F. Alcan
■2. Chevalier et Rivière, 1900.
La notion de la nature humaine s'est modifiée du tout au tout, au cours du dix-neuvième siècle. L'ancienne école, de Descartes à Th. Reid, jugeait l'àme humaine une, simple, homogène, toujours identique à elle-même, susceptible de se connaître, de se gouverner par le simple jeu de sa volonté libre, n'ayant pour se conduire elle-même et pour organiser la société qu'à faire appel aux lumières d'une raison proclamée uniforme, uni\erselle. C'est la conception rationaliste, dominante au siècle derniei', et dont s'inspiraient les hommes de la Révolution, lorsqu'ils prétendaient faire table rase de tout le passé.
L'ne idée tout opposée, celle d'évolution, de développement organique, élucidée principalement en Allemagne, s'est substituée au rationalisme. Ce n'est pas la raison qui guide l'homme, ce sont ses instincts cachés, fruits de l'hérédité, de la race, qui le poussent à son insu. L'activité humaine est, pour une grande part, inconsciente. Nul n'a mieux en relief que M. de Hartmann, l'auteur de la Philosophie de r Inconscient, ce caractère d'une activité qui s'ignore elle-même, qui obéit à fies lois immanentes, dans la vie corporelle, dans l'esprit humain, l'amour des sexes, la sensibilité, le caractère, la religion, l'art, la moralité, la pensée, l'histoire, etc.. Nous ne connaissons guère de lecture plus utile, si l'on veut se déli\rer du préjugé rationaliste, source infinie d'erreurs.
Hartmann cite une foule de précurseurs • Kant, Herder, Schelling, Schopenhauer. En France, Maine
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do Bilan a élé le pioniicr philosoplic qui ail soupçonné le rôle el riniportanee de l'actixité iuconscienlc : son allenlion a\ail été attirée de ce côté parla lecture de CaJjanis. Cabanis démontre que la vie affective plonge ses racines dans l'organisme : notre tempérament, notre caractère, notre humeur qui en dépendent, échappent à notre arbitraire, à notre contrôle. Loin d'être identique à elle-même et maîliessc d'elle-même, l'âme humaine, le moi, intimement lié à l'organisme, est instable, susceptible de se modifier, de se désagréger, dans les maladies de la mémoire, de la \olonté, de la personnalité, si bien étudiées par M. Th. Ribot.
Cette part d'activité inconsciente s'est vérifiée avec une précision éclatante, grâce aux travaux de Braid, de Ch. Richet, de Charcot, de Bernhcim, de Pierre Janel, de SoUier, de Myers, de Carpenter, de Grasset, sur les phénomènes d'hypnotisme, de suggeslion. de cérébration inconsciente, d'automatisme psychologique. Leurs expériences, sorties du domaine du charlatanisme pour entrer dans celui de la science, révèlent qu'il existe un monde d'idées, de souvenirs, de sentiments, tout à fait en dehors de la conscience ordinaire, et qui se manifestent par des faits irrécusables. C'est là, d'après W. James, une découverte capitale en psychologie.
Celli' partie de nous-mêmes, soustraite à la conscience ordinaire, M. Myers la désigne sous le nom do moi subliminal. Une comparaison de Jean-Paul nous fera mieux comprendre la terminologie du docteur Myors : « Le globe si plein et immense que peu-
plent nos souvenirs ne découvre à l'esprit, à chaque seconde de sa révolution, que quelques pics lumineux ; le reste de ce monde reste enseveli dans l'ombre. » — Ce pic lumineux, c'est notre moi réfléchi et conscient, notre personnalité, telle que nous sommes susceptibles de la connaître, telle que nous la voyons penser et agir dans la conscience comme dans un miroir. Mais au-dessous de la ligne d'ombre, au-dessous de ce seuil (limen) de la conscience, nous possédons une personnalité plus vaste et plus complexe, un moi subliminal, plongé dans les ténèbres, dont le pic lumineux représente la zone privilégiée.
Le docteur Grasset a repris la thèse de Myers ; il l'élucide et la circonscrit. Il désigne par le point 0 le pic lumineux de Jean-Paul, et donne le nom de polygone, de moi polygonal, de psychisme inférieur au moi subliminal de Myers. Ces termes ne sont pas un pur symbole : le docteur Grasset estime que ces centres psychiques inférieurs et supérieurs sont susceptibles de localisation organique.
Au domaine de l'Inconscient, du moi subliminal, du moi polygonal, du psychisme inférieur appartiennent d'abord les sensations de la vie affective trop faibles pour être perçues, et, dans un sens plus large, les sensations, volitions, habitudes, souvenirs soustraits au contrôle de la conscience. Certains souvenirs disparaissent, par exemple, un temps plus ou moins long, sans que la mémoire en soit abolie, puis surgissent à l'improviste dans le champ lumineux et conscient de l'esprit.