‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 30 sur 68 · NOUVEAUTÉS EX PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

NOUVEAUTÉS EX PSYCHOLOGIE

Nombre de caprices, d'impulsions bizarres, de passions irréfléchies, aveugles, les complications sentimentales où nous nous engageons pour ainsi dire malgré nous, tout ce que nous inspire et nous dicte l'impérieux instinct de conservation et de continuation de l'espèce, tout cela nous vient du moi subliminal.

Ces deux parties de notre moi supraliminal et subliminal se dissocient, se désagrègent, exercent une action séparée dans la distraction et dans l'habitude. Chez le distrait, tandis qu'O suit son idée, le polygone accomplit maint acte dont il ne se rend pas compte. Archimède sort dans la rue en costume de bain, en s'écriant : Eurêka !

Cette désagrégation se manifeste mieux encore dans le sommeil et le rêve, où les centres psychiques inférieurs agissent pour leur propre compte. Dans le rêve, le pic lumineux s'est éteint ; c'est cette couche de nous-mêmes, ensevelie dans ' l'ombre, à l'état de veille, qui s'éclaire soudainement. Nous nous apercevons nous-mêmes sous un autre aspect, avec d'autres souvenirs, une autre volonté, d'autres sentiments. Stevenson raconte qu'il doit au souvenir de ses rêves les plus belles images de ses romans.

Cette action du moi subliminal s'exprime dans le génie et l'explique de façon plus satisfaisante que l'hypothèse de Lombroso, qui assimile le génie à une psychose dégénérative. L'inspiration, l'intuition, l'invention naissent de l'imagination subliminale, polygonale. Ces mots à signification lointaine, f|ui nous émeuvent dans VAgamemnon d'Eschyle,

1(I<S MOI)KU.\l.SMi:.

les romans loujours improvises de George Sand, les ineffables pages de Mœterlink sur le silence, s'élaborent dans les obscures profondeurs du sul)liminal, pour s'épanouir en belles œuvres.

Le psychisme inférieur n'est pas seulement une source d'exaltation sublime. Il cause à l'activité volontaire des perturbations profondes, obsessions, impulsions, auto-suggestions, idées ou émotions fixes, phobies, terreurs de la solitude ou de la foule, des bètes, de la plaine ou de la montagne, legs d'une humanité primitive, conservée par l'hérédité, incapacités de motricité, d'attention. Dans ces altérations, le moi subliminal tend à se dépouiller de son caractère anonyme, à former une personnalité distincte qui s'ébauche dans le rèvc et se révèle dans le somnambulisme. Les actes psychiques apparemment volontaires du somnambule ne contredisent pas l'automatisme, car sa volonté n'est pas libre, son attention n'est pas réfléchie.

Dans l'hypnoti&me, sommeil provoqué, somnambulisme artificiel, les centres supérieurs, les centres de contrôle et d'arrêt, dorment également ; le moi subliminal apparaît comme un personnage qui s'est substitué à la personne habituelle. Semblable à lady Macbeth, qui perd toute prudence et toute discrétion pendant son accès de somnambulisme, l'hypnotisé dévoile des secrets que ses centres supérieurs, à l'état de veille, ne lui auraient jamais permis de trahir. Ce psychisme inférieur, en cas d'hypnose, est d'une malléabilité particulière ; il pourra ne voir et n'entendre que l'hypnotiseur. Sa mémoire poly-

NOLVEAITÉS ES l'SYCHOLOGlK. lUO

gonale emmagasinera des suggeslious à longue échéance qu'il accomplira, sans savoir pourquoi, à l'état de veille. L'hypnotiseur pourra jouer ainsi le rôle de conseiller criminel ou de guérisseur bienfaisant. 11 est sans doute impuissant, remarque M. Grasset, à faire de l'homme un génie, mais il peut affranchir la conscience de l'envahissement de l'idée fixe, déli\rer de certaines habitudes morbides, rendre au sujet sa dignil('> peidue.

La dislinclion de YO et du polygone aillera enfin à résoudre des questions de responsabilité. En matière de crimes passionnels, de crimes grégaires, par exemple, il est plus que probable que 0 n'a pu dominer le polygone. Dans la psychologie des foules, O c"esl 1(> meneur. \c Ijerger. la foule c'est le polygone qui subit la poussée impulsi\c, aussi capable d'éteindre un incendie que de brûler une usine.

Mais Myers lire de sa théorie du subliminal des conclusions singulières. Cet expérimentateur si prudent aboutit à des conclusions d'une hardiesse extravagante. 11 prétend apporter des preuves scientifiques de la spiritualité de l'àme et de sa survivance. Les altérations de la personnalité nous démontrent que notre moi" peut se dissocier. Myers croit trouver dans les hallucinations télépathiques, les phénomènes de suggestion à dislance, la ])re.uve que le moi subliminal peut se détacher de l'organisme auquel notre moi conscient reste enchaîné.

La Société de recherches psychiques, fondée par Myers en 1880, a réuni dans ses enquêtes plus de vini>t mille cas, dont elle a retenu seulement un très

petit nombre, d'où la fraude ou l'illusion semblent absolument écartées, cas de télépathie, d'apparitions, do pressentiments justifiés par des maladies ou par des morts, de messages d'outre-tombe, relatant des faits reconnus vrais. Il a consigné ces résultats dans ses Fantômes des vivants i, et dans les pages posthumes de la personnalité Jiumaine, consacrée^ aux fantômes des morts, et il en tire l'hypothèse, d'après lui démontrée, d'une PsychorrJiée, d'un écoulement de l'âme, du moi subliminal détaché des organes, d'esprit désincarné survivant à la mort corporelle.

Le moi supraUminal, ainsi raisonne Myers, s'est organisé pour la vie terrestre ; mais le moi subliminal qui produit, dans sa région supérieure, les inspirations du génie, est susceptible d'entrer en communication temporaire a\ec le monde spirituel, par la possession, le ravissement et l'extase ; bien plus encore il peut atteindre Vau delà, le monde métaéthéré, en dépouillant son lourd vêtement de chair, et nous en rapporter, après la mort, à nous vivants, un message authentique d'amour et de paix.

Malheureusement les preuves fournies par Myers ne sont pas convaincantes. Pour quelques cas où des pressentiments, des hallucinations coïncident avec des maladies et des morts, combien s'en trouvet-il où la concordance ne se réalise pas ! Si vous faites tirer un régiment à la cible, dans la nuit, quelques balles, sans doute, atteindront le but, sans

1. Pliantasiits of Ihe livUig traduit en français par M. Jankelevitch, sous le titre : La personnalité humaine, sa survivance . ses manij estât ions supra-normales, Paris, F. Alcan. 2' éd. 1906.

Page 1