J<r>. un article de M. Dessoûla vy sur le même sujet.

d'une expérience particulière, quelle différence résulte pour le monde de sa vérité ou de sa fausseté ? Si, au contraire, cette conception n'a aucune conséquence pratique, si elle ne devait jamais apporter à notre conduite une différence appréciable, que nous importe qu'elle soit vraie ou fausse ? La discuter serait indigne d'un esprit sérieux. »

Supposez, dit James, que le monde va finir, et que nous le sachions : il nous est dès lors absolu ment indifférent que ce monde soit l'effet de combinaisons d'atomes, mus par des lois immuables, ou bien l'œuvre d'une Volonté intelligente. Mais si la vie continue sur la terre, il n'est pas sans conséquence pour nos actes d'admettre l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, et notre conduite nous éclairera sur leur valeur respective. Examinez encore, du même point de vue, ces deux propositions dont la vérité absolue est rigoureusement indémontrable : il y a convenance à ce que les méchants soient punis dans l'autre monde, ou, au contraire, il répugne qu'une punition atteigne les méchants. La conduite de ceux qui admettront la première hypothèse sera bien autrement correcte que celle des partisans de la seconde, et ce résultat nous explique le sens de chaque hypothèse.

James ne s'est pas contenté de préconiser sa méthode, il l'a mise à l'épreuve, par l'application, en écrivant son admirable li\re : I.' expérience religieuse. Il ne s'est pas proposé de démontrer que la religion répond à une réalité exté- 1. Traduction française de F. Abauzit, Paris, Félix Alcan, 1900.

rieure : cela est impossible. Devant le problème religieux, riiilelligence reste impuissante et perplexe. Mais la vérité relative de la religion nous est révélée par ceux qui sont possédés de la fièvre religieuse, par les actes qu'elle leur dicte vis-à-vis des autres hommes, par la résistance dont elle les arme contre les épreuves de la vie.

Pierce s'était borné à nous conseiller de chercher dans nos actes la signification de nos pensées. James va plus loin : il accorde beaucoup d'importance à la croyance, à la volonté de croire, will to believe. L'homme qui, dans une excursion de montagne, se trouve devant un obstacle à franchir, aura plus de chance de succès, s'il a foi en lui-même, que s'il se défie de ses forces. Le doute d'Hamlet le plonge dans un abîme d'hésitations, l'enthousiasme de don Ouichotto le porte aux entreprises héroïques et le cuirasse contre les pires disgrâces : tel fut le caractère d'un Gordon. Croyez, dit James, vous serez dans le vrai et vous aurez chance de vous tirer d'affaire. Doutez, vous serez encore dans le vrai, car toute vérité est relative ; mais vous risquez de vous casser le nez, ou vous ne vous servirez de vos iiKiins que pour \ous attacher les ])icds. Gœllio \anto de même « cette sublime vérité que l'homme, dans les plus difficiles entreprises, triomphe par la foi et par l'énergie ; au contraire, si le moindre doute l'assiège, il périra infailliblement ». Ce qui revient à dire qu'il y a des hypothèses énervantes jusqu'à devenir mortelles, et des hypothèses fortifiantes entre lesquelles il faut choisir.

l'RVGMATlSMi;.

'Dans l'ordre des idées, James professe le mépris des cerliludes absolues. Il se montre sceptique à l'endroit de toute proposition qui prétend s'imposer à l'expérience au lieu de lui rester indéfiniment soumise. Son empirisme radical aboutit à ceci qu'on ne comprend les idées que dans la mesure où on les agit, que l'action juge la pensée, qu'on connaît l'arbre à ses fruits i.

Son pragmatisme est un mouvement d'esprit, une méthode, plus qu'une doctrine. Mais à peine née, la thèse a subi des transformations, selon qu'on l'ap- })liquait aux questions philosophiques, religieuses, scientifiques.

Vu professeur d'Oxford. F.-C-S. Schiller, a tiré du pragmatisme toute une philosophie qu'il appelle Vllumaïusiiie, c'est le titre de son ouvrage cajMtal ^ : Humanisme par opposition au rationalisme qui vise à l'absolu. Il part de ce principe de Protngoras que les choses sont telles qu'elles nous paraissent, que l'homme est la mesure des choses. Pour lui, la vérité d'une idée nous est prouvée par son utilité réfléchie, par ses effets moraux et sociaux : bien et vrai se confondent. Sur la méthode pragmatique, l'Américain Royce a greffé une métaphysique empreinte de mysticisme.

En France, nous possédons, non pas une école de pragmatisme, mais des pragmatistes dans des

1. « En général, v.n n'apprend jamais rien par simiile audition, et quiconque, en certaines matières, ne met pas la main à l'œuvre, na sait les choses que superflclellement et à demi. » (Goethe, Entretien avec Eckernionv.)

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