UU PRAGMATISME
Dans le praginalismo se reconnaisscul les iiisliucls anglo-saxons, le scepticisme des idées pures, le peu de valeur attribué aux idées générales, le goût de l'empirisme, des laits particuliers, des pciils /ai/s, disait laine, celte aversion pour une complexité de pensée qui énerve, un courant myslicpie (jui ne se fie qu'à l'intuilion. des préoccupations de moralistes, i)our qui la religion est uniquement affaire de pratique, des soucis positifs et palpables d'hommes d'affaires, business rncn, de ploulocrates aux énergies surexcitées pour la conquête du confort matériel et de la puissance économi(]ue.
M. Mentré estime que ces sources du pragmatisme doivent nous être à bon droit suspectes. Quoi de plus contraire à nos traditions nationales et séculaires de spéculation désintéressée ; quoi de plus propre à effaroucher les élégances natives de notre l'ace, à blesser notre sens affiné de l'histoire, à heurter nos habitudes de rationalisme, de clarté et de méthode que cette orgueilleuse assurance, qui justifie toute pensée par le succès et transporte l'impérialisme jusque dans la philosophie ?
Le pragmatisme ne se peut justifier que par sa valeur pragmatique, par ses résultats. Or, en matière de science, ne visant qu'aux applications industrielles, il donne sans doute des Edison et des Morse, mais il rejetterait au second rang les Ampère et les Fresnel. Une élite de théoriciens est indispensable à la coordination des recherches scientifiques. Assurément la philosophie n'obtient pas les effets tangibles de la science ; mais lui reprocher son inuti-
vo.No.sTicisMi; i;t prac-maiismi:. 01
lilé c'est s'arrêter à la surface. L'espril piiilosol)lii{iue, Tesprit (rabslraclioii, de généralisation est indispensable à la science. La philosophie entretient le noble tourment de la vérité pour la vérité. L'utilité esl une excellente pierre de touche dans le domaine jiratique, par exemple, lorsqu'il s'agit de mesurer le rendement d'une machine, ou encore lelTicacité d'une doctrine morale ou religieuse : elle est absolument dénuée de valeur au point de \ue rationnel, le seul qui compte en philosophie. L'utile ne saurait se confondre avec le vrai. Prestement éliminée, on pourrait presque dire escamotée au profit de considérations utilitaires, la question de vérité hante obstinément tout esprit, pour qui connaître est une joie. Comment d'ailleurs prévoir d'avance si telle vérité deviendra féconde ?
On a peine à pardonner au pragmatisme la désin- \olture avec laquelle il fait, en philosophie, table rase de tout ce qui n'est pas anglais ou américain. Descartes, Leibnitz, Kant n'existent pas pour le piauniaiisle. ()nr\ (h'Mlain <lo la ciilluiv^ iii'ecf[uo o\ laline chez ini IbM'bcrI Sp(Mic(M', dv la philoso- ]>hie ancienne chez un Macaulay ! Relisez le célèbre E!i>i(ii sur Bncon, où Macaulay oppose, en manière de dérision, les ser\ices rendus par la physiologie expérimentale, aux bienfaits hypothétiques de la philosophie platonicienne, de cet idéalisme qui a pourtant ennobli l'homme, en lui cachant ses origines, en lui faisant oublier que le monde est une affreuse mêlée, un triste hôpital, un cimetière.
En un mot; le pragmatisme est une philosophie
de race. M. Mentré n'ose ajouter de race à demi barbare, une philosophie d'ingénieurs, de marchands, de financiers, de gens de Bourse, qui, si elle se généralisait, mettrait en péril l'avenir de la science et de la philosophie *.
C'est là, peut-être, exagérer le danger du pragmatisme. S'il peut sembler expédient de prêcher en Angleterre, surtout en Amérique, un intellectualisme aristocratique dédaigneux des conséquences, nous avons peut-être trop abusé en France du prestige des idées, d'un intellectualisme sans intelligence profonde. Xous verrions sans appréhension le pragmatisme s'acclimater parmi nous surtout sous la forme originale, noble et élevée que lui a donnée M. Bergson.
Il est un côté essentiel du pragmatisme qu'on ne saurait assez mettre en lumière. Le pragmatisme étant une philosophie de l'action, une philosophie qui consiste à éprouver nos idées en les vivant et non plus en les rêvant, à les faire passer au creuset de la réalité, la première condition, pour être pragmatiste, c'est de se livrer à une éducation de la volonté, de combattre cette veulerie des peuples fatigués, des classes trop civilisées. Tout pragmatiste est un apôtre d'énergie, non de cette énergie romantique, impulsive et passionnelle, qu'admiraient si fort Beyle et Mérimée, mais d'une énergie volontaire,
1. Voir dans la Revue PhilosophlQue, septembre et. octobre 1908, l'artlcli© de M. Schlnz, A7itipragm(itisme. Pour M. Schinz le Pragmatisme est le résultat d'un tempérament philosophique qui s'explique par les phénomènes sociaux aU milieu desquels il s'est produit.
( alinc, iiictliotIiqiic,alteiiti\c, contenue, réfléchie, lelle que nous l'expose M. William James, dans un discours prononcé à l'I iiixoisîlé de Colombia ^.
Assurément notre pouvoir d'action est limité, les arbres ne croissent pas jusqu'au ciel. Mais nous ne connaissons pas nos limites, nous ignorons les ressources dont nous pourrions disposer pour agir ; nos élans sont comprimés, nous n'employons jamais qu'une petite partie des pouvoirs physiques et moraux qui nous sont accessibles, « nos yeux sont comme couverts de cendres ». JJans la vie habituelle, une vitalité imparfaite nous rend poltrons et inertes. Les conventions sociales nous arrêtent, le respect, nous dirions presque le snobisme scientifique, nous empêche de développer, à l'occasion, les parties mystiques de notre nature. Il suffît qu'un mobile inusité, une excitation émotionnelle, une idée extraordinaire nous sollicite pour que nous fassions un effort de Aolonté inaccoutumé. De quoi ne sommesnous pas capables sous l'empire des excitations étrangères, de la colère, de l'entraînement, du désespoir, de l'amour, dont on connaît les effets dynamogènes, et de l'amour-propre, lorsque le sentiment de notre responsabilité personnelle entre en jeu ? Un paysan plein de lenteur, transplanté à la ville, y prendra, en moins d'une année, les allures de la suractivité urbaine. Lisez la vie de Cromwell et de Grant, ou tel épisode du siège de Delhi que cite William James, et vous verrez tout ce que peut la guerre pour éveiller nos torpeurs coutumières.