‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 16 sur 68 · Paris. FéUx Alcan V éd · texte numérisé non relu

Paris. FéUx Alcan V éd

•2. Traduite et condensée exceUemment par yi. de Varifrny. — Paris, Félix Alcan, 1907;

BoURDEAi". — Pragmatisme. 4

•Jlt PRAGMATISME.

clic ;i (IrlJiiir, ;i |ir(;ciscr l'idée d'cNoliiliuii. Spencer l'a, pour ainsi dire, expérimentée sur lui-même.

Chez les philosophes même les plus abstraits, riiérédilé, le tempérament, l'éducation, l'habitude donnent la clef de leurs systèmes. En construisant ces systèmes ils ne font qu'écrire leurs Mémoires. Cette méthode d'explication psychologique, que .Sainle-Beu^•e inaugurait à l'égard des écrivains, poètes, littérateurs, historiens et des solitaires do Port-Royal, n'a pas encore été suffisamment appliquée aux philosophes.

Issu d'une famille de petite bourgeoisie puritaine, d'une extrême rigidité de mœurs. Herbert Spencer grandit parmi ses proches comme au milieu d'un musée des religions, tant ils appartenaient à des sectes différentes, toutes hostiles à l'ecclésiasticisme, et sur lesquelles ils discutaient à perte de vue. Le souvenir de ces discussions fut sans doute le germe de l'agnosticisme. C'est autour de lui que Spencer puisait l'exemple de cet individualisme de conscience, qu'il définit lui-même : « La tendance à mettre les injonctions éthiques au-dessus des injonctions légales », et qui se traduisait chez lui par le mépris de toutes les autorités, politiques, sociales, ecclésiastiques. Cet individualisme qui n'a rien de commun avec le nietzschéisme, l'anarchisme immoraliste, puisqu'il soumet l'individu aux prescriptions du devoir le plus impératif, en vue du bien public, implique pareillement un sentiment d'infaillibilité personnelle.

Les croyances religieuses d'Herbert Spencer

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l'abandonnèrenl lentement. Les hymnes et l'accompagnement de l'orgue dans une cathédrale lui laissaient une impression de grandeur et* de douceur, et il comprenait par lui-même le charme des pratiques religieuses. L'esprit critique devait lui montrer à la longue les contradictions de dogmes

Mais les explications philosophiques ne lui semblaient pas plus satisfaisantes. Il déplorait l'étude des philosophes classiques comme « une perversion d'esprit, qui oblige, de génération en génération, les jeunes gens à consacrer des années aux erreurs d'anciens penseurs, qui n'avaient pas pour leurs raisonnements de données adéquates, tandis qu'ils ignorent tout ce que la science moderne, ayant pour matériaux les observations accumulées des siècles, peut dire sur nous-mêmes et notre entourage ». Il était persuadé que, dans l'avenir, cela sera considéré comme une des aberrations les plus étranges. Sa critique porte, comme celle de Kant, sur les limites de la connaissance, mais il trouvait la méthode de raisonnement du philosophe de Kœnigsherg si insupportable qu'il n'en pouvait souffrir la lecture. De même que Macaulay, il ne voit dans Platon qu'une longue barbe et de longues phrases, et préfère à ses dialogues le Neveu de Rameau, où il y a tant de vérité et de vie.

• Cependant Spencer, moins par la critique des idées que par la science, était arrivé aux mêmes conclusions que Kant : l'homme est incapable de comprendre l'origine des choses, leur nature dernière, autant que l'homme sourd est inapte à

•î- PRAfiMATISMl::.

roinpiiMHli(> lo son et r;i\rtial(\ l;i lumière. Chnfiiio explication nous laisse aux prises avec des difficultés inextricables. Une (li\inité sans cause est aussi incompréhensible qu'un univers sans cause. Si l'existence de la matière de toute éternité est incompréhensible, la création de la matière hors du néant est également incompréhensible. L'hypothèse de révolution n'est pas plus satisfaisante, dans ces questions d'origine, cjne celle de la création. La question doit être laissée en suspens comme un mystère impén(''lral)lo.

Mais roriuiiialit('' de ragnosticismc de Spencer c'est qu'il ne conclut pas au scepticisme pur. La relativité de la connaissance suppose l'existence de quelque chose de positif, au delà du relatif. D'après Spencer, l'existence de ce pou\oir que nous manifeste l'Univers n'a donc rien à craindre de la logique la plus inexorable. De cette réalité ultime, de cette première cause, nous pouvons affirmer l'existence, riiou existe, mais nous ignorons fjuel il existe. Il ne peut être scruté. Il surpasse non seulement toute connaissance, mais toute conception humaine. Dénommons-le V Inconnaissable.

Par cette conception de l'Inconnaissable, Spencer se flatte d'avoir réconcilié la religion et la science, en séparant leurs domaines ; il assigne à la science le connai.'isable, à la religion V inconnaissable, cC' qui, à vrai dire, simplifie singulièrement la théologie, puiscfu'il ne reste qu'à adorer ce Dieu mystérieux qui inspire aux hommes la religion de l'amour au lieu de la religion de la haine^ et à se taire. La

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bcieiict: est ficrc dcnaiit les Iradilion.s cl les léyeiides ; mais elle est liumhle de\aiil le \oile inijM'iiéliablj (111 i nous cache l'absolu 1.

Spencer considérait les [ormes des croyances religieuses a\ec une grande axersion puisque les ex()liealions (pi'elles donneul ne sont pas, d'a{)i'ès lui, \alaijles. 1/àge el la léllexion aussi Ijien en religion (lu'en polili(|ue alténuèi-ent son radicalisme. Sinon malgié lui. du moins sans (]u"il le désirât le moins du inonde, la connaissance qu'il avait acquise des sociélés hunuiines lui imposait du dehors cette vérité, qu'un culte adapté à la nature du peuple et du tenq)s (lui le jn-oduil est un élément [)rogrcssif dans les sociétés humaines. Le contrôle exercé sur la conduite des hommes par les croyances lliéologiques el ri']glise a été bienfaisant. Le progrès de la civilisation a marché de pair avec le dévelop- [)enienl d'un système religieux, hérissé de dogmes ierribles, administré par un clergé puissant.

Sans doute ces promesses et ces menaces éloignées ont eu peu d'effet. Après deux mille ans de culture chrétienne, et en dépit de l'action journalière de prêtres i)ar centaines de mille, chez les peuples civilisés, la barbarie n'a pas disparu parmi eux. Il suffit d'examiner la conduite des Européens dans la colonisation de l'Afrique. Mais, si insuffisants que soient ces effets, sans le christianisme el

1. Notons en passant que cette théorie de Spencei', aul consiste à affirmer l'existence d'un ahsolu derrière le voile des phénomènes, a été contredite par Taine qui n'y voit qu'une survivance scolastique, analogue à la théorie kantienne de la chogr. en sol et à Vidée platonicienne.

ai PRAGMATISME.

ceux qui l'ensefgnent, les choses eussent été pires. Le sentiment religieux é\oIue, car il n'y a rien d'immobile ; il s'adapte aux nouveaux besoins des sociétés. Et quand le dogme reste immuable en apparence, les professions de foi nominales ne coirespondent plus aux professions de foi réelles. Comparez le christianisme du moyen âge au christianisme actuel des pays protestants. La prédication Ihéologiquo passe à l'arrière-plan. et les doctrines morales au premier. Cette évolution s'accomplit sans doute avec lenteur. Tout changenient trop brusque est suivi de réaction.

Herbert Spencer estime que, quels que soient les changements qui s'opèrent, la place de la religion ne restera jamais \"ide. Toujours se poseront 1rs grandes questions relatives à nous-mêmes et aux choses environnantes. A défaut de réponses po^i- • tives. il y aura des modes de conscience pour en tenir lieu. Dans tliuhni râbles pages, qui terminent l'Autobiographie, Spencer s'arrête devant ce mystère des choses qui est l'origine des religions, ûuel est le but de cette éternelle création, de cet éternel massacre de tous les êtres ? Pourquoi cette absence de \ie qui caractérise le? plus grandes masses célestes ? D'où vient cette transformation uni\erselle, constamment à l'œuvre durant une éternité passée, et qui se poursuivra sans repos durant une éternité future ? Et alors surgit la pensée parallèle, s'il existe quelque part une intelligence comprenant ce que nous ne comprenons pas. Et devant ces perplexités « l'on s'étonne

que l'homme se réfugie dans les dogmes auloritaires ! »

L'altitude de Spencer vis-à-vis de la religion est Lien différente de ce qu'elle était au temps de sa jeunesse. Il considère désormais avec sympathie les Credos religieux, qui tiennent en une certaine mesure le rôle que les interprétations philosophiques essayent de jouer sans y parvenir, et d'autant moins qu'elles s'y appliquent davantage. Mais, ajoute-t-il, il s'écarte de ces credos parce qu'il ne peut accepter la solution qu'ils proposent, tout en souhaitant qu'une solution puisse être trouvée.

Herbert Spencer ne s'était élevé à cette haute sympathie qu'à mesure qu'il a\ançait en âge. Il jouissait, au point de vue religieux, d'un si mauvais renom que son agnosticisme passait pour une formule polie de rathéisme pur. Il raconte, dans son Autobiographie, qu'un clergyman refusa de dormir sous le même toit que lui, comme s'il s'était agi de ; l'Antéchrist. Mais dans une sorte de testament qui a précédé son autobiographie, intitulé : Faits et Commentaires i, il a écrit tout un chapitre sur ce tiième : Ce que le sceptique doit dire au croyant. Après avoir pesé le pour et le contre, il tiouve un moyen terme pour tout concilier. Il distingue divers genres de sincérité, la sincérité agressive, discuteuse, réservée, silencieuse, et il semble bien qu'il ai! [)assé lui-même par cette évolution de la sincérité. Il arrive à cette conclusion : « La sympathie commande le silence envers tous ceux qui, souffrant

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(les maux de la vie, tirent une consolation de leurs cioyances. En interdisant de laisser tomber des idées qui pourraient ébranler leur loi, elle conseilU; d'é\ilcr les questions qui ne peuvent être disculées sans remerscr leuis espérances. » D'autant que les meilleurs, les plus scrupuleux sont souvent les plus malheureux.

Imbu juqu'à la lin d'esprit non conformiste. Spencer considère comme une vraie régression, dans la société actuelle, non seulement l'impérialisme belliqueux, mais l'impérialisme ecclésiastique, cette tendance dans rÉglise dWnylelei're \ers rassujélissemcnt à une classe sacerdotale qui caractérise les types barbares de société. Avec ses vêtements somptueux, ses symboles ornés de pierres précieuses, le clergé anglican aspire à devenir un corps d'intermédiaires entre Dieu et l'homme.

Invariablement fidèle à rindi\idualismc dans tous les domaines, poliliijuo, social, religieux, 1 idéal de Spencer est à l'extrême opposé de celui d'Auguste Comte, calqué sur la centralisation latine et le catholicisme rom.ain. Spencer vise à un minimum de gouvernement et à un maximum de liberté. C'esl qu'il suppose que les hommes sont capables d'arri- \cv, par l'éducation, à se gouverner eux-mêmes. Il n'y a, dans tous les ordres, de liberté qu'à ce prix.

Kn matière d"éducali(>u K Spencer est absolument hcslile à l'enseignemeiil dr TÉtat, dont il voudrait

1. Voir l'étude de M. Compayré sur Herbert Spencer et l'éducation sclentifl(2ue, où la pensée de Spencer est si clairement exposée, sous un petit format. (Collection des Grands Educateurs.) Paris.

AG.NuSTlClS.Mt; El l'UAt.M A 1 I>\I1.. 0(

\oir réduiie les attributions ilaiis tous les (loiiiaiues, atleiulu (|ue Vnw cl(^s traifs essentiels de r(3\()lution ^^ociale esl la spécialisation ei'oissante des l'onctioiis dans la sttciété actuelle, el (jue rinconipétencc générale de ll-^tal a pour conséijueuce l'oicéc son inca|)acilé spéciale. 11 ne croil pas (juc la croyance laï(]Uo puisse en matière d'éducation remplacer avec avantage la croyance sacrée, el cela pour des raisons purement psychologiques. Lu enseignement éthique fondé sur la raison ne peut avoir de prise que sur des natures déjà foncièrement morales. C'est le plus petit nombre. 11 ne suffit pas de prêcher le bien, pour que les honunes l'accomplissent : \'ideo meliora... La raison n'est pas une force, c'est un instrument, une lumière qui éclaire les désirs et les mène là où ils veulent être conduits. Ur on n'agit sur les désiis que par les sentiments. Les croyances sont donc ce qu'il y a de plus efficace. Il dira que toute discipline est mau- \aise et qu'elle échoue fatalement quand elle se sépare de la discipline naturelle d'institution di\ine. Ce caractère agnosti(iue el aiiliralionaliste de la philoso[)lne de Spencer a ouvei't la xoie au pragmatisme américain de William James et à la philosophie de M.' Bergson, qui marque un courant plus profond de la pensée dite pragmati([ue. Essayons tl"en iiidi(iuer la (ilialion cl l'opposition.

24 septembre 1907.

oS PRAGMATISME.

' iVous venons de montrer comment la philosophie d'Herbert Spencer aboutissait à une sorte de négation de la philosophie, à ce qu'on appelle VAgnosticisme, à l'impossibilité, pour quiconque est exigeant en matière de preuves, d'entrevoir une explication satisfaisante touchant l'origine et la fin des choses. La science nous rend compte de l'enchaînement des phénomènes, elle se tait sur cette origine et sur cette fin. L'hypothèse de la création et l'hypothèse de l'évolution se heurtent à des difficultés également insurmontables. Au point de \ue purement intellectuel, les solutions traditionnelles des religions, les explications indi\ iduelles des philosophies nous laissent dans l'obscurité la plus complète sur le sens de notre destinée.

Si l'on est porté vers une nonchalance sénile, l'agnosticisme nous ramène à l'indifférence souveraine de l'Ecclésiaste : Vanifé des vanités... à cette attitude intellectualiste, si bien exprimée par M. Renan, faite d'un mépris doux et superbe à l'égard des pauvres humains et de leurs vaines poursuites. Au sage désabusé, qui se contente de faire du monde sa proie intellectuelle, il ne reste qu'à contempler, dans l'inaction, ce jeu incompréhensible de la nature, à la fois si changeant et si monotone, tel qu'il se reflète dans le miroir de l'art et de la pensée.

Pour des caractères jeunes, énergiques, entreprenants, ce scepticisme intellectualiste devient au con-

traire le meilleur des sliniulants. Il conduit à chercher la \érité, ou plus exaclement la valeur, l'efficacité des idées, non dans la spéculation philosophique, impuissante à nous en rendre compte, mais dans l'action. De même que nous estimons toute chose selon sa réussite, que nous jugeons l'arbre à ses fruits, l'homme à ses œuvres, on n'envisagera dans la philosophie et la religion que ce qu'elles comportent de résultats pratiques : telle est la tendance, la méthode connue sous le nom de pragmatisme.

Le pragmatisme se rattache étroitement à l'agnosticisme. Non seulement le pragmatisme s'interdit les grands problèmes qu'il juge insolubles pour l'intel- .ligence humaine, mais il estime que le besoin de connaître est artificiel et illusoire en nous, que la raison, incapable d'aller jusqu'au fond de la réalité, doit être orientée essentiellement vers l'action. Les questions ne sont dignes d'intérêt que dans la mesure où elles comportent des conséquences pratiques et une signification humaine. En présence d'une idée, le pragmatisme consiste à se demander : Due signifie-t-elle pour moi ? Que rendra-t-elle dans l'application ?

AL Mentré i prétend nous faire toucher du doigt l'enxers du pragmatisme. Il nous met eu garde contre cette mode étrangère, cet engouement qui n'est qu'une forme supérieure de l'utilitarisme anglais, la dernière expression de cette philosophie impérialiste et conquérante, partie de Locke pour aboutir à William James.

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