‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 27 sur 68 · Taine, Essai sur Stendhal · texte numérisé non relu

Taine, Essai sur Stendhal

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.\ul Jic tire un plus grand prolil de la crédulité humaine que le marchand de promesses, le vendeur d'espérances, ils usent et abusent du temps futur, cjui se prête à remi»lir toutes nos pré\ isions, à combler tous nos vœux, qui ne dit non à personne, et que personne ne peut convaincre de mensonge, puisque nul voyageur n'en reviendra jamais. C'est le relugiuni peccaloruni des poètes sans lecteurs, des imenteurs déconfits, des politiques rebutés, des amants évincés. Aux haines impuissantes, l'avenir apportera la douce consolation de la vengeance. Les vaticinaleurs socialistes, les prophètes de l'âge d'or, changeront la face du monde. O merveille ! ces fabricants d'utopies, de sornettes, finissent par s'abuser eux-mêmes, pav croire à leurs in\entions.

D'autres se font les apologistes du passé. Ces laudaloies temporis acli, qui ont les yeux placés derrière la tête, s'adressent aux réactionnaires, aux mlsonéistes. Ils appartiennent au type légal, que Wells oppose au type législalil : pour les premiers, l'édifice social, construit une fois pour toutes, se d<'t(Mi()re chaque jour ; pour les seconds, il est toujours en chantier.

Révolutionnaires exaltés, conservateurs endurcis, font également appel au principe d'autorité comme à un argument sans réplique. Celui-ci vous ferme la bouche par une citation (h^ saint Thomas, celuilà vous écrase sous une formule de Karl Marx. La foule partage la superstition de Carlyle : le génie reste génie à quelque objet qu'il s'applique, jamais un homme de « génie » n'a pu dire une bêtise.

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Sous le pavillon d'Homère, de Dante, de Shakespeare, de Gathe, les gens de lellres vous glissent leur calembredaines. En vertu de la force persuasive du même principe d'autorité, les fournisseurs inscrivent sur leurs catalogues les noms de leurs clients de marque, S. M. le roi des Belges ou S. A. le prince de Monaco.

Nous ne pouvons suivre M. Prezzolini dans la revue qu'il passe de toutes les ressources de la persuasion : l'attitude, l'emphase, l'ironie, la caricature. Les plus favorisés sont les persuasifs convaincus : mieux que les autres, les vrais apôtres ont la foi, la chaleur, l'enthousiasme communicatifs.

Finalement, M. Prezzolini esquisse à noire usage une sorte de manuel de charlatanisme scienlifico-littéraire, dont il nous semble que sa revue Leonardo offre un assez louable modèle. Cette revue, nous dit une notice encartée dans YAvt de persuader, est « la plus vive, la plus originale, la plus batailleuse, la plus indépendante, la plus sincère et la plus franche des revues italiennes... » Nous n'}' contredisons point. Non sans quelque sourire sous cape, M. Prezzolini prend la défense des journalistes chargés à leur tour de persuader le public. Des esprits maladifs ont perdu leur temps à recueillir les bévues à travers les meilleurs journaux. Etant donnée la nécessité quotidienne où se trouve le rédacteur de gazette d'improviser sur tous les sujets, il serait plus intelligent, remarque M. Prezzolini, de s'étonner des dates exactes, des faits vrais, des maximes non crétines, des trouvailles ingénieuses que Ton

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rencontre sous sa plume. S'agil-il d'articles littéraires, M. Prezzolini recommande aux critiques, pour peu qu'ils aient de fantaisie, de lire le moins possible le livre dont ils parlent, de se contenter du seul titre ; aussi craignons-nous que l'excès d'attention avec lequel nous avons feuilleté VArt de persuader, ne nous fasse encourir le secret mépris de M. Prezzolini. A quoi bon tant de scrupule professionnel ? Ce qu'un homme d'esprit écrit à propos d'un In re (pi'il n'a pas ouvert ne vaut-il pas cent fois plus que les notes minutieuses d'un copiste sans imagination ? Sur la foi de la couverture, parleznous au contraire du li\ re idéal, du livre songe, du livre désir, du livre besoin : le vrai titre d'une causerie littéraire devrait être : Prétexles.

Dans sa conclusion, notre auteur nous coupe bras et jambes sur les avantages que nous pourrions tirer de son traité machiavélique de la persuasion. On naît persuasif comme on naît poète, comme on naît rôtisseur, d'après VAlmanach des gounndnds. Aucun traité d'esthétique n'a jamais créé un seul peintre, aucune rhétorique n'a jamais formé un seul orateur. L'intelligence y est superflue.

La persuasion ne peut s'apprendre dans les livres, parce qu'elle n'a rien d'intellectuel. Comment l'efficacité de la parole s'exi>liqiicrait-cllo par l'inlplligence chez les orateurs populaiies ? S'il y a un geiue contraire à la raison, épiiémère, infâme, vulgaire, fait de grands mots vides de sens, de lieux communs sans réalité, de petites roueries ignobles, de sophismes ridicLdes, de rabâchages intolérables, de

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promesses trompeuses, c'est bien l'éloquence des politiciens. Ces tribuns, ces meneurs si chers à la foule, parce qu'ils lui parlent le langage de ses passions, ces dominateurs de gouvernement plus redoutables que les généraux d'armée, ces chefs de parti, ces « galopins électoraux », ces rusés pantins des assemblées parlementaires et des réunions publiques, n'ont' pas une idée originale, pas une pensée neuve ; à la lecture, ils donnent des nausées. Et grâce à ce flux de paroles, ils par\ienncnt à s'imposer, tant est formidable le pouvoir de la médiocrité et du mensonge.

Considérez d'autre part les saints, ignorants, courts d'esprit, incapables d'éloquence, qui semblent rechercher VasinUé parfaite comme on poursuit un idéal : leur foi transporte les montagnes, ils exercent une influence bien autrement contagieuse que celle des hommes d'esprit, ou de savoir, ou de richesse.

C'est que la persuasion est un fait psychique mystérieux comme le miracle, une sorte de fascination, de magnétisme, une force occulte, une transfusion de pensée qui se transforme en acte, qui entraîne les foules au sacrifice ou au massacre. Ces phénomènes de suggestion sont encore insuffisamment étudiés. M. Prezzolini fonde, sur leur connaissance approfondie, des espérances plus ou moins chimériques. Il prévoit, par exemple, le temps où l'on pourra agir par l'hypnotisme sur le moi subliminal, dans l'éducation (iue l'on donne aux jeunes gens, et leur inculquer des principes, des règles de con-

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cluil(\ iulinimeiit plus stables que par la défeclueuse méthode rationaliste. Les modernes évangiles du calme, de la félicité, cherchent à obtenir ce résultat par une thérapeutique interne (jui consiste à créer en nous-mêmes le royaume des cieux.

Les solutions définitives restent à trouver. Aussi l'art de persuader restera longtemps encore une étude des formes extérieures et mécaniques de la persuasion, susceptible d'être utile aux seuls doués, aux seuls initiés, en éveillant leur attention et en améliorant leur tactique, mais cet art est incommunicable.

Si nous avons insisté, peut-être un peu longuement, sur la sophistique de M. Prezzolini, c'est qu'elle se mêle à des vues pénétrantes et originales. Elle combat le préjugé intellectualiste si répandu en France. Elle forme un curieux chapitre de la méthode pragmatique, importée d'Amérique, et dont la \ogue s'étend en psychologie, en logique, en religion, sous le nom de modernisme : en m('>decine et jusqu'en métaphysique.

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